‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 25 sur 62 · S LETTRES DE GUERRE · texte numérisé non relu

S LETTRES DE GUERRE

tes petites économies pour rendre un peu plus agréable le sort de nos braves territoriaux. Ce sont, pour la plupart, des hommes mariés et des pères de famille comme ton papa, qui ont quitté leurs femmes et leurs maisons pour venir faire leur devoir. Quelquefois leurs femmes et leurs enfants sont prisonniers chez les Barbares ; souvent, comme ce sont des Lorrains de la frontière, ils savent que leur village est incendié et leur maison, sans doute, détruite. Et cependant ils gardent courage et bon visage ; et ils restent souriants en fumant leur pipe. Grâce à toi quelques-uns d'entre eux en auront une fort jolie ; et quand d'autres iront, comme ils disent, « casser la croûte » sur le terrain, ils auront un excellent couteau pour étaler leur fromage sur leur pain. Je viens de distribuer toutes ces belles choses — ainsi que le tabac dont ton cher papa avait si aimablement agrémenté le paquet — aux hommes de ma section, après une revue d'armes dont j'avais été très satisfait. Ils m'ont chargé de te dire que tu étais une bien gentille nièce. Je pense comme eux.

Tu auras été, j'imagine, bien émue par la mort de ton cher oncle. Tu auras trouvé, j'en suis sûr, qu'il n'était pas possible d'avoir une plus belle mort, — et je suis de ton avis ; mais, comme moi, tu auras pensé avec navrement à la douleur de tous les siens. Tu demanderas à ton papa et à ta maman de m'excuser si je te charge de les remercier de leurs excellentes lettres qui m'ont été au <îœur. Ils ont bien compris quelle était ma peine de perdre un cousin qui était en même temps un ami, et d'être dans le chagrin sans pouvoir le communiquer à d'autres, sans pouvoir l'alléger en en parlant. Si j'avais plus de temps, je les aurais remerciés chacun par une lettre, mais ils excuseront un nouveau sous-lieutenant qui s'initie à la vie de sa compagnie.

A SA FEMME

6 mars 1915.

... C'est décidé : à partir de lundi, tous les jours nous partons à six heures du matin par le train pour aller faire des travaux dans le bois de Lagney. Combien de temps ce régime bizarre du train ouvrier durera-t-il?

Ce 7 mars 1915.

Demain nous colnmençons notre nouveau régime : ce que j'appelle le régime des trains ouvriers. Lever à quatre heures et demie. Déjeuner à cinq heures un quart. Départ de la compagnie à cinq heures trois quarts. Embarquement à six. Débarquement à Lagney vers sept. Marche dans le bois jusqu'à l'emplacement des tranchées à faire. Travail jusqu'à onze. Repos pour le déjeuner do onze heures à midi et demi. Travail jusqu'à quatre heures. Puis rentrée par le train. Nous serons de retour sans doute dans nos cantonnements pour cinqheureset demie, six heures du soir. C'est l'heure du dîner.

Ce 8 mars 1915.

Je t'écris dans le wagon qui nous ramène à notre cantonnement. La neige continue à tomber et à tenir. Je vais rentrer avec un fort bel appétit après dix kilomètres de marche et quelques heures de travail dans un bois peu fréquenté où les sangliers et les cerfs ne sont pas souvent dérangés. Nous travaillons à la lisière de la forêt, le long d'une clairière qui sera charmante en été, quand on pourra pêcher l'écrevisse dans le gros ruisseau qui y coule, mais qui ce matin déjà était bien jolie par la neige. Te rappelles-tu que je t'avais promis le premier perce-neige? Je l'ai cueilli tout à l'heure. Jamais, d'ailleurs, perce-neige n'eut un plus gros chapeau de neige.

Page 1