‹ Lettres de Gui Patin, 1630-1672Chapitre 164 sur 260 · LETTRE CXXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CXXXV

A MojNsieuh Beli^', docteur en médecine, aTrotes.

Monsieur,

Pour faire responce à vos deux lettres, par lesquelles j'apprends que vous sçavez les nouvelles de M"" vostre fils, qui a quitté ses estudes, pour s'en aller en campagne ; (il ne vous a point trompé, veu que vous me l'aviez bien mandé, et de fait, aussi trouvois-je grande apparence que tout cecy arriveroit), je vous diray qu'il faut prendre patience en ce malheur : et prier Dieu qu'il le veuille bien assister de sa sainte grâce en ce désordre.

On n'a encore rien fait contre le livre de M. de Saumaise, et ne sçay pas ce qui se fera. Je n'ay point veu le livre intitulé Vindiciœ Hispanicœ, ny l'autre intitulé Amico Crilica nionilio. J'apprends que Tautheur du premier s'appelle Chiffet, ' médecin d'Anvers : et M. Brun % Procureur général au Parlement de Dole, du second, et qu'il

1. Cliillet (Jean-Jacques) nâ à Besançon le iO janvier lo88, mort on 1060. Médecin du roi d'Espagne, Philippe IV, et du Cardinal Ferdinand, Gouverneur des Pays-Bas. Il a écrit de nombreux ouvrages historiques ; son livre Vindiciœ higpanicœ, Anvers, 16i3, signalé par Patin, était dirigée contre la famille des Capétiens. Il fut réfuté par Marc-Antoine Doniinicy — (164-6).

2. Brun (Antoine) né à Dole en 1600, mort à la Haye, le 11 jan\ier IGot. Procureur général au Parlement de Dole en 1632, avait été chargé par le gouvernement espagnol de le représenler au congrès de Munster. — Diplomate érudit qui a laissé d'importants travaux. Le titre de l'ouvrage signalé par Patin est le suivant : Amico- Critica Monitio ad Galliœ legatos, Munastcriiim ]]'esfalorum pacis tractandœ litulo niissos . Auctor. Adolpli. Sprengero. — Francfort, 16i4, in-4".

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est aujourdhuy à Munster, avec les Plénipotentiaires : c'est pourquoy je ne puis pas vous rien mander d'iceux : Pour la responce à M. Brun, je l'ay veue sous ce titre, Amico-crilicœ monUionis litura : de laquelle on fait autheur Messire Mathieu de Morgues, sieur de S'- Germain, qui a fait autrefois tant de livres contre le Cardinal de Richelieu, tandis qu'il estoit en Flandres avec la Reine Mère. Plusieurs disent icy "qu'il n'y a pas assez bien respondu, et s'en plaignent. Je ne sçay rien des autres responces. Je n'ay point achepté le livre de M. de Saumaise pour moy et ne l'ay veu que par emprunt ; la raison en est, que mon frère qui est en Hollande, m'a mandé, il y a 3 mois entiers, que je ne l'acheptasse point et qu'il m'en envoyerait un, ou qu'il me l'apporterait luymesme : cela m'a empesché de l'achepter. J'attends le livre tous les jours : combien que je n'attende mon frère qu'après Pasques, à cause du mauvais temps. Quand j'en auray un, je vous l'envoyeray très volontiers à Troyes bien empaqueté, où vous et vos amis le tiendrez tant qu'il vous plaira. Le Jésuite d'Auxerreest toujours fou, et sera : en récompense, il a bien des confrères qui ne le sont pas : puisqu'ils sont les panurges du siècle. Enfm, les Jésuites ont fait un Général, qui s'appelle le P. Carafe ', qui est parent du Cardinal de mesme nom% et de la famille du Pape Paul IV \

M. Rivière Professeur de Montpellier est icy avec dessein d'y laisser à imprimer un livre d'Observations*; une autre affaire l'y meine aussi, dont je vous entreliendray quelque jour.

1. CarafTa ( Vincent) Jésuite, né en I080, mort en 1649. Septième général de la Compagnie de Jésus.

2. Caralîa (Antoine) né dans la première partie du seizième siècle, mori en lo91, créé Cardinal en I086.

3. Caraffa (Jean-Pierre) né à Capriglio, le 28 juin li-7G, mort à Rome le 18 août 1559. — Élu Pape sous le nom de Paul IV, le 25 mai 1555,

4. Observationex Medicœ. Pauis, 1645, in-8°. La H\ie, 1659, in-8". Réimprimées plusieurs fois. — Cf. la note de Lazare Rivière : Lettre du 23 avril 16 W.

