‹ Lettres de guerre, 1914-1915Chapitre 10 sur 14 · POUR LUI · texte numérisé non relu

POUR LUI

/er février 4915.

Mon Ami, la voici cette lettre attendue : Depuis longtemps je voulais l'envoyer.

Je n'ai pas eu de minute perdue

Car nous avions reçu des blessés à soigner.

Je te laisse à penser l'ardeur de notre zèle : Ayant souffert, tu peux l'apprécier ; — Mais aujourd'hui pourtant ma main fidèle

Peut te tracer ces mots pour me justifier,

Car tu m'accuses presque en ta dernière lettre ;

En me taisant, je t'ai supplicié !

Parler aurait été pire, peut-être, Dans ces jours douloureux dont mon âme a saigné...

Tu souffres, me dis-tu ; mais ton cœur se résigne Et ton cerveau commence à travailler f Cela ne trompe pas : c'est fort bon signe :

Si tu peux composer, tu pourras oublier. —

Le travail, c'est l'ami qui dans les jours d'angoisse Sait dissiper le noir qu'on veut broyer ; Qui, maîtrisant la douleur qui nous froisse,

Suscite un nouveau but et le fait chatoyer. —

SOUFFRANCE

Nosplus cruels chagrins, à son toucher, s'endorment. Il captive et charme avant degayer Et, lentement, nos pensers se transforment :

On se sent trop heureux pour oser s'effrayer.

Travaille, mon Ami. — Sous de neuves images Tes yeux battront alors, extasiés.

Ils forgeront des rêves, des mirages

Et ces rêves, un jour, seront si familiers

Qu'en toi leur vision demeurera profonde : Le mirage vivra vivifié.

Morts, tes yeux verront. — Ils verront le mondd Ainsi que ton esprit l'aura colorié.

Travaille, mon Ami, — pour oublier les choses

Dont la laideur a pu fhorrifier,

— Et les gens qui t'ont fait souffrir sans causes; Travaille, tu le dois ; — il te faut oublier.

Cette lettre est très brève, et tu l'as attendue.. .

Depuis longtemps, je voulais l'envoyer.

Je n'ai pas eu de minute perdue.

Nous avions des blessés si tristes à soigner !

SOUFFRANCE

LUI A ELLE

Hôpital... Paris, 10 février 1915.

Tes lettres, mon Amie, elles créaient mes joies, Mes espoirs les meilleurs, ma consolation ; Pourquoi donc aujourd'hui celle que tu m'envoies Fait-elle naître en moi la désolation ?

En l'écoutant, je crois ouïr une autre femme Ayant moins de franchise et plus de volonté, N'osant pas m'avouer la rigueur de son âme, Me laissant son amour promis, — par charité.

Car ces mots que j'entends, qui frappent mon oreille, Tous ces mots qu'on me lit, — sont écrits autrement ; Ta pensée aujourd'hui ne semble plus pareille, Et tu parais m'aimer moins amoureusement.

Les mots ne trompent pas : ils ont une harmonie Dont l'écho monte aux sens voluptueusement, Qui vibre dans le cœur, s'accroît et s'amplifie, — Transmissible baiser de l'amante à l'amant !

Ëh bien ! Ces mois si froids que renferme ta lettre, Ils ne sont plus l'amour ! — Non ! — Ils sont l'amitié. Et moi, je t'aime tant I Je ne puis les admettre : Mieux vaut ne plus m'aimer que m'aimer par pitié !

SOUFFRANCE

Pourquoi m'avoir écrit, apprenant ma blessure : « Je t'aime, mon Ami, bien mieux que je t'aimais, » Si tu devais en moi tracer la meurtrissure Que laisse la tendresse éteinte à tout jamais

Si tu ne m'aimes plus, dis-le moi sans mensonge : On peut ne plus aimer un homme dont les yeux, Irrévocablement, sont noyés dans le songe Que fait naître la femme invisible pour eux.

On peut ne plus l'aimer cet homme, je l'affirme: Quoi ? Ton désir d'amour, ta grâce, ta gaîté, Tu les conserverais pour cet aveugle infirme, Pour ce fou qui croyait à ta fidélité ?

LETTRES DE GUtfRHE

Quoi ? Ton charme prenant, ta force, ta jeunesse Tu les conserverais pour l'amant aux yeux morts ? Que t'importe un serment, un gage, une promesse, Des sentiments anciens et chaque jour plus forts?

Que t'importe... Tu peux ne plus aimer cet homme : On n'aime bien que ceux qui donnent la fierté, Or moi, quelle fierté te donnerais-je en somme Traînant ma vie obscure, auprès de ta beauté ?

En t'écrivant ainsi, suis je injuste ? — Peut-être Car j'attendais ta lettre ; elle n'arrivait pas, Et quand je la reçois et l'entends, cette lettre, Je n'y retrouve plus le même amour, hélas 1

SOUFFRANCE

Elle a peut-être été mal comprise ou mal lue, Et pourtant je la sais déjà toute, par cœur ; Elle ne contient pas la tendresse attendue, Et quand je la redis, cette lettre, j'ai peur I

Oui, j'ai peur d'un malheur, peur d'une catastrophe.. Malgré moi, — crois-le bien, — je me suis exalté Mais je n'ai pas acquis lame d'un philosophe... Pardon pour les mots durs, pardon d'avoir douté.

Je t'aime tant, vois-tu ! Ton amour, c'est ma vie. Avoir perdu mes yeux, je m'en consolerai ; Mais perdre ton amour et mes yeux, mon Amie, Et me sentir tout seul, dans du noir, j'en mourrai.

Je t'aime tant, vois-tu ! Pardonne ma franchise ;

Je suis encor tremblant d'un indicible effroi

Car ces mots qu'on m'a lus — c'est comme une hantise! —

Ils me semblent écrits par une autre que toi !

SOUFFRANCE

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