Lettres de guerre, 1914-1915
Pour la première fois, ces « Lettres de Guerre » ont été dites aux Matinées de V Union des Arts , en juin 1916, par Mademoiselle Marie-Louise Derval et M. de Max.
PRÉFACE
Mon cher ami,
Maintenant que vous avez fait le geste de gentille déférence envers le vieil ami en lui demandant quelques mots de présentation pour votre livre, permettez-lui, après vous avoir sincèrement remercié, de se récuser.
Je viens de lire vos Lettres de guerre, jaillies si ardemment angoissantes de votre cœur et de votre cerveau, et c'est tout remué encore par cette lecture que je vous prie de ne pas me contraindre à une intervention de préfacier dont le moins que Ton pourrait dire c'est qu'elle serait inopportune, inutile, fastidieuse. . .
vu
PRÉFACE
La préface, l'avant-propos, l'avertissement, étaient des artifices du temps de paix. Ils s'expliquaient — ou s'excusaient — par la nécessité qu'il y avait d'aider parfois les lecteurs à enfiler comme une sorte de camisole de force l'état d'âme et l'état d'esprit indispensables à la compréhensivité de sentiments ou d'événements qui dans la vie courante banale semblaient anormaux ou inacceptables. C'était le boniment chargé de persuader au lecteur que cela pouvait arriver... Mais voici que c'est la guerre, la Grande Guerre ! Et depuis deux ans tout est arrivé t Depuis deux ans c'est, sous nos yeux et à portée de notre main, le bouillonnement visible et palpable, dans la Réalité, de l'Impossible et de l'Incroyable ! Nous vivons et nous pensons parmi des faits et parmi des idées auprès desquels les conceptions les plus dramatiques, les plus horrifiques, les plus attendrissantes aussi, de nos annales historiques ou littéraires apparaissent comme de fades historiettes. Le magnifique, l'héroïque, l'horrible du Réel, ont surpassé tout ce que la Fable et la Légende avaient imaginé jusqu'à ce jour, et le simple carnet de route d'un humble
PRÉFACE
canonnier de deuxième classe, la correspondance d'un pauvre « cuistot » illettré, font tort à Homère, à Dante, à Shakespeare, à Edgard Poë !
Votre livre est né dans ce temps-là — et de ce temps-là. Il vient à un moment où la Douleur se dresse nue comme la Vérité ; où elle est partout autour de nous, aiguë, tangible, vraie, et pour cette raison se suffit à soi-même. Il n'y a qu'à la montrer telle qu'elle est pour atteindre le fond de l'émotion et de l'épouvante, parce que du fait de sa réalité, de sa proximité, de sa diffusion, elle surgit comme une monstruosité tragique que ne peuvent grandir ni ennoblir les procédés ordinaires du langage ou de l'écriture.
Cette Douleur, mon cher ami, vous l'avez rencontrée : votre si vive sensibilité s'est heurtée à l'un de ses plus épouvantables aspects, au spectre aux yeux fermés et aux bras tendus, et comme au contact d'un fer rouge elle a poussé son cri d'horreur et de pitié !
Il n'y a rien de plus poignant, il n'y a rien de plus complet, qu'un cri de douleur ou de désespoir. N'ajoutons rien de factice et de conventionnet à ce
PRÉFACE
cri que sa spontanéité, en dehors de tout mérite d'expression, suffit à rendre émouvant et sacré. Tout ce que je pourrais dire de votre œuvre en déparerait la noble simplicité et en affaiblirait la haute portée sentimentale et patriotique. Nous sommes les acteurs ou les témoins d'une époque où la Souffrance n'a pas besoin d'être présentée ! Elle s'étale, souffrance de la chair, sur les champs de batailles et sur les couchettes des ambulances ; elle est assise, souffrance du cœur, à chaque foyer. On n'a partout qu'à soulever un drap ou un voile de crêpe pour rencontrer des yeux vitreux ou des yeux rougis : aussi le sanglot seul est-il légitime et non le bavardage sacrilège !
