MARIE-JEANNE
Créée par Mlle Lyse Bsrty.
Mon lieut'nant, j'viens à vous pour demander justice ! Y-a dans vot'régiment des gens tout pleins d'malice Et qui m'ont fait avoir ben du désagrément. Car j'suis un' honnêt' fillt. — Ecoute^ mon lieut'nant
... Vous connaissez laferme et connaissez grand'mère. La ferme, on y mang'ben ; grand'mère, elle, est sévère, Surtout pour c'qu'a rapport à c'qui touche aux garçons I El' m'dit toujours comm' ça : « Fais pas comm' les poissons, «Ma fille : sous l'appât, prends garde aux hameçons ! »
Or donc c'était dimanche où y-avait foire en ville.
La grand'mère m'a dit : « Ma fille, vas-y donc :
« Tu vendras notre beurr', nos œufs, not' volatile,
« Et rapporteras d'I'argent... Mais, prends garde aux garçons! »!
Moi, j'y dis : « J'ai ben peur; viens avec moi, grand'mère! H
— « Peur, (qu'eir me répondit) : voilà d'un' autre affaire! «Tun'asqu'àn'pointrépondre aux questions qu'on t'peut faire « Si les hommes te parl'nt, eh ben, tu n'as qu'à t' taire... »
— « Et si c'est point un homm'? »
— « Lors, vas-y carrémer
« L'homme seul est à craindre ! »
— « Ah! Merci ben, grand'mère
... Et c'est pourquoi je viens à vous, mon lieutenantl
GLOIRE .ANGOISSE
... J'étais parti' gaiment, à cheval, sur mon âne, Entre mespaniers d'œufs, mon beurre et mes poulets. . . L'air était lourd; et j'me disais: « Va, Mari'-Jeanne »... Et j 'tremblais fort, parfois, aux bruits sourds des boulets!.
... J'avais pas fait cent pas, cahin-caha, sur Fane Qu'au tournant du p'tit bois, j'vis un de vos soldats. (Ho ! J'ie voyais très ben tout en n'ie r'gardant pas!)
— « Bonjour, (qu'y-m'dit). bonjour Mam'zelle Mari'-Jeanne (Et moi, j'pensais en moi : « Un homm', n' répondons pas !
« Vous pouvez me parlerfqu'y m'dit) ; j'suis pas un homme !
— « Pas un homm' (que j'y dis) ! Mais vous êtes soldat ! »
— « C'est possib'e (qu'y-m'dit), je ne suis pas un homme ! \
— « Jarnidieu, cependant vous êtes ben beau gars ! »
— « J'te répète (qu'y-m'dit), je ne suis pas unhomme, « Tout le mond' teFdira : j'suis Fcoq du régiment! »
Et moi, que voulez-vous, j l'ai cru, mon lieutenant !
... Lors nous avons causé d abord sur la grand'route, Mais, comm' y faisait chaud, que le soleil tapait : « Au rebord du fossé, fera moins chaud sans doute « (Qu'y-m'dit); nous causerons beaucoup mieux, s'il teplait! » — Comm' y m'en dégoisa des tas de joli' choses ; Comm' il était gentil,... et doux,... et caressant!
MoîJ'pensaisraJ'voudraisbenluid'maader, --mais point j'n'ose. « A quoi ça peut servir d'êtr' coq d'un régiment ? » Mais lui, y-m'racontait un tas de mignardises ; Moi, j'y disais : « Quoiq' coq, vous êtes ben beau gars! »... Ah ! M'en a-t-yfait voir,... et appris... des bêtises !...
Mais c'était pas un homm' et j'en rougissais pas.
Quand on fut las, y-m'dit : « Adieu, la Mari-Jeanne ! » - Moi, j'y dis : « Adieu Coq ! »
J'remontai sur mon âne,
GLOIRE ANGOISSE
J repartis pour la ville, — un peu ben courbatu' ! — J'vendis beurre, œufs, poulets, ben mieux que jVaurais cru Puis j'revins à la ferme et je dis à grand'mère Tout ce que j'avais fait, et combien j'étais tière !
