‹ Lettres de guerre, 1914-1915Chapitre 8 sur 14 · LETTRE DE GUERRE · texte numérisé non relu

LETTRE DE GUERRE

Si tu m'aimes encor, donne-moi ta tendresse. Les mots d'amour sincère on peut tous les oser, Charmeurs comme un baiser, doux comme ta caresse Qu'ils calment ma douleur et puissent l'apaiser

Car je n'ai plus mes yeux, le miroir de la Vie... Pourtant je ne suis pas, — dit-on, — défiguré. Tu peux m'aimer encor, n'est-ce pas, ma Chérie? Et j'attends anxieux, sinon désespéré.

SOUFFRANCE

LUI A ELLE

Hôpital..., Paris, décembre li) 14.

Je souffre maintenant une torture affreuse : Je n'ai plus de courage et je n'ai plus d'espoir ! Je t'espérais encore, ô guérison heureuse... Aujourd'hui, je le sais : je vivrai dans du noir.

Dans du noir... sans pouvoir rien voir que d'illu-oi Ah ! Dieu ! Si seulement je n'avais jamais vu !,.. Car perdre ce bonheur dont reste la mémoire, L'avoir connu, c'est pire que l'avoir perdu !

LETTRES DE CUEKUK

Infini de la mer, horizons de nos plaines, Silhouettes des monts se mariant au ciel, Je ne chanterai plus vos visions lointaines : Vous êtes confondus dansce noir éternel!

Et plus cruelle alors ma douleur se réveille ! Les formes, on les peut concevoir sous les doigts ; La voix, le son, le bruit sont perçus par l'oreille... Mais lumière, couleur, — voluptés d'autrefois! —

Je ne goûterai plus votre charme impalpable ! L'oreille ni les doigts n'en donnent notion, Et vous serez pour moi le mirage effroyable Que voudra me créer l'imagination !

SOUFFRANCE

. .. Je ne pourrai plus, — seul, — fuir, errer à ma guise... La nature a péri quand mon regard est mort ! ... Décroissance des tons à la gamme imprécise, Rayonsd'or du couchant dans le bois qui s'endort,

Clair-obscur merveilleux de la nue à l'aurore, Cavalcade des nuages vers le soleil Tels nos pensers fougueux se pressant pour éclore, Je ne vous verrai plus jamais qu'en mon sommeil !

Je ne pouvais garder ma plainte qui s'exhale : Te l'avoir confiée est un soulagement.

Tu ne peux pas juger ma torture morale... Pardonne si je cède au découragement

lp.ttr.es de guerre

Car je me sens si seul en ma nouvelle vie

Que toujours, malgré moi, me montent des regrets...

Et je ne verrai plus tes yeux, ô ma Chérie,

Et c'est un peu, pour moi, comme si je mourais !

SOUFFRANCE

LUI A ELLE

Hôpital..., Paris, décembre 491 4-.

Tu me disais, — t'en souvient-il ? — « J'aime, pour leur malice,

Tes yeux où le sourire glisse Au gré de ton caprice

Dans l'ombre brune de tes cils. »

Tu me disais : « J'aime tes yeux

Où mon amour devine, En l'éclair qui les illumine,

Ta piété câline Quand ils me couvent, anxieux ! »

Tu me disais, — t'en souvient-il ?

« J'aime, pour leur tendresse, Tes yeux ! Et, parfois, je cherche... Est-ce

Brûlure ? Esc-ce caresse Qui perce l'ombre de tes cils ? »

Adieu, rire malicieux,

Eclair, flamme, brûlure !

Adieu, caresse de mes yeux !

Mon regard est vitreux.

... Terrible est le mal que j'endure !...

M'aimeras-tu moins sans mes yeux ?

SOUFFKANC,

ELLE A LUI

Hôpital de 71..., décembre 49 fi.

Je t'aime, mon Ami, bien mieux que je t'aimais Et t'aime plus encor! Mes sentiments de femme, Tous, s'éveillent en moi — tous ceux que j'ignor Je t'aime maintenant de mon cœur, de mon âme Gomme une mère et une amante, à tout jamais !

îr9

Je serai près de toi la nouvelle Àntigone... Mon amour d'amoureuse apaisera ton cœur Quand tu me dicteras ces mots dont je frissonne, Mots d'espoir infini, mots d'amère rancœar, Mots tristes, douloureux aussi, que je soupçonne!

Je les écrirai tous, quels qu'ils soient, — sans effroi : Ta pensée et la mienne en seront plus unies; Tes yeux morts revivront de par mes yeux à moi Et tu ressentiras tes prunelles ternies S'éclairer de l'éclat que j'aurai mis en toi.