A l'un des milliers de faits-divers terrifiants dont se compose à présent la réalité quotidienne, et que la Fatalité antique eût à peine osé imaginer, vous avez donné la stricte monture poétique qui l'isole et qui le sertit sans l'affadir. C'était votre droit d'écrivain bouleversé jusqu'aux moelles par les épouvantables et fantastiques événements contemporains de jeter votre cri d'horreur dans le brouhaha général, et si des critiques grincheux et sté-
PRÉFACE
riles vous reprochent comme à bien d'autres d'avoir écrit pendant qu'on se battait, n'en prenez pas souci : par la sincérité d'une émotion qui se révèle dès les premières lignes, par la simplicité et la sobriété de la forme, par la volonté flagrante de demeurer dans l'humanité tant au point de vue des sentiments qu'au point de vue de l'expression, vous réfutez sans peine toute mauvaise accusation de littérature « pour de la littérature ».
Je vais plus loin. Je prétends que c'est non seulement le droit des écrivains et des poètes, lorsqu'ils le font comme vous en toute sincérité, de noter leurs impressions, de crier leur admiration ou leur rancune, mais que c'est leur formel devoir. Quand donc tous ceux qui, écrivains ou artistes, ont le pouvoir, que dis-je, la mission, d'augmenter et d'enrichir le patrimoine universel vibreraient-ils utilement si ce n'était sous l'impulsion des sensations exceptionnelles et au contact des événements formidables ?
L'Avenir passera dans son crible les innombrables écrits nés de la Grande Guerre. C'est avec ce qu'il en retiendra que l'Histoire reconstituera plus tard
PRÉFACE
autour des faits inouïs l'atmosphère psychologique et intellectuelle de ce temps-ci, et il n'est interdit à aucun écrivain de bonne foi d'espérer que la parcelle de son cœur qu'il jette dans le champ immense ne sera pas un des modestes grains de la moisson future !
Miguel Zamacoïs.
Septembre 19 16.
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AMOUK
AMOUR
LUI A ELLE
34 juillet 19U.
Ne te souvient-il pas que parfois je disais : « Que m'importe l'Amour? Que m'importe la Vie? »... ... Combien Vous me tenez, Vousque je méprisais!... Aujourd'hui, rien ne peut assouvir cette envie De vivre malgré tout; et j'ai peur, ma Chérie!... ... Si je mourais !...
Je ne faiblirai pas : je veux paraître fort Et je vais te quitter, — en uniforme, en armes, — Maison familiale où mon amour s'endort, Où ceux que j'ai chéris sont morts — sans larmes, Sans laisser deviner l'angoisse qui me mord !... ... Peur de la mort!...
Car je l'avoue, Amie, au moment de partir J'ai peur... non pas de nous : ce serait un blasphème, Mais de ne plus trouver, si je dois revenir, Les objets qui formaient comme un second moi-même Et de ne plus les voir ainsi que je les aime... ... Peur de mourir !...
0 muets bibelots, ô confidents discrets, Autour de notre amour vous formiez comme un cadre! En vous nous évoquions nos intimes secrets... Cette glace où toujours ton sourire s'encadre, Qui s'est cassée un soir au reflet de mes traits!... ... Si je mourais 1...
AMOUR
... Cette antique bergère au damas bouton-d'or Où tes cheveux si blonds se devinaient à peine... ... Ces bronzes monstrueux du Yunnan ou d'Angkor Dont le rictus, dis-tu, « fait devenir vilaine » Et dont les yeux sur moi se fixent lourds de haine !... ... Peur de la mort ! . ..
... Romans dont le sujet sait te faire frémir; Coussins où ton parfum s'incarne et se dilue... Tous, quoi que vous soyez, chose, objets, souvenir, Après Elle, aujourd'hui, c'est vous que je salue, Chers témoins du passé qui va s'évanouir !
... Peur de mourir !...
AMOUR
ELLE A LUI
Auvergne, h* ctoiit i91£.
