A MONSIEUR PHILIPPE GODET
Ce 20 décembre 1914.
Merci de votre carte si amicale et si française de cœur. J'en ai été profondément touché. Vous avez bien compris que mon envoi n'était pas un hommage d'auteur, mais simplement un signe de vie, pour dire à ceux qui veulent bien se souvenir de moi : Je ne vous oublie pas non plus, et je vous suis reconnaissant de vous voir apporter à la cause de la justice des sympathies si réconfortantes. Il n'est plus possible à ceux qui sont dans la mêlée d'être impartie^ux ; mais l'évidence de notre bon droit nous paraît si incontestable, et le dessein
d*agression si criant, qu'à de certains jours on pourrait se demandersi nous ne sommes pas victimes d'une énorme illusion. Mais la protestation des peuples amis nous rassure et nous encourage. Puissions-nous toujours rester dignes de l'espoir qu'on a placé sur nous, et réaliser partout où nous passerons l'idéal que nous représentons aujourd'hui : la liberté par le droit... Oui, je l'avoue, je désire survivre à cette admirable épopée, pour être témoin du grand renouveau qui doit la suivre. J'ajoute aussi : pour pouvoir serrer des mains amies et la vôtre en particulier. Mais il faut s'en remettre à la Providence.
A MONSIEUR J. Z
Ce 22 décembre 1914.
Je te commence une lettre que je ne sais si je pourrai achever ce soir, car j'ai un entourage tellement bruyant que le moment viendra peut-être où il sera plus sage de battre en retraite. Mais je ne veux pas que les derniers jours de l'année s'achèvent sans que je t'aie redit quelques choses que tu sais bien, mais que j'ai plaisir à te redire et toi peut-être à entendre.
Ton départ m'a causé une petite émotion que tu comprends. On ne peut te sentir tout proche du front sans que les pensées qui se dirigent vers toi ne prennent une autre nuance. Il est vrai que cette inactivité des derniers mois finissait par te peser. Et depuis le départ de J... tu devais te trouver dans une bien grande solitude. Le mouvement, l'intérêt du spectacle, et, j'espère bientôt, la victoire, vont te ragaillardir le cœur, si seulement la réalité vient correspondre sans tarder à la belle proclamation de notre Taciturne.
Pour nous, nous continuons à nous morfondre dans la bouot de la campagne touloise. Les jours vous glissent entre les doigts, monotones et gris, éclairés seulement par la lecture des lettres et des journaux parfois bien vides. Heureusement, j'ai trouvé dans le bois voisin un très gentil gamin de vingtquatre ans qui veut bien oublier qu'il est sous-lieutenant pour causer amicalement avec un simple sergent. Nous passons presque tous les deux jours quelques moments fort agréables
dans sa grotte autour d'une tasse de thé, devant de succulents pains d'épices emmiellés. Je me rajeunis à ce contact. Cette évocation des plaisirs de l'estomac me rappellerait, s'il en était besoin, qu'hier m'est arrivé de la part d'Y... un cake fort appétissant, que je réserve pour Noël, et qui m'a transporté en esprit dans notre cher Fribourg, où nous avons goûté l'un et l'autre un bonheur que nous ne comprenons pleinement qu'aujourd'hui... Il m'en coûte tellement de ne plus vous revoir. J'espère encore que nous nous reverrons, que nous aurons encore à l'Aubépine les bonnes soirées d'autrefois ; mais elles ne seront plus les mêmes : tant de choses auront changé autour de nous, tant de tristesses se seront accumulées le long du chemin, qu'on ne peut pas s'imaginer qu'on retrouvera la gaîté de jadis. Et pourtant il faut compter sur l'allégresse de la victoire et sur les facultés d'oubli de la pauvre humanité. Dès à présent, malgré toutes les raisons que j'aurais d'être triste, je suis presque gai et je ne m'en scandalise pas. Pour moi, comme pour ceux qui m'entourent, cette gaîté est d'une bonne hygiène morale...