Pour lors, ell' m'a batU', Monsieur mon lieutenant : « Va t'plaindre au Colonel ! (Elle était en colère.) « C'est pire cor' qu'un homm' un coq de régiment ! « Va t'plaindre au Colonel ! ma fill', faut qu'y-t'marie! »
... J'en r'viens d'chez l'Colonel. J'y ai dit : « J'vousen prie, «J'pourrais pas vous donner un meilleur signarment : « Vous devez ben Fconnaitr', vous,l'coq du régiment?»
... Mais j'n'os'rai plus jamais r'tourner chez la grand'mère, Car l'colonel m'a dit d'sa voix la plus sévère : a Rompez ! Voilà t-y pas d'un beau signalement : « Nous sommes tous des eoqs dans notre régiment! »
... Quoi c'est-y qu'y faullaire alors, mon lieutenant ?
GLOIRE ANGOISSE
LUI A ELLE
Aux Armées, Nord de la France, octobre i 94 4.
Ce que je vois 1 — Des champs incultes ; des ruines
Des villages brûlés, déserts sous la bruine
Ce linceul naturel que le ciel inventa
Pour voiler la gaîté de la terre et des choses.
Ce que je vois ? — Des moulins muets, ailes closes,
Qui flambent; des clochers où l'obus éclata
Qui s'allument, cierges géants, dont les fumées
Montent comme l'encens vers le Dieu des Armées !
Ce que je vois ? — Des morts, et des blessés mourant Où. d'autres sont tombés et sont morts en souffrant ; Des cadavres terreux, tordus sous Fagonie, Dont les doigts sont raidis et crispés sur le sol; Ce que je vois ? — Les corbeaux rapaces, au vol Alourdi, se posant sur 1«» tombes garnies, Voleurs des sépulcres, vampires des tombeaux, Ces Allemands de la nature, les corbeaux !
Ce que je vois! Vouloirs, ardeurs, enthousiasmes, Notre mépris profond des obus, des miasmes Et notre confiance en nous, ô mes Soldats. Ce que je vois encor — bravoures — certitudes D'être vainqueurs, aussi meurtriers, aussi rudes, Aussi prolongés puissent être les combats. Ce que je vois enfin, dominant ma pensée, C'est toi — toujours toi — mon Aimée.
GLOIRE — ANGOISSE
ELLE A LUI
Hôpital de ft..., octobre 1914.
J'ai besoin de te dire : « 0 mon Aimé, je t'aime ».
Pourquoi ce soir plutôt qu'hier ?
Je sais que tu le sais — et je l'écris quand même... Je t'aime mon Amour, mon Trésor le plus cher...
Jamais bonheur fut-il aussi grand que le nôtre
Aux jours lointains... si près de nous... Où nos cœurs ne pouvaient rien faire l'un sans l'autre : Tendre communion de la vie entre époux.
LETTRES DE GUKRRE
Je t'ai donné de moi le meilleur de moi-même :
Mon corps, mon cœur, ma foi !
Toi, tu m'aimes autant sinon plus que je t'aime... Pourquoi te répéter cela ce soir?... Pourquoi ?...
Tous mes chers souvenirs me reviennent en foule
Martelés au son du canon :
Serments — gages — baisers dont l'avenir découle, Espoir qu'éveille un « oui », chagrin que cause un « non
Tous mes chers souvenirs m'assaille nt et m'étreignen t. . .
Je nous revois, comme autrefois, Au bord du grand lac noir où les roseaux se plaignent, Toi, grisé par la nuit, — moi, folle par ta voix ;
GLOIRE ANGOISSE
Toi, murmurant des mots de tendresse infinie
Câlins comme un bruissement, — Moi, pendue à ton bras, muette, inassouvie, Buvant tes mots d'amour comme un philtre enflammant.
. . . Tous mes chers souvenirs me crispent et m'oppressent. . .
Te souvient-il ? Te souvient-il...
Mes gestes familiers qui bercent et caressent... Tes gestes d'amoureux protecteur et viril...
Je voudrais me sentir dans tes bras, embrassée,
Petite près de toi si grand...
Je voudrais m'y blottir, pauvre oiselle blessée, Et vivre notre amour loin du crime allemand. .