Ne pense pas à moi lorsque tu partiras,
Mon Aimé; notre amour passe après la Patrie!
Si tu songes à moi, — je sais, — tu pleureras :
Tu ne dois pas. — Non. — Au départ, il faut qu'on rie.
Ne pense pas à moi lorsque tu partiras Mais regarde le Ciel, au loin, sur la prairie : Tout bleu, barré de blanc, bientôt il rosira: Ciel natal, ô drapeau vivant de la Patrie !
Ne pense pas à moi lorsque tu partiras, Mais suspends à ton cou ma médaille bénie,
— Talisman d'un bonheur qui naquit ici-bas, Qui ne pourra périr même atec notre vie,
Qui plus vivace — un jour peut-être — renaîtra,
— Gage de nos serments et du vœu qui nous lie. —
Porte toujours sur toi ma médaille bénie
— Fétiche de mon cœur qui sur toi veillera. Qu'elle garde ta vie au milieu des combats !
Je t'aime, mon Aimé; je souffre, et pleure, et prie. .
Ne pense pas à moi lorsque tu partiras !
AMOUR
LUI A ELLE
Troyes, â août 4 9iâ.
C'en est fait, Tordre est là : demain matin je pars.
A chaque instant, parmi tous les objets épars Qui composent mon paquetage, Passe et repasse ton image...
Sans pouvoir te revoir, demain matin je pars. —
Que te dire de plus, ô ma Chérie aimée?
Je pars content et fier, l'âme enthousiasmée, Refoulant en moi mon chagrin Aussi, pour ne songer qu'au tien,
Riant, pleurant, heureux, navré, ma Bien-aimée !
... Nous quittons le dépôt pour un but inconnu Sur le front, paraît-il; et je me sens ému — Plus que je ne puis te l'écrire, Moins que toi sans doute à me lire — En laissant mon bonheur présent pour l'Inconnu !
Et je pleure en partant ton amour, ta tendresse Mais d'autre part mon cœur tressaute d'allégresse.
Quoi ! Je pourrais être de ceux
Qui seront les Victorieux, Et tout en étant fier je pleure ta tendresse.
AMOUR
ELLE A LUI
Auvergne, 9 août 1914.
Je vais abandonner, mon Aimé, la demeure
Où revivait ton souvenir.
Il se pourrait, hélas ! peut-être que je meure
Comme toi tu pourrais mourir; C'est donc sur notre nid et sur nous que je pleure
A l'instant où je dois partir.
Car, depuis ton départ, sans cesse, ma pensée
Nuit et jour te poursuit Et j'attends Dieu sait quoi, craintive, convulsée
Sans trouver le sommeil qui fuit...
Ou bien je me réveille au matin, angoissée
De mes visions de la nuit. . .
... J'avais depuis longtemps mon brevet d'infirmière...
Bientôt je vais partir au front Pour un grand hôpital, ambulance d'arrière
Que sans doute ils bombarderont...
Tu peux penser si, comme femme, je suis fîère
D'être de Ceux qui lutteront !
Pas de mots superflus et pas de gronderie :
Je ne veux plus rester ainsi Compulsant mon tricot, trouant ma broderie
Pleurant par là, riant ici, Quand je te sais vaillant, perdu dans la tuerie
De cette lutte sans merci.
AMOUR
Consolant des soldats ou pansant leurs blessures
C'est à toi que je songerai :
Je leur épargnerai ces minutes si dures
Qu'on traverse en désespéré :
Mal du pays, regrets, désespoirs : meurtrissures
De leur cœur, je les soignerai.
C'est ma façon, à moi, de te rester fidèle...
Et lorsqu'un jour tu reviendras (Car toi tu reviendras!) tu me trouveras telle
Qu'au départ, blottie en tes bras...
A moins qu'à ton retour, par une loi cruelle,
Dieu m'ait arrachée ici bas !
