‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 21 sur 62 · LETTRES DE GUERRE. 3S · texte numérisé non relu

LETTRES DE GUERRE. 3S

Ce 5 janvier 1915.

Ici, même situation: pluie, vent et boue effroyables. On vient de nous donner des sabots. Le vice-doyen de la Faculté des lettres commande les corvées en sabots. Quel dommage que je n'aie pas un petit kodak pour me faire croquer. Il nous faudra bientôt des bottes d'égoutier. Et toujours la même pensée qui devient obsédante : que font les malheureux qui baignent dans les tranchées? Il y a là un héroïsme de ténacité qui est effrayant et superbe.

•Ce 11 janvier 1915.

Oui, je reçois les épreuves du tome III, et mieux que cela, je les corrige. Hier j'ai même rédigé une belle préface d'outretombe que tu trouveras ci-joint et que tu conserveras « avec soin, pour t'en servir au besoin», ce qui, je l'espère, n'arrivera pas ^. Tu auras, sans doute, un tout petit frisson en lisant cette littérature inutile. L'essentiel, c'est qu'on ne l'imprime jamais.

A SA MÈRE

Ce 15 janvier 1915.

Rien de toi hier. Il me semble que mes lettres ou cartes commencent souvent par ce petit gémissement. C'est que, dans une vie monotone et grise comme celle que nous menons, l'arrivée du courrier est le grand événement. Il reste encore les journaux ; mais voilà des semaines qu'on se traîne dans la même ornière. Hier pourtant VÉcho de Paris du 14 publiait in extenso la lettre pastorale du cardinal Mercier. Si tu peux la lire, je te conseille de le faire : elle est très belle, à la fois très chrétienne et très humaine. L'Église s'y montre dans son rôle traditionnel, proclamant avec fermeté les vérités immuables et sachant pourtant dire les paroles de justice et de pitié que réclament les misères présentes. Je comprends que la Belgique et son roi soient fiers de leur cardinal ; et la mala-

1. A cette préface à sa Religion de J.-J. Rousseau, P.-Maurice Masson devait finalement en substituer une autre, celle de septembre 1915, qu'on peut lire à la page IX de son volume sous le titre de post-scriptum.

dresse des Allemands dans toute cette affaire souligne leur irritation bien compréhensible.

A MONSIEUR VICTOR GIRAUD

Ce 20 janvier 1915.

Vos lettres sont réconfortantes, et l'on a parfois besoin d'un peu de réconfort dans mon trou. Elles m'entraînent avec vous sur ces sommets d'où on voit les grandes lignes de l'horizon et d'où l'on pressent les grandes aurores. Pour nous, qui vivons austèrement dans une monotonie méritoire et humble qui n'a même pas la satisfaction et la fierté que donne la présence du péril, nous trouvons les journées à la fois courtes et longues, lentes surtout, et nous sentons que nous usons jour à jour nos vies dans une attente qui ne finit point. N'allez pas me croire déprimé. Ma santé est fort bonne et mon moral est plus qu'honorable ; mais j'ose dire que, si vous étiez obligé de vivre ma vie, vous vous y trouveriez dépaysé et même davantage. Quand il y a près de quinze ans qu'on n'a pas repris contact avec la discipUne et la vie mihtaires, on a besoin d'une petite réacclimatation. Elle est faite en ce qui me concerne, mais cela ne m'empêche pas de sentir la terrible indigence du milieu où je vis. S'il n'y avait pas, dans le bois voisin, un gentil sous-lieutenant avec qui je puis causer en toute liberté amicale autour d'une tasse de thé, je serais complètement exilé parmi mes camarades. Cela ne veut pas dire que nous ne causions ensemble très amicalement, mais nous avons eu des vies et des pensées trop différentes jusqu'ici pour qu'il puisse y avoir une vraie fusion. Elle pourrait se faire dans la tranchée sous le feu ; elle ne se fait pas dans un fortin, à 10 kilomètres du canon. De là, par instants, un sentiment de lassitude, un besoin d'aération morale qu'il faudrait la victoire pour guérir radicalement.

Mais je m'excuse de vous parler de choses sans intérêt et d'avoir l'air de gémir, alors qu'au contraire je suis un privilégié et que je regarde filer les jours dans une parfaite égalité d'humeur. Dans le fond, c'est vous qui avez raison ; les petites tristesses individuelles ne comptent pas : il faut penser au pays, à sa victoire et à tout ce qu'elle représentera.

Les lettres que je reçois de Fribourg me montrent que la société fribourgeoise est de plus en plus avec nous et que le gouvernement suit l'évolution du public. J'ai reçu de Weyrich une lettre qui est admirable d'élan et d'ardeur française : c'est une révélation. Je vous assure qu'elle m'a ému.

A MONSIEUR F. P

Ce 21 janvier 1915.

