A MONSIEUR PIERRE BINET
Ce 10 mars 1915.
Je suis honteux de répondre si brièvement — mais c'est une réponse provisoire — à ta longue et excellente lettre de tout à l'heure. Jamais je n'ai été si absorbé qu© depuis que nous sommes au « repos ». Nous nous levons à quatre heures et demie, pour aller au travail de terrassement, et nous rentrons au cantonnement à cinq heures. Se changer, lire son courrier, causer avec deux ou trois camarades, et le dîner est arrivé.
60 LETTRES DE GDERRB.
Il faut écrire à la veillée, et c'est ce que je fais ; mais alors le sommeil vous prend.
Nous avons passé, en effet, un mois dans les tranchées, et pendant plus de six semaines je ne me suis pas déshabillé : ça a été assez dur ; mais ma santé a bien supporté ce genre de vie, et maintenant je le regrette. La chanson des obus me manque, et je trouve le ciel morne. C'est à ce moment que j'ai été nommé sous-lieutenant ; mais ce n'est pas ce qui s'appelle être promu sur le champ de bataille, car nous n'avons pas combattu : nous avons connu simplement l'arrosage quotidien que le communiqué appelle « duel d'artillerie » ; il y a, d'ailleurs, une providence : les marmites tombent entre les «poilus », mais ne les touchent pas.
Merci de ta sympathie dans le deuil qui nous atteint. C'est une vraie peine pour moi. Joseph était une admirable nature, et ce cousin était un ami. Il faut savoir accepter tous ces déchirements. Je me réjouis que tu n'aies encore connu aucune de ces tristesses de famille. J'espère que vous garderez votre bonne étoile.
A SA FEMME
Ce 11 mars 1915.
Je commence par m'admirer moi-même : j'aurai connu toute les prouesses épistolaires. Il est huit heures du matin. Je suis dans un taillis de mon bois. Je viens de mettre mes chanti'ers en train et je m'enfonce dans le fourré. Impossible de m'asseoir, car il y a une neige très épaisse, et, d'ailleurs, les sièges manquent. Je suis debout devant un petit rondin que j'ai coupé pour me faire un pied de table. J'ai apporté une petite planchette dans ma musette ; et me voilà installé à mon secrétaire. Tu avoueras que je suis le modèle des correspondants et que je pourrais être cité à l'ordre du jour des services postaux.
Ce 12 mars 19 15.
Aujourd'hui temps tiède, délicieux. Si l'on voulait faire une cure d'air et se nourrir des fortes senteurs des bois, on ne pourrait mieux trouver. Hier, sous la neige, le bois était encore
LETTRES DE GUERBE. 61
silencieiix et mort. Aujourd'hui tout s'anime, la buse siffle, les geais crient, des oiseaux traversent les layons de la forêt avec de jolis froufrous d'ailes ; et l'on voit les premiers bourgeons d'aubépine.
A MONSIEUR VICTOR GIRAUD
En campagne, ce 13 mars 1915.
Voilà plusieurs jours que je veux répondre à votre si bonne lettre ; et chaque jour le temps me manque ; je suis obligé de veiller très tard pour tenir à peu près au courant ma correspondance. Et cependant nous sommes au « repos ». Depuis douze jours, nous avons quitté les tranchées. Au lieu d'en occuper, nous en faisons. De nouveau la canonnade s'est éloignée et assourdie, et nous ne sommes plus, jusqu'à nouvel ordre, que des terrassiers. Nous menons, d'ailleurs, la vie d'ouvriers. Lever à quatre heures et demie. Départ pour le chantier par le train. Retour au cantonnement à la nuit, après avoir travaillé toute la journée en plein bois, dans des bois qui sont charmants, et où il ferait délicieux admirer l'éclosion du printemps, si l'on était un peu plus libre d'esprit. Quand on rentre le soir chez soi un peu fatigué par la route, le grand air, et tantôt par les dernières brises d'hiver, tantôt les premières brises printanières, — il faut déjà un certain courage pour lire son courrier, un peu plus pour lire son journal, beaucoup plus pour répondre aux lettres. C'est pourtant ce courage, mon cher ami, dont vous êtes ce soir le bénéficiaire. Depuis que je suis sous-lieutenant, ma vie matérielle s'est bien améliorée, j'ai un confort, une liberté, ou plutôt une solitude qui sont très appréciables ; mais j'ai aussi plus de responsabilité ; je prends mon métier au sérieux, et je passe toutes mes journées à surveiller mes hommes, et à tâcher de les connaître, pour en tirer le meilleur parti, en leur rendant la vie aussi supportable que possible.
Merci de la sympathie si affectueuse que vous avez témoignée à ma femme et à moi dans la grande peine qui nous a atteints. Mon cousin Ollé-Laprune était pour moi un vrai ami. J'admirais profondément sa nature généreuse. Il est allé au-
devant de la mort avec un oubli de lui-même que d'aucuns pourraient appeler de la témérité ou de l'imprudence, mais une si noble imprudence ! Je ne crois pas que vous l'ayez connu. Mais parlez-en à Hazard. Il vous dira que c'était une nature de héros, ou mieux de chevalier.
J'ai lu avec un grand plaisir tous les articles que vous m'avez fait parvenir. Votre article sur l'Alsace m'a beaucoup appris : j'ignorais absolument cette émigration alsacienne en Algérie et en Normandie. Les conclusions que vous tirez de ces faits économiques et sociaux me paraissent fort justes. J'ai beaucoup goûté votre appel Aux Jeunes. Je n'en suis plus un ; mais votre éloquence et votre émotion m'ont rajeuni. Pour moi, quoi qu'il y ait eu dans ma vie, depuis sept mois, quelques jours durs ou quelques jours mornes, je ne regrette rien de mes expériences, et je me réjouis d'avoir pu faire mon devoir comme les camarades de mon âge. Je n'en savourerai que mieux l'ivresse et les douceurs de la victoire. Car la voici qui vient : elle approche, et nous allons la violenter. Dans quelques jours, sans doute, va commencer la grande ruée décisive, qui entraînera sans doute vers l'avant notre bataillon. Peut-être la victoire va-t-elle prendre une allure accélérée ; et peut-être notre revoir est-il plus proche qu'on pourrait le croire.