A moins que « notre Jofïre » nous apporte une grande victoire pour nos étrennes, nous aurons cette année un triste Noël, un triste nouvel an. Dans ces jours de recueillement familial, je penserai à toi et à toute la chère Aubépine avec une tendresse toute particulière. Que Dieu nous ramène les uns aux autres purifiés par la souffrance, mais régénérés oar le triomphe de la justice.
A SA MÈRE
Ce 25 décembre 1914.
En ce jour de Noël, plus qu'en aucun autre, je sens la nostalgie de la famille et la tristesse d'être loin de vous. Lasplendide lumière du ciel, le calme rayonnant de la campagne scintillante de givre, tout cet émouvant spectacle me met les larmes aux yeux. Le calme et la beauté des choses me navre toujours quand je songe à l'immense bouleversement où chacun nous sommes pris. Et pourtant, bon Noël, puisqu'il y a quelque chose de bon et de réconfortant dans les hautes pensées dont
30 LETTRES DE GUEKRE,
Noël est le message. Essayons de nous y réfugier tous pour y trouver les joies supérieures et le sentiment de ce qui dure parmi toutes les figures qui passent. Il n'y avait pas de messe de minuit aujourd'hui, je crois te l'avoir dit. Dans tout le diocèse, elle avait été supprimée. Mais j'ai pu aller ce matin à la messe et y communier. Vous étiez là, toutes et tous, pour m'escorter. J'ai bien prié avec vous et pour vous.
A NOËLLE ROGER
Ce 27 décembre 1914.
Votre lettre m'a été au cœur ; je me doutais bien que vous étiez avec nous ; mais vous l'êtes avec un élan et une ferveur de sympathie qui ne peuvent laisser insensible un Français. Vos trois paquets m'arrivaient peu après, comme les symboles visibles de votre amitié. Vous ne vous imaginez peutêtre pas comme toutes ces humbles choses m'ont ému. Je ne sais si, parmi ces tricots, il en est qui se soient faits entre vos doigts ; ils ont du moins passé par eux ; et ce geste généreux et charmant d'une Genevoise, je ne pourrai plus l'oublier. J'ai distribué toutes ces douceurs aux hommes de ma section, en leur disant que c'était une amie de Genève qui leur envoyait ce petit Noël. Ils ont été, eux aussi, réconfortés par la pensée de ces amitiés du dehors, dont les journaux leur parlent souvent, mais qu'ils ne réalisent pas toujours et ils vous ont remerciée par un « Vive la Suisse » qui vous aurait fait plaisir à entendre. La plupart, d'ailleurs, de ces bons territoriaux sont moins à plaindre que leurs camarades plus jeunes : ils ne voient encore le feu qu'à l'horizon, et, en guise de tranchées, ils n'occupent jusqu'à présent qu'une casemate bétonnée, presque confortable ; mais, pour beaucoup, qui ont quitté leur maison depuis cinq mois et qui, depuis cinq mois, sans nouvelles de leurs femmes et de leurs enfants, savent seulement que cette maison est brûlée, — il y a une immobilité qui est peut-être plus héroïque qu'une vie de mouvement et de combats. C'est là la souffrance que rien ne peut alléger et que chaque jour rend plus lourde. Pour le reste, la camaraderie des plus fortunés y supplée ; et bien des fois déjà nos
femmes, nos mères, nos sœurs et nos amies nous ont ravitaillés. Si donc vous aviez encore quelques provisions disponibles, il vaudrait mieux les réserver pour les jeunes soldats des tranchées.
Vous l'avez bien pensé : la mort d'Henriette Brunhes a été pour moi une grande peine. Ce n'est pas seulement une amitié exquise qui va nous manquer : c'est, pour tous ceux qui l'ont approchée, un grand levier spirituel qui se brise. On savait que près d'elle on trouvait toujours, dans toutes les inquiétudes ou les joies, un cœur compréhensif qui semblait alors ne battre que pour vous ; elle avait une belle âme, claire et sereine, où la vérité semblait'se réfléchir comme dans un ciel. Elle vous admirait beaucoup ; elle vous aimait davantage ; et je ne m'étonne point que son départ vous laisse maintenant dans une grande solitude morale. Vous la sentirez surtout quand la tourmente sera passée et que nous retrouverons le calme de nos vies.
