LETTRE CLV
A Monsieur Spon, docteur en médecine, a Lion.
Monsieur,
Depuis le 10 de mars, que je vous escrivis une lettre de quatre grandes pages, je vous diray que j'ai reçeu par la Le de M. Picques, une lettre de M. Hofmann, avec une épîstre à M. Gras, pour son traité de anima ; voilà que je vous l'envoyé afin que vous la voyiez et la montriez a M Gras. Je vous prie aussi d'y changer le titre, et de l'accommoder comme vous l'entendrez, veu mesme que Vautheur ne le trouvera pas mauvais et qu'il n est pas comme il devroit estre. J'ay un imprimeur qui me promet d'y travailler avant Pasques. Tandis que nous ferons l'impression de deçà, vous verrez cette épistre et me la renvoyerez à vostre loisir : c'est assez que je la reçoive quinze jours avant Pasques, avec très humbles prières à vostre bonté de tesmoigner à M. Gras que je suis son très humble serviteur, et de l'en bien asseurer, s'il vous
^^te massacre qui fut fait la veille de Noël à l'hostel d'Orléans ' durant la messe de minuit, avec un vol de 10 000 Hvres, moins 10 pistoles, est descouvert ; ce ont este deux valets de chambre, tous deux chirurgiens, de leur premier mestier, dont l'un, nommé du Fresne, estoit valet
1. Le palais du Luxembourg q.ron appelait aussi » Luxembourg ., et hôtel d'Orléans.
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de chambre et de plus, maistre d'hostel de M. Goulas', secrétaire de M. le duc d'Orléans; l'autre est un nommé Campi, valet de chambre et chirurgien de M. le comte de Franquetot *, qui a charge chez la reine. L'affaire a esté découverte par le babil très impertinent d'une misérable femme, qui est celle de Campi; mais Dieu Fa permis ainsi afin que ces grands crimes soient punis : comme Campi s'enfuïoit en Flandre, il a esté pris en une petite ville de Picardie, nomme Ham ', et, dès qu'il s'est veu si bien pris, il a déjà avoué quelque chose ; il est aujourd'huy arrivé, et a esté mis dans le grand chastelet *; l'autre y est aussi dans un cachot où on ne le gardera pas longtemps, veu que tous deux ne peuvent nier le fait. Du Fresne est extrêmement coupable, veu qu'il estoit domestique de M. le duc d'Orléans, et que ce pauvre Paris, qu'ils ont massacré, estoit son amy intime : joinct qu'il avait un bon maistre, trente mil escus de bien, et 4.000 livres de rente en offices, que son maistre luy avoit fait avoir chez M. le duc d'Orléans.
On dit que le prince de Galles % qui est icy, s"en va en diligence en Escosse, pour y estre chef d'un party qui s'y forme pour le Roy d'Angleterre, son père, lequel party sera composé d'escossois, hibernois, et du grand secours que le roy de Danemarck luy veut donner : de hac contentione Deus ipse vider It.
Nous avons icy, tout nouvellement venu d'Anvers, le
1 Goulas (Léonor) seigneur de Frénioy, conseiller du roi, secrétaire des commandements et du caljinet du duc d'Orléans. C'était le cousin germain de Nicolas Goulas, l'auteur des mémoires publiés par M. Charles Constant (P.\ris, 1S79).
2. Franquetot [Jean-Antoine), comte de Cougny, maréchal de camp, capitaine lieutenant des gendarmes de la reine Anne. Marié en IGiità Madeleine Patry.
3. Ville forte située sur la Somme, à 2t kil. S.-S.-E. de Péronne.
4. Forteresse située sur la rive droite de la Seine, le petit Ghàtelet étant sur la rive gauche. Le grand Ghàtelet était à la fois une prison et le siège de la justice prévotale. U fut démoli en 1802, A l'endroit oij il s'élevait, on ouvrit la place actuelle du Ghàtelet. Le petit Ghàtelet fut démoli en 1782.
o. Charles, prince de Galles, fils aîné de Charles 1" et de Henriette de France, né en 1630, mort en 1686.