J'avois preste à M. vostre fils qui est allé à la guerre, quelques livres, qu'il ne m'a pas rendus, faute de me dire adieu, mais c'est peu de chose, ne vous en mettez point du tout en peine : pour le fait de l'argent je vous en envoyé le billet signé de sa propre main : il y a là quelque despence superflue, et dont vous vous fussiez bien passé, et moy aussi, mais elle n'a eu jamais autre fondement qu'une supposition, qu'il me donna pour avoir de l'argent : dont j'averay la fausseté en sa présence, m'estant exprès transporté chez son hoste, où on luy soutint le contraire de ce qu'il m'avoit dit. C'est ce premier article de lOlivres, 16 sols et 8 deniers, que vous ne m'avouerez pas si vous ne voulez : combien que sans un mensonge qu'il me fit croire, pour un temps,je ne luy eusse point baillé. Pour la seconde somme qui est de 6 livres 13 sols, ce fut en attendant qu'il eut receu son argent. De toute cette somme, faites en comme vous l'entendrez, sans vous en presser ni incommoder; j'ay céans encore mil escus à vostre service ; comme estant ce que je seray toute ma vie, à vous et à Madame Belin,

Monsieur, Vostre très humble et obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 8 de Février 1646.

Le Pape continuant de persécuter tous les héritiers du feu Pape, a obligé de sortir de Rome Don Taddée, Préfet de la ville, avec son frère le cardinal Barberin, qui vint icy Nonce il y a vingt ans. S'estans embarquez à dessein

de se réfugier en France, une tempeste les amena aux Iles de S' Honorât en Provence, où le cardinal Antonio, qui esloit icy à la cour, est allé les trouver. Un bruit court que je liens néantmoins faux, que le Roy d'Espagne \ voyant le piteux estât de ses affaires, veut tout quitter et se faire moine ; si cela estoit, beaucoup de gens se moqueraient de luy, et sur tout, les moines mesmes. On ne dit encore rien de nouveau ny de la paix ny de la guerre. Le Roy d'Angleterre est plus mal en ses affaires que jamais ; il n'a plus en tout son royaume que quatre petites villes. Le Prince d'Orange a pensé mourir : s'il guarît, comme on espère, de sa goutte, il y a apparence qu'il assiégera cette année Anvers.

Ce 8 de Février 1646.

— iD. 1725.

- Paris 1846.

1. Philippe IV, fils de Philippe III et de Marguerite d'Autriche, né le 8 avril 1605, à Madrid, mort dans cette ville, le 17 septembre 1665.

Mss. 9358, FOL. 100.

LETTRE CXXXVI A MoNSiEuu Belin, docteur en médecine, a Troyes.

Monsieur,

Ne vous incommodez ny ne vous pressez de rien pour moy touchant l'argent de M. vostre fils. Le livre de M. Rivière est sur la presse, mais c'est un malheureux livre ; il n'y a point de doctrine, ny ohservation qui vaille jusqu'à présent : tout ce que j'y ai veu jusqu'à cette heure, est charlatanesque, empirique, ou arahesque ; son dessein est de quitter Montpelier, bien malsain pour luy, et d'aller demeurer à Grenoble, où il voudroit bien faire fonder une chaire. Je suis en peine quand M. vostre fils reviendra ; il me semble qu'il y a longtemps qu'il est à Montpelier : prenez garde qu'il n'y perde son temps : cela y est commun à la pluspart des escholiers, et delà, et deçà aussi ; néantmoins, s'il estoiticy, il pourroit y voir tous les jours quelques malades. Au moins, advertissez le bien, qu'il ne s'y desbauche point, s'il ne fait mieux.

Il a couru icy un bruit que M. de Saumaise est mort en Hollande : mais ce qui nous fait croire que le bruit en est faux, c'est que personne n'en a icy receu des lettres, et que la nouvelle en vient de Lyon. J'attends tous les jours son livre, que mon frère me doibt envoyer : je ne manqueray point de vous l'envoyer tost après. Ne vous mettez pas en peine des harangues de M. de Haligre* , je les \erray de deçà. Enfin, on a donné un Gouverneur au roy, qui est le

1. AWgre (Etienne d'j, chancelier de France, né à Chartres en 1559, mort en lG3o.

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M. Marquis de Villeroy *, gouverneur de Lyon ; et petit fils de feu M. de Villeroy, secrétaire d'Estat '. C'est celui duquel le fils âgé de 18 ans, mourut icy l'an passé entre les mains de M. Vautier, et de vostre M. le Fèvre, duquel on ne parle plus icy ; est-il à Troyes ? qu'y fait-il ? La petite vérole de l'hostcl de Villeroy a esté plus fine et plus forte que tous ses secrets. Un capucin fait icy imprimer un Tertullien, avec force commentaires. On dit qu'il en veut fort à M. Rigault : j'ai bien envie de voir cela ; il sera en 3 vol. in-folio, et nous naurons le 1" tome que dans 6 mois. On imprime icy un livre du cardinal de Richelieu, intitulé, Du devoir du Chrestien : je pense que les parens de ce Tyran prétendent faire croire à la postérité que cet autheur estoit quelque grand homme de bien. Le Général des Jacobins a traité avec les libraires de Lyon pour rimprimer toutes les œuvres d'Albert le grand ^ : on dit qu'il y aura en cet œuvre 24 volumes : le premier desquels est sur la presse. Le clergé qui est encore icy assemblé, a ordonné qu'on rimprimeroit de nouveau le Petrus Aurelius *, ce qu'on a fait, et sera achevé dans 8 jours : on m'a dit qu'il n'y auroit rien de nouveau en cette dernière édition, sinon un éloge du propre autheur, qui y seroitmis par M. Godeau, Evesque de Grasse". Un Jésuite de Bourges nommé le père Labbe (je ne dis pas l'Abbé qui est à Lyon) fait icy imprimer une Géographie royale, in-fol. qui sera

1. Villeroy {Nicolas de Neiifville. marquis, puis duc de», né le 14 octobre lo98, mort le 28 novembre 168o. Maréchal de camp, en 162i. Lieutenant-général en 1643, il fut fait gouverneur du jeune roi Louis XIV en 1646, et nommé Maréchal de France le 20 octobre de la même année.