Votre Appel vient de m'arriver. Une excellente carte de J... l'avait précédé de quelques jours. Tous ces témoignages d'affection m'ont bien touché. Le livre de Psichari me fait un vif plaisir. Je ne l'ai pas encore lu ; mais j'avais depuis longtemps un grand désir de le lire. Ce petit-fils de Renan, ce fils du vertueux et prétentieux cabotin qui s'appelle Psichari, m'attirait. Je lui savais gré d'avoir su se libérer si courageusement des tyrannies familiales qui pesaient sur lui, pour être, un peu durement et âprement, mais généreusement aussi, un pur Français et un soldat. Les comptes rendus que j'avais lus de son livre, l'admiration que lui témoignait Barrés, stimulaient ma curiosité. Et maintenant le livre s'est achevé en geste héroïque, « l'appel des armes » a été aussi l'appel de la gloire et l'appel de Dieu ; et Ernest Psichari a rejoint dans la mort cet étonnant Charles Péguy, qu'il salue comme « son rnaître » à la première page de son livre. Je vais introduire ce bon compagnon d'outre-tombe dans l'intimité de mes soirées. Je lui demanderai ce réconfort et Cet entrain dont on a besoin parfois dans la vie stagnante et reployée qui est la mienne. Et puis, il sera un nouveau lien entre nous ; il reportera plus souvent ma pensée vers les chers amis pyrénéens que je suis si heureux de sentir réunis. Encore merci. Que bientôt, comme vous me le dites dans votre si gentille dédicace, la victoire et la paix nous réunissent tous.

38 LETTRES DE GUERRB.

A SA FEMME

Ce 25 janvier 1915.

L'ordre nous arrive de partir. Nous allons à quelques kilomètres en avant et nous allons cantonner dans un gentil village.

Ce 25 janvier 1915.

Je t'écris après l'arrivée au cantonnement : nous avons fait quinze kilomètres sous un verglas très amusant. Nous sommes arrivés sur un miroir avec des armes et des figures toutes glaçonnées. Il est possible que notre installation d'aujourd'hui ne soit qu'une étape et que dans quelques jours nous partions un peu plus loin ; mais à chaque jour suffit sa peine. — V...doit t'expédier en recommandé toutes mes paperasses rouseeauistes.

Ce 26 janvier 1915.

Nous sommes ici pour quelques jours ; il est probable que vers la fin de la semaine nous irons un peu plus loin, peut-être même occuperons-nous des tranchées de seconde ou troisième ligne. — Je t'écris dans une belle grande cuisine bien propre, à une table où de gentils enfants s'amusent et papotent sans me gêner. Je t'écris sous la lampe de famille qu'on vient d'allumer. La cuisine est chaude : c'est du grand luxe. Hier je t'avais écrit dans" une maison abandonnée et vide, à la lueur d'une méchante chandelle trouvée à grand' peine, sur le coin d'une planche branlante. C'est là que nous avons mangé (fort mal) et couché, dans de la paille, d'ailleurs épaisse. Aujourd'hui j'ai trouvé un bon lit, que je n'aurai sans doute qu'une nuit, dans la chambre qui est de l'autre côté de la cuisine où je t'écris : chambre inespérée, une belle chambre très propre, avec vieilles commodes et fauteuils du second Empire, chambre qui ne sert jamais ou presque, comme on en trouve souvent dans des maisons de fermiers aisés. Je me promets déjà de passer là une excellente nuit qui sera réparatrice, car celle d'hier était un peu insuffisante. Dans la nuit d'hier à

aujourd'hui, la neige a succédé au verglas, une grosse neige qui tient et feutre bien les chemins.

Ce 29 janvier 1915.

Le voisinage du front, ou plutôt la perspective d'y aller bientôt, rend le moral de tous bien meilleur ; et entre mes camarades sous-officiers, il règne, du moins avec ceux de mon peloton, une franche cordialité qui rend la vie plus agréable.

* Ce 31 janvier 1915.

... Demain matin à sept heures aura lieu le vrai départ et, avant la nuit sans doute, nous serons installés dans nos tranchées. On les dit très confortables, taillées dans la pierre et sèches. On dit même qu'on y a installé des poêles. Je ne puis pas te Je garantir. Ce qu'il faut d'abord, c'est que ce mot de tranchées ne te fasse pas peur : c'est un cantonnement comme un autre, et quelquefois moins dangereux qu'un village.

Ce 2 février 1915.

Je n'ai pu t'écrire hier. Nous sommes partis à sept heures du matin et arrivés à cinq heures du soir, juste pour nous coucher. Ça a d'ailleurs été pour moi la meilleure journée de la campagne, fatigante sans doute à cause du sac et de l'état lamentable des chemins, mais à travers le plus joli paysage du monde. Je n'aurais jamais cru qu'en ce coin de Lorraine il pût y avoir des paysages d'un pittoresque aussi inattendu. C'est charmant comme le bois des Morts ou le Gotteron. Nous sommes installés dans une petite vallée étroite et boisée dont l'accès est assez difficile. En descendant les pentes gelées et glissantes, bien des hommes se sont étalés et ont atteint le bas de la côte à fond de culotte. Nous logeons pour l'instant dans de petits gourbis en terre qui seraient charmants pour jouer au Robinson en plein été, mais qui aujourd'hui sont assez peu confortables. On y gèle la nuit. Heureusement il ne pleut pas. Et puis, à force de se serrer l'un contre l'autre, on se réchauffe. Nous sommes à environ six kilomètres du centre

postal, et à trois kilomètres de nos cuisines où Ton ira tous les jours nous chercher notre pitance par de petits sentiers alpestres. Je t'écris ce matin sur la porte de mon gourbi avec un rayon de soleil qui me réchauffe un peu les mains.

Ce 3 février 1915.

