LETTRES T)E GUERRE
Nous avons l'un pour l'autre une amour très profonde
Et nous avons vécu les jours les plus exquis
Laissant autour de nous rire et jaser le monde,
Heureux, insouciants, comme en un Paradis.
Tu savais devancer mes espoirs, mes pensées,
Enerver le désir, calmer la passion...
Je te dois le bonheur de mes belles années,
Toi qui fus mon amante et fus mon compagnon.
... En revanche, ai-je été l'ami d'humeur égale,
Celui qui sait chérir sans froisser la pudeur ?...
Ainsi je me souviens cette phrase brutale
Dite un soir de printemps écœurant de fadeur. —
Nous étions à Paris et marchions dans la rue...
Un homme nous croisa... « Tiens, » te dit-il, « c'est vous
Toi, tu t'arrêtas net, rougissante, à sa vue...
Moi, j'ai crié des mots très durs. — J'étais jaloux !
J'ai traité de roman, de fable, d'impudence
Ce que tu me narrais sur cet être inconnu ;
J'ai dit : « C'est ton amant! » de cet ami d'enfance...
Je sais que depuis lors tu ne l'as point revu...
GLOIRE — ANGOISSE
Je sais qu'injustement je t'avais accusée...
J'étais fou ! J'étaisfou... Pardonne mon courroux !
Oui, j'ai douté de toi ce soir-là, mon Aimée !
Mon amour est si grand. — Pardon : j'étais jaloux.
Aujourd'hui, je t'écris : « Il se peut que je meure, Il se peut que demain tu sois seule ici-bas. » — Seule, tu souffrirais ; — seule, toi la meilleure. — Lis bien ceci : Je ne veux pas. — Tu ne dois pas ! Il faudra par amour pour moi, pour ma mémoire, Enfouir dans ton cœur le chagrin ressenti : Des larmes pour ma mort viendraient ternir ma gloire ; Je serai mort vaillant, mon devoir accompli. Crois-moi: je ne suis pas celui qu'il faudra plaindre... Ceux qui partent, — ceux-là, — ce sont eux les heureux ! L'avenir incertain, pour eux, n'est plus à craindre : Ils le laissent à ceux qui restent derrière eux... Ceux qui partent s'en vont dans une apothéose ; La gloire, pour toujours, auréole leurs noms. Ce sont les Champions de la plus Juste Cause : Le Droit primant la Force et vainquant les canons.
Je le répète encor : si je meurs, ma Chérie,
Il faudra m'oublier, — oui ! — comme malgré toi,
Lentement.. ., lentement..., maFemme..., mon Amie...
Et, m'ayant oublié, vivre double... pour moi !
Si je meurs, que ce soit ce compagnon d'enfance,
— Celui de qui, jadis, j'avais été jaloux, —
Que ce soit celui-là qui berce ta souffrance
Et devienne l'ami qui deviendra l'époux.
T'ayant connue enfant, il aura l'indulgence,
Le tact, la douceur envers ton cœur meurtri ;
Il forgera des mots pour peupler ton silence,
Des mots pour éclaircir l'avenir assombri ;
Il saura réveiller souvenirs de jeunesse,
Rêves de jeune fille ébauchés à mi-voix,
Confidences d'un soir sous la lampe qui baisse...
Vous vous retrouverez plus unis qu'autrefois !
Mon amour est si grand que je te veux aimée : Lui seul saura vraiment, après moi, te chérir Car il t'aime toujours puisqu'il t'a respectée, Et puisqu'il est fidèle à ton cher souvenir.
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GLOIRE ANGOISSE
Quelle preuve d'amour, Amie, il t'a donnée
En conservant son cœur intact et pur... pour toi !
... Nul ne peut ici-bas savoir sa destinée...
Si je meurs, vivez double en souvenir de moi !
GLOIRE
ANGOISSE
LUI A ELLE
De l'ambulance, octobre 1914.
Je n'ai rien vu de la bataille.
Nous allions prendre poste en lisière d'un bois, Le canon tonnait fort ; nous marchions trois par trois
Tapant de nos pieds la broussaille.
... Nous allions prendre poste en lisière d'un bois. Les arbres ébranchés se tordaient hors de terre. Un oiseau pépiant s'envolait solitaire Et le canon plusrauque absorbait notre voix.
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Les arbres se tordaient de terre.
Par endroits, le sol noir paraissait labouré Et le bruit du canon montait accéléré
Comme un roulement de tonnerre.
Je me rappelle un cri qui n'avait rien d'humain : Frémissement d'ardeur se terminant en râle. Au loin, c'était la charge ennemie, infernale. J cme sentais hurler, loup, fauve, en la rafale... Et brusquement, je ne me souviens plus de rien.
Ma blessure est à la figure, M'a-t-on dit. Je ne sais, car je ne puis rien voir ; Et je dicte ces mots (que tu vas recevoir),
Pour toi que, — dans la nuit obscure ,
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GLOIRE ANGOISSE
Des bandes qui closent mes yeux — je crois revoir Tant j'ai gravé dans moi ton corps et ton visage, Tes gestes familiers, ta voix, ton babillage, 0 mon Amie, ô mon Amour, ô mon Espoir !
J'ai gravé dans moi ton visage...
Un obus, en passant, m'a brûlé près des yeux... Ce fut un grand combat. Je suis blessé ; mais, Eux,
Ils ne l'ont pas pris : le village !
... Je me rappelle un cri qui n'avait rien d'humain : Frémissement d'ardeur se terminant en râle ! Au loin c'était l'assaut ennemi, la rafale D'hommes qui s'élançaient,... la Garde Impériale. — Je suis blessé.
La Garde, il n'en reste plus rien !
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SOUFFRANCE
SOUFFRANCE
LUI A ELLE
Hôpital...', Paris, novembre 1914.
0 mon Amour aimé, ma Tendresse, ma Vie, Toi qui sais les secrets que j'ai toujours cachés* Il faut que je te livre aujourd'hui, mon Amie, L'effroyable malheur dont nous sommes touchés :
Je ne vois plus. — Jamais, durant toute ma vie, Jene verrai plus rien. — Rien ! — Mon regard estmort. C'est l'éternelle nuit et c'est l'ombre ennemie, C'est le noir effrayant où tout ce qui vit dort.