‹ Lettres de Frédéric Ozanam, 1831-1853. --Chapitre 38 sur 44 · A M. FAURIEL · texte numérisé non relu

A M. FAURIEL

Rome, 11 novembre 1841.

Monsieur,

Lorsque, au retour des eaux, j'eus l'honneur de vous écrire et de me mettre à votre disposition, je ne parlai point d'un voyage qui n'était pas encore absolument résolu. Depuis ce moment, les conseils de la médecine m'ont déterminé à passer l'automne dans l'Italie méridionale : l'intérêt de mes études s'accordait avec celui de ma santé. J'ai vu la Sicile et ces lieux qui deux fois furent le foyer d'une grande ac-

tivité intellectuelle, où la colonisation grecque et la conquête normande ouvrirent deux fois une ère de gloire et de poésie. Gomme en présence des temples doriens d'Agrigente et de Syracuse, on comprend mieux Empédocle et Théocrite, de même, après avoir admiré les naïves mosaïques de Montréal, on n'est plus étonné des inspirations lyriques qui agitaient la cour chevaleresque de Frédéric II. Sur les portes de bronze de la cathédrale, parmi les inscriptions latines, plusieurs présentent, dans la multiplicité et la régularité de leurs barbarismes, ces commencements de la langue vulgaire, que vos leçons ont éclairés d'une lumière nouvelle.

En achevant cette longue et un peu téméraire excursion, j'ai reçu les lettres par lesquelles j'apprends votre bienveillante demande et l'arrêté ministériel pour la suppléance de la Sorbonne. Agréezen mes tardifs mais profonds remerciements. Le renouvellement de vos bontés appelle de ma part un zèle plus actif : je m'efforcerai d'en faire preuve en me rendant promptement au poste honorable que vous m'avez fait. J'y trouverai toujours, pour me soutenir, votre indulgence et vos conseils; et cette pensée me rassure contre les appréhensions d'un autre début.

Je quitte Rome sans avoir pu faire que la traverser, et par le plus prochain paquebot de l'Etat je rentre en France afin de me trouver dans les premiers jours de décembre à Paris. Alors nous pourrons, Mme Ozanam et moi, vous dire tout notre regret de n'avoir pas été à Lyon lors de votre der-

nier passage, et combien nous avons envié à nos parents le plaisir et l'honneur de vous posséder.

Je suis, Monsieur, avec un respectueux attachement, votre serviteur reconnaissant et dévoué.

LXXXIIÏ

A M. ET Mme SOULACROIX

Rome, 15 novembre 1841.

Mes chers parents,

La lettre d'Amélie ne partira pas sans que je m'associe aux sentiments qu'elle vous exprime. Regrets d'abord pour les inquiétudes que vous a dû causer notre involontaire silence ; et, bien que nous eussions longuement écrit de Messine, la lenteur et l'irrégularité des courriers vous ont laissés dans l'ignorance de notre course aventureuse. Relégués pendant trois semaines à l'une des extrémités de l'Europe, loin de toute communication régulière avec le monde civilisé, nous avons bien eu, nous aussi, nos anxiétés et nos peines; l'une des plus vives était de ne pouvoir écrire, et nous avons su quelle terrible chose', c'est que d'habiter une île. Depuis qu'on a dû repêcher le roi et la reine de

Naples dans le golfe, nous jurons bien, comme le bon Sancho, de ne plus visiter que les îles de terre ferme.

Le voyage de Sicile nous a coûté plus de fatigue et de temps que nous n'avions calculé. Et cependant nous ne saurions regretter ni le temps, ni les fatigues, ni les dépenses : ces choses nous ont été bien payées en émotions, en études, en souvenirs.

Nous avons vu de près cette nature africaine si différente de la nôtre et qui, à Naples, encore, ne se montre que de loin. Toute la végétation tropicale : les figuiers de Barbarie et les aloès gigantesques, renfermant d'une muraille infranchissable des jardins où viennent le cotonnier, le caroubier, le papyrus et la canne à sucre; de véritables paradis terrestres où toutes les variétés du cédrat, du citron et de l'orange, se pressaient avec leurs fruits dorés ; les bords de la mer couverts de palmettes , le myrte et le laurier-rose en fleurs le long des chemins; enfin, de temps à autre, le grand palmier élancé dans les airs avec sa couronne de feuilles, et les grappes de dattes suspendues au-dessous. Tout cela encadré dans le détroit de Messine ; au pied de l'Etna, dont le front est couvert de neige; au fond de l'admirable golfe de Palerme, dont les beautés sauvages effacent pour moi les beautés si chantées de Naples.