Ne pleure plus tes yeux; les miens te feront vivre :

Ils sauront deviner ce que tu voudras voir,

Et lisant dans ton cœur comme on lit dans un livre

Ils illumineront ton immuable noir

Des rêves enchanteurs que chacun veut poursuivre.

SOUFFRANCE

Oublie, ô mon Aimé, ces jours de cruauté Où ton cœur de poète a souffert plus qu'un autre! Que l'ombre que tu vois, de la réalité Adoucisse l'horreur ! Pour moi, deviens l'apôtre De l'amour malgré tout : éternelle clarté !

Si je pouvais venir — hélas! prends patience! —

Je resterais assise au chevet de ton lit,

Je te dirais, mon Bien-aimé, ma confiance

Et que je suis heureuse aussi, — puisque tu vis, —

Et que je t'aime - mieux qu'hier — pour ta souffrance

Et parce que je sais que tu es malheureux... Donc plus d'anxiété, plus de désespérance : L'amour est dans ton cœur et non pas dans tes yeux!

SOUFFRANCE

LUI A ELLE

Hôpital..., Paris 31 décembre 19 1 4.

Souvent je parais fort et je fais le bravache :

Je dis que, sauf te voir, je ne regrette rien.

Eh bien, je mens ! — Je mens. — Je regrette— ch combien !

D'être tombé trop tôt sans accomplir ma tâche

Et d'être un inutile, un pleurard sans panache,

Un demi-mort vivant : un homme aveugle enfin.

Mais je regrette encore, et bien plus mon Amie, De ne pouvoir Les voir au jour qu'ils reviendront Ceux parmi qui je fus et qui bientôt vaincront Ayant humilié l'Allemagne ennemie, Vous, justiciers du droit, punisseurs d'infamie 0 mes Chefs vénérés, ô mes Soldats du front.

J'entendrai retentir sur l'asphalte des places Le rythme de vos pas souples et cadencés, Se cabrer et hennir vos chevaux énervés, Bourdonner des moteurs, cliqueter des cuirasses, Vibrer le macadam sous le poids des culasses : Sons de la terre, — Sons de l'air, — Sons des pavés!

J'entendrai! J'entendrai les tambours, les trompettes, Et l'appel enivrant des hymnes triomphaux, J'entendrai, rehaussant nos chants nationaux, Les hourras de Paris, vivats fous, cris de fêtes, Tout le peuple acclamant les héros que vous êtes, Tandis que sous le vent claqueront vos drapeaux.

SOUFFRANCE

Mais je ne verrai pas, ô Guerriers des Ententes,

Ces soldats dont je fus — et ne suis qu'un débris ! —

Défiler fiers et beaux sous ces transports de cris!

Je ne les verrai pas vos armes éclatantes,

Vos croix d'honneur, briller d'autant plus scintillantes

Qu'elles pourront reluire au soleil de Paris.

Je serai là scrutant mes ténèbres forcées, Mais mon cœur bondira quand Vous défilerez. Je suivrai le chemin que Vous parcourerez : Oui : Bois de Boulogne, Etoile, Champs Elysées; Oui, j'irai, haletant, mes paupières baissées, Et j'aurai cette gloire aussi — que Vous aurez.

J'irai, mais ce chemin sera presque un calvaire :

A chaque cri, je songerai : « Si je voyais ! »

Et plus cuisants en moi renaîtront des regrets

Et pourtant ces regrets je les ferai se taire

Disant en mon orgueil : « S'il était à refaire

Ce sacrifice de mes yeux, je le ferais.

Mes yeux, ils sont donnés pour la Revanche entière.

Et cette Revanche, nous Tavons : J'en étais! »

SOUFFRANCE

ELLE A LUI

Hôpital de R..., <l*r janvier 1915.

Il est minuit, mon Bien-aimé, le tocsin sonne... Les trompettes partout vibrent au « Garde-à-vous ». —

Je n'ai point peur, mais je frissonne... Les sœurs, à mes côtés, se mettent à genoux...

Déjà Tordre est donné d'éteindre en notre salle. . . Les blessés, de leurs lits, jasent insouciants,

Parfois une plainte s'exhale Et parfois des lazzis se croisent sémillants...

Le noir de la nuit noire entre par la fenêtre

Et se mélange à l'ombre où, passifs, nous veillons,

Tandis qu'au Ciel on entend naître Le rythme saccadé des moteurs d'avions.

