La mort df j-Mi beau-pôrc, llcué Zeiller
sans doute aussi les officiers. Je suis donc peut-être à la veille d'un changement. Ce serait presque à réfléchir si je ne ferais pas bien de demander à passer au 157^. Mais avant de prendre une décision, il conviendrait d'attendre des renseignements plus précis.
En campagne, ce 7 décembre 1915.
Depuis aujourd'hui commencent ces mouvements dont je te parlais dans ma dernière lettre, et qui amènent dans les anciens régiments, dits de réserve, tous les territoriaux des dernières classes. Ils sont n mbreux dans notre régiment. Lorsqu'ils auront tous été versés dans des corps plus actifs, le vieux 42<^ reconstitué avec des éléments plus vénérables, ne ressemblera plus guère à celui que j'ai connu. Il est vraisemblable, presque certain même, qu^ le mouvement concernant les hommes sera complété par un autre mouvement concernant les officiers. Il paraît même que la liste est déjà dressée. Bien entendu, moi qui suis parmi les plus jeunes, mon tour viendra dans les premiers.
En campagne, ce 8 décembre 1915.
Nous sommes en pleine eau. Toute la nuit, il a plu sans discontinuer, et, malgré tous les efforts, l'inondation me guette. Mon pauvre H... est obligé de vider deux ou' trois fois le jour le puisard qui se trouve au centre de mon plancher ; mais, d'un moment à l'autre, sans doute, j'abandonnerai cette demeure; aussi je suis résigné à supporter, sans trop me regimber, l'inondation, si elle doit venir.
Depuis hier, la vie est singulièrement comphquée par l'inondation, qui progresse presque d'heure en heure. Ce matin, je me suis réveillé en pleine eau ; et l'eau monte sans cesse. Je me suis décidé à déménager, et je vais m'installer dans la petite maison d'été du colonel de G... qui est en superstructure et complètement sèche. Elle serait, je crois, assez froide, s'il gelait de nouveau ; mais j'aurai la faculté de revenir alors
dans mon ancienne cagna. Il pleut tellement, du reste, que, des deux côtés, personne ne songe plus à tirer. Entre les Boches et nous, il y a un lac infranchissable, et les obus n'éclatent pas, mais s'enfoncent dans la vase. Aussi le bombardement est à peu près nul, et je puis donc m'installer dans cette petite baraque sans troubler en rien ta sécurité sur mon compte. Au milieu de toutes ces besognes variées et de l'eau qui monte je jette de temps à autre un coup d'œil sur mes épreuves...
En campagne, ce 12 décembre 1915.
Je pensais bien que l'annonce de mon départ imminent du 42^ te troublerait un peu. Plus que jamais, c'est Dieu qui est le maître de l'heure : tel passe à travers de grands dangers et en sort sain et sauf, tandis que tel autre reste sous le premier obus qu'il entend tomber. Hier, dans des travaux de deuxième position, à trois kilomètres environ de nos avantlignes, on faisait travailler de vieux territoriaux bretons, tous plus R. A. T. les uns que les autres. Quelques obus tombaient dans leur voisinage. C'était la première fois qu'ils en voyaient. Ils détalèrent comme des lapins vers l'arrière, oubliant qu'en sortant du bois qui les protégeait, ils s'offraient aux vues do l'ennemi. Les Boches les poursuivirent à coups de canon : il y eut un tué et quelques blessés. Quelques jours plus tôt, les cinq ou six hommes qui occupaient de jour l'un de nos petits postes ont reçu, blottis derrière leur , tranchée, une trentaine d'obus pour eux seuls. Ils ont été admirablement encadrés ; personne n'a été touché. Je ne sais pourquoi je te raconte toutes ces petites histoires sans intérêt, car tu sens aussi bien que moi l'incertitude de la vie présente, et l'abandon 4)erpétuellement renouvelé qu'il faut faire de son avenir entre les mains de la Providence. Pour l'instant, je n'ai encore pris aucune décision : je me demande même si j'en prendrai une, et si je ne ferai pas ce que j'ai fait jusqu'ici : attendre les événements et me laisser conduire par eux... Mais tout cela c'est anticiper l'avenir. Ne regardons pas si loin... Plus modestement et pratiquement, achevons de mettre sur pied cette malheureuse thèse qui, malgré tout aura été pour nous, pendant cette guerre, aux jours les plus tristes, comme un
LETTRES DE P.UERBE. 161
salutaire refuge. Et, quand elle sera imprimée, on verra s'il y a moyen de la soutenir en armes et de mettre quelques maigres lauriers académiques sur mes lauriers militaires plus maigres encore.