Mais jusqu'à ce moment de mon heure suprême
— Si jamais il devait venir — Je te dirai : « Je t'aime », et dans ce moment même
Où je saurai qu'il faut mourir, Comme aujourd'hui je penserai : «C'est toi que j'aime », Et, morte, en mon cercueil, j'aurai ton souvenir.
AMOfJH
ELLE A LUI
Auvergne, 11 août 1914.
Je vais à l'Hôpital pour tuer ma tristesse Et je parle aux blessés. — C'est un Palace Hôtel Trop blanc, trop luxueux, trop suant de richesse, Dont une aile est vouée à ceux qu'un sort cruel Mutila, dont l'autre aile est encore un Hôtel.
Son parc, jusqu'au lac noir, s'étire avec mollesse. Beaucoup de vieilles gens et de jeune jeunesse Viennent s'ensevelir dans ce calme mortel Pour y pleurer leurs deuils ou cacher leur détresse : Vie effacée aux tons morts d'antique pastel !
Hier, dans ce parc baigné pàr la lune opaline,
Une femme marchait entre deux jeunes hommes. Leurs uniformes bleus près de sa mousseline Passaient sous les sapins ainsi que des fantômes. Ils riaient : Eux, frivoles, — Elle, féminine, — Tous h eureux dans la nuit chaude et lourde d'arômes.
Quelle superbe nuit ! Des étoiles sans nombres
Traçaient le long ruban de la Voie Lactée :
Eux paraissaient glisser vers le lac aux flots sombres
Que la lune émaillait d'une brume argentée...
On eut cru voir flotter trois lumineuses ombres
Ne fut un rire clair perçant la nuit bleutée !
Elle !... La folle brise aux plis de son écharpe Se jouait, lui tissant un réseau de caresse ; Tendre, dans la ramure, avec un son de harpe, Elle lui murmurait des mots d'enchanteresse Tandis que sur la rive, où le rocher s'escarpe, Lassée, elle exhalait un râle de détresse.
AMOUK
Alors n'avez-vous pas, — Femme qui êtes Elle ! — Songé que cette brise, — au même instant peut-être, En un lieu différent que le canon bosselé, — Charriait des relans de brome et de salpêtre ?
Tandis que sa douceur ici vous caressait, Là-bas, ivre de rage, elle semait la mort... ... Et la brise plus douce autour de vous passait... Tous ceux qu'elle brûlait, ceux qu'elle asphyxiait Je croyais les entendre. . .
Et vous riiez phis fort, Symbole de la vie au dessus de la mort.
Et dans l'immense salle où dormaient les blessés, Les soldats reposaient du sommeil des enfants... Parfois ils s'agitaient vaguement oppressés. — Femme ! Ils rêvaient de toi dans leurs rêves troublants, Et qu'ils te retrouvaient — les temps étant passés — Toi rieuse toujours, — Eux forts et triomphants !
AMOUK
LUI A ELLE
Aux Armées, H août 19/4.
Mais quel mal faisaient-ils en flirtant, mon Aimée, Ces uniformes bleus près de sa mousseline ? Auraient-ils dû pleurer dans la nuit embaumée Sans presser tendrement Tes doigts d'une main fine Quand le ciel transparent sous l'a lune opaline Les convie à l'amour? Dis-le moi, mon Aimée ?
Non ! Non ! Plus que jamais, profitez du moment ;
Vivez en quelques nuits de multiples années, Comme les fleurs vite fanées, Au jour le jour, intensément.
Ils auraient dû pleurer, trouves-tu, mon Amie? Pleurer, ainsi que toi, ton amour éloignée ! Quoi 1 D'autres sont heureux près de toi, désolée ! — Alors naissent en toi les germes de l'envie. — Ta souffrance déjà se trouve décuplée Et tu veux ce bonheur qui chez eux t'humilie !
Tu traduis, me dis-tu, le murmure du vent, Ses frôlements légers, ses râles d'agonie ! Y trouveras-tu, mon Amie, Mon baiser sensuel d'amant ?