On croirait voir passer des étoiles filantes... « Ma sœur, ce sont les yeux d'un ange gardien

Ces lumières qui bougent, lentes, »

Crie un blessé. Puis de nouveau la nuit — plus rien...

Sentinelles du Ciel, au clocher de l'Eglise

La Croix du Christ voisine avec le Coq Gaulois :

Symbole d'union précise.

« Elle absout, » dit le Coq. « 11 veille, » dit la Croix...

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SOUFFRANCE

... A la pale lueur de ma lanterne sourde

Je te trace ces mots. — Le courrier doit partir. —

Je n'ai point peur. Ma tête est lourde..* Ces assassins de l'air vont-ils pouvoir venir?...

ce 11 faut prier », me souffle une religieuse...

Et dans la nuit j'entends monter un chant fervent...

Je me souviens ! — « Ma prière pieuse — (Ecrivais-tu) — vers Vous, Mon Dieu, monte souvent!

. . . Les ombres de la Croix et du Coq se redressent Fièrement, semble-t-il !... Absous... Veille... Prions...

... Au loin des sons successifs naissent Plus sourds, plus espacés que les sons des canons !...

LETTKES DK GUE H RE

11 faut prier... « Mon Dieu, Dieu bon, Dieu de la France.. La nuit noire se fend d'un sillage d'éclair !...

« Dieu protecteur de la souffrance... » C'est comme un tremblement sur la terre et dans l'air..

« Protégez-nous, Mon Dieu, Quintessence suprême...

Et soudain l'hôpital semble être soulevé...

Mon bien Aimé, c'est toi que j'aime...

Qu'il parte ce billet encore inachevé!...

SOUFFRANCE

LUI A ELLE

Hôpital..., Paris, 40 janvier 4915.

Voici huit jours bientôt qu'elle m'est arrivée

Cette lettre partie encore inachevée !

... Comme est plus noir le noir où je me sens perdu !...

Horrible anxiété qui m'étreint et me ronge !...

Silence déprimant qui dure et se prolonge !...

... Plus que jamais je suis noyé dans l'Inconnu.

LKTTftES DE GUERRE

Ceux que j'entends parler, ceux-là savent peut-être. Je le crois. — L'autre jour on m'a dit : « C'est un prêtre Qui vous parle à présent, » et j'entendis la voix Murmurer: «Soyez fort. Soyez homme. Courage. »..• Et moi je revoyais sans cesse ton image, Et de ce jour je souffre encor plus qu'autrefois !

Pourquoi donc du courage et pourquoi de la force ?

... Peut-être es-tu blessée?... Et penser qu'on s'efforce

Systématiquement de me taire ton nom.

... Toujours les mêmes mots : « Soyez fort, soyez homme! »

Mais vous me déchirez bien plus le cœur en somme

En me cachant un « oui » qu'en me taisant un « non »

Je devine des mots parfois: « Terrible, atroce »... Est-ce de moi qu'on parle ? — Un silence féroce Plane subitement lorsqu'on me voit guetter. ... Ah ! Si je pouvais voir l'éclat de vos prunelles Ou bien le tremblement de vos lèvres entre elles, Sans un mot, je saurais ce qu'il faut redouter.

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SOUFFRANCE

Car pour vivre la vie où par une influence

De milieu, de climat, de race, de naissance,

Nous sommes devenus des pantins ici-bas,

Il faut avoir appris le langage des gestes,

La langue des regards effrontés ou modestes,

Et comprendre les mots qu'on pense et ne dit pas.

Or la seule façon de les pouvoir comprendre C'est de lire en les yeux. On ne peut se méprendre A l'ombre, à l'étincelle, aux sourires, aux pleurs 1 Il suffit d'un éclair qui s'éteint ou s'allume Pour redonner l'espoir au cœur qui se consume, Pour préparer une âme aux plus cruels malheurs !

Moi, je suis dans la nuit ! Il faut que je devine. C'est ton image seule, en moi. qui m'illumine ! Je n'ai pour me guider que les yeux de ma main Et ma main ne peut voir les mots que l'on me cache .. Mon Amie, écris-moi par pitié, que je sache ! J'ai souffert et je souffre et ne suis qu'un humain !

Je souffre ! Par pitié, je demande une ligne

Me disant « Je vais bien, je t'aime ». La consigne

T'interdirait sans doute un billet détaillé ;

Je te demande un mot, un mot, — je t'en supplie -

Pour calmer une angoisse où perce la folie !

Mon cœur bat convulsif et comme tenaillé !

SOUFFRANCE

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