‹ Lettres de guerre (Août 1914-Avril 1916);Chapitre 47 sur 62 · A MADAME J. O.-L · texte numérisé non relu

A MADAME J. O.-L

Je ne puis vous écrire longuement. Aussi bien n'ai-je qu'un mot à vous dire, et voys le savez : c'est un mot de fidèle et compatissante amitié. Toutes les fins d'année sont tristes ; mais quelle est l'indic'ble tristesse des années qui s'achèvent sur un bonheur perdu? Et quel bonheur ! Vous devez revivre en esprit les jours si brefs où vous l'aviez près de vous ; vous devez regarder avec effroi les jours si longs qui vous restent à vivre sans lui. Dans la détresse où parfois vous devez sentir votre cœur chavirer, comme il faut vous réfugier dans ce sanctuaire intérieur où maintenant encore continue à fleurir devant Dieu ce qu'il y avait d'éternel en votre amour

A Dieu, et toujours plus à Lui. Qu'il nous soit à tous notre centre de ralliement, celui où nous retrouverons tout ce que nous avons aimé et où nous trouvons déjà l'espoir et la paix.

A SA FEMME En campagne, ce 29 décembre 1915.

... Nous avons eu un patrouilleur boche qui est venu se rendre à l'un de nos petits postes. Comme il n'y avait personne dans l'entourage du commandant qui sût l'allemand, c'est moi qui ai dû l'interroger. C'était un jeune Polonais de vingt-huit ans, qui en avait assez d'être maltraité et mal nourri. L'interrogatoire a duré assez longtemps, et ne manqua pas d'intérêt. Nous avons appris quelques renseignements utiles sur la ligne ennemie qui nous fait face. Ce grand gaillard rose et blond, tout florissant de santé, quoiqu'il assure ne faire qu'un repas par jour (haricots avec un peu de viande arrosée d'eau claire), avait l'air bien joyeux de se trouver chez nous ; et c'est vrai : tout le monde était bon garçon avec lui ; il y avait entre son escorte et lui cette cordialité un peu joviale qui est bien la caractéristique française. Je me représentais la même scène, ou plutôt une scène analogue, de l'autre côté des fils de fer. Quelle différence dans les attitudes ! Il nous a confirmé qu'il y a eu récemment de graves émeutes à Berlin ; mais ce qui est irritant, c'est que, chez ces animaux-là, les permissions réglementaires sont de « quinze jours », et que par compagnie de 200 hommes il y en a toujours 20 en permission. C'est scandaleux I Et quand viendra ma malheureuse permission de six jours ?

... Il est à peu près certain que nous allons occuper les tranchées que j'ai photographiées en juin ; mais il paraît que, depuis lors, l'activité de l'artillerie s'y est un peu calmée, et qu'en tout cas on y a î ménagé des abris beaucoup plus confortables. N'importe, je crois qu'avec cette boue tenace et gluante de laW..., je redescendrai tous les quatre jours au cantonnement dans une tenue plutôt inélégante; mais 'ce n'est qu'un détail.

30 décembre. — Plus qu'un jour, après celui-ci, à passer dans mon bois. J'ai presque le sentiment de quitter un ami-

LETTRES DE GUEBRE. 171

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