2. ^ illeroy (Nicolas de Neufville, seigneur de) né en 1542, mort à Rouen, le 12 novembre 1617. Secrétaire d'État dès HiGl, sous Charles IX, Henri 111, Henri IV et sous la régence de Marie de Médicis.

.3. Albert de Boll>tadt, dit le Grand {Albertus Teutonicus», né à Laningen (.Souabe) en 1103, mort à Cologne le 14 novembre 1280. Maître de Saint Thomas d'Aquin et le plus célèbre des philosophes et des théologiens du moyen-âge. Ses œuvres furent publiées par Jammy. Letde, 1651.21 vol. in-fol.

4. Cf. la note dans Petrus Aurelius : Lellre du 20 mars 16^3.

5. Godeau [Antoine) né à Dreux en 1605, mort à Vence le 21 avril 1672. Evèque de Grasse en 1636. Prélat littérateur. Un des premiers membres de l'Académie française.

belle : il n'y aura qu'environ oO fueilles d'impression'. On appreste vers le Languedoc, une armée navale, laquelle sera conduite par le duc de Brezé" : mais on ne sçait point pour quel lieu elle est destinée^ : les uns disent que c'est pour Majorque, d'autres pour Taragone, etc. Je vous baise les mains, à Madame Belin, à Messieurs vos frères, et à Messieurs Camusat et Allen : et suis de toute mon affection,

Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.

Patin .

De Paris, ce 12 de mars 1646.

Edit. de Hottkrdam 1695.

— iD. 1725.

— Paris 1816.

1. La géographie royale avec le tableau des villes el des provinces du Royaume de France. Paris, 1646 et 16o2, in-8, et 166i, in-12. Labbe (Philippe) jéi^uile érudit, né à Bourges en 1607, mort à Paris en 1667.

'2. Brezé {Jean Armand de Maillé duc de). Fils du Maréchal de Brezé ; né en 1619, mort le 14 juin 1646. Grand amiral de France. S'était déjà illustré par la victoire de Cartliagène(3 septembre 1643.)

3. Le but de l'expédition était la conquête du royaume de Naplcs. L'armée navale était commandée par l'amiral duc de Brezé qui partageait le commandement avec notre allié, le Prince Thomas de Savoie Carignan auquel Mazarin destinait la couronne de Naples, à la condition de la cession à la France des présides de Toscane, de Gaëte et d'un port sur l'Adriatique. La fortune de cette entreprise qui aurait dû être si avantageuse pour la France, vint échouer devant Orbitello, petite place fortifiée de la Toscane dont on voulait d'abord s'emparer. La mort du duc de Brezé, tué sur son bâtiment amiral, le 14 juin 1646, au moment où il venait de battre l'escadre espagnole de secours, laissant l'armée livrée à la division de généraux de valeur secondaire, changea sa victoire en insuccès et mit lin à la campagne.

Mss. 9358, FOL. 101.

LETTRE CXXXVII A Monsieur Belin, docteur en médecixe, a. Troyes.

Monsieur,

Je viens de recevoir un pacquet de lettres par la poste du Languedoc, de M. vostre fils qui porte les armes ; avec un autre pacquet enfermé dans ma lettre, qu'il me prie d'envoyer à Troyes, à M. Corps, comme je fais ; peutestre que dans ce pacquet il y en a quelques "^unes] pour vous. 11 me mande dans sa lettre, qu'il a laissé les livres que je luy avois prestes à un certain qu'il me mande ; j'iray et les reprendray, si on me les rend ; quoy quil en soit, ne vous en mettez point en peine et ne m'escrivez plus de m'en rendre le prix. J'ay reçeu par M. Coquelé la somme qu'avez ordonnée, dont je vous remercie. Le livre de M. Rivière est le plus malheureux ouvrage que j'aye jamais veu, il nest ny philologue, ny philosophe, ny médecin. Tout son livre n'enseigne rien que la charlatanerie, laquelle n'est que trop en crédit au monde ; qiiarn lamen insalsus et imperitus ille conscrlhlllator quasi sepultam suscitare, et ex Orco in lacem revocare velle videUir. DU meliora! 5e n'en veux ny à l'homme, ny à sa Faculté de Montpellier : mais je ne sçaurois plus sincèrement et plus candidement juger de son livre, qui est plein de fadaizes. De Salmasio iiihil pror.nis novi, nisi qiiod dicitiir langiiere atque tabescere. Je n'ay point encore receu son livre de Primatii Pétri ' .

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