A MONSIEUR ET MADAME J. Z
En campagne, ce 28 décembre 1915.
Si je n'écoutais que mon désir, je vous écrirais longuement. Ce serait pour moi une telle douceur de reparler avec vous de tous ceux qui nous ont quittés pendant cette année si rude, et dont le souvenir, incessamment présent, est comme l'âme même de notre vie. Mais vous savez ce que c'est que le devoir
épistolairc du nouvel an. Si délié que je sois, scmblc-t-il, de "toute obligation civile, je ne le suis pas des devoirs de compassion ; et parmi tous ceux auxquels je dois écrire, il en est bien peu qui n'aient pas Tâme en deuil. Je ne connais rien de plus triste que ces révisions d'une année, où chaque étape est marquée par une peine, par une espérance perdue. Gomme il faut avoir une foi robuste en la Providence, pour ne pas perdre pied devant cette marée de tristesses ! Heureusement toutes ces tristesses mêmes portent avec elles leur remède, et presque une certaine joie. Avant-coureurs de la vie éternelle, ces nobles âmes qui ont su faire leur sacrifice avec tant de générosité restent près de nous comme des aides et des amis. On se sent porté par leur exemple, et l'on veut demeurer digne d'eux. Jamais je n'ai mieux éprouve au dedans de moi la présence efficace de ton père que depuis que le lien terrestre est brisé entre nous. Dans la maisonnette solitaire où je t'écris ceci, je me sens entouré affectueusement par d'invisibles entraîneurs : tous me disent que la mort n'est pas si dure, et qu'il y a des choses qui valent mieux que la vie. Je ne le désire certes pas, mais je n'ai pas peur de les suivre. Je vous dis cela à vous, mais je me garderais bien de le dire à M... Elle va être déjà assez troublée par mon passage dans un régiment d'activé. Répétez-lui, au contraire, — ce qui, d'ailleurs, est presque exact, — que territoriaux et non territoriaux mènent aujourd'hui la même vie, au moins jusqu'à l'heure de l'attaque. Et, si cette heure doit venir, eh bien, alors, à la grâce de Dieu ! Pourtant je garde au cœur l'espérance du revoir. Quelque triste que puisse être la vie de demain, après tant d'irrémédiables chagrins, elle restera bonne par toutes les affections que les peines communes auront encore resserrées ; et vous savez que votre amitié en sera l'une des plus précieuses.
A MONSIEUR JACQUES MADELEINE
En campagne, ce 28 décembre 1915.
Moi aussi, c'est sans doute ma dernière lettre de l'année. Qu'elle vous porte — avec l'expression renouvelée de mes
r.EïTRES DE GUERRE. d 69
remerciements — tous mes vœux, quoiqu'ils semblent depuis quelque temps bien inefficaces. Que 1916 vous ramène en bonne santé votre cher prisonnier. Pour moi, le l^r janvier, je quitte le bois ami qui m'abritait depuis le 27 mai, et je passe dans un régiment d'activé. C'est une chance de plus pour ne pas ramener intacte ma chétive guenille. Raison de plus pour activer l'impression. Je vous confie mon bonnet de docteur.
A SA FEMME En campagne, ce 29 décembre 1915.
... Cette lettre t'arrivera peut-être au matin du 1^^ janvier. Je n'ose lui confier des vœux. Aujourd'hui, plus que jamais, je sais tellement tout ce qu'il y a de précaire et d'incertain dans nos vies, que je ne veux pas avoir d'autres souhaits que ceux de la Providence. C'est à elle que je te confie, que je nous confie tous deux. C'est elle qui est le- terme et la raison d'être de nos vies ; qu'elle les mène, comme il lui plaît, vers le grand inconnu, qui ne peut être, dans un univers divin, qu'un mystère de bonté. J'essaie, aussi sincèrement et simplement que possible, de n'avoir plus d'autre désir que cet acquiescement à la volonté d' En-Haut.