Mais c'est surtout l'antiquité , l'antiquité grecque , bien moins connue que l'antiquité romaine, c'est là ce que j'allais chercher en Sicile, et mon attente n'a pas été trompée. Partout des restes nombreux :

de vieilles colonnades soutiennent les voûtes des églises modernes; les débris d'un tombeau s'élèvent, tristes et désolés, au bord du chemin; ou bien un grand pilastre solitaire est resté debout sur le rivage et résiste depuis deux mille ans à l'effort destructeur des vagues et des siècles.

Notre premier jour de voyage nous a conduits au pied de l'ancienne Taormine. A une hauteur qui semble inaccessible, se montrent de vieux murs, des sépultures, des vestiges de gymnases et de bains, et, par-dessus tout, un magnifique théâtre. La roche même creusée en demi- cercle formait les gradins, qu'on avait ensuite recouverts de marbre. Un double portique était construit au-dessus. En face des gradins était la scène, c'est-à-dire une estrade portée par des soubassements de marbre, et fermée par un mur qui formait le fond et, pour ainsi dire, la décoration immobile du spectacle. Ce mur orné de corniches et de sculptures avait des niches pour les statues des dieux, des colonnes, et trois grandes portes par où entraient les acteurs. Trente mille personnes pouvaient trouver place dans l'enceinte, bâtie néanmoins avec un art si habile que la voix se fait entendre jusqu'aux derniers rangs. En même temps que l'oreille pouvait ainsi s'enivrer de toutes les harmonies de la poésie et de la musique, on n'avait pas oublié le plaisir des yeux : l'horizon embrassait une perspective immense. D'un côté, les rivages sinueux et les promontoires de la Sicile, le détroit et les dernières côtes d'Italie; de l'autre côté, le volcan, son large cône et ses deux pentes

chargées de verdure, que des courants de lave traversent en tous sens; puis une mer étincelante et azurée, qui fuit dans le lointain et va baigner les côtes de la Grèce; en sorte que chacun des flots qui vient expirer ici semblait apporter aux colons un souvenir de la mère patrie, et le théâtre de Taormine paraissait n'être que l'écho des théâtres d'Olympie et d'Athènes.

Quelques jours après, nous étions à Syracuse. Nous visitions le temple de Minerve, devenu aujourd'hui cathédrale chrétienne, mais conservant encore ses colonnes, antérieures de cinq cents ans à notre ère. Nous admirions des remparts construits en pierres immenses superposées sans ciment; les souterrains qui recelaient les vivres, les munitions, les chevaux; la citadelle encore debout, le seul monument grec de ce genre et de cette importance qui existe encore. Nous sommes descendus dans les carrières d'où ces masses énormes avaient été détachées, et où les traces encore visibles du ciseau font connaître les procédés hardis et laborieux des anciens ouvriers. Là aussi des milliers d'esclaves, des prisonniers de guerre, des chrétiens, avaient été jetés pour mourir. On y visite une grotte acoustique célèbre sous le nom d^Oreille de Denys, qu'on suppose laite pour porter au tyran les paroles et les gémissements de ses captifs. Je la crois plutôt destinée aux mystères de quelque oracle, et à tromper par un jeu surprenant la crédulité des peuples.

Mais notre plus profonde, notre plus solennelle

impression, c'était la vaste étendue de terrain occupée par la base d'édifices détruits et par des tombes, c'était la fatalité exterminatrice qui passa sur cette ville, autrefois composée de cinq parties, dont une seule est habitée aujourd'hui. Ennemie, longtemps heureuse, d'Athènes et de Rome, rivale de Tyr et de Garthage, elle est aujourd'hui assise dans le silence et la soHtude, comme ces cités coupables, maudites par Isaïe et pleurées par Jérémie. Ces deux vastes ports ne sont plus sillonnés que par les barques des pêcheurs, et, à terre, aussi loin que la vue peut s'étendre, on ne découvre que le rocher calcaire, mal caché par le gazon, creusé, taillé en tous sens, pour servir de fondations aux demeures et d'asile aux dépouilles d'un peuple de quinze cent mille âmes.

Si affligeant que soit ce tableau, il captive pourtant, en même temps qu'il accable; il est grandiose, il est instructif; et l'on voudrait avoir assez de loisir et assez de larmes, pour y méditer les éternelles illusions de l'orgueil humain.