En campagne, ce 14 décembre 1915.
... Je suis dans Tadmiration de ce bon Madeleine ; il relit mes épreuves avec une attention sans égale. Tous les deux jours, je reçois toute une série de points d'interrogation et de cas de conscience. Malheureusement je ne puis pas répondre à tous. En tout cas il ne tiendra pas à lui que mon Jean- Jacques, ne soit parfait. Mais hélas ! quand pourra avoir lieu la soutenance?
En campagne, ce 20 décembre 1915.
C'est certain maintenant ! Communication officielle du corps d'armée : nous serons relevés (le 42^) à la fin de la première quinzaine de janvier. Mais d'ici là serai-je changé? Cela me semble peu probable. Le mouvement semble pour l'instant arrêté.
A MONSIEUR J. Z
En campagne, ce 20 décembre 1915.
Comme tu es gentil de m' avoir écrit déjà deux si bonnes petites cartes et d'avoir pensé si amicalement à ma tristesse îolitaire. Elle reste profonde, tu le devines, quoique, pour les autres, les apparences soient presque gaies, car je ne voudrais pas faire peser sur mes camarades une peine qu'ils ne peuvent pas sentir, alors surtout qu'ils ont aussi les leurs, *et que chacun, par une espèce de convention tacite, cache les siennes à son voisin. Mais c'est à ta tristesse que je devrais penser et que je pense en effet. Ce doit être un tel brisement, et dont la conscience douloureuse ne doit point te quitter ! Nous avions beau savoir que tout espoir était perdu, quelle différence entre l'émotion de cette certitude, adoucie par une chère présence, et le vide d'une chambre où on le cherche en vain ! Tu a?, u moins, cette consolation de pouvoir être tout entier à' ton chagrin, et de pouvoir prolonger par une
méditation de tous les instants le souvenir de ces inoubliables derniers jours. Ce qui doit mettre surtout dans ta tristesse autant de douceur que de fierté, c'est l'unanime témoignage rendu à ton père, à sa droiture, à sa bonté, à sa noblesse -de caractère autant qu'à son labeur et à sa science.
A MONSIEUR ALFRED LOMBARD
En campagne^ ce 22 décembre 1915.
Cette lettre est une lettre de demande. Je m'en excuse à peine, car, depuis le début de la guerre, votre amitié pour moi et votre sympathie pour la cause française se sont manifestées avec une ardeur si spontanée et si franche, ^ue vous demander service est presque une façon de vous dire une fois de plus merci.
J'achève en ce moment la correction des épreuves de mon Jean- Jacques. La besogne est, pour ainsi dire, terminée. Ce ne fut pas chose facile. Une vérification qui n'aurait demandé dans mon cabinet de travail qu'une demi-minute, le temi s d'allonger ma main vers ma bibliothèque ou de feuilleter mes fiches, exige une lettre et d'interminables explications. J'ai heureusement pu trouver à Paris un collaborateur tr s expérimenté et cordialement dévoué, qui a bien voulu me prêter ses yeux et son temps. Mais, à Paris, plusieurs textes font défaut. Et je suis obUgé de me tourner vers vous, pour obtenir des renseignements qui dorment dans mes tiroirs de Fribourg. Voici donc le petit questionnaire que je me permets.de vous poser...