Merci de ce que vous me dites de si obligeant sur la petite plaquette que je m'étais permis de vous envoyer plutôt comme un signe de vie que comme un hommage d'auteur. Votre jugement m'est précieux ; mais pour l'instant j'ai presque honte de pareilles bagatelles. Retrouverai-je même jamais la sérénité d'esprit nécessaire pour de pareils divertissements?
Encore merci pour Ig, sympathie si charmante et si efficace que vous avez bien voulu témoigner à la cause française.
A MONSIEUR PIERRE DE LABRIOLLE
Ce 30 décembre 1914.
Je ne sais plus où nous en sommes, si c'est moi ou Vous qui dois une lettre à l'autre. Peu importe; voici l'année qui fmit : il est juste, équitable, salutaire et bienfaisant de se tourner vers les vieux amis, de leur faire un signe de la main et d'échanger avec eux quelques paroles d'espoir et d'affection. Je ne vous dissimule pas que chez moi l'espérance est précaire et que j'entrevois assez mal la conclusion de l'effroyable aventure où nous sommes pris, vous et moi. Il y a quelques semaines encore, je m'amusais à essayer des prévisions : je les
faisais belles et réconfortantes à souhait ; et j'arrêtais avec complaisance ma pensée sur une prompte et triomphante clôture de la bataille ; il y a même huit jours, après le nouveau coup de clairon de notre père Joffre, j'avais eu la naïveté d'espérer quelque joli pas de charge, à la française, avec un bon coup de pied dans le Kluck des Barbares ; mais il faut se résigner à ces héroïques bonds de crapaud. A cette allure, pour aller jusqu'au Rhin, en passant par Bruxelles, il faudra au moins deux ans. Il les faudrait, sans quelque imprévu inévitable qui mettra dans ce triste drame un peu d'accélération et d'inédit. Et, quand je pense que la vie est brève, et que nos mois de pauvre humanité se passent en cette inhumaine besogne, — je ne laisse pas de trouver l'avenir, et surtout le présent, un peu gris. Mais ce n'est qu'un léger nuage : il suffirait, par exemple, que j'aperçoive quelque lettre spirituelle de l'ami de Belfort pour voir une clarté à l'horizon. Tenez, il y a huit jours, je suis allé à Toul : je n'étais pas entré lans une ville depuis quatre mois. J'ai déjeuné chez un aimable lieutenant, qui n'est qu'un adolescent, mais qui veut bien devant moi oublier son galon pour ne voir que mon âge, ma vertu et mes talents. J'ai fait un excellent repas, rapide et élégant, dont la parfaite tenue a évoqué pour moi une civilisation délectable et déjà si lointaine. Ce fut une journée brève et furtive, mais qui m'a aéré le cerveau pour quelque temps. Heureux homme qui avez assez de loisirs pour parler du libéralisme et des droits de la science I Votre tableau m'a bien amusé, et la photographie qui soutenait votre description m'a fait grand plaisir.
Mon cher ami, je nous souhaite à l'un et à l'autre de nous revoir cette année et de revoir ceux que nous aimons. Je nous le souhaite, mais je ne l'espère que modérément... Faut-il donc répéter simplement le mot de saint Augustin : « Seigneur, notre cœur est inquiet, etc. ». J'étais fait pour prêcher. Et actuellement encore ce n'est ni sans plaisir ni sans éloquence que je rappelle aux ivrognes de ma compagnie les grands principes de la morale. Mais, à vrai dire, je suis un pauvre roseau qui résonne à tous les vents. Vous avez senti, n'est-ce pas, que c'est le vent mélancolique du soir qui passait en ce moment.
A SA FEMME
Ce 30 décembre 1914.