Je t'écris à l'entrée de ma hutte sur mes genoux aux premiers rayons d'un soleil qui serait charmant par sa tiédeur, s'il n'achevait de fondre les dernières neiges de notre toit et de nous arroser à l'intérieur. Mon assiette que j'avais soigneusement nettoyée hier soir était pleine ce matin d'un liquide jaunâtre que nous appellerons, si tu veux, du bouillon de toiture. L'arrivée dans ce petit vallon, le premier soir, avait été féerique. Les pentes étaient gelées et givrées, les huttes de terre se confondaient avec le sol. Seules les entrées faisaient de petits trous noirs. L'ensemble rocailleux et ferme me faisait penser, je ne sais pourquoi, à la vallée de Josaphat. Mais dès hier, et surtout aujourd'hui, le paysage de rêve s'est évanoui. Tout fond, tout est déliquescent, la boue jaune couvre tout. Ma vallée de Josaphat est devenue un village nègre où tous et tout barbotent dans une boue immonde. Le pis c'est qu'on ne peut faire de feu, du moins de jour, parce que la fumée nous décèlerait. Il faut attendre la nuit pour allumer nos petits braseros. L'intérêt de ces feux est double : assainir et chauffer nos gourbis, remettre au chaud notre souper. Car les cuisines sont à quatre kilomètres environ de notre campement, toujours à cause des feux. Tous les jours les hommes du ravitaillement partent aux cuisines et rapportent vers deux heures de l'après-midi les soupes, la viande cuite, le pain et le vin. On attend la nuit pour réchauffer soupe et café ; et dans la matinée on achève de grignoter un peu de viande froide, de pain, de chocolat, etc.

Tout cela, me diras-tu, c'est fort intéressant ; mais la guerre? Eh bien ! la guerre, elle se fait autour de nous et nous la faisons aussi dans la mesure où nous occupons des petits postes sur le front. En tout cas, toute notre vie se poursuit sous les trajectoires des deux artilleries. Nuit et jour les obus et les marmites passent au-dessus de nos têtes, mais on ne s'en émeut

pas. Il paraît d'ailleurs que nous sommes dans un angle mort de tir et que nous ne risquons de recevoir aucun percutant. Le seul risque c'est de recevoir de temps en temps un petit éclat de shrapnell ; mais il faut que ces éclats soient sérieux pour être endommageants. Hier soir un d'eux est venu mourir en sifflant à mes pieds : ce n'est pas plus émouvant qu'un moustique. Pratiquement la sécurité est donc complète. Parfois aussi on entend la sentinelle qui crie : « Aéro ». Alors, et jusqu'à ce que l'^éro soit identifié, tout le monde se terre, à la fois pour ne pas être vu et pour éviter bombes et fléchettes. Tout cela, il faut le dire, paraît accessoire : l'essentiel, o'est la boue ; tout mouvement se fait dans la boue, la répand, la propage, la fait gicler. Les capotes commencent à être d'un kaki irrégulier, mais suffisamment terreuses pour devenir invisibles. Officiers et soldats errent pêle-mêle dans une saleté commune. Ce sera charmant au printemps quand on ira aux violettes, plus charmant encore en été. Chose étrange : avec une nuit comme celles que nous venons de passer, un bon bourgeois serait criblé de rhumatismes et recueillerait une belle bronchite : nous ne sommes même pas enrhumés.

Et la guerre? J'y reviens. Notre bataillon est venu remplacer un bataillon de réserve qui est allé se reposer, et nous occupons ses emplacements. Hier, sous la conduite d'un très gentil sergent d'activé, nous avons été visiter toutes les lignes du secteur, visite très intéressante, où nous nous sommes arrêtés à tous les petits postes et observatoires de première ligne, dont quelques-uns sont à 500 ou 300 mètres de l'ennemi. Avec une bonne jumelle, on voyait leurs sentinelles et les cheminées de leurs cuisines. Aujourd'hui, j'étais de jour et ,-uis resté au « village », mais demain j'achèverai la visite de ces lignes.

A SA MÈRE

Ce 3 février 1915.

L'essentiel, c'est que tu saches que je vais très bien et qu'on peut vivre sous les trajectoires des obus en pleine sécurité. Nous avons eu une arrivée charmante dans un paysage de rêve. Toute cette région de la W... a été pour moi une révéla-

tion. La petite vallée au sommet de laquelle nous sommes installés est une longue et étroite vallée assez semblable au Gotteron. Je n'aurais jamais cru qu'à une vingtaine de kilomètres de Toul il pût y avoir des paysages si différents des rives de la Moselle. Tout était alors givré, et les coteaux plongeant dans la brume se laissaient prolonger par l'imagination. Je me serais cru aux environs de Fribourg. Cette marche de lundi fut pourtant assez rude: une vingtaine de kilomètres dont les dix derniers dans de petits chemins alpestres qui avaient été des ruisseaux de boue deux jours auparavant et qui étaient durcis et rendus cahotiques par la gelée. Gomme on ne voulait pas suivre le fond de la vallée à cause de l'arrosage des obus, nous avons dû monter sur la crête boisée et redescendre à la tête de la vallée par un long détour. Les hommes glissaient et tombaient, chutes d'autant plus désagréables qu'ils étaient plus lourdement chargés, car nous avions sur notre sac, en plus de son chargement ordinaire, chaussons, sabots et couverture. Heureusement j'avais le pied montagnard et je suis arrivé beaucoup plus charmé ^que fatigué. Mes camarades sont étonnés de ma résistance qu'ils ne soupçonnaient pas. Il y en a qui sont déjà catarrheux, asthmatiques, goutteux ; la plupart sont arrivés fourbus et fiévreux. Je ne veux pas trop me glorifier, car il est possible qu'un jour ou l'autre je sois pincé ; mais vraiment je suis moi-même suriiris et enchanté de ma santé.

