‹ Lettres de Gui Patin, 1630-1672Chapitre 13 sur 260 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

A Mo:«siEDR Belin, docteur en médeci?(e, rue des Filles Péhitentes, a Trotes, en Champagne.

Monsieur,

La présente sera pour remercier de vostre bonne affection que me tesmoignez si pleinement et pour servir de response à vos dernières, à la première desquelles je n'ay qu'à vous dire que j'ay sçeu de mademoiselle Chartier que, pour le certain, elle a reçeu le pacquet que luy avez envoyé. Je crois aussy que avez reçeu le mien, commeje reconnois par vostre seconde, avec les thèses que vous m'aviez envoyées, de quoy tout je vous remercie bien humblement. J'ay reçeu vostre dernière des mains d'un libraire de vostre ville, avec six thèses de Montpellier, l'une desquelles j'ay retenue, qui est celle dcPérier, comme m'avez mandé ; je vous renvoyé les cincq autres, et vous en remercie bien fort; j'en avois dcsjà quelques unes dïcelles. Pour les thèses de la Faculté de Paris, je vous diray que j'ay toutes celles qui ont esté faites depuis l'an 1610, inclusive, c'est-à-dire depuis vingt ans en ça, et qu'il ne m'en manque pas une dicclles ; j'en ay quantité d'autres qui ont esté souslenues les dix premières années de ce siècle et aussi des dernières années du siècle passé, tant il y a, qu'outre le nombre de toutes celles depuis vingt ans, j'en ay bien encore six vingt imprimées, desquelles la plus ancienne a esté soustenue soubs feu M. J. Fernel, cl les autres, depuis l'an 1570 jusques à la fin du siècle. Je vous remercie de la peine que voulez prendre de vous enquérir de nos vieux docteurs à M. vostre père,(t

M. Dacier ; je n'en suis point en peine. M. Fardeau est mort, il y a trois ans, mais je n'ay que faire de ses registres: jay une copie des noms et surnoms de tous les licenciez et docteurs, selon qu'ils ont passé par ordre en noslre eschole depuis plus de trois cents ans, avec tout ce qui s'est passé de mémorable dans nostre Faculté. Je connois les vieux et les jeunes et scay beaucoup de choses de la pluspart des défunts. En cas de nécessité, j'en ferois bien une petite histoire ; je ne suis qu'en peine de recouvrer de leurs vieilles thèses pour en achever un beau nombre, et puis j'aviseray après à ce que j'en doibs faire, selon le dessein que j'en ay eupar cy-devant. Je vous remercie d'y avoir si amplement contribué de vostre part, et vous prie, en récompense, de ne me point espargner en telle occasion que me jugerez capable de vous servir. Je vous prie de présenter mes très humbles [baise] mains et ceux de M. le Vignon aussi, à Monsieur Behn vostre père et à M. Dacier, et croire que je suis et seray pour tant de faveurs reçeues de vostre courtoisie,

Monsieur, Vostre très humble et affectionné serviteur.

Patin.

De Paris, ce 24 May 1630.

Edit. du Rotterdam 1695.

iD. 1725.

— Paris 1816.

Mss. 9358, rot. 8.

LETTRE V A Monsieur Belik le jeune, docteur en médecine,

DEMEURANT A TrOYES, EN CHAMPAGNE.

A Troyes.

MONSIEUB,

J'ay reçeu la vostre dallée du 12 du présenl mois, par laquelle me mandez que m'avez par cy-devant rescripl par un particulier avec une thèse de médecine ; mais je n'ay reçeu ny l'un ny l'autre, et vous prie de vous enquérir de ce particulier ce qu'il en aura fait, n'ayant rien reçeu. Quant à ce que me mandez de la peste, je vous diray qu'en aucun lieu de cette ville, ny mesme dans les deux hospitaux de peste, il n'y a aucun médecin, pour l'avarice de messieurs de la police, au gracd détriment du public, toUimqae istud negotlam, magno plebeculse damno, ignaris tonsoribas commitlitar ; si bien que nul médecin n"est employé à la peste en cette ville. Il n'y en a pourtant aucun de nostre compagnie qui puisse dire depuis le mois de juillet n'en avoir veu, trouvé ou descouvert presque tous les jours quelqu'un qui en fut attaint, car elle a esté icy fort commune. Je scay bien que pour ma part, j'en ay trouvé plus do soixante en divers endroits, lesquels, depuis mon rapport, ont esté menez aux hospitaux de Saint Louiz ' ou de Saint

1. L'hôpital Saint-Louis fondé par un édit royal de 1G07, rue du Carènie-Preiiant et de l'hôpital Saint-Louis, est 1 liùpital actuel do co nom. Il fut bâti en quatre années d'après les plans do Pierre Villefaux, mais no fut ouvert aux malados quen 1619. Sous la Révolution, il prit le nom d'hospice du Nord.

