LETTRES
GUBKRK
.... Ornements et vitraux fracassés sur la dalle, Pierres, pieux chefs-d'œuvre — orgueil de nos sculpteurs, Vous qui représentez la France triomphale, Pour vous anéantir ce fut la Cathédrale Qu'ils durent démolir : — Soyez accusateurs I
Car c'est à Dieu qu'ils font la guerre, ces Sur-Hommes, La guerre à la Beauté dont Ils sont destructeurs, La guerre à l'Idéal forgé par d'autres hommes, La guerre aux Chevaliers-Poètes dont nous sommes, La guerre au Droit Sacré ! — Soyons accusateurs !
Meurtres, éveillez-vous : tous, Femmes violées ; Otages massacrés, prêtres, instituteurs ; Petits enfants montrant vos deux mains mutilées ; Sœurs de la Charité qui mourûtes souillées.. 0 Martyrs ignorés : — Soyez accusateurs I
GLOJUtt ANGOISSE
.. . Le crime est consommé !... D'abord ce fut la rage, — Ce pincement du cœur par une main d'acier, — Puis ce fut la douleur d'où renait le courage ; Ce fut un peuple entier, bondissant sous l'outrage, Se dressant tout-à-coup vengeur et justicier.
Vous pouvez — Allemands, — héritiers des Vandales, Détruire par le feu nos plus vieux monuments, Abattre sous l'obus les tours des cathédrales, Piller dans les châteaux nos gloires ancestrales, Vous n'en recueillerez que nos ressentiments ;
Mais vous ne pourrez pas faire naître la crainte... Imaginez, tramez des crimes colossaux, Nous n'aurons que dégoût, nous tairons notre plainte. . Déjà dans le lointain votre glas de mort tinte : Nous deviendrons vos chefs et non pas vos vassaux!
GLOIRE ANGOISSE
ELLE A LUI
Hôpital de R,..y 25 septembre 1914,
Oui, c'en est fait : je suis partie...
Mon cœur aurait dû se briser,
Mais je n'ai pas voulu penser...
Et je suis comme anéantie...
... Oh ! Notre pauvre amour meurtrie...
... Je ne veux, ni ne dois penser...
Notre train est train militaire.
Il mène au front un régiment...
... Quelques soldats parlent gafment :
— Pittoresque vocabulaire. —
Un autre songe, solitaire,
Des fleurs à la main, longuement.
Je m'approche et lui dis : « Courage! »... ...En sés yeux, je vis deux lueurs :
« Ils ont violenté mes sœurs, »
Dit-il, « et brûlé mon village; « Donc, si je pleure, c'est de rage : « Il ne me reste que ces fleurs. »
« Ces fleurs, c'est toute mon enfance, « C'est mon jardin et sa chanson, « C'est ma jeunesse de garçon :
« Elles seront mon porte-chance, « Encourageront ma vengeance...
« Chers souvenirs de ma maison !... »
GLOIRE ANGOISSE
Quelle fierté d'être française, De penser : « De ceux-là, j'en suis ! » ... Mes yeux se voilent, éblouis!
...Je pars aussi vers la fournaise Enfin ! — Et je tressaille d'aise, Femme, de servir mon pays!
... Mais, silencieux, en la gare, Arrive un convoi de blessés.
Leur train stoppe, stores baissés.
Rapide, chacun se prépare :
Major « et donneur de cigares », Soldats et civils empressés!...
Blessés, ô Soldats de la France,
Défenseurs du droit déchiré,
Salut, gardiens du sol sacré
Qui luttez pour sarecouvrance,
0 corps dont chaque membre pense :
« Quimporte, il le faut, je vaincrai ! »
Salut, blocs de glaise vivante N'ayant d'humain que les regards, Héros qui semblez des vieillards Gardant en vos yeux l'épouvante De la vision qui vous hante :
Ineffaçables cauchemars !...
... Hurrah! C'est le train qui démarre ! Il nous conduit... d'où vous venez ; Et vos cris enthousiasmés, — Blessés sortis de la bagarre — Tandis que nous quittons la gare.
Vers nous montent passionnés :
Cris d'espoir, désirs de vengeance, Cris, aussi, d'encouragement, Vous formiez un hymne enflammant!
Ces cris, c'était toute la France Se relevant en sa souffrance, Re-née en son abattement!
GLOIRE ANGOISSE
Quel inoubliable voyage !
Quel souvenir j'en garde en moi :
Mélange de fierté, d'effroi!
Quel inoubliable voyage, Commençant en pèlerinage, Finissant^en acte de foi !
GLOIRE ANGOISSE
LUI A ELLE
En passant au cimetière de B... (30 septembre 4944.)
C'est pour vous que j'écris, Ames qui me sont chères, Morts qui croyiez dormir votre dernier sommeil En l'infini repos des humbles cimetières ! Pour vous, ô Morts aimés, quel horrible réveil Sous l'obus meurtrier qui vint heurter vos bières !