Je ne vous parlerai pas des rencontres et des incidents de la route, bien qu'elle nous ait conduits par Lentini, autrefois Leontiiim, patrie de plusieurs hommes illustres et remarquable encore par des vestiges bien conservés de sa grandeur déchue. Mais toutes mes espérances, tous mes rêves, se sont réalisés à Agrigente. Il est impossible que nulle part le génie grec se révèle avec plus de pureté et de splendeur.

Figurez -vous, sur le penchant de la montagne,

un vaste plan incliné vers la mer et terminé de trois côtés par une chute brusque : ces rochers taillés à pic, par la main des hommes, sont devenus une muraille gigantesque. Au-dessus et dans toute sa longueur étaient rangés, au poste d'honneur et comme un second rempart, les sépultures des grands citoyens et les temples des divinités. De ces derniers, huit existent encore ; l'un, consacré peutêtre au culte secret de Gérés, est demeuré intact, aussi complet dans toutes ses parties que pouvaient exiger les observances liturgiques, aussi correct et aussi pur que pourrait le souhaiter l'art le plus sévère. Les hgnes de sa façade se dessinent avec précision, la lumière se joue merveilleusement sous ses péristyles, et la seule chose que le temps y a faite, c'est la couleur chaude et dorée de la pierre qui achève de l'embellir.

Auprès, un autre édifice consacré à Junon conserve trente colonnes encore droites sur un large et majestueux soubassement ; puis , c'est le temple d'Hercule, dont le plan est à peine reconnaissable au milieu d'un monceau de ruines. A côté, le temple de Jupiter Olympien, le plus grand que l'architecture grecque eût jamais construit : il jonche le sol de ses colonnes et de ses pilastres abattus ; les pâtres s'abritent dans la cavité des cannelures, et un géant de pierre, qui semble avoir servi de cariatide, couvre un espace de trente pieds. Ensuite vient le temple de Léda et celui de Castor et Pollux, dont trois colonnes et une partie du fronton se maintiennent avec toute la fraîcheur d'un

ouvrage d'hier, et une perfection de détails que les anciens connurent seuls. Enfin, ceux de Minerve et de Proserpine , sur les hauteurs occupées par la citadelle; ceux de Vulcain et d'Esculape, du côté de la plaine ; et une tour carrée du style le plus élégant, bâtie pour immortaliser un cheval vainqueur aux jeux du cirque.

Ainsi toutes les grandes inspirations du génie et en même temps toutes ses folies; tous les progrès de l'art depuis l'austère nudité des premiers monuments, jusqu'à la parure quelquefois trop riche des derniers. Et, quand l'admiration s'est épuisée devant ces prodiges, on apprend que le sol qui les porte, que le rocher où fut fondée Agrigente, où s'agitait une population de huit cent mille habitants, est entièrement vidé à l'intérieur par des excavations qui se croisent en tous sens, travail colossal et dont le but est encore ignoré; ville souterraine et ténébreuse, encore plus étonnante que celle qui se déployait si opulente à la face du soleil.

Sur ces lieux, dont j'avais grand'peine à me détacher au bout de vingt-quatre heures, j'ai pris beaucoup de notes, et, rapprochées des souvenirs de Pestum, elles donnent des idées exactes du système architectural des Grecs, si étroitement lié avec le caractère de leur rehgion et de leur poésie. Les ruines de Sélinunte et de Ségeste ont achevé pour moi ces études. A Sélinunte on peut voir les corps de trois grands temples, étendus avec tous leurs membres brisés , sur une colline solitaire : on y a trouvé une série de bas -reliefs qui, passant de

la grossièreté la plus barbare jusqu'au mérite le plus achevé, présentent l'histoire entière de la sculpture. A Ségeste ce sont encore un dernier temple dans un état de complète conservation, et un théâtre d'où règne la plus enchanteresse perspective.