A BELIN il

Marceau ', ou il en est mort une grande quantité. Mes autres compagnons en font de mesme, et depuis que le mal est avéré, ils n'y retournent plus, non tant pour la peur qu'ils ayent de la gaigner (ciim ipsiini contagium, nisi probe et perite intelligatar, sit merum Arabiun et pharmacopolariim figmentum ut ficta sua cardiaca faci- Uus oblrudant), que peur du scandale, et que ces visites que le peuple croit si dangereuses, ne les descrient. Il y a eu icy, depuis Pasques, une grande quantité de fièvres malignes, qui ont esté autant de pestes couvertes* que Ton n'a point nommées pestes que quand on a veu des bubons ou charbons y survenir, encore qu'elles ne fussent en rien du tout moins contagieuses que la peste, et ratione causa' que fuit in utroque evidens ' et eximia putredo et ratione symptomatuin, q use in utroque fuerunt gravissima. Pour tout antidote, je m'en fie, après la grâce de Dieu qui assiste toujours ceux qui servent le public, à n'estre ny plethoric, ny cacochyme, ny à faire aucun excez et ne crois non plus à la thériaque *, mithridale ', alker-

1. Aujourd'hui disparu. Devait cire l'établissement des « Hospita'- Hères Saint-Julien » situé rue ChaufTetard, au faubourg Saint-Marceau.

2. De pestes cachées, qu'on dissimule. (Cf. Furctière et Littré.)

« Et lorsque sous mon nom, il se livre à sa perte, Tiendrai-je sous le sien ma fortune couverte « ?

{Corneille.)

H. 11 y a excellens dans le texte, alors que le mot propre est evidens. Les anciens éditeurs, en général plus mal inspirés, ont corrigé l'auteur et écrit evidens.

4. La Thériaque était un médicament fameux qui jouit pendant des siècles d'une vogue immense et que longtemps les médecins et le public considérèrent comme une universelle panacée. Son nom provient du mot " Thera » morsure de bêle venimeuse que les anciens lui attribuaient le pouvoir de guérir. Datis sa préparation entrait une quantité extraordinaire de substances hclérogènes. On en énumère jusqu'à soixante-quatre, parmi lesquelles, la vipère, les rognons de castor, l'opoponax, le bitume de Judée, la myrrhe, l'encens, la réglisse, le safran, la térébenthine, etc. La Thériaque servait de base à l'orviétan, drogue non moins célèbre. Il serait extraordinaire qu'un médicament comme la Thériaque, qui a traversé les siècles avec une constante faveur, fût dépourvue de toute action thérapeutique. M. Albert Robin attribue les succès si longtemps obtenus par son emploi à la combinaison des médicaments minéraux avec les composés organiques, et pense qu'elle mérite d'être réhabilitée. (Robin. Conférences de l'hôpital Beaajon), Cf. pour l'histoire de la Thériaque. Nicolas Houel^ Traité de la Thériaque, 1573, in-12 ; Cab.vxès, in Bulletin général de Thérapeutique; Meunier, in France médicale, 1904, etc.

ô. Le Mithridale était un électuaire d'une ancienneté très reculée

mes ', hyacinthe % bczoard \ corne de licorne *, qu'à des cornes de bœuf, ciim ficla illa remédia, ciun suis occultis qaalitatibus {quse rêvera nullœ sunt) nulla virlute magis polleant quani aeçroriun loculos exhauriendi ut pharmacopœos d'itent. Sed de hac re plura allas. Si desirez que je vous en dise davantage sûr quelque point particulier,

et qu'on faisait remonter au roi de Pont, Milhridalc, qui l'aurait inventé. Elle se composait d'un grand nombre de substances aromatiques et on lui accordait les mêmes propriétés que la Thériaque. Dans le Journal d'un Bourgeois de Paris (lolo-lo26) on trouve une curieuse expérience faite avec le Mithridate) signalée par Larrieu dans son excellente thèse sur Gui Patin (1889). « Audict an 1519, en juillet, mourut subitement damoyselle. femme de monsieur La Vernado, l'un des Maislres des Requestes du Boy, et fille de feu général Briçonnet d'Orléans. Donc, elle fut overte, et luy fut trouvé un ver en vie sur le cœur qui lui avait percé le cœur, et lors, fut mis sur le cœur du métridal [Mithridate), pour le faire mourir. Mais, il n'en mourut point. Puys, y fut mis du pain trempé en vin, dont incontinent le dict ver mourut. Par quoi, il en suit qu'il est expédient de prendre du pain et du vin au matin, au moings enlemps dangereux, de peur de prendre le ver >>.