Je crois t'avoir dit dans ma carte d'hier qu'après voue arrivée si plaisante, nous avions eu deux jours de dégel abominable, mais ce soir il commence à geler de nouveau ; et ce n'est même pas très commode de t'écrire sur mes genoux dans une hutte sans feu, avec une lumière crépusculaire qui ne filtre que par la porte ; mes doigts sont gourds, et il faut faire un petit effort pour achever ce griffonnage. J'écris un peu en somnambule, sans trop savoir si je te dis les choses qui pourraient t'intéresser et répondre à vos questions. Gela se fera petit à petit.

A SA FEMME

Ce 5 février 1915.

Il est dix heures du matin. Dans mon gourbi en terre, je suis assis sur la paille, au fond d'un angle obscur. Le gourbi est étroit, et nous y sommes quatorze sous -officiers. Tous ces corps grouillants autour de moi achèvent de masquer le peu de jour qui filtre à travers la porte. Je viens d'allumer une bougie, et sur un couvercle de boîte d'olibets, je t'écris ceci. Que je te décrive mon gourbi, ou, comme on dit ici, ma « cagna ». Nous sommes au sommet d'un petit ravin, que tu trouveras facilement sur la carte... Le long de la pente droite du ravin (pente bien abritée contre les obus) nos prédécesseurs ont construit vaille que vaille, et dans le plus pittoresque désordre, une cinquantaine de « cagnas » de toute forme et de toute contenance. Là il ne peut y avoir qu'un homme ; ailleurs la cagna peut en contenir quinze. La nôtre est de celles-là... Les « cagnas » sont, pour la plupart, taillées dans la terre rocheuse ; on creuse, et la paroi sert de mur de fond. A trois mètres en avant, on fait un mur de terre un peu moins haut. De l'un à l'autre mur, on pose de gros rondins que l'on recouvre de glaise ; et voilà l'essentiel de la baraque, quand on a fait un trou pour la cheminée et un autre pour la porte. En dessous, il y a de la paille, souvent humide, quand le toit goutte, et voilà le mobilier. Il est vrai que le troupier, « toujours ingénieux », comme disent les reporters, a le don de l'organisation, n'en déplaise à Ostwald ; et depuis que nous sommes installés dans mon gourbi, nous avons des portemanteaux, des chandeliers, des rayons, des tables volantes, etc. Dans mon coin, R... a fait une petite installation assez confortable ; et c'est grâce à sa suspension que je puis t'écrire en attendant le dîner. Des toiles de tente sont maintenant tendues au plafond et arrêtent le plus gros du suintement. Dans mon sac de couchage, sur une paille qui s'épaissit tous les jours, avec un bon couvre-pied et ma couverture, je goûte des nuits excellentes. Le long de nos gourbis passe un étroit sentier cahoteux, actuellement rocaille et vase, que les hommes de corvée vont couvrir de

fascines. Y marcher en sabots n'est pas une volupté. Audessous du sentier coule le ruisseau ; car, plus favorisés que les autres camarades du secteur, nous avons de l'eau ; et le matin on peut se débarbouiller sans chicherie. Si tu voyais comme nos camarades de tranchées à quelques kilomètres plus loin nous envient ce luxe. Pendant que je t'ai écrit, le dîner s'est réchauffé ; et, ma foi, il a l'air assez appétissant. Il faut oublier ce que j'ai vu hier, et la trituration des viandes par des mains ignobles. Il reste alors dans des marmites mal lavées un bouillon aux larges yeux blondissants et un beau bœuf à la mode. Nous nous sommes procuré du fromage, l'un de nous a reçu un petit jambon, l'autre des confitures, le gouvernement nous donne du vin et du rhum, et nous nous coucherons sur une bonne tasse de thé.

Mais il faut que je revienne aux journées précédentes et surtout à celle d'hier. Pour nous initier à la vie du front et nous faire connaître toutes les positions occupées par nous, le colonel du régiment de réserve que nous sommes venus renforcer avait mis à la disposition...

Suite. 7 février, 7 heures du matin. — Même décor, même position, même éclairage ; seulement il pleut à verse depuis hier soir, et nous avons été réveillés dès quatre heures par des douches trop fraîches. Depuis que j'ai allumé ma bougie, elle a déjà été éteinte deux fois par les gouttières. Je reprends ma phrase inachevée. Le colonel a donc mis à la disposition des sous-officiers de notre compagnie deux guides, et deux guides très gentils : un sergent et un caporal (un clerc de notaire et un représentant en bonneterie,- ce dernier silloniste et très fin ; l'autre excellent garçon, d'une tenue morale que je n'étais plus habitué à trouver dans mon milieu. Je crois, du reste, qu'ils ont été heureux de me rencontrer ; et déjà le bon B..., — c'est le clerc de notaire — veut me montrer un poème qu'il a élaboré dans ses loisirs de campagne). Sous la conduite de ces deux aimables jeunes gens, nous avons visité toute notre ligne de front. Pour moi, je n'ai pu faire que trois des quatre journées d'excursion militaire. Celle du jeudi avait pour moi son principal intérêt en ce que nous la faisions en compagnie d'un de mes camarades qui est un gros cultivateur du premier village de la ligne allemande. Il a pu s'approcher