AMOUR
C'est ce même baiser d'ivresse et de vertige
Qu'ils purent se donner ! — Je comprends ta torture ! —
Le mien je le confie au vent. Tendre, il voltige
Et s'incruste sur toi, vivifiante morsure.
Or, chaque fois qu'il frôlera cette blessure
Mon baiser renaîtra, voluptueux prodige !
Puisses-tu le garder — unique souvenir — Comme tu garderais le meilleur de moi-même Si jamais je devais mourir Lui seul dirait combien je t'aime.
GLOIRE — ANGOISSE
GLOIRE ANGOISSE
LUI A ELLE
Aux Armées, Alsace, 46 août 49iâ.
{Aujourd'hui, nous avons passé la frontière !)
Paysages chéris, témoins de mon enfance ; Vallons où j'ai grandi, forêts où j'ai couru; Châteaux-forts, aujourd'hui spectres de la puissance; Sources qui murmuriez le Grand Rêve attendu;
Nuages qui formiez notre drapeau de France Quand votre écharpe blanche, errant par l'inconnu, Venait joindre pour nous — trait d'union immense — Le bleu, si bleu, du Ciel au rouge d'un roc nu;
Atmosphère troublante où, jeune, j'ai vécu, Où la nature entière est couleur d'espérance ; Reprenez la vigueur de l'antique ambiance :
C'est Nous qui revenons fouler ton sol perdu,
— Nous, Fils d'Alsaciens morts pour ta délivrance, —
Ma seconde patrie, Alsace, Sol de France !
GLOIRE ANGOISSE
LUI A ELLE
Aux Armées, Alsace, 18 août 1914.
Nous avons pris la garde, en avant, ce matin.
Il fait gris. — Il fait froid. — On attend une attaque.
Les canons ronflent au lointain Et de grandes lueurs percent le ciel opaque... On se sent anxieux de rester incertain.
Que se passera-t-il ? Chacun de nous l'ignore. Chacun de nous fera jusqu'au bout son devoir.
Oui ! L'ambition nous dévore Car nous sommes Ceux-là dont la gloire est d'avoir Plante, hors de Chez Nous, le drapeau tricolore !
... Si je tombe au combat — avant lequel j'écris — Garde pieusement dans ton cœur ma mémoire.
Je vais sans peur vers l'Indécis !
Ne pleure pas sur moi. Je vivrai dans la gloire D'être mort en Français sur le Sol Reconquis.
GLOIRE ANGOISSE
A Madame de *** pour lui confirmer la mort de son fils, le lieutenant de
Aux Armées, Alsace, i 9 août 1914.
Celui que vous pleurez, Madame, est un héros. Ayant tout préparé pour l'attaque prévue Il nous dit : « Le soir vient : dormez. Soyez dispos A rheure convenue,
Je veille. » — Je le regardais : — Il était beau De cette beauté mâle, orgueil de notre race ; Je retrouvais en lui votre aïeul du tableau Du grand salon d'Alsace.
Il avait le même regard franc4 velouté Avec le même éclair, à peine perceptible, Qui vrillait par instant, prenant l'acuité Du point noir d'une cible.
Madame, Il était beau : je vous en fais serment. — Ah! Si vous l'aviez vu, debout, dans la clairière, Tel un père veillant sur son enfant dormant Vous eussiez été fière.
Rien ne nous témoignait qu'il puisse être nerveux, Muet, l'oreille au guet, appuyé contre un arbre : Moi, je le devinais à l'éclat de ses yeux Dans son faciès de marbre.
GLOIRE ANGOISSE
Et soudain mon regard attira son regard : Je le vis tressaillir des pieds jusqu'à la tête : « Dors, mon petit, » dit-il, « dors, je veille, il est tard : « Demain, c'est jour de fête. »
Alors, je vins à lui : « Qu'as-tu donc à souffrir? Tu peux me l'avouer sans rougir il me semble : Nous sommes deux amis : fe t'ai vu tressaillir ; Veux-tu veiller ensemble ? »
« Demain », répondit-il, « sera mon dernier jour : a C'est un pressentiment, c'est presque une assurance. ((Trois amours en mon cœur formaient un seul amour : « Dieu, ma Mère, la France.
