A M. L'ABBÉ ET M. CHARLES OZANAM
Naples , 3 octobre 1841 .
Mes chers frères,
Voici dix jours écoulés depuis notre arrivée à Naples. Demain le bateau à vapeur nous emporte à Palerme. Le court espace de temps pour visiter tant de merveilles expliquera, justifiera peut-être notre silence. Après avoir passé la journée entière à parcourir ces beaux lieux, à interroger leurs souvenirs, nous rentrons le soir enchantés, mais morts de faim et de fatigue. Le dîner se fait à la hâte, et c'est à peine s'il reste le temps de mettre en ordre quelques notes, de dresser le plan de l'excursion du lendemain, de régler les comptes; onze heures sonnent souvent avant que nous puissions prendre un peu de sommeil. Au moment même de prendre la plume aujourd'hui, je suis assailli de si violentes tentations de dormir, que je ne sais plus si je parle ou si je rêve; et je ne serais pas étonné de vous écrire dans le style le plus fantastique du monde.
Et quoi de plus fantastique, en effet, que cette longue suite de tableaux qui se sont succédé devant nous, remuant avec eux tant de pensées et de souvenirs? D'abord une nature admirable et qui dé-
passe toutes les conjectures de rimagination. Ce golfe de Naples et les deux autres de Gaëte et de Salerne, tous trois si bien dessinés, tous trois déployant avec majesté les harmonieux contours de leurs rivages, de leurs promontoires et de leurs îles. Partout une végétation ardente, tropicale; les arbres verts et les plantes grasses, se mêlant aux ombrages épais et à la fraîche culture des pays du Nord. Les vignes suspendues en festons innombrables aux peupliers, pour laisser place au-dessous à des récoltes plus modestes de millet et de maïs. Des bois d'orangers, avec des buissons de myrtes et d'aloès. Puis un ciel si pur, une lumière si transparente, que les formes des objets se découpent avec une netteté parfaite, et semblent plus voisines à l'œil trompé. Sur cette voûte toujours bleue, un seul nuage blanc flotte du côté du midi : c'est la fumée du Vésuve, dont la masse imposante occupe le premier plan, tandis qu'à perte de vue l'horizon est formé par la chaîne orgueilleuse de l'Apennin. Sur cette scène si richement décorée apparaissent tour à tour les civilisations successives qui l'animèrent, l'embellirent, et quelquefois aussi la désolèrent. Voilà, aux confins de la Calabre, l'antique Pestum. Ses temples, que nous ne nous lassions pas de regarder, annoncent par leurs proportions gigantesques, par la simplicité grandiose de leur architecture sans ornements, la première époque des colonies grecques : c'est encore la grossièreté des Étrusques, et c'est déjà l'art sévère des Doriens. Surtout, c'est l'ouvrage d'un peuple
encore pénétré des sentiments religieux, tout corrompu qu'il est, et qui fait plus pour ses dieux que pour ses magistrats ou ses histrions. Plus tard il n'en sera pas de même, et voici Pompéi où les temples, réduits aux plus mesquines dimensions, s'effacent devant la grandeur et l'opulence des habitations particulières. Cette prodigieuse quantité de marbres, de mosaïques, de peintures; cette variété infinie d'instruments, d'ustensiles, de meubles, d'ornements ciselés, sculptés avec la plus extrême délicatesse, tout cela montre, à la fois, les raffinements d'un art avancé et d'un égoïsme insatiable de jouissances.