à 500 mètres environ de sa maison et s'assurer par ses yeux qu'elle n'avait pas été bombardée. Avec la jumelle, il en fouillait tous les détails ; et c'était une telle joie à chaque constatation heureuse ! Trois jours plus tôt, il avait reçu, après cinq mois de silence, une lettre de sa femme qui avait été emmenée en Allemagne et qui venait d'être relâchée et évacuée en Savoie par la Suisse. En moins d'une semaine, tout lui était rendu. Je n'ai jamais vu un visage illuminé comme celui-là. La journée de vendredi fut plus variée. Nous avons d'abord refait le chemin de lundi dernier jusqu'à M... Ilyavait une gelée blanche qui poudrait encore tout ce paysage d'idylle alpestre. Le soleil était déjà assez haut quand nous sommes partis. Il faisait exquis marcher. On allait allègre et léger. Je suis d'abord passé à l'infirmerie, où j'ai pu voir un bon dentiste. A l'épicerie du village, nous nous sommes ravitaillés en chocolat, conserves, cartes postales ; puis, dans une maison de paysan, nous avons fait un copieux déjeuner. Nous avons alors quitté M... pour aller à l'M... voisin. L'espace compris entre les deux villages n'a été en septembre qu'un champ de bataille, et les deux cimetières militaires qui se trouvent à la sortie de l'un et à l'entrée de l'autre le disent assez : cimetières si propres, si amoureusement entretenus et enguirlandés que la tristesse qui y flotte n'est pas déprimante. Du reste, dans les champs, après cinq mois que ces choses se sont passées, on ne peut pas faire un pas sans heurter quelques débris émouvants : pauvres petits képis, dont les têtes qu'ils couvraient sont maintenant Dieu sait où, équipements, fusils brisés, pantalons rouges déchiquetés par la mitraille. Nous errions au milieu de tout cela sous un vrai soleil de printemps, déjà trop lourd et accablant. Dans l'église sans clocher, où nous entrâmes peu après, la toiture éventrée pendait par places ; devant l'un des autels latéraux, une grande mare de sang disait qu'un blessé tout récent avait été couché là. Dans le village, tout plein de jeunes gens qui devaient partir le lendemain, il n'y a plus qu'un vieillard et le curé. Sous ce soleil inespéré de février qui rayonne comme un soleil de mai, cette désolation esi plus grande. Nous marchons sans parler et nous rentrons dans le bois qui nous ramène au ravin. Avant d'arriver nous passons par une petite clairière parmi des sapins. L'herbe est drue quoique

jaune et vieille de six mois. Le soleil la dore. Nous nous laissons tous tomber sur ce tapis. Dix minutes délicieuses, estivales, où nous oublions la guerre. Des pensées diverses me visitent : je songe à la mort de Roland et à Tarchevêque Turpin...

11 heures et demie. — Même décor, même coin obscur, la bougie a été renouvelée ; la pluie tombe sans arrêt ; notre plafond n'est qu'une passoire. Les hommes qui doivent revenir de la soupe ne sont pas encore revenus. Sans doute que l'averse a empêché les feux en plein vent de flamber. Mes camarades s'attaquent déjà à la miche pour achever de s'aiguiser les dents. Il faut le reconnaître, la matinée a été morne. Autour de nous, c'est une boue gluante que le moindre mouvement fait gicler. La pluie rend tout travail impossible. Les hommes qui ne sont pas de garde sont terrés dans leurs cagnas et se réchauffent comme ils peuvent devant des cendres froides. Tout le monde attend cinq heures et demie^ pour pouvoir allumer les feux ; et en attendant, on entasse capotes et tricots humides pour se protéger.

ôheures du soir. — Même décor, même bougie. Il ne pleut plus, mais presque toute l'après-dînée a été occupée par une réfection de notre plafond. Nous avons installé nos toiles de tente en vélum ; nous avons ménagé des pentes pour l'écoulement de l'eau, et des boîtes de conserve nous servent de puisards. Je crois que nous risquons de passer une nuit à peu près sèche. Mais déjà l'humidité a fait son œuvre : notre capitaine a la grippe ; et notre commandant, un vieux petit notaire qui nous parlait dimanche dernier de «la bonne aubaine» que nous avions d'aller au feu, repart piteusement ce soir chercher un lit à M... pour y dorloter son lumbago... Voilà la soupe qui arrive. C'est joli de voir la théorie des porteurs de soupe, escortés des porteurs de pain. Les boules sont enfilées par sept ou huit au bout d'un bâton que l'homme porte sur l'épaule. Si l'on ne voyait pas les uniformes (mais peut-on appeler ainsi les étoffes sales et décolorées qui couvrent tous ces «poilus» couleur de terre?), on croirait assister à quelque scène de vie pastorale, ou à je ne sais quelle migration des peuples primitifs. Mais il faut voir les cuisines, si l'on peut appeler ainsi l'espèce de carrefour où, en plein air, les cuisiniers font bouillir leurs marmites. Le matin, quand toutes

les victuailles arrivent là, c'est le plus étrange fouillis qu'on puisse rêver. Sur les tables salies par la boue, les quartiers de viande frigorifiée fraternisent avec les blocs de gruyère, les sacs de sucre éventrés. Çà et là des flaques de vin, un goût de graisse et d'alcool, des poilus noirs de fumée qui découpent et partagent tout cela ; autour des tables, un grouillement de gens affamés, — on croirait un jour de marché dans un faubourg de Damas ou du Caire.