<( Vers eux vont mes pensers avant tous les combats. (( Dieu, — (si, comme je crois, notreâme est immortelle), « Je Le verrai bientôt; je ne t'en parle pas: — « Mais, quant à ma Mère, Elle,
« Elle qui va rester toute seule ici-bas, « Dis-lui qu'Elle domine en Elle sa souffrance ; « Que pour moi, par amour, Elle ne pleure pas « Et se donne à la France.
« Oui. Qu'Elle se consacre aux enfants de tous ceux « Qui, Héros inconnus, sont morts pour la Patrie, « Laissant des orphelins, sans gîtes et sans feux, « Victimes de la vie.
GLOIRE ANGOISSE
« Dis-lui que son amour aille sur ces enfants, « Qu'en leur enfance, Elle revive mon enfance : a Eux, ils seront l'espoir des demains triomphants « D'une plus grande France. »
Sur ces mots II se tut. — Nous étions dans la nuit. Je lui serrai la main et lui promis, Madame, De vous faire savoir tout ce qu'il m'avait dit Si Dieu prenait son âme.
Puis ce fut la tranchée à l'aube du matin. Pourquoi n'est-ce pas moi qui suis tombé? Mystère. On ne peut déchiffrer le livre du destin Tant qu'on est sur la terre.
Comment suis-je sorti vivant de cet enfer Aux nuages épais de fumée et de flamme Qui déversaient sur nous cet ouragan de fer, Je l'ignore, Madame.
0 Vision d'horreur, féérique Cauchemar.. . Le sol vibrait au rude choc de la mitraille; Les obus sifflaient, tonnaient, tombaient au hasard, Nous couvrant de pierraille
Et je perçus soudain la voix, de votre fils : « En avant, mes soldats, sortons de nos repaire- ; « Nos pères ont été les héros de jadis : « Fils, surpassons nos pères. »
GLOIRE
ANGOISSE
« En avant, » criait-il debout sur le talus, « En avant, mes soldats. — Sortons de la tranchée! « Voyez, j'y suis! Ils ne tuent pas tous leurs obus ! » . . . Lors, ce fut la ruée.
Nous courrions, nous tirions, sans souci du danger Et parfois nous rampious, pour rebondir ensuite, N'ayant qu'un seul désir : pouvoir les déloger, Qu'un seul but : la poursuite.
Etions-nous des soldats, étions-nous des démons ? Nous courrions, nous tirions! — Ol'odeurde lapoudre, De la terre sanglante ! 0 le bruit des canons Tonnant comme la foudre !
0 ces cris des blessés voulant tuer encor, Ces râles des mourants gémissant des prières, Et cette voix — sa voix — plus forte que la mort « Fils, surpassons nos pères! »
Celui que vous pleurez s'est conduit en héros. Je l'ai revu mourant sur son lit d'agonie. 11 me fit signe encore et murmura ces mots : « Dieu — Ma Mère — Patrie. »
GLOIRE ANGOISSE
ELLE A LUI
Orléans f 4 septembre 49iâ.
Je ne sais plus comment je vis...
Je me répète : Confiance...
Mais ils avancent sur Paris !
... Ils vont frapper au cœur la France ! . . .
Députés, Sénateurs sont partis. ..
J'ai peur et je garde espérance.
... Je ne sais plus gomment je vis...
. . . Ils vont frapper au cœur la France...
Les Allemands vont sur Paris...
Dieu ! Foudroyante est leur avance...
Ils sont, paraît-il, à Senlis !
... Ils vont frapper au cœur la France ! . . .
Je ne sais plus comment je vis :
De toi, je suis dans l'ignorance I
Quelle torture je subis !
... Ils vont frapper au cœur la France !
. . . Pardonne les mots que j'écris !
Je me répète : Confiance. . .
Je ne sais plus comment je vis. . . .