second toine de Famianus Strada ', de bello Belgico', c'est un in-8 de 50 feuilles de cicéro, qui a esté imprimé sur l'in-folio de Rome. On l'imprime aussi de mesme icy inoctavo, et sera fait dans huit jours. C'est un beau et agréable historien ; mais ce deuxième tome me déplait, d'autant qu'il ne va que depuis l'an lo78jusques à 89, qui n'est qu'environ onze ans. Au moins, s'il eût este jusques à la mort d'Alexandre, duc de Parme, qui mourut l'an i592%m cujus gratiam et gloriam videtiir lantum opiis suscepisse. On dit que le roy d'Espagne a empesché que l'autheur ne donnât au public le reste de son histoire, parce que Philippe II * y estoit accusé d'avoir fait emprisonner ce prince de Parme. Vide Thuanum, lomo quinto Historiarum siii temporis. in elogio Alexandri Pannensis. J'ay veu l'infolio venu de Rome, qui est tout pareil à lin-octavo, horsmis quelques figures en taille dovice qui sont à l'in-folio, qui représentent quelques villes et quelques castramétations". Pour M. Ravaud, la lettre duquel j'ay reçeue avec joye, dès que j'y vis au bas de vostre escripture. je vous prie de luy tesmoigner que je me tiens très obligé à luy de son beau livre dont il me veut faire présent, et que j'auroy soin de le retirer de chez M. Cramoisy. quand il sera arrivé. Je souhaitte fort qu'il mettede beau papier à sonSennertus,
1. Strada {Famianus) jésuite érudit, né à Rome en 1372, mort au Collège romain, dans cette ville, le G septembre 1649.
2. Le deuxième tome constituait la deuxième partie (Decas secunda), imprimée à Anvers sur l'édition de Rome, de l'ouvrage de Famianus Strada : Fainiani Stradœ hoinani e Societate Jesu de bello Belgico — Decas prima. Decas secunda. 2 vol. in-fol. RoMi:, 16i7. Edition ornée de gravures, très belles et fort recherchées. La première partie (Decas prima) avait été publiée à Rome en 1632 (in-lol.) et rémprimée à Anvers en 1635 (in-8o), en 1636, (in-12). Cet ouvrage estimable fut attaqué par Scioppius dans un injurieux pamphlet intitulé Infamia Famiani (1633).
3. Farnèse {Alexandre) duc de Parme et de Plaisance, né en 1546, mort le 3 décembre 1592.
4. Philippe II, roi d'Espagne, fils de Charles Quint, né en 1527, mort en 1598.
5. Castramétation, du latin Castrametari établir, asseoir un camp. Ce terme, dit Furetière, était peu usité à la fin du xvue siècle. Il s'appliquait à l'art de bien disposer un camp, une armée.
qui soil plus blanc et plus fort que celui du Drcxclius' de M. Huguetan, si faire se peut ".
Pour mon voyage vers M. Hofman, il n'est pas encore prest. Je ne me soucierois point de mes afTaires de deçà, si la guerre nous en donnoit une seurc permission, mais comme tout s'en va dans la rigueur et à l'extrémité, il n'y a point d'apparence que je pense à entreprendre ce voyage. Mon dessein eût esté d'aller d'icy jusqu'à Lyon pour vous embrasser, et après quelques jours, d'en partir et d'aller à Genève, pour y voir quelques singularités dont je serois curieux : et de là, si vous me l'aviez conseillé, d'aller à Basle y voir M. Bauhin et le tombeau du grand Erasme; après cela, de prendre le plus court et le plus seur, de gagner Nuremberg, y aller joindre M. Volcamer, qui m'introduiroit et meineroit chez M. Hofman, que je serois ravy de voir et d'embrasser, avec sa vieille Pénélope, et coram miituas audire et reddere voces. Et je vous jure que je serois ravy de faire ce voyage, et que, ny la peine, ny le tems, ny l'argent nécessaire pour cela ne me cousteroient rien, pourveu que je visse de la seureté de ma personne et de celle de mon fds aisné, que je meinerois quant et moy. Et quand je serois en train de revenir, je tascherois de me mettre sur le Rhin, et de venir à Nimègue% où j'ay un frère et iceluy unique, qui seroit ravy de me voir, et moy luy. De là, je visiterois quelques belles villes de Hollande, sravoir : La Haye \ Leyden \ Amsterdam \ Roterdam ', Dordrecht. Je cercherois à Roterdam le lieu de naissance de l'incomparable Erasme, et à Leyden, je visiterois avec un dévotieux respect le tombeau du très grand Joseph Scaliger. Mais mon premier dessein n'est
1. Drexelius (Jérémie) écrivain ascétique de la Compagnie de Jésus, né à Augsbourg en loSl, mort à Munich le 19 avril 1638. 11 est difficile de dire quel est celui de ses ouvrages qu'avait publié Huguetan.