‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 43 sur 62 · LETTRES DE GUERRE J · texte numérisé non relu

LETTRES DE GUERRE J

du moins, ceux du front) et tempère si heureusement la discipline, sans chercher à la dissoudre. De tous vos « carnets », je crois, celui qui aurait peut-être mes préférences, c'est le dernier : Entre camarades. Serait-ce que l'atmosphère qu'on y respire en est moins mélancolique? serait-ce que, de tous ces récits, il monte comme une invitation discrète à être plus généreux? Je ne sais ; mais le livre est émouvant, tout en restant presque gai. Il est plein de pages qui seraient délicieuses dans un roman, et dont on serait tenté d'oublier l'art, pour n'en sentir que le parfum d3 vérité.

Je ne vous parle pas de m.ji : j -^ ne veux plus être aujourd'hui qu'un parmi cent mille. Il y a, sans doute, des heures où l'inévitable lassitude vous guette, où l'on voudrait retrouver la liberté de ses plaisirs et même de ses souffrances ; mais on sent aussi ce qu'il y a de saint dans cette vie collective et anonyme. Depuis longtemps j'ai renoncé à la tentation de penser au loin, sinon en haut; je n'essaie même plus de me représenter l'avenir ; mais je garde au cœur ma foi entière dans la justice française, et je fais humblement ma besogne quotidienne qui n'est pas sans joie. C'est à tout prendre une passionnante expérience de détachement ; elle n'est pas définitive, je le sens ; mais elle est salutaire.

En campagne, ce 24 novembre 1915.

Quoique je vous aie écrit il y a quelques jours, je ne veux pas laisser sans réponse votre lettre si généreuse et votre second envoi. Il y a là une sympathie trop vibrante à l'égard de la cause française, pour que je ne vous dise pas aussitôt combien j'en suis touché. Mais je crois que votre bienveillante amitié s'illusionne un peu sur mon compte. Ma vie est loin d'être une série de « combats », comme vous semblezte supposer. Pour le fantassin d'aujourd'hui, vivre dangereusement sous les marmites, passer la nuit au guet devant les réseaux de barbelé, échanger des coups de feu avec quelque patrouille aventureuse, ou quelques imprudents cisailleurs de fils de fer, ce n'est point « combattre ». Il n'y a qu'un seul combat qui mérite ce nom, c'est l'assaut ; et je n'y suis pas encore allé. Il est vrai que, quand on y part, on a quelque chance de n'en point

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revenir. Ce doit être une chose atroce et admirable. Je ne vous dirai pas que je sollicite âprement cet honneur. Je le verrais venir avec quelque crainte, — instinctive crainte physique, je l'avoue, — crainte encore de ne pas être tout ce que je voudrais être, mais aussi avec une immense curiosité ; et je crois pressentir que, dans ces choses extraordinaires, d'une grandeur horrible, mais exaltante, il y doit avoir d'étranges renouveaux d'âme. Ce ne sont que des pressentiments. J'attends paisiblement l'avenir, quel qu'il soit.

Vous êtes mille fois bonne de penser à mes territoriaux. Cet hiver, l'administration les a pourvus, dès les premiers froids, de lainages confortables et 4^ fourrures sans élégance, mais non sans chaleur. De ce côté-là, je crois, ils sont convenablement munis. Je dirais même que, depuis les « cinq sous du poilu », ils pourraient se procurer bien des petites douceurs supplémentaires. Mais à vrai dire, ce qui leur manque, ce n'est pas tant l'argent que l'occasion de le dépenser. Voilà huit mois que ces hommes vivent en plein bois, six mois qu'ils habitent celui-ci. J'en connais même plusieurs, parmi ceux qui n'ont pas encore eu la chance d'aller en permission, qui n'ont franchi la lisière de la forêt que pour aller, la nuit, dans la plaine, planter les réseaux de fils de fer ou attendre le Boche qui y rôde. C'est une plaine de W..., c'est tout dire. Les premières pluies en font un immense marais, les premières gelées une patinoire. Ce sont de longues nuits que celles que l'on passe là-bas, les pieds dans l'eau glacée, le corps transi par l'aigre rafale du vent d'automne, l'oreille aux écoutes, l'œil scrutant l'ombre des buissons et les ondulations des hautes herbes qui n'ont pas été fauchées. Il y a là un héroïsme humble dans sa continuité, mais qui mérite le respect. Un trop grand nombre, hélas ! ont déjà été couchés par les obus qui tombent le jour, ou par les balles et les grenades qui s'échangent danct la nuit. Mais ceux-là même qui n'ont pas encore été atteints et qui ne se sentent qu'une demi-envie de prendre les tranchées d'en face à la baïonnette, ne mériteraient-ils pas autant la croix de guerre que tel officier d'état-major, qu'une main trop complaisante a bien voulu décorer pour « avoir porté un ordre important jusqu'en première ligne »? D'un bout à l'autre du front, c'est toujours au soldat de deuxième classe qu'il faut

