‹ Lettres de guerre, 1914-1915Chapitre 3 sur 14 · PRIÈRE · texte numérisé non relu

PRIÈRE

Enfant — les mots sacrés de la sainte prière Que tu m'avais appris avec ferveur, ma Mère — Je les balbutiais mal et distraitement Disant : « Il n'entend pas, là-haut, au firmament, Le Bon Dieu ! »

Puis l'enfance est sortie un jour du crépuscule Et le jeune homme naît. Sans être un incrédule Il vit au jour le jour, sans chercher le pourquoi, Sans voir dans la nature ou ressentir en soi La main de Dieu.

Il est homme aujourd'hui. Sa' prière pieuse Souvent monte vers vous, Force mystérieuse, Quintessence suprême et pure de bonté, Espoir — Amour parfait — Justice — Charité : 0 mon Dieu !

GLOIRE

ANGOÎSSK

LUI A ELLE

Aux Armées, Picardie, octobre 49iâ.

Aujourd'hui, traversant par hasard ce village,

Le maire nous a dit : « Si vous avez le temps,

Poussez jusqu'au canal, au relais du halage.

Il nous est arrivé de nouveaux habitants :

Oui, des réfugiés : un enfant, une femme.

Allez-y. — Leur histoire est effroyable : un drame. »

Nous y sommes allés, et quand nous fûmes là

Une femme en sanglots nous vit et se leva.

« Ah! vous venez aussi pour connaître l'histoire! »...

Elle essuya ses yeux, et sous sa mante noire

Elle pressa contre elle un garçon de huit ans

Aux deux bras enroulés dan« des linges sanglants.

Voici ce qu'elle raconta : « Les Allemands

« Sont arrivés chez nous un soir, à la nuitée,

« Et, trouvant la maison par nous deux habitée,

« Ils me firent loger l'officier des uhlans.

« C'était un grand gaillard, cheveux blonds, face rouge,

« Et qui ne semblait pas — mon Dieu — par trop méchant.

« J'avais couché mon fils : n'est-ce pas, un enfant

« Ça fait beaucoup de bruit, ça questionne et bouge :

« Moi, j'avais peur, pour lui, qu'il ne soit irritant.

a J'avais sorti du vin, fait une bonne soupe,

« Un bon rôti : de quoi nouftir tout une troupe.

« Il paraissait content et doux, cet Allemand.

GLOIRE ANGOISSE

« Il dîna vite et bien : il se levait de table

« Quand, devant lui, mon fils surgissant comme un diable

« S'écria : «Je veux voir l'Allemand ! » — Lui me dit :

« Eh bien! Mais laissez-le s'approcher ce petit.

« Vous nous prenez toujours poHr des ogres, vous autres!

« Nous avons des gamins aussi beaux que les vôtres

« Et, comme vous, nous les aimons. — Moi, j'en ai deux.

« Sur moi, j'ai leur portrait. Comparez-les entre eux:

(( Mon aîné lui ressemble à ce garçon, Madame !

a Mêmes yeux pétillants qui brillent, même flamme,

« Même malice au coin des lèvres quand il rit. . ,

« Laissez-le s'approcher sans crainte, ce petit ! »

« Mon fils le regardait le sourire à la bouche

« Car ignorant le mal il était peu farouche.

ce L'officier l'attendait en luf tendant les bras

« Et répétait : « Viens donc, avance, ne crains pas! »

« Et l'enfant s'avançait vers lui, les mains tendues,

« Rieur, semblant quêter les douceurs attendues

« Quand soudain l'Allemand — (ces gens sont-il humains !)

« Brusque tira son sabre et lui trancha les mains.

« — « Tu peux grandir » dit-il, « futur soldat de France.

t< Quelles que soient un jour ta force et ta vaillance,

« — - J'en avais fait serment, j'en ai pris l'assurance —

« Tu ne me tueras pas mes fils, mon Espérance ! »

« J'étais là, devant lui, l'œil sans larme, aveuglé. . . « Et puis je vis. . . le sabre encore maculé. . . « L'officier qui riait. . . mon petit mutilé. . . « Et, ressentant en moi ma force décuplée « Sous ce rire brutal dont j'étais flagellée, « Je bondis à sa gorge et, net, je l'étranglai. « Il ne fit pas un cri, tomba comme une masse « Dans le sang de mon fils.

« Je compris mon audace (( Alors ; — d'autres viendraient : ils voudraient se veng « Noji pas sur moi, — sur mon enfant ; et l'égorger. . .

GLOIRE ANGOISSE

(( Tout sanglant, je l'ai pris. J'ai fui par la prairie. « Des gens nous ont caché dans une métairie. « Dans la nuit, un obus allemand l'effondrait. « J'ai pris mon fils sanglant. J'ai fui par la forêt, « J'ai marché sans savoir, en pleurs, échevelée. « Le petit gémissait. . . Je marchais affolée. . . « Le petit gémissait toujours : « Maman, j'ai mal ! » « Je marchais;... quand soudain, ainsi que l'animal « Forcé, je suis tombée inerte, évanouie.

