VIII PRÉFACE
OÙ il décrit à sa femme les sinistres tranchées de Flirey^ celles mêmes où il devait périr quelques mois plus tard: ceux qui la liront garderont longtemps devant les yeux la vision de ces « vignes de la mort » sur lesquelles plane éternellement Vâcre odeur du carnage^ et dont V insolente végétation luxuriante exprime si douloureusement la hautaine indifférence de la nature immortelle. . Mais plus encore qu'un très souple talent littéraire, ce que révèlent ces lettres du front, c'est une âme étonnamment riche et profonde, d'une très large et très généreuse humanité. On y voit se refléter, comme dans un pur miroir, tous les sentiments qui animent et distinguent la jeunesse française d'aujourd'hui, cette admirable jeunesse de la guerre qui, tous les jours, se sacrifie pour nous sur les champs de bataille. Pour lui emprunter une jolie formule, je dirais volontiers de Maurice Masson que personne n'a fait vibrer plus fortement, ni sur une plus large étendue, le clavier des sentiments et des idées où communient nos soldats de la grande guerre.
Comme eux tous d'abord il aime la France d'un immense amour, et cette France unanime de « l'union sacrée », cette « troisième France » lui apparaît si belle, si grande, si digne d'admiration et de tendresse, qu'elle lui semble mériter tous les sanglants sacrifices auxquels nous consentons pour elle. Il croit à sa victoire d'une foi sans défaillance et quasi mystique, et il trouve sans cesse des expressions plus vibrantes et plus pathétiques pour célébrer la sainteté d'une cause qui se confond avec celle de la justice. Cette conviction est manifestement pour lui l'axe inébranlable de sa vie morale.
Cette ardeur patriotique se double, chez Maurice Masson, comme du reste chez tous nos officiers, d'une admiration sans bornes pour les soldats qu'ils ont sous leurs ordres, « pauvres héros anonymes qui font de grandes choses sans le savoir, ou plutôt sans le dire ». La patience, la bonne humeur, l'adresse intelligente, le bon sens robuste, le dévouement sans faste, le tranquille et simple courage de nos « poilus de seconde classe » sont pour lui un sujet d'émerveillement perpétuel. Il est heureux, et il est fier de retrouver
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en eux ces vieilles vertus héréditaires d'une race bien née. Aussi, comme il les aime, ses chers soldats et, — nous V avons su depuis, — que d attentions délicates il a pour eux ! Comme il plaint leurs souffrances et , comme il s'e^orce de les adoucir ! Comme il tremble pour eux quand il les sait exposés, et, quand, ils tombent, quelle douloureuse tristesse est la sienne ! Il est jalousement avare de ce sang français dont il connaît tout le prix. Sa supériorité d'éducation et de culture lui est une raison de plus pour se rapprocher de ces simples, pour vivre de leur vie et pour partager leurs dangers. « Je suis fort content d'être où je suis, m' écrivait- iL Je serais désolé d abandonner les braves geiis qui, chaque jour, à côté de moi, risquent leur vie et souvent la donnent. Ce Ti'est pas parce que je laisserais quelques gros bouquins derrière moi que ma vie vaudrait plus que la leur. Cette égalité dans le péril anonyme a quelque chose de fraternel qui est très salutaire. » Voilà, je crois, un état dame qui est peu commun de Vautre côté des tranchées.
Ces nobles sentiments, ces généreuses pensées étaient, chez Maurice Masson, entretenus et épurés par la foi chrétienne. Ses lettres nous ouvrent un jour discret sur sa vie intérieure, dont il dissimulait volontiers la profondeur sous Venjouement de sa verve et la grâce pétillante de son esprit. Il avait toujours été chrétien, et, par éducation comme par réflexion, — car le problème religieux lavait toujours hanté, et il Vavait étudié sous toutes ses faces, — la conception catholique du monde et de la vie lui avait toujours paru à la fois la plus satisfaisante pour V esprit et la plus apaisante pour le cœur. Les objections intellectuelles que Von peut adresser à la doctrine, et qui avaient pu, non pas V ébranler, mais V inquiéter quelquefois, il avait uîie tendance à les résoudre par la vie, par Vaction. La guerre, comme à tant d autres de ses camarades, vint lui fournir la plus éclatante justification de ses tendances instiîictives. Certes, on peut concevoir, et il existe en fait, de purs stoïciens que Vaustère idée du devoir soutient tout entiers, et suffd à maintenir dans^un état dame héroïque. Mais combien peuvent s'élever à ces âpres sommets de la vertu stoïque ! Comme Vidée chrétienne du sacrifice, de la mort, de Vim-