... J'ai pensé à moi hier en lisant le Temps : un lieutenant d'artillerie, tué en Champagne, et qui avait donné le bon à tirer de sa thèse la veille de l'attaque, a été récemment proclamé docteur en Sorbonne après sa mort. Me voilà sur, au moins, de ce doctorat posthume ; mais je ne désespère pas do
l'autre. — Toujours rien de nouveau en ce qui concerne mon changement de corps : on dit même que le projet est ajourné pour l'instant, mais ce ne sont que des on dit.
En campagne, ce 23 décembre 1915.
Ce matin, j'apprenais que j'étais désigné par le colonel du 42^ pour aller à T... suivre les cours de commandants de compagnie avec P... Cela devait se passer du 26 au 10... Le commandant, qui désirait beaucoup me garder jusqu'à la fm de son séjour ici, me propose de demander mon recul d'un tour. J'accepte. Il prie donc le colonel M..., par l'intermédiaire du colonel du 157®, de me reporter sur la prochaine liste. Le colonel M... répond au téléphone au colonel Du N... : « Très volontiers, mais je ne sais, si la prochaine fois le lieutenant Masson sera sous mes ordres, car je viens d'apprendre officieusement qu'il était affecté au 261® ». C'était le mouvement depuis longtemps prévu qui se déclanchait... Pour avoir des précisions plus grandes, j'ai demandé au commandant R... l'autorisation d'aller cet après-midi à G... voir mon colonel. L'avis officiel de ma nomination lui était arrivé. Pour le moment, on prend les quatre plus jeunes officiers du 42® et on les verse tous les quatre au 261®. Le changement doit être fait au plus tôt ; il devrait théoriquement s'effectuer demain ou après-demain... Actuellement ce régiment est au repos à J..., pas loin d'ici ; et si les ordres étaient exactement exécutés, je pourrais alors goûter une douzaine de jours de repos avant le départ pour les tranchées. Mais le commandant R... m'a demandé si je n'aimerais pas autant rester avec lui jusqu'à la relève. Je n'ai pas hésité un seul instant. Je préfère rester ici jusqu'à la dernière limite.
Il ne faut pas que ce changement te trouble beaucoup ; il ne doit même pas te troubler du tout, au moins pour l'instant, car, tant qu'il n'y a pas d'offensive, territoriaux et active font le même service dans les tranchées. Reste donc bien tranquillg et bien calme. Gardons intacte, comme par le passé, notre confiance en Dieu...
P. S. — 24 décembre. Dernière heure. La réponse du 261^ arrive. Je reste ici jusqu'au 1®^ janvier. J'aurai une semaine de repos à Pagney, derrière B..., près de T...
MONSIEUR VICTOR GIRAUD
En campagne, ce 24 décembre 1915.
Merci de votre si bonne lettre que j'ai trouvée il y a trois semaines en rentrant dans ma foret, et merci encore pour votre Pro patria que j'ai reçu il y a quelques jours, et que je viens de lire ce soir à la veillée. Je les connaissais, d'ailleurs, pour la plupart, ces excellents articles, qui ne veulent être modestement que des actes de bon civisme et de civisme armé. Un beau vent de confiance les emporte tous vers ce point lumineux de l'horizon où vous apercevez victoire et justice. Je les accompagne de mes vœux et aussi de mon espérance.