On ne finirait pas, si l'on se laissait aller à ses souvenirs, et pourtant je ne vous ai rien dit du point de vue le plus intéressant de ce voyage : de la Sicile chrétienne. Son histoire commence aux catacombes de Syracuse, grandes comme celles de Rome ou de Naples , où une église creusée dans le roc conserve encore la sépulture de saint Martin, premier évéque de l'île. Ensuite, de tous côtés, ce sont d'antiques vierges peintes sur bois à fond d'or avec des lettres grecques. Ce sont des couvents de l'ordre de Saint-Basile, où la liturgie de Gonstantinople est encore suivie; en un mot, de nombreux vestiges de l'Église d'Orient lorsque, unie encore à la communion romaine, elle ne rivalisait que de science et de vertu. Viennent alors les Sarrasins, et leur tyrannie de deux siècles a laissé des monuments embellis de tout le luxe de l'architecture moresque. Mais un jour, au retour des croisades, une bande de chevaliers normands renverse l'empire des infidèles et fonde une nouvelle monarchie qu'affermissent d'incroyables exploits. Les trophées de leurs victoires sont les basiliques élevées parleurs rois : épargnées par les ravages du temps, elles ont gardé toute l'originalité et toute la grandeur de leur caractère. La cathédrale de Montréal

et à Palerme la chapelle du Palais, toutes deux resplendissantes de mosaïques, alliant la légèreté des ogives gothiques à la gravité des formes byzantines, sont des types d'un art qui ne se trouve plus hors de là.

Là aussi un culte filial conserve, sans oser les altérer, ces legs précieux d'un autre âge. La vieille foi et les vieilles mœurs n'ont pas non plus abandonné les peuples : rien n'est plus célèbre que l'enthousiasme avec lequel sont honorées sainte Agathe, sainte Lucie, sainte Rosalie. Un soir, dans une jolie bourgade du bord de la mer, après que l'Angélus avait sonné la clôture des églises, nous avons vu les habitants aller en procession, aux portes fermées de chacune d'elles, saluer le saint Sacrement d'un dernier hommage. D'autres fois, nous avons rencontré à la table de quelque vénérable propriétaire une hospitalité toute patriarcale; ou bien à notre passage dans un hameau, descendus de la litière, on nous entourait, on nous entraînait dans de pauvres maisons, on nous mettait de petits enfants sur les genoux, pour avoir une bonne parole et des caresses. Enfin, dans les monastères, nous avons vu des hommes éminents et excellents : quelquefois une instruction qui me confondait, toujours une politesse qui enchantait Amélie. Longtemps elle reparlera des capucins de Syracuse et des bénédictins de Gatane. Au reste, il paraît qu'elle a surtout le don de charmer les bons religieux de Saint-François : car, dans notre voyage de Naples à Rome, elle n'a pas cessé d'être l'objet des

aimables attentions du vieux procureur général des Observantins , qui depuis nous aborde en souriant de son plus gracieux sourire dans sa longue barbe blanche; enfin hier, à San Pietro in Montorio, un capucin à qui nous demandions notre route lui a offert un bouquet de roses. En un mot, ce serait de quoi trembler, si la vertu ici n'égalait la courtoisie.

Les dix jours que nous venons de passer à Rome n'auront été qu'un rêve. Ce que nous avons vu et fait en si peu de temps semble incroyable, et cependant nous nous en allons avec la conviction qu'il eût fallu dix jours de plus pour utiliser notre présence, dans l'intérêt de mes études. Depuis avant -hier seulement il m'a été possible de voir quelques-uns de ceux avec lesquels il m'importait d'établir des relations, et déjà nous sommes accablés de bontés, de prévenances. Si le devoir d'être à mon poste nous empêche de répondre à tant d'avances aussi douces que respectables, au moins emportons - nous »des souvenirs qui nous consolent et suffiraient à eux seuls pour honorer et charmer la vie. Nous n'oublierons jamais l'heure solennelle où le Souverain Pontife, après nous avoir fait asseoir et longuement causé avec Amélie et moi , étendit ses mains vénérées et bénit avec nous notre famille absente. Nous nous rappellerons aussi le patriarcal accueil du cardinal Pacca, dont le front octogénaire a essuyé, sans jamais fléchir, toutes les tempêtes politiques et religieuses des derniers temps. Nous avons vu et entendu le cardinal Mez-

zofante, dont les anciens auraient fait un dieu, et dont Dieu fera sans doute un saint. Mais surtout ce n'est pas impunément qu'on s'agenouille aux tombeaux des saints Apôtres, et qu'on prie à deux devant la simple dalle qui couvre les restes de saint Pierre ; ce n'est pas en vain qu'on descend aux catacombes et qu'on descend, pour ainsi dire, dans les entrailles de Rome catholique. Ce que le voyage de Sicile était pour l'antiquité, le séjour de Rome l'est encore davantage pour l'intelligence du christianisme. Je sens une nouvelle vie circuler dans ma pensée, et mes idées, un peu épuisées par un épanchement précoce, se ranimer et s'étendre...