A SA MÈRE

Ce 7 février 1915.

Je pense que maintenant tu sais où je suis installé et que tu peux fixer ta pensée sur le petit vallon qui m'abrite (m'abrite est une façon de parler, car il m'arrose plus encore qu'il me couvre). Je m'excuse de t'écrire si mal, mais je suis assis dans la paille au fond d'un gourbi obscur, et la bougie qui m'éclaire n'empêche pas qu'une ombre importune m'accompagne sur le papier et m'empêche de voir les mots que je forme. Je ne m'en excuse qu'à demi. Ta tendresse saura tout déchiffrer.

Il ne faut pas s'attendrir sur mon compte ; la réalité est toujours moins effrayante que les tableaux qu'on en fait. Je m'habitue fort bien à manger le matin avec mon pain un chocolat tout ruisselant d'humidité, je vois les fourchettes et les cuillers de mes camarades barboter dans les marmites douteuses où je vais picorer moi-même sans que mon appétit en soit. diminué, je bois comme un vieil alcoolique la ration d'eau-de-vie que le gouvernement nous donne chaque jour pour nous maintenir du cœur au ventre, et voilà douze jours que je ne me suis pas déshabillé sans pour cela moins bien dormir ou me sentir moins reposé le matin. Les premiers jours que les obus sifflent au-dessus de vos têtes, on les baisse instinctivement. Quelques jours plus tard on y est si accoutumé qu'on trouve monotones les heures de silence et de calme, La seule chose que je regrette, c'est que je ne puisse vous conduire ici, ne fût-ce qu'un instant. Je vois d'ici l'émerveillement d'André et je suis sûr que, pendant une heure au moins, il voudrait jouer au Robinson avec moi.

Ce 10 féçrier 1915.

Dans le petit coin de paille où je suis réfugié, il y a parfois, quand la bougie manque, une telle obscurité que je ne sais même pas si je forme des lettres ; et puis je suis si souvent interrompu par mon service que je ne me rappelle plus, en retrouvant une phrase inachevée, ce que je voulais lui faire dire. Persuadez-vous que toute lettre, si insignifiante qu'elle soit, représente un effort méritoire, et que, si sèche qu'elle puisse être, elle est toute pleine d'une tendresse effective. Mais j'ai l'air de gémir, alors que je suis fort content de mon sort et que je m'accommode fort bien de ma nouvelle vie. Il est certain que, si elle continue, elle sera, comme la précédente, assez morne. Les premiers jours d'installation et de marche ont été mouvementés. Il y avait une animation, un imprévu, un sentiment du nouveau et le pressentiment du péril voisin, qui stimulaient les imaginations. Mais maintenant je me rends compte que le péril est, pour le moment, à peu près nul et que nous allons retrouver sur le front une vie de stagnation comme à l'arrière, seulement beaucoup plus dure. Il est vrai que l'effort renouvelé qu'il faut faire pour accepter ces fatigues est déjà une action et remplit la vie. Pour moi, grâce à Dieu, j'ai jusqu'ici une santé excellente qui me permet de bien réagir, et j'accepte de bon cœur et de belle humeur le reste.

A MONSIEUR PIERRE DE LABRIOLLE

Ce 14 février 1915.

Voilà dix jours que je suis dans les tranchées. Les premiers jours m'ont beaucoup plu ; la vie était infiniment plus fatigante et rude ; mais elle était changement, mouvement, pressentiment du péril tout proche. D'ailleurs le paysage était charmant, imprévu, et l'étroit ravin où étaient creusés nos gourbis me faisait vaguement songer à la vallée de Josaphat. Mais aujourd'hui que nous sommes installés, nous noug retrouvons dans une stagnation aussi morne que la précédente, avec le confort — et quel confort ! — en moins. Je vous écris ceci en plein midi, accroupi sur la paille, éclairé par une

méchante bougie, perpétuellement heurté par les bons Troglodytes qui vivent avec moi. Nos cuisines sont à quatre kilomètres d'ici ; nous n'avons le droit de faire du feu que la nuit ; et donc à midi, nous mangeons un rata tiède dans des gamelles sales, sous un plafond de glaise qui suinte. Le matin, après une nuit coupée de longs réveils, on retrouve tout son matériel et ses vêtements trempés ; et pour se sécher, on va se promener dans la boue épaisse et les taillis englués des sentiers qui sont les rues de nos cités glaiseuses. Il n'y a même pas le petit frisson du péril. On vit dans la trajectoire et le sifflement incessant des marmites dans une pleine sécurité. De temps à autre pourtant quelque pauvre diable se fait emporter un bras ou une tête ; mais on ne se persuade pas un instant que la même aventure puisse vous arriver. Au demeurant, je suis d'excellente humeur, bien meilleure même que la plupart de mes camarades, et je m'étonne moi-même de résister si bien à une vie si malsaine. Elle sera, du reste, tout à fait plaisante quand les sentiers seront secs, les buissons verts, le soleil tiède et les muguets en fl^rs. Attendons.

A SA FEMME

Ce 15 février 1915.

Si nous devons rester ici quelques semaines encore, je vais tâcher de me remettre à mon Jean-Jacques. Ce sera très drôle. Je voudrais au moins esquisser les paragraphes VI et VII du dernier chapitre. Envoie-moi donc la copie du canevas que j'ai laissé dans mes papiers.

17 février 1915.