Vous qui, vivants, viviez dans le luxe el le bruit, Vous aviez désiré, fuyant nos nécropoles, Reposer calmement en l'éternelle nuit Loin des regards badauds, curieux et frivoles;
Et vous aviez trouvé ce village ignoré, Ce petit cimetière entourant cette église... C'était presque un jardin. Les oiseaux, à leur gré, Venaient y roucouler leur tendre vocalise,
Les arbres et les fleurs y poussaient à foison ; — Pas de prescription, pas de règle observée — Le vieux prêtre y venait dire son oraison : 0 Morts, c'était la paix que vous aviez rêvée...
GLOIRE ANGOISSE
Insensés! Vous croyiez — même après votre mort A l'heure où votre chair n'est plus que de la cendre, Où vos os assemblés ont votre image encor — Vous croyiez — enfin seuls! — dormir sans rien entendre Dans ce lieu que la vie a choisi pour la mort !
Et puis, un jour d'été, dans l'aube matinale, Le sol autour de vous fut pris d'un tremblement. Malgré vous, vous guettiez la trompe triomphale, Le signal attendu du dernier jugement...
0 Morts, ce n'était pas lejjugement céleste :
C'était l'orgueil d'un homme — ou mieux, d'un empereur ! —
Qui voulait s'affirmer, destructif et funeste,
Sur vos fils, sur leurs biens, sur nous, — par la terreur.
Vos squelettes meurtris trépidaient en leurs tombes, Et les bruits des canons montaient assourdissants... Votre champ vénéré, soudain, fut, sous les bombes, Gomme hersé. — Ho, Morts ! C'étaient les Allemands !
Ho, Morts ! C'étaient les Allemands I Rien ne resta debout : Eglise ou cimetière,
Pas une croix, pas une pierre.
Tout fut souillé même la terre, Et tout fut dispersé même vos ossements ! Sacrilège effroyable — et combien volontaire — , Ils ont anéanti mausolés et calvaire ; Ils se sont retranchés dans les trous des caveaux ; Ils ont percé les murs de lâches meurtrières ; Le bois de vos cercueils leur fit des lits nouveaux ;
Vos cendres furent leurs litières ;
Leurs oreillers, vos ossements...
0 Morts, ce sont les Allemands 1
GLOIRE — ANGOISSE
Pour vous, Impalpables Poussières Molécules de chair, Atomes d'ossements,
Restes d'Etres jadis pensants,
Pour vous, quels contacts infamants ?
Et pourtant, Détritus des cercueils et des bières, 0 Squelettes humains, Ancêtres, Père, Mère, Vous fûtes, — vous aussi,— des Français combattants : Vos corps putréfiés formèrent la vermine Qui, sur nos ennemis, obstinée, assassine S'incrustait et rongeait les soldats allemands :
Lutte des morts sur les vivants,
Du sol dont vous formiez la terre,
0 Morts, contre les Conquérants !
Or le combat dura pendant une semaine, Un combat meurtrier, opiniâtre, incessant Où chacun se battait dans de la boue humaine. Car cette boue était voire cendre et leur sang... Et le champ de bataille était votre domaine !
Comme il n'y restait rien des anciens tombeaux Chacun y vint creuser une tombe nouvelle ; Et les morts allemands, échappés aux corbeaux, Y furent enterrés, sans cercueils, pêle-mêle I
Oh ! Promiscuité des cadavres haïs Et du sol où gisaient tes enfants, ô Patrie ! Au même emplacement d'autres sont enfouis... Au même emplacement leur chair sera pourrie...
Une nuit, — * vers minuit — on n'entendit plus rien. Le bruit sourd du canon s'éteignit dans la plaine... Et le chant d'un oiseau montait aérien Dans la nuit lumineuse, étonnée et sereine !
GLOIRE
ANGOfSSE
0 Morts ! Ils avaient fui — fui comme des brigands Pour des retranchements reportés en arrière... ... Des troncs d'arbres séchés, équarris et tremblants Comme des bras pieux levés pour la prière, -Se dressaient vers le Ciel !
... Enfuis, les Allemands !...
0 Morts, — ô Morts chéris dont plus rien ne me reste Ayant perdu la tombe où je puis vous pleurer ! — C'est dans tout l'Univers, et terrestre, et céleste, Que mon âme viendra parfois vous implorer.
Vous êtes l'Univers ! — Vos dépouilles aimées, — Cendre, poussière, humus éparpillés au vent — Ce sont les blés nouveaux, ou les fleurs parfumées, Ou l'oiseau qui s'envole, ou le nuage errant...
Et je vous aime plus, puisqu'après la tuerie Où vous avez péri pour la seconde fois, Morts, vous avez refait encore de la Vie : Eternel Renouveau sur d'Eternelles Lois !
GLOIRE ANGOISSE
LUI A ELLE
Aux Armées, octobre 191 4.