Le théâtre d'Rerculanum, si merveilleusement conservé dans sa sépulture de lave, m'a extrêmement intéressé en me faisant comprendre ce que je ne m'étais jamais bien figuré, la mise en scène des tragédies anciennes. La beauté de cet édifice et de l'amphithéâtre de Pouzzoles, les immenses ruines des villas, des thermes, des piscines, des aqueducs, sur la côte de Baïa, montrent bien le caractère dominant de l'architecture romaine, qui ne fut jamais grande que pour les lieux de plaisir ou les travaux d'utilité matérielle. L'un et l'autre se trouvent réunis au plus haut degré dans le palais de Tibère à Capri, d'où l'œil du tyran pouvait planer en même temps sur les plus délicieux paysages du monde et sur toutes les tentatives de ses ennemis. Mais ces vastes constructions, dont tant de restes subsistent encore , et dont les pierres arrachées ont suffi à bâtir la grande église du Gesù, par quels
moyens mécaniques ont- elles pu s'exécuter à celle hauteur presque inaccessible? ou plutôt combien de milliers d'esclaves ont versé leurs sueurs pour faire cet asile aux turpitudes impériales? Telle était la destinée humaine à ce moment où la ré~ demplion se préparait. Et en effet quelques années encore, et l'Apôtre touchera au port de Pouzzoles. Ces lieux auront leur page dans le Livre sacré : à la suite du premier évoque, plusieurs iront mourir l'un après l'autre dans les arènes, où des trappes encore ouvertes laissent voir les cages des bêtes féroces. Nous avons baisé le sol où coula le sang de saint Janvier et de ses copjpagnons; quelques jours auparavant nous étions descendus aux catacombes où furent recueillis leurs ossements. Gomme on se sent le cœur serré dans ces galeries sépulcrales ! comme on y reconnaît avec une respectueuse joie les rendez-vous sacrés des premiers fidèles, l'emplacement de l'autel et du baplistère, et le lieu d'où la voix du prêire se faisait entendre au peuple !
L'Église ne resta pas longtemps ensevelie dans ces ténèbres funéraires. A la première aurore de liberté qui luit pour elle, elle se pare, elle se couronne, elle se donne de riches sanctuaires. C'est ainsi qu'à Saint- Janvier on voit, dans la chapelle de Sainte- Restitute, les restes de l'ancienne cathédrale érigée sur les colonnes du temple d'Apollon et des débris de mosaïques du septième siècle. Plus tard, sous les princes normands, s'élève la basilique actuelle, avec sa façade gothique et sa nef en
Ogives. Mais surtout j'y ai examiné avec le plus grand intérêt un oratoire situé derrière le chevet de rédifice, et fondé par la famille des Minutoli. Là, au pied d'un autel couronné d'un dais richement sculpté, se trouvent les tombeaux de ces vieux patriciens, depuis Tan 1200 jusqu'à 1500 environ. Eux-mêmes sont peints sur le mur du pourtour, agenouillés, les uns avec les insignes de l'épiscopat, les autres sous leurs armures de chevalier, tous les mains jointes et la figure pieuse. Au-dessus, et comme pour consoler ces images de la mort, un des vieux maîtres de l'école napolitaine a peint la passion du Sauveur. Le mérite artistique et historique de ce monument a été reconnu par le goût éclairé du cardinal archevêque, qui en fait poursuivre activement la restauration.