A M. LALLIER

Paris, 2 janvier 1842.

Mon cher ami.

Il faut que je vienne vous souhaiter la bonne année. Après une si longue absence, il est temps de donner signe de vie et de renouer une correspondance qui est un de mes plus chers plaisirs. D'ailleurs on dit que vous vous plaignez de mon silence prolongé, et je veux le rompre, ne fût-ce que pour un petit nombre de lignes ; elles suffiront à vous prouver qu'on ne vous oublie pas.

Depuis ma dernière lettre, j'ai passé par bien des vicissitudes; on m'a envoyé aux eaux minérales d'Allevard dans l'Isère, où nous sommes demeurés un peu plus d'un mois. C'est un pays magnifique, sur les premières rampes des Alpes, au milieu de toutes les grandeurs d'une nature gigantesque. La beauté du séjour, la salubrité de l'exercice et la douceur infinie des soins que je recevais m'ont fait un grand bien ; après , nous avons été chercher un autre soleil et d'autres cieux.

De là, ce voyage d'Italie dont vous avez sans doute ouï parler. Nous avons revu Rome, et elle a été pour moi si bonne et si hospitalière, que j'en suis tout pénétré de reconnaisance. Toutes les facilités m'ont été données pour voir les hommes et les choses. Nous avons obtenu une audience du Souverain Pontife, qui a reçu M^e Ozanam le plus gracieusement du monde, et s'est entretenu longuement avec nous. Il nous a paru simple et affectueux comme tous les voyageurs le disent, et savant, éclairé, animé dans sa conversation, beaucoup plus qu'on ne le dit. Quelle majesté sous cette triple couronne de sacerdoce, de vieillesse et de vertu !

Le plus aimable accueil nous attendait aussi chez le vénérable cardinal Pacca, et chez les cardinaux Mai* et Mezzofante, ces deux lumières de la science et de la foi. J'ai vu le Père Ventura, l'un des plus hardis philosophes de l'Italie moderne. Il y avait là aussi M. l'abbé Gerbet, et M. de Cazalès qui vient de prendre les quatre ordres mineurs, et

qui, instruit aux meilleurec écoles de la théologie catholique, permet d'espérer en France un savant écrivain ecclésiastique de plus.

Du reste, notre passage à Rome était surtout un pèlerinage pour nous : d'abord nous avons accompli la [visite des sept basiliques à laquelle sont attachées les grandes indulgences, nous avons eu le bonheur de communier au tombeau de saint Pierre. Il nous a été permis de parcourir les catacombes, non seulement dans les parties qui sont ouvertes aux curieux, mais dans celles où l'on fouille. Là, des chapelles du troisième siècle conservent encore tous les souvenirs de la persécution : l'autel clandestin, le siège sur lequel plus d'une fois fut massacré le prêtre au milieu des mystères, les peintures symboliques de Daniel dans la fosse, des trois enfants dans la fournaise, de la colombe de l'arche, du bon pasteur, qui consolaient l'espérance défaillante des proscrits.

En même temps que nous allions étudier le christianisme dans son douloureux berceau, nous le contemplions aussi dans sa splendeur et dans sa gloire. C'est ainsi que j'ai exploré le Vatican, non comme une agrégation fortuite d'édifices dissemblables, mais comme un monument superbe où un seul esprit règne et domine au milieu de la variété de ses créations. Les musées précieux qu'il renferme, ce peuple de statues païennes rassemblées dans ses salles, c'est le cortège de captifs qui accompagne le triomphe. Les peintures qui revêtent ses murailles sont les titres ineffaçables de la victoire,

ce sont des séries de fresques historiques, rattachant à l'unité de l'Église tous les temps et toutes les choses humaines. La coupole de Saint- Pierre enfin, c'est le diadème de la papauté suspendu entre la terre et le ciel. Des mers qui baignent la côte d'Italie, on aperçoit en passant ce dôme colossal. D'autres fois, du haut des collines voisines on voit le soleil se coucher derrière lui : emblème admirable de cette institution que nous voyons toujours debout et immobile, tandis que nous passons sur les flots du temps , et sur laquelle se couchera encore le dernier soleil de l'humanité.