« Quand je me réveillai, la face réjouie

« Démon fils me guettait : « Ce sont de bons amis,

« Maman, » me disait-il, « qui nous ont recueillis.

« Ils sont français, tu sais; ils t'ont trèsbiensoignée»..

« ... Soignée !... Alors je vis l'action éloignée

« Et ton sang, et le meurtre, et tes mains, mon enfant

« Mais tu me souriais : « Ne pleure pas, Maman ;

« Mes mains repousseront, comme pousse la branche

(( Elaguée: au printemps. Ris, Maman, c'est dimanche ;

« Mes mains repousseront. Pourquoi le Créateur

« Ferait-il autrement pour moi que pour la fleur ? »

... (( Ris, Maman ! » répétait l'enfant serré contre elle. « Les bourgeons vont pousser à la saison nouvelle. « Ris, Maman ! Avec eux, mes mains repousseront... »

La mère sanglotait, les genoux à son front,

Et nous voyant debout, tous muets devant elle,

Elle dit d'une voix presque surnaturelle

Tant l'accent prophétique était grave et profond :

« Admire-les, mon fils : Ceux-là te vengeront

« Comme je t'ai vengé : dans le sang. Ils tueront !

« Soldats, si, comme moi, dans les nuits d'insomnies,

« Vous voyez se dresser la mort, les incendies,

« Si vous réentendez le râle d'un mourant,

« N'ayez pas de remords : je n'en ai pas moi-même !

« Comme vous, j'ai tué défendant ce que j'aime I

« Dites-vous : c'est la loi. Je tue en combattant.

« Eux, ils avaient coupé les mains de cet enfant !

GLOIRE ANGOISSE

« Maintenant laissez-moi : vous savez mon histoire, <( Soldats I — Dors, mon petit ! »

Et sous sa mante noire La mère le berçait comme aux jours écoulés Et l'enfant l'enlaçait de ses bras mutilés.

GLOIRE ANGOISSE

ELLE À LUI

Hôpital de R..., octobre 4914.

Ami, si tu savais Comme ils sont gais et bons les blessés que je soigne ! Ce sont de grands enfants, ce sont de grands Français :

Tout en eux le témoigne.

Ce sont de grands Français :

Un village perdu leur redonne les fièvres ! Ils palpitent joyeux à nos moindres succès,

Les guettant sur nos lèvres !

LETTRES Dfî GUERRE

Ce sont de grands enfants :

ils s'amusent d'un rien dans leur exubérance, St leurs rires naïfs — combien réconfortants ! —

Dominent leur souffrance...

Oui, riez ! Tant ne riront plus, 0 Blessés ! Reprenez votre goût de la vie, Pour être forts et pour venger les disparus

Qui sont tombés dans la tuerie !...

Hier à l'hôpital sont venus des acteurs :

-Les plus grands noms, dit-on, de nos plus grands théâtres. -

Ce furent nos Héros qui furent spectateurs,

Petits et grands blessés emmurés dans leurs plâtres,

Et le théâtre était la salle aux murs blanchâtres

Fief exclusif de nos majors-opérateurs !

GLOIRE ANGOISSE

Us ont ri, nos blessés, d'une si douce joie !

Vous aviez disparu, trépidements lointains

Du canon meurtrier qui déchire et foudroie.

Ils oubliaientleurs maux — commeaux soirs enfantins

Où se séchaient les pleurs, s'apaisaient les chagrins

Sous un conte « de fée » ou « de ma Mère l'Oie I »

0 pouvoir merveilleux des rythmes et des mots,

Pouvoir surnaturel sur le corps et sur l'âme,

Tu fus l'apaisement, la détente des maux

Tout en étant aussi l'étincelle, la flamme

Qui redonne la force au cœur et qui l'enflamme

D'un courage nouveau pour des exploits nouveaux

Alors, à toi je pense, Car ces distractions, tu ne les connais pas ! Je ris ! Et toi, tu vis dans la fournaise intense !

Je ris, et tu te bats !

Et pourtant il faut rire :

Les visages en pleurs ne peuvent qu'affaiblir, Et je cherche un moyen de te faire sourire

Sans te faire souffrir.

Donc je joins à ma lettre Un conte de soldats que, pour nous, on a dit. En le lisant là-bas, tu souriras peut-être :

Il est presque inédit.

Vive et maligne paysanne, Ce fut Lyse Berty qui nous le détailla. Elle y fut fine, exquise et si bien « Marie-Jeanne »

Et son humour y pétilla !

GLOIRE — ANGOISSE

Sera-ce le moyen de te faire sourire Pendant le court repos que laissent les combats ? Et peut-être en lisant ma lettre, vas-tu dire : « C'est un enfantillage !

Et tu ne riras pas !

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