revenir, pour sentir la beauté du devoir accompli silencieusement et fortement. C'est pourquoi j'aime tant vos Carnets, car j'y retrouve mon ami le simple pioupiou, interprété par une artiste fraternelle, qui sait en deviner toute la grandeur et qui sait surtout l'aimer.

A MONSIEUR GUSTAVE LANSON

En campagne, ce 25 novembre 1915.

Un mot ae ma femme, reçu hier, m'apprend que votre Lainartine vient de m'arriver à mon adresse de Paris. Merci d'avoir pensé à moi. Si bientôt, comme il est vraisemblable, nous allons au repos quelques semaines, je me ferai envoyer vos deux volumes ; et, grâce à eux, je m'évaderai un instant dans une oasis de souvenirs qui déjà semblent si lointains. A vous surtout, cette œuvre, qui vient de paraître, doit vous donner l'impression d'un passé à jamais aboli. C'était le temps où vous pouviez travailler en savant et en artiste, avec une entière sérénité d'esprit ; et maintenant, sans doute, devant tout travail de cabinet, vous devez sentir se poser à vous un « à quoi bon »? découragé. Dans une grande douleur comme la vôtre, on se sent tellement étreint par la pensée que tant de choses pour lesquelles on s'agitait sont vaines. Si même vous avez l'âme assez généreuse pour oublier presque votre chagrin personnel, et pour ne vouloir songer qu'à l'angoisse du pays, les tâches d'érudition et de goût ne peuvent plus guère tenter ceux qui sont pris tout entiers par le souci de la France, de sa victoire et de son avenir. Et pourtant, non seulement il est des heures où il faut se « divertir » pour pouvoir durer, mais il importe que la France victorieuse continue à être plus que jamais une maîtresse de vie intellectuelle. Il faut prévoir, pai delà même les plus douloureux brisements, il faut prévoir les inévitables et désirables recommencements.

158 LETTRES DE GUEHUE.

A SA FEMME

En campagne, ce 3 décembre 1915.

Je remercie Dieu qui m'a donné ces jours de recueillement, de prière et d'union... Je garde aussi d'autres souvenirs, et qui seront durables : ce sont ceux que me laisse cette mort ^ si belle, si confiante, si abandonnée, si pleine du ciel où elle conduit. Si je n'ai pas eu le bonheur d'en être le témoin, j'en ai vu l'impression sur tous vos visages. On y lisait une immense douleur, mais aussi une grande paix. Vous souffriez de l'irrémédiable brisement ; mais vous aviez conscience d'avoir vu monter une âme, une âme belle et bonne entre toutes, vers le Dieu qui l'appelait. C'est là la grande douceur que nous laisse cette mort : elle met un peu plus Dieu parmi nous et en nous.

En campagne, ce 5 décembre 1915

— Je reviens de la messe. Comme j'ai prié pour ton cher père et pour tous les tiens. Ce sont là, d'ailleurs, des pensées qui ne me quittent point. Jamais la vision de ton père ne m'a été plus présente que maintenant... Je le revois dans telle et telle circonstance de nos heureux jours d'autrefois ; je revois des gestes, des attitudes, j'entends certaines intonations famahères ; mais ce que je revois surtout, d'un regard intérieur, c'est c^tte noble vie, si laborieuse, si simple, si une, si pénétrée du plus haut sentiment du devoir, si illuminée par la bonté. Soyons dignes d'un tel père, et tâchons de puiser dans son exemple cette bienveillance indulgente qui avait fait l'union des cœurs autour de lui.

... Il y a en co momnt de grands projets de réorganisation parto\it, spécialement pour le 42<'. On va verser probablcm nt les classes les plus jeunes dans les régiments de réservé, et

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