(iOmme dans un voyage il faut toujours un peu de désappointement, c'est à Naples que j'ai eu le mien. Sans doute j'y ai trouvé un ciel admirable, une végétation réunissant la fraîcheur du Nord avec la vigueur du Midi; j'ai connu ces extases auxquelles nul voyageur n'échappe en face de la baie, d'une mer étincelante, qu'étreignent entre leurs bras des rivages pittoresques ; des îles semées comme à dessein pour le plaisir des yeux terminent la prespective, tandis que d'un côté s'élève la forme pyramidale du Vésuve couronnée d'un nuage d'éternelle fumée. Sans doute j'ai visité des lieux consacrés par les plus grandes scènes de l'histoire ; ceux où débarqua saint Paul , où expira Tibère, où périt Agrippine, où repose Virgile, où saint Thomas d'Aquin enseigna, où tomba la tête de Gonradin. Mais ces souvenirs ne sont pas environnés d'un culte pieux. Le musée Bourbon, l'un des plus riches du monde , est tenu comme une

boutique de curiosités sous la garde de mercenaires inintelligents. Les ruines de Pompéi, qui, par la petitesse de leurs proportions, trompent déjà l'attente, désolent encore par leur abandon, par l'avarice qui retarde les fouilles, et par la rapacité qui en détourne les plus beaux produits. Avec cela, des mœurs corrompues; un peuple criard, servile et voleur; de hautes classes généralement voltairiennes, et un gouvernement de despotisme absolu.

Mais d'autres jouissances nous étaient réservées à Amalfi, la plus ancienne des républiques maritimes d'Italie; au monastère de la Gava, où, sous la crosse tutélaire de saint Benoît, se conserve un dépôt de trente mille diplômes; à Pestum enfin, où il'antiquité grecque se montre tout à coup dans sa majesté première, représentée par trois temples parfaitement intacts. Mais je l'ai retrouvée encore plus imposante en Sicile.

Je voudrais avoir le temps et le talent nécessaires pour écrire quelque part un peu des impressions que m'ont fait éprouver des antiquités d'un autre genre, celle du christianisme dans cette île célèbre. Là, à Syracuse, au milieu de cette inexplicable dévastation qui n'a pas laissé pierre sur pierre, s'ouvrent des catacombes où vint s'abriter aussi la foi naissante. On y trouve les pierres tumulaires des confesseurs et des martyrs, et au bout des longs et sombres corridors une basilique tout entière, probablement du second siècle, en forme de croix, l'autel, les images sacrées, la chaire où s'assit saint

Martin, premier évêque ordonné par saint Pierre, la colonne où on l'attacha pour mourir, et le tombeau qui reçut ses dépouilles.

Je ne finirais pas de vous conter. Si vous voulez de longs récits, venez nous voir, vous aurez la preuve que la gorge de votre ami est rétablie. Ou plutôt je céderai la parole à M^e Ozanam, et vous verrez que j'étais heureux d'avoir une si aimable compagne. Venez, on désire beaucoup vous connaître. En attendant, veuillez présenter mes respects à Mme Lallier, et déposer de ma part un baiser paternel sur le front de votre enfant. Donnez -moi à votre tour de vos nouvelles, et rendez-moi causerie pour causerie.

Adieu, mon cher ami. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Après ce grand et beau voyage d'Italie, Ozanam revint avec sa jeune femme s'établir à Paris. Il y reprit bientôt cette vie d'études et de bonnes œuvres qui ne fut jamais plus féconde que dans les années qui suivirent. La foule se pressait à son cours; tout ce qu'il entreprenait allait à souhait; enfin il était heureux.

« Ce point si envié de l'assiette dans le succès, qui est presque toujours le signal d'une transformation égoïste dans le cœur de l'homme, avait laissé Ozanam tel qu'il était, dit le Père Lacordaire. On l'eût pris encore, allant à sa chaire de Sorbonne, pour un simple étudiant. Sa tenue n'avait pas changé; son regard était honnête et doux; il lisait volontiers en chemin, mais sans que l'application l'empêchât de voir les marques de sympathie dont il était l'objet, et il rendait toujours en honneurs plus qu'on ne lui avait accordé. Pendant

vingt ans que je l'ai connu, je l'ai vu troublé, indigné, mais sans qu'il m'ait été possible d'y découvrir jamais l'ombre de hauteur ou d'affectation, ce qui est le signe certain d'une âme plus grande que la fortune et qui voit Dieu constamment. »

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