... Ils vont frapper au cœur la France !
GLOIRE ANGOISSE
ELLE A LUI
Orléans, 6 septembre 1914.
Des bruits effroyables circulent. . .
J'ai confiance, mais j'ai peur !
Je ne sais rien de toi ! J'attends ! Mes yeux me brûlent De fixer la grand'route où viendra le facteur.
Des bruits effroyables circulent. . .
A la mairie, on ne sait rien; À la gare, des gens affolés se bousculent : Il ne doit plus ce soir, — dit-on, — passer de train.
Des bruits effroyables circulent. . .
La route est noire de fuyards; Voitures à chevaux et taxis y pullulent Et jettent aux échos Dieu sait quels racontars !
Des bruits effroyables circulent. . .
Pourtant un chauffeur de Paris, En passant, m'a crié : « Faudra bien qu'ils reculent; « On les aura bientôt, — vous verrez — les bandits !»
Des bruits effroyables circulent. . .
... Aurait-il dit vrai, ce chauffeur ?
Et je répète en moi ces mots qui me stimulent, Et, sans savoir pourquoi, j'attends et j'ai moins peur!
GLOIRE ANGOISSE
ELLE A LUI
Orléans, 8 septembre 1914.
Le recul est fini. — Cette fois, c'est la lutte.
L'ordre est formel : vaincre ou mourir.
C'est l'offensive qui débute. . .
Coûte que coûte il faut s'arrêter et tenir !
L'ordre est formel, signé de Joffre ; C'est l'appel aux Soldats, c'est l'appel au Pays. . . Prenez-moi donc aussi, moi femme, moi qui m'offre
Pour les combattre, ces haïs !
Prenez-nous donc aussi, nous les femmes de France ! Comme nos fils et nos maris Nous lutterons sans défaillance. . .
Donnez-nous donc à nous, les femmes, des fusils !...
L'ordre est formel : mourir ou vaincre. La France entière est là derrière ses soldats... Regardez-les, bandits ! Puissiez vous vous convaincre
Qu'il faut que vous ne passiez pas f
... Ami, toi qui te bats sans doute en cette lutte,
Fais ton devoir : on doit tenir !
... Près du triomphe est la culbute, Et peut-être demain ils devront déguerpir.
GLOIRE ANGOISSE
ELLE A LUI
Orléans, 41 septembre 1914.
Oh ! Ce communiqué sublime, officiel, Ce mot prestigieux : « Victoire »,
Ils illumineront notre page d'histoire Comme les étoiles, le ciel (
Ce n'est plus un espoir : c'est une certitude;
C'est la victoire, — et leur recul; C'est Paris délivré, leur plan colossal nul ! ... Et ce n'est encor qu*un prélude I
Zouaves de Chambry, Spahis noirs de Penchard, Vous qui teniez coûte que coûte,
Ils ne passèrent pas : vous leur barriez la route : Vos corps formaient notre rempart !
Artilleurs, fantassins de FOurcq et de la Marne Accrochés de Meaux à Trocy,
Soldats d'Etrépilly, Vareddes et Barcy, Héros où la gloire s'incarne,
Héros, parmi lesquels, peut-être, tu te bats, Vous avez sauvé notre France
Quand la crainte naissait, — et notre confiance Maintenant vous suit pas à pas.
GLOIRE — ANGOISSE
Pour passer et vous battre, il fallait vous surprendre...
Ils s'en retournent sans espoir.
Ils avaient le « vouloir » et non pas le « pouvoir »...
Vous étiez là pour nous défendre !
. . . Ils sont battus I... Ils sont partis !... Ils ont cédé
Soixante et quinze kilomètres !
En vous, Chefs et Soldats, ils ont trouvé leurs maîtres...
Leur serrement s'est lézardé 1
... Adieu libidineux désirs d'ivresse folle, Qu'ils devaient assouvir à Paris...
— Mirage sensuel, illusoire oasis — C'est le beau rêve qui s'envole !