Que cette Italie renaissante du neuvième au treizième siècle était belle ! Quel énergique élan de foi, de courage, de génie! En même temps que Naples secouait l'odieuse dépendance des empereurs grecs, toutes les petites cités éparses sur la côte imitaient cet exemple et rivalisaient de bravoure et d'activité. Alors de nombreux vaisseaux apportaient les richesses de l'Orient aux habitants d'Amalfi, répubhque puissante qui comptait parmi ses plus chères conquêtes le corps de l'apôtre saint André. Aujourd'hui nous l'avons vue soUtaire et dépeuplée, suspendue à ses rochers pittoresques. Du haut du couvent des capucins, sous la voûte d'une grotte immense, nous regardions à la lueur de la lune les flots jeter leur blanche écume sur le rivage où
jadis ils portaient tant de gloire et de trésors. A Salerne aussi, nous avons vénéré la tombe de Grégoire VII, qui vint y trouver un dernier abri, lorsque, seul, il combattait pour la liberté du Christianisme et l'affranchissement de la patrie italienne. Malheureusement ces temps furent courts, et à dater de cette époque commencent les traces des invasions et des dominations étrangères qui se disputèrent les Deux-Siciles. C'est, à Capri, le château de l'empereur Frédéric Barberousse , rivalisant avec celui de Tibère; c'est, auprès de la place du marché, dans l'église Sainte-Croix, le billot sur lequel le dernier descendant de la dynastie allemande, Conradin, périt à seize ans, par les ordres de Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Ce prince et ses successeurs ont élevé le château Neuf, dont les vieilles tours féodales dominent le port. Le palais de la reine Jeanne rappelle cette femme sanguinaire, qui, meurtrière de son époux, perdit par ses crimes l'empire de la France en Italie. Alors commence l'ascendant de l'Espagne : d'opulentes fondations dans les monastères, des palais plus somptueux qu'élégants, les noms même de Médine et de Tolède, etc., donnés aux rues de la ville, rappellent la dynastie castillane. Elle devait pourtant finir un jour et faire place à nos fleurs de lis, qu'on retrouve avec la famille des Bourbons sur le trône napolitain. Ces dernières vicissitudes de l'histoire, ce sceptre tour à tour balancé entre des peuples rivaux, ce déchirement du pays par les armes de l'étranger, sont autant de mystères qui ne s'expli-
quent pas encore. Mais ceux des époques antérieures se sont si complètement dénoués, la Providence a si bien montré son doigt dans les destinées anciennes de cette contrée, qu'on peut être sûr de la reconnaître tôt ou tard dans ses révolutions modernes.
Je m'oublie à des récits sans intérêt pour vous. Alphonse vient de voir lui-même toutes ces choses ; lui-même peut de vive voix les décrire à Charles, mieux qu'on ne saurait le faire par écrit. Cependant je sais par expérience qu'on aime à entendre parler de ce qu'on a vu, surtout lorsque les circonstances ne sont pas les mêmes. Et maintenant la beauté de la saison prête à ce pays un charme qui sans doute n'y était pas alors ; puis le mieux n'est-il pas de vous écrire simplement mes impressions? Et comme Amélie vient de raconter les détails de notre voyage, il ne m'est resté que la partie des généralités. J'aimerais bien mieux vous entretenir de nos affaires; mais comment le faire sans nouvelles? Cette privation gâte un peu le plaisir de notre voyage; en songeant aux soucis de l'un, à la solitude de l'autre, je me reproche de ne pas partager avec vous ces mois de repos.
L'abbé Ozanam, auquel cette lettre est adressée, était l'aîné de la famille et de beaucoup plus âgé que Frédéric. 11 tenait de son père un caractère gai et l'amour du travail, qui fut mis à une rude épreuve ; car sa piété l'ayant porté de bonne heure vers l'état ecclésiastique, son père n'y voulut pas consentir avant qu'il n'eût terminé les longues études de la
médecine et qu'il ne fût reçu docteur. Alors seulement il entra au séminaire. Pieux, zélé, il prêcha avec beaucoup de fruit des missions dans les campagnes et dans les villes ; son zèle très actif lui fit entreprendre diverses œuvres , particulièrement une association de domestiques; il publia plusieurs manuels de piété et une histoire de son frère. Il était chanoine honoraire de plusieurs diocèses ; et sa longue vie, consacrée au bien, fut honorée par la dignité de camérier de Sa Sainteté. Il mourut à l'âge de quatre-vingt-cinq ans.
A M. ET M"'c SOULAGROIX
Naples, 3 novembre 1841.
Ghers parents,
Celte date bien tardive vous dira nos contrariétés. Vos conseils nous avaient décidés, malgré beaucoup d'hésitation, à attendre à Naples les réponses des ministres. A l'ambassade de France, on avait reçu de M. Guizot les recommandations les plus bienveillantes; mais rien de M. Yillemain. Ces cinq jours de retard, sans avoir été inutiles, nous ont pourtant coûté un peu cher. Il a fallu commencer notre tour par Messine au lieu de Palerme, où nous aurions trouvé plus de muletiers et plus de concurrence.