Vous devinez que ma vie ici depuis mon retour n'est pas sans mélancolie. J'ai emporté avec moi et la tristesse des autres et la mienne. Vous ne pouviez que pressentir l'âme si noble et si droite de mon beau-père ; mais, moi qui ai vécu dix ans près de lui dans une intimité toujoui's plus filiale, je sens fortement tout ce que j'ai perdu, et je garde au cœur un vide profond. Pourtant mon devoir, à l'heure présente, est de ne puiser dans ce souvenir qu'une raison de plus d'être tout à ma tâche et de tenir vaillamment. Jusqu'ici, d'ailleurs, je ne sens ni fatigue physique, ni lassitude morale ; mais on ne me laisse guère chômer. Gomme quelques territoriaux qui n'ont pas atteint la quarantaine, je viens d'être affecté à un régiment de réserve, — ou d'activé, comme vous voudrez, puisque c'est tout un. Seulement je quitte mon régiment à l'heure où il va prendre son repos après huit mois de présence ininterrompue sur le front, et je retombe dans un autre régiment qui vient de goûter trois mois de repos et qui part sur le front. C'est une petite malchance, mais qui, j'imagine, troublera un peu ma femme. A la grâce de Dieu !
Je voudrais vous causer^ plus longuement, mais mes loisirs sont minimes, et tellement morcelés ! Il n'y a que mes veillées qui le plus souvent m'appartiennent ; et elles ne suffisent pas
1. On s'étounera peut-être de trouver cette expression sousIaT)lume de P. -Maurice Masson. Mais il avait rencontré « causer h » dans Jean-Jacques Rousseau ot iugeait depuis lors qu*ou pouvait à la rigueur l'accepter.
.KTTRES DE GUERRE.
à toute ma correspondance. Trouvez ici, cher ami, avec le souvenir de ma vieille affection, mes vœux les meilleurs. Que 1916 nous réunisse de nouveau, et dans la joie de la victoire, dont vous aurez été le bon messager.
A MONSIEUR GEORGES PYTHON
En campagne, ce 26 décembre 1915.
Encore une année qui s'achève pour moi loin de ce Fribourg ami, où tant et quelques-uns de mes meilleurs souvenirs restent attachés. Je n'ose plus formuler de vœux, ni me risquer à des espérances qui deviennent si vite ironiques-. Nous sommes embarqués dans une lutte qui s'élargit chaque jour et dont on ne peut prévoir la fm, j'entends le terme ; car je n'admets pas un instant que la fm de cette guerre puisse consacrer autre chose que le triomphe de la justice. Si, par hasard, j'avais pu garder quelques hésitations sur la valeur morale de la cause française et me persuader peut-être, à de certaines heures, que l'exaltation de la mêlée m'empêchait de voir clair, tant de témoignages de sympathies me sont venus de la Suisse romande et de Fribourg en particulier, qu'ils m'auraient enlevé tous mes doutes ; mais, à vrai dire, je n'en ai jamais eu, et, aujourd'hui, comme au premier jour de l'agression, j'attends la restauration de mon pays dans les limites de son droit.
Au début du mois prochain, je vais être incorporé dans un régiment d'activé. C'est une chance de moins pour moi de revenir intact de la bataille ; mais il faut tout remettre à la Providence.
En campagne, ce 28 décembre 1915.
... Il y a des heures où cette reprise du passé me paraît impossible ; il y en a d'autres, où je la pressens certaine, où je crois déjà y toucher, et où j'en goûte d'avance la volupté. Oui, je devine que, si ce jour du retour doit venir, quelles que puissent être les tristesses, les irrémédiables tristesses qui
pèseront sur nous, nous serons de tels privilégiés! Mais, pour l'instant, il ne faut pas s'attarder à ces pensées : elles gont trop douces, dans tous les sens, c'est-à-dire un peu molles. Bornons-nous au jour présent, à sa tâche quotidienne,,. Et puis réfugions-nous dans cet asile de souvenirs qui s'est si tristement enrichi pendant cette année : de partout il nous vient un appel à la vaillance, à la générosité, au devoir accepté et aimé. C'est de cela dont nous avons surtout besoin, et c'est là seulement que nous pourrons trouver, quoi qu'il arrive, cette paix du cœur qui est le premier des biens. Nous l'avons, gardons-la. Mais elle n'empêche pas la souffrance. Et je n'imagine que trop combien cette fin d'année sera navrante.. .