‹ Lettres de guerre, 1914-1915Chapitre 11 sur 14 · A LUI · texte numérisé non relu

A LUI

22 février 19

Excusez, Monsieur, les mots que j'écris : Ils vous causeront la pire torture.

Il faut cependant, — quand j'y réfléchis, — Que cesse à présent ma presque imposture.

J'irai droit au but: j'ai vu qu'aujourd'hui Votre médecin vous trouve solide, Que vous marchez seul, sans le moindre appui, Et vous dirigeant des mains dans k vide.

LEJTKhS DE GUMU E

Si vos yeux sont morts, le corps est guéri, — Le corps est guéri, mais votre cœur souffre, — Et ce cœur qui souffre, il sera meurtri, — Et c'est moi qui vais le jeter au gouffre.

Je sais votre amour et cette amitié Que je viens offrir, vous surprend peut-être; Je l'offre quand même — et non par pitié — Maintenant je puis la faire connaître.

J'aurais fait pour vous, — pour vous éviter Ce nouveau chagrin, cette horrible peine — Tout ce qu'une femme ose ou peut tenter ! Et le coup fatal, c'est moi qui l'assène.

SOUFFRANCE

Votre amie est morte. — On vous Ta caché ! —

Morte à l'hôpital, morte d'une bombe

Qui, par la fenêtre ayant ricoché,

Devant ses blessés, vint creuser sa tombe.

L'ordre était formel : il fallut mentir : Vous étiez si las, si faible, si pâle Qu'un semblable choc vous eût fait mourir. Toutes nous pleurions pour vous dans la salle.

On vous le cachait depuis plus d'un mois Quand vous avez dit : « Elle est infidèle ! » Et, pour vous calmer, j'écrivis deux fois Deux lettres pour vous comme venant d'Elle !

J'écrivis deux fois : je ne voulais pas, Sachant son amour, sachant sa tendresse, Que vous lui prêtiez sentiments ingrats ! Hélas, j'écrivis avec maladresse.

Mes termes trop froids vous ont fait souffrir : Je n'ai pas osé vous livrer mon âme. ~~ Votre amour me hante et son souvenir ! Voulez-vous pleurer en mon cœur de femme !

Je vous sais tout seul, aveugle, orphelin ; Votre amie était mon amie aimée...

Nous parlerons d'elle en notre chagrin... Vous me trouverez toujours dévouée...

SOUFFRANCE

Pardonnez, Monsieur, ma façon d'agir.

Ne me jugez pas d'après mon audace Car les sentiments qu'on peut ressentir Sont défigurés quand la main les trace. — Votre cœur brisé doit battre et guérir : Par amour pour la Morte, il ne faut pas mourir.

SOUFFRANCE

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