Leur fuite et leur recul sont la réalité :
La vérité, c'est leur défaite...
Ils ont leur propre glas de mort pour toute fête,
Le glas des morts pour volupté f
0 Joffre, ô généraux de la France Immortelle,
0 notre armée, ô nos enfants Un jour vous reviendrez superbes, triomphants,
Plus beaux dans la France plus belle !
Vous avez en nos cœurs fait briller le soleil,
Vous avez conjuré l'orage :
Grâce à vous, la Patrie a repris son courage.
O mon Pays, c'est le Réveil !
GLOIRE ANGOISSE
LUI A ELLE
Camp de M..., le /<*r septembre 1914.
(lettre reçue le 12 septembre).
Je me demande, Amie, avec anxiété
Si Ton t'a fait partir pour rejoindre ton poste ?
Je ne puis plus calmer mon esprit tourmenté !
Ce retard de courrier ne peut être évité
Et pourtant chaque jour je guette en vain la poste. . .
Où que tu sois, tu dois t'inquiéter aussi : Mon amour voudrait tant dissiper ta tristesse ! Notre cœur de soldat devrait être endurci, Il devrait se moquer de causer un souci... Te savoir sans nouvelle est ma seule détresse !
Sois rassurée, Amie : oui, je suis bien portant, A l'écart de la lutte, et je n'ai rien à craindre ; Je souffre du repos qu'on nous donne à l'instant Où la France a besoin de chaque combattant... Et c'est d'être éloigné du choc, qu'il faut nous plaindre!
Avoir quitté l'Alsace est pour nous un chagrin : Nous avions la fierté de la tache accomplie. Nous pensions conquérir tout le pays lorrain, Reporter la frontière à la rive du Rhin Et refaire française une terre asservie.
GLOTltE
ANGOISSE
...Mais le vingt août, à l'aube, on nous dit: «Nous partons ! » Tous, nous avons crié: « Vivat! C'est une attaque ! ».. Non ! C'était le repos en arrière des fronts Où l'on se bat où Ton n'entend plus les canons D'où je t'écris sans goût, vautré dans ma^baraque !
... Je n'ose te parler de tout ce que je sais...
On doit se répéter : « Espérance ! Courage. »
De grands événements bientôt serout passés,
Et nous vaincrons alors, d'autant mieux que, blessés
En notre amour natal, nous aurons plus de rage.
Oui, bientôt, — songes-y ! — notre tour reviendra. Fiers, nous avancerons pour pousser la poursuite Aussi loin qu'il faudra, plus loin qu'on ne dira ! Je te laisse à penser quelle joie on aura, Baïonnettes aux reins, à talonner leur fuite I...
... Période d'attente et de recueillement !... Je te répète encor : « Courage et patience ! » Courage, on abattra cet orgueil allemand, Patience, on vaincra si l'on va sagement, Mais chacun doit tenir et garder confiance. . .
GLOIRE — ANGOISSE
ELLE A LUI
Orléans, 15 septembre 1914.
Ta lettre arrive !... 0 quelle joie !
... Mon Bien-aimé, tu m'es resté...
Et j'ai cru mourir dans ma joie, Et mon cœur s'est comme arrêté l Tant d'épouses et tant de mères Attendant le mot redouté Répandent des larmes amères...
Mon Bien-aimé, tu m'es resté...
J'ai honte de montrer ma joie...
Et mon cœur s'est comme arrêté :
J'ai cru mourir de joie !
UBRA8Y uwv* îfîsj « y OF ILUNOfS
GLOIRE — ANGOISSE
LUI A ELLE
Camp de M..., 21 septembre 491A.
(Aujourd'hui nous avons appris le bombardement de la Cathédrale de Reims...)
Le crime est consommé. — La Cathédrale brûle ! Français, ne pleurons pas : Ils seraient satisfaits. La honte sur leurs chefs chaque jour s'accumule ; Bientôt viendra l'instant où l'on récapitule : Ils devront acquitter. — Ne pleurons pas, Français.