... Je te disais hier que les obus étaient devenus silencieux. J'avais parlé trop tôt. Hier soir nous avons eu le plus joli arrosage dont nous ayons été gratifiés depuis notre arrivée ici. Si tu avais été près de moi, tu n'aurais eu, comme moi, d'autre sentiment qu'une grande curiosité et tu aurais mis le nez à la porte pour admirer les beaux éclatements. Le ravin où sont adossés nos cagnas est complètement à l'abri sur un de ses flancs, celui naturellement où nous habitons. La pente

d'en face, au contraire, peut être arrosée et elle l'a été copieusement hier. Quelques pauvres diables qui revenaient du ravitaillement par le petit sentier d'en face n'ont eu que le temps de venir vers nous en traversant le ravin plein de vase. Mais ils s'en moquaient bien ; et ils étaient tout rayonnants, malgré leur engluement, d'avoir sauvé leur peau.

Dans la nuit, il y a eu une attaque extrêmement violente de nos troupes contre la forêt de M... Nous avions été prévenus de nous tenir prêts. Deux des compagnies de notre bataillon ont passé toute la nuit dans leurs tranchées. Mais on n'a pas eu besoin de nous et nous nous sommes endormis comme des bienheureux dans un admirable concert de fusillade, de mitrailleuses et de grosses pièces. Ce matin on nous a dit que l'attaque avait eu un plein succès et nous avait valu trois tranchées. Après cela, sans doute, nous allons rentrer dans le calme pendant quelques semaines.

18 février 1915.

Voilà la pluie qui revient : j'avais annoncé son départ trop tôt. Mais rassure-toi. Notre gourbi est maintenant si bien installé, les toiles de tente font un beau plafond si étanche que je dors maintenant sans que les gouttes d'eau viennent me réveiller. J'ai même pu donner mon sac de couchage à un camarade frileux qui habite, d'ailleurs, une cagna plus humide.

Hier soir nous avons eu exercice d'alerte. Et pendant quatre jours nous allons recommencer de six heures à sept heures et demie. Il s'agit, pour chaque section, de se porter le plusrapi- "dement possible et sans bruit, la nuit, aux tranchées qui seraient nos tranchées de combat en cas d'attaque. Tout s'est fort bien passé. Au départ du ravin, chacun a pris par de petits sentiers la direction qui lui était assignée ; mais quels sentiers ! Ce sont plutôt de larges sillons de boue et de glaise ; et, quand ce sont des sentiers qui montent presque à pic, je ne connais pas de gymnastique moins plaisante que de les escalader. Ce n'était pas encore la pleine nuit ; mais il faisait déjà assez noir pour que tout fût indistinct et que le terrain, très accidenté, parût plein de casse-cous. Les hommes avançaient silencieusement et précautionneusement. On arriva

à la tranchée. Un à un tous descendirent par le trou noir : c'est une tranchée déjà ancienne, à demi écroulée dans certains endroits, et qui aurait grand besoin d'être restaurée. Rien que pour s'y insinuer, on était englaisé de la tête aux pieds, mais on n'y fait plus attention. Nous sommes restés là une demi-heure, les armes installées dans les créneaux, les hausses mises, les hommes prêts. Sur les crêtes voisines occupées par l'ennemi, le rayon des projecteurs glissait ; de loin en loin une fusée éclairante montait à l'horizon ; sur la gauche, aux confins de la forêt de M..., les fusils crépitaient, renforcés par le grondement plus long de l'artillerie ; mais, devant nous, rien que les buissons immobiles entre lesquels s'insinuait le pâle cordon de la route ; et devant cette immobilité, cette tranquillité et ce silence immédiats, je me demandais si j'étais au théâtre ou face à l'ennemi. Ce soir nous recommençons ce même exercice, mais dans une autre tranchée, en sorte qu'au bout de quatre soirées chaque section aura occupé chacune de nos tranchées.

Ce 19 février 1915.

Matinée radieuse aujourd'hui ! Le ciel est si bleu, le soleil si clair, que je puis t'écrire sans chandelle. Assis sur le gros rondin qui limite notre dortoir de gauche, je vois en face de moi la pente du ravin tout éclairée. Les dernières feuilles des buissons frissonnent légèrement sous la bise, et, encore humides de pluie, brillent çà et là comme de petites flèches : un souffle frais et pourtant tiède arrive jusqu'à moi, un oiseau chante... mais il y a aussi un obus qui siffle. Quand retrouverons-nous le vrai printemps, le printemps pacifique?...

Hier soir nous avons eu, comme je te le disais, notre second exercice d'alerte. Cela termine la journée d'une façon un peu fatigante ; mais ce sont deux heures que j'aime bien, parce qu'elles sont silencieuses et que rien ne vient y troubler la vie intérieure. Hier notre section devait aller occuper successivement deux tranchées dans un petit ravin latéral qui s'embranche sur le nôtre, comme le vallon de l'Abreuvoir sur le fond de Ghavenois... Nous étions partis sous un ciel encore alourdi par places de gros nuages durs et noirs ; mais, au bout d'une demi-heure, entre les deux pentes du vallon, on ne voyait

plus qu'un admirable ciel étoile, où luisait un croissant de lune. Nous marchions le long des taillis dans leur ombre. Le reste du vallon était inondé de lumière blanche. Avant la guerre, c'était une prairie : un ruisseau y coulait; l'herbe devait y être grasse et haute. Aujourd'hui, tant de troupes y ont passé que l'herbe disparaît sous la boue. Le ruisseau a débordé et a laissé des mares. Tout le reste n'est qu'un cloaque de vase et de glaise, que les lourdes bottes, en s'y enfonçant, ont transformé en chaos. La lune et la nuit en faisaient une grève étrange, où l'on eût dit que la mer, en se retirant, avait laissé des flaques d'argent. Les hommes y marchaient pesamment ; la bouc giclait ; mais si un rayon filtrait par là-dessus, il y avait de jolis scintillements métalliques, comme si de petits goujons avaient frétillé dans ces flaques. La nuit était plus silencieuse que la veille ; à peine, de loin en loin, quelques salves un peu grêles dans la direction de la forêt deM... J'écoutais et je regardais ces choses tout en marchant ; mais ma pensée était au loin : le souvenir de l'Abreuvoir me hantait...