1. Alkermès (désignation provenant du mot arabe, alkermi). Electuairc très en vogue également et qui comprenait, comme les précédents médicaments, un grand nombre de substances : le kermès, le santal, la rose de Provins, le cassia lignea, des perles, le corail, l'aloès, la cannelle, la cochenille, l'alun. On les mêlait au sirop de kermès, et on préconisait cette préparation cornme tonique du cœur et de l'estomac.

2. Confection médicamenteuse^ qui contenait de l'iiyacinthe, du safran, des substances absorbantes et des substances excitantes.

.3. Bézohard, du mot arabe, bezahar ou bezahard. Concrétions très usitées alors en médecine provenant de la poche stomacale de certains animaux, tels que la chèvre sauvage, la gazelle et l'antilope, le porcépic, le chamois et l'izard. On attribuait à ces concrétions de merveilleuses vertus; on les portait en amulettes pour se préserver des maladies, on les vantait comme talismans; on les employait à l'intérieur comme médicaments fortifiants, antiputrides, antispasmodiques, et on les utilisait contre les maladies infectieuses, la peste, la petite vérole, etc. Ces médicaments atteignaient de grands prix et le bézohard de porc épie, le plus estimé de tous, fut payé jusqu'à 4rOO livres en Hollande.

4. La licorne était un animal fantasmagorique qui n'a existé que dans l'imagination et la crédulité populaire. D'après Ambroise Paré les cornes droites, dont on montrait des échantillons dans les pharmacies de son temps, n'étaient en réalité que des défenses d'un poisson de mer, le rohart (narwal), rapportées des mers polaires par les Norvégiens et les Danois et vendues par eux un prix très élevé comme cornes de licornes. On attribuait à cette substance des propriétés extraordinaires, et elle était préconisée contre le mal caduc, le spasme, la peste, la fièvre, les morsures de chiens enragés, les piqûres de serpents, etc. Bien que l'on fût fixé sur sou origine, elle conservait encore sa réputation au siècle dernier, et on la prescrivait couramment comme cordial et comme sudorifique.

mandez le moy, je suis tout prest, etiam in promplu, omnium Arabum in hoc casa doctrinam re/ellcre.

Je suis,

Monsieur, Vostre très humble serviteur.

Patin.

De Paris, ce 18 Octobre 1G31.

M. Seguyn le jeune ' vous baise les mains, et vous prie de vous souvenir des livres que avez promis d'envoyer icy à moy pour luy estre rendus à M. son oncle. Délivrez les a quelque voiturier qui en aye du soin et qui soit seur; nous luy donnerons tout contentement pour sa peine.

Edit. de Rotterdam 1695.

— iD. 172i.

— Pahis 1846.

1. Seguyn (Claudii). Bacc. 1625, 1626. Vesper. 14 mars 1629. Doct. 37 mars 1629. Pastil. 14 novembre 1629. Celait le neveu de Pierre Seguin que les biographes confondent facilement avec le fils de celui-ci, Michel. Nous verrons, en effet, que ce Michel, en faveur duquel Pierre Seguin résigna sa charge de médecin au Collège Royal, mourut de bonne heure. Son père reprit alors son cours, qu"il abandonna de nouveau en 1630, Son neveu Claude, celui que Patin appelle Seguin le jeune, lui succéda, devint conseiller du Roy en 1641 et obtint la charge de médecin d'Anne d'Autriche, qu'il acheta à Ccuillemeau 50.000 livres. Devenu veuf, il vendit à son tour cette charge au prix de 22.000 écus à Cureau de la Chambre, abandonna son professorat et entra dans les ordres. Patin qui ne l'aimait pas raconte, comme on le verra plus loin dans sa correspondance, qu'il n'embrassa la carrière ecclésiastique que par avarice, qu'il obtint une riche abbaye et qu'il comptait parvenir à l'épiscopat.

Mss. 9358. FOL. 9, 10.

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