Néanmoins nous devons à la Providence, et par conséquent aux bonnes prières de tous ceux qui nous aiment, de bien sincères actions de grâces. Ce qu'on disait il y a vingt ans des brigands de la
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Sicile, après avoir cessé d'être vrai, grâce à une sage organisation, a recommencé cette année. Partout sur notre passage c'étaient des récits de vols et d'assassinats, qui effrayaient très sérieusement nos guides. Défense aux aubergistes de laisser partir les voyageurs avant le jour. De loin en loin des rassemblements de troupes pour intimider les bandits, et pourtant sans cesse de nouveaux crimes. Nous avons eu le bonheur d'échapper à tous ces périls, que nous croirions imaginaires, si les magistrats les plus graves ne nous en avaient assuré la réalité. La litière, véhicule souverainement incommode, les auberges où il pleuvait par le plancher, une nourriture détestable, tout ce qui pouvait nuire, ne nous a causé qu'une très passagère fatigue, dont cinq jours de repos nous ont parfaitement remis. Enfin, depuis quelque temps, des ouragans terribles régnent dans ces parages. Des navires ont péri vendredi dernier dans le golfe même de Naples, et nous venons d'avoir la plus heureuse traversée.
Les inconvénients nombreux que je viens de résumer font qu'un voyage de Sicile ne saurait être une affaire d'agrément. Nous le savions d'avance, et, s'il ne se fût agi que de santé et de plaisir, assurément nous ne l'aurions jamais entrepris. Mais il en est autrement, si l'on se propose pour but l'étude d'abord, puis les hautes jouissances qui raccompagnent. L'Italie déflorée par les récits des innombrables touristes, défigurée et souvent corrompue par le contact trop fréquent des étrangers, dépouillée de beaucoup de ses monuments par les
guerres dont elle a été le théâtre, et par le mauvais goût dont elle a été l'école, l'Italie ne saurait être étudiée complètement que dans cette île où se sont réfugiées ses vieilles mœurs, ses vieilles traditions, sa vieille langue. Là, les temples grecs sont debout et couronnés de leurs beaux portiques, mieux qu'à Athènes et à Thèbes. Le génie des Doriens règne encore sur Agrigente, et, quand on s'assied au milieu des ruines de Syracuse, on sent remuer autour de soi toute l'histoire. Rome a marqué son empreinte aussi puissamment dans l'amphithéâtre de Gatane qu'au Golisée. Le palais moresque de la Ziza éternise, comme Grenade et Gordoue, la gloire passagère des Arabes. G'est à Montréal, parmi les splendeurs de son admirable basilique, c'est là seulement, qu'on peut concevoir l'éclat chevaleresque et la foi religieuse des Normands qui reconquirent ces contrées. Puis tout l'art du moyen âge, la peinture préludant par de gigantesques mosaïques à ses futures merveilles; l'architecture réunissant les deux styles byzantin et gothique, pour des créations dont aucun autre lieu n'offre l'exemple. Partout de vieux tableaux sur bois à fond d'or, conservés avec un respect ailleurs inconnu. Enfin une nature admirable dans sa sauvage et virginale beauté. Le phare de Messine et le golfe de Palerme éclipseront toujours dans mes souvenirs les tableaux si vantés de Baïa et de Castellamare.
G'est assez vous dire, chers parents, combien ce voyage a été intéressant et profitable. Je ne saurais vous exprimer combien il a été charmant et doux
par le courage avec lequel ma compagne en a supporté les désagréments, par l'absence de tout malaise sérieux, par la gaieté, l'enjouement qui ne l'ont jamais quittée. Ses forces y ont gagné, et les miennes n'y ont rien perdu. Mon gosier, un peu souffrant dans la litière, s'est remis aussitôt: j'espère pouvoir faire mon cours.
Je profite de ce court repos à Naples pour écrire selon votre avis; la nécessité de lire, de prendre des notes et de faire des démarches ne me permet malheureusement pas d'être plus long et de vous dire, comme je le voudrais, combien vous aime votre fils.