A SA MÈRE

Ce 21 jévrier 1915.

La }ournée est charmante. Le soleil entre dans ma cabane ; depuis près d'une heure, on n'a pas entendu un coup de canon ou de fusil. Si tu étais là, tu trouverais plaisir à te promener dans les taillis encore sans verdure que j'aperçois par la baie. Ah ! si tu pouvais venir jusqu'ici, quelle joie tu aurais à contempler ce paysage que la vie militaire a rendu si étrange I et moi comme je serais heureux de te faire les honneurs de mon gourbi. Ce serait le bon moment pour le voir. Le soleil permet d'en apercevoir les quatre coins ; il a même assaini l'intérieur, qui commençait à sentir un peu l'écurie ou l'abattoir, comme tu voudras, car les peaux de moutons dont on nous a gratifiés ont une odeur tenace que rien ne peut étouffer. Si tu étais entrée quelques heures plus tôt, à midi, tu nous aurais vus à table, si toutefois l'expression n'est pas ironique. Presque tous les sergents sont rassemblés dans notre gourbi pour l'heure de la soupe. Ils sont treize. Restent, en outre,

six hommes qui couchent avec nous. C'est un assez joli entassement. Qaelques-uns mangent debout sur un gabion en fascines; les autres, dont je suis, couchés sur la paille. Chacun a sa place bien fixée ; autrement on ne pourrait se loger tous. Pour moi, je suis donc du groupe des couchés. On installe sur la paille un couvre-pied, sur le couvre-pied une plaque de ciment ; nous nous couchons tout autour en étoile ; et voilà notre restaurant. Si nous n'avions que la pitance réglementaire, ce serait un peu maigre : il y a très suffisamment, à mon gré, de vin, d'alcool et de café ; mais les ratas uniformes de pommes de terre et de haricots, où baigne toujours le bouilli de frigorifié, ont besoin, pour être « becquetables », comme on dit ici, d'être chauds ; et, ma foi, quand le soir, dans la cheminée, on les a fait mijoter de nouveau, on les mange de bon appétit. C'est autre chose quand ils sont tièdes. Heureusement nous pouvons au village voisin nous procurer bien des suppléments, chocolat, fromages, confitures, cornichons, biscuits, etc. Aussi nous ne sommes pas à plaindre, et. je t'assure qu'il faut réserver ta pitié pour de plus malheureux.

A SA FEMME

Ce 21 jévrier 1915.

...Pauvre cher Joseph^ ! Je savais bien que je l'aimais; mais on peut dire que sa mort a achevé de me révéler à moimême toute mon affection et mon admiration pour lui. Puisque tout est fini, 'je voudrais espérer qu'il a eu la belle mort à laquelle il avait droit, qu'il n'aura pas été atteint dans une tranchée par quelque balle perdue, mais qu'il sera tombé en héros, dans un noble geste d'entraîneur d'hommes. S'il s'est vu mourir, il a dû avoir le cœur déchiré en songeant à sa femme et aux pauvres solitaires du coteau ; mais ce sacrifice suprême n'a fait qu'ennoblir cette mort et lui donner tout son sens, Joseph était une de ces âmes supérieures, pour qui le

1. Lelieutenant Joseph Ollé-Laprune, cousin germain par alliance de P.-Maurice Masson, premier secrétaire de l'Ambassade de France à Rome, passé sur sa demande de l'État-major de la 185" Brigade territoriale au 140e Régiment d'Infanterie, tué à Lihons le 16 février 1915.

christianisme n'était pas une croyance tout extérieure, mais le ressort profond de toute sa vie. Il semblait n'aimer si passionnément les siens que pour pouvoir sacrifier cet amour à un devoir plus haut. S'il y a un mot qui vient naturellement aux lèvres quand on pense à lui, c'est le mot de héros, ou, mieux, celui de chevalier, car son héroïsme avait Dieu pour stimulant et pour but. C'est certainehient un des hommes que j'ai vu croire le plus fortement, le plus spontanément et le plus simplement en Dieu. Dans cette mystérieuse intimité où l'âme du père et celle du fils sont maintenant fondues, l'auteur du Prix de la vie a dû être fier de celui qui l'a si bien compris. C'est sa pensée vécue qui jette une dernière flamme dans cette noble mort et qui en montre la grandeur... Dans ces jours de détresse, tous ceux qui ont aimé Joseph ne peuvent que se sentir réunis dans un même sentiment de fierté et de souffrance généreuse.

Cette dure nouvelle m'a surpris comme un coup de massue. J'avais tant de confiance dans son entrain et sa vaillance mêmes. J'espérais qu'il aurait cette bonne fortune que connaissent seuls les plus audacieux.

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