LETTRE CXXIV
A Monsieur Spon. docteur en médecine a Lyon.
Monsieur,
Pour réponse à votre lettre que je viens de recevoir, je vous dirai que je me tiens très obligé de la continuation de votre affection, et du bon accueil que vous faites à mes lettres, lesquelles je vous écrit sans cérémonie et avec le dernier caractère d'amitié, pour répondre à la votre dont je fais grande estime, ^'ous voyez même que je n'y mets aucun soin de stile et d'ornemens, et que je n'y employé ni Phœbus ni Balzac.
Dans le premier paquet que je vous envoyerai, vous y trouverez la thèse de M. Du pré : De la saignée fréquente et copieuse des médecins de l'aris.. 11 est tout vrai, que la saignée est un très grand remède on la petite-vérole, principalement faite de bonne heure ; mais ce mal est quelquefois si malin, et le poulmon quelquefois si engagé; que c'est folie de prétendre y donner secours par ce remède ; c'est pourquoy le pronostic est dans ce cas d'un grand usage à un médecin. J'ai coutume de dire aux mères, qui ont ordinairement grand soin du visage de leurs enfans, qu'il faut premièrement être assurez de leur vie, et que je ne répons jamais de l'événement de cette dangeureuse maladie qu'après que je les ay vus plusieurs fois jouans en la rue avec les autres enfans. Il n'y a point de remèdes au monde qui fassent tant de miracles que la saignée. Nos Parisiens font ordinairement peu d'exercice, boivent et mangent beaucoup et deviennent fort plétoriques ; en cet état, ils ne sont presque jamais soulagez de quelque mal qui leur vienne, si la
saignée ne marche devant puissamment et copieusement ; et néanmoins, si ce n'est une maladie aiguë, on n'en voit point si tôt les effets, comme de la purgation. Environ l'an 1633, M. Cousinot, qui est aujourd'hui premier médecin du Roy, fut attaqué d'un rude et violent rhumatisme, pour lequel il fut saigné soixante quatre fois, en huit mois, par ordonnance de M. son père et de M. Bouvard, son beau-père. Après avoir été tant de fois saigné, on commença à le purger, dont il fut fort soulagé, et en guérit à la fin. Les idiots qui n'entendent pas notre métier s'imaginent qu'il n'y a qu'à purger, mais ils se trompent; car si la saignée n'a précédé copieusement, pour réprimer l'impétuosité de l'humeur vagabonde, vuider les grands vaisseaux, et châtier l'intempérie du foye qui produit cette sérosité, la purgation ne sauroit être utile. Je lui ay otii dire à lui-même que la seule saignée l'avoit guéri, et que sans elle, la purgation ne lui eut jamais servi. J'ai autrefois traité en cette ville un jeune gentilhomme âgé de sept ans, qui tomba dans une pleurésie pour s'être trop échauffé à jouer à la paume, ayant même reçu dans le jeu un coup de pied au oôlé droit, qui provoqua la fluxion plus grande. Son tuteur haïssoit fort la saignée, et je ne pus opposer à cette haine qu'un bon conseil, qui fut d'appeler encore deux de nos anciens, MM. Seguin et Cousinot. Il fut saigné treize fois, et fut guéri dans quinze jours, comme par miracle ; le tuteur même en fut converti. Je vous dirai, en passant, qu'en ces maladies de poitrine, je me sers fort peu de syrops béchiques des boutiques, et que je croi que ce ne sont que des visions pour enrichir les apothiquaires. Si on m'importune de ces drogues, je préfère toujours la gelée à tous ces syrops, qui ne font que de la bile dans l'eslomac, et qui ne vont point au poumon.
Parlons d'autre chose. On fait ici grand état du livre intitulé Eeligio medici ' ; cet auteur a de l'esprit. 11 y a
1. « ndiçiio medici » Th. Browno, Cf. uolc. Lettre du '21 octobre tC^ii.
4o8 LETTRES DE GUI PATIN
de gentilles choses dans ce livre. C'est un mélancolique agréable en ses pensées, mais qui, à mon jugement, cherche maître en fait de religion, comme beaucoup d'autres, et peut être qu'enfin il n'en trouvera aucun. Il faut dire de lui ce que Philippe de Comines ' a dit du fondateur des Minimes, l'hermite de Calabre, François de Paule", « il est encore en vie, il peut aussi bien empirer qu'amender ». La plupart des livres que vous m'indiquez de la foire de Francfort ne sont pas nouveaux. J'en ay plusieurs chez moi.
Pour Van Helmont, il n'en fera plus. C'étoit im méchant pendard flamand, qui est mort enragé depuis quelques mois. Il n'a jamais rien fait qui vaille. J'ay vu tout ce qu'il a fait. Cet homme ne méditoit qu'une médecine, toute de secrets chimiques et empiriques, et pour la renverser plus vite, il s'inscrivoit fort contre la saignée, faute de laquelle pourtant il est mort frénétique ^
Tout le peuple de Paris est ici empêché à courir après le jubilé : s'il ne le gagne, au moins gagne-t-il force
1. Comines (Philippe de). Né probablement au chàteaii de Comines, en 144o, mort à Paris en 1509. Les Mémoires de ce célèbre serviteur de Louis XI, documents historiques de la plus haute importance, avaient été publiés pour la première fois en 1523
.2 Paule {François de), fondateur de l'ordre des Minimes, né à Panlc (Calabre) en lil6, mort au Plessis-les-Tours, le 2 avril 1507.
3. L'histoire est loin d'a%oir ratifié le jugement satirique de Patin sur Yan Helmont qui fut du reste méconnu par son siècle. — Né à Bruxelles en 1577, mort en 16M-. Il fut lui des continuateurs de Paracelse et auriuel il est supérieur. Malgré les erreurs inévitables dues à l'influence des idées de répoque, il doit être rangé parmi les médecins qvii ont fait réaliser les plus grands progrès à la science. En voulant fonder la médecine sur la chimie, il fit des découvertes scientifiques comme celle de Lcxistence des Gaz, qui font de lui le précurseur de la chimie du xviii* siècle et contribuèrent à renverser les doctrines Galénistes. Sa métaphysique archéenne est bien comme.
croltes et quelques catharres à force de s'échauffer. Ce sera de la pratique pour nous, mais par la grâce de Dieu, je n'en suis pas trop friand, et la laisse espérer à tous ceux qui en sont affamés. Je suis,
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur.
Patin.
De Paris, le 16 Avril 1643 '.
Publiée dans toutes les
ÉDITIONS DES LETTRES DE Pa-
Tix A Spoî», sauf Dans l'édition d'Amsterdam 1718.