Le Prix de la vie n'est pas encore arrivé à l'Ermitage du Bois Gengoult. Ce petit retard me chiffonne, je voudrais bien queramiV...eût ce livre en main. Il y a des choses qui se disent mieux par un livre que de vive voix ; et je voudrais que ces
hoses lui fussent dites. La chère maman, qui anticipe toujours l'avenir avec une belle ardeur, voit tout de suite son fils très apostolique emportant de haute lutte une belle âme pour la consacrer au Seigneur. La réalité est plus humble : il faudrait d'abord que je me convertisse pleinement moi-même avant d'essayer mes forces sur les autres. Cependant les choses sont comme voici. Il y a près de moi un gentil jeune homme, presque un jeune homme charmant, dont la jeunesse a des grâces gaies et primesautières qui m'enchantent. Tout bien pesé, j'ai pour lui de l'amitié, avec tout ce que ce mot peut comporter d'indulgence et d'affection. J'ai du plaisir à causer avec lui ; et les heures que nous vivons en commun sont parmi les plus agréables de mon séjour ici. C'est une intelligence vive, spirituelle, compréhensive, une nature, trop éprise de plaisir peut-être, trop effarouchée devant les contrariétés et les efforts, mais instinctivement droite et bonne. Entre nous, il n'y a pas seulement la différence des âges, il y a aussi une différence de culture et d'orientation morale ; mais, comme c'est une âme souple et pleine de ressources, je voudrais voir se développer en elle tout ce qu'il y a d'excellent ; et je me plais à la conduire amicalement dans des sentiers inconnus pour elle jusqu'ici. Qu'en sortira-t-il? Tout dépend du temps qui nous reste à passer ensemble, de la vie qui nous est réservée et de la grâce de Dieu. Mais tout compte fait —
t en attendant — sa jeunesse met dans mon existence un peu terne un joli feu follet ; et, pour moi, sans être à l'égard de cet enfant un vieux sermonnaire, je tâche de diriger son âme vers les pensées bienfaisantes qui donnent un sens et un « prix à la vie ».
34 LETTRES DE GUEHRS,
A SA MÈRE
Ce 31 décembre 1914.
Je crois que tu t'illusionnes un peu sur la vertu de ton fils. Je suis bien loin d'être un saint ; je fais vaille que vaille, sans trop gémir, mon métier qui est aussi mon devoir ; je tâche de rendre à ceux qui vivent avec moi la vie meilleure et moins lourde. Je sens une tendresse plus vive que jamais pour tous ceux que mon cœur regrette et réclame, je voudrais maintenir mon âme sur les hauteurs d'où les choses humaines apparaissent selon leur plan véritable ; tout cela est vrai, et je sens bien qu'après la guerre il me sera impossible, à moi comme à bien d'autres, de garder certains égoïsmes ; mais, je l'avoue aussi, je sens que la guérison n'est pas complète, et qu'au fond de moi, il y a un désir de joies humaines, qui va peut-être en s'exaspérant. Si je reviens de la mêlée, si je retrouve mon chez moi, mon amour, toutes mes chères tendresses, je crois bien que je m'abandonnerai à cette douceur de vivre avec un peu de lâcheté ; mais j'essaie de faire le silence sur tous ces désirs et de m'abandonner sans réserve à la Providence. Cette pensée met en moi beaucoup de sérénité : je souffre de sentir les jours passer loin de tout ce qui fait ma vraievie, mais j'accepteles jours tels qu'ils viennent, sans révolte et sans ûèvre.
A SA FEMME
Ce 3 janvier 1915.
... Finalement ton gros colis est arrivé hier et en excellent état... Nous avons mangé hier soir à la popote des sous-officiers un des jambonneaux et une boîte d'ananas : le tout a été très apprécié. B..., qui est notre garçon de table, a été pris d'une admiration sans réserve devant l'exotisme de l'ananas : il a déclaré qu'il avait déjà été à bien des noces, mais qu'il n'y avait jamais rien mangé d'aussi rare. Ce B... est un des types les plus réussis du paysan lorrain ; mais on ne peut en parler : il faut l'entendre et le voir.