LETTRE CLXVII
A M. Spon, docteur en médecine, en la place de l'Herberie, a Lyon.
Monsieur,
Je ne vous ay point escript depuis le 8 de janvier, présent an, et Dieu mercy, j'en ay receu la responce qu'il vous a plu m'en envoyer, dont je fus fort consolé, sur la crainte que j'avais que ma lettre n'eut esté perdue, comme on disoit dedeçà, que ce courier avoit esté détroussé. Depuis ce temps là, je vous diray que l'on a fait bonne garde icy, et que nous y avons mangé du pain un peu plus bis, et plus cher qu'auparavant.
M. le Prince qiii a quitté sa belle qualité de prince du sang, et de père de la patrie, pour être le premier capitaine des gardes du Mazarin, fait ce qu'il peut pour empescher qu'il ne nous vienne des convois, mais il en vient pourtant tous les jours, deçà ou delà, et nous avons icy des princes qui font faire fort bon exercice à leur cavalerie'. M. le prince a assiégé et pris Charanton, le lundy 8 de février, où il a perdu M. de Chastillon', le comte de Saligny ', et quinze autres bons capitaines : ne voilà pas un beau et merveilleux prince; il faisoit par cy-devant trembler l'Empire et TEspagne par ses victoires, et maintenant, il perd ses
1. Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf ; le prince de Conti, le duc de Longueville, le prince de Marsillac (Larochefoucauld). Bientôt se joignirent à eux le maréchal de la Mothe, le duc de Bouillon et le duc de Beaufort. Le prince de Conli fut nommé généralissime des armées parisiennes.
2. Coligny (Gaspard IV de), duc de Châlillon. 11 était lieutenant général dans l'armée d'investissement de Paris commandée par le prince de Condé. Cf. sa note : Lettre du tU août 16^i3.
3. Coligny {Gaspard 111 de) marquis de Saligny, de la branche de Saligny-Coligny.
meilleurs amis à la prise d'un village, qu'il a tost après abandonné, ne le pouvant garder, en ayant fait rompre le pont, que nous avons fait raccommoder deux jours après.
Il ne bouge presque de Saint-Germain, où il a bien plus d'une affaire, mais ses gens voltigent tousjours dedeçà pour empescher nos convois. Le Roy, la Reine, M. le duc d'Orléans, le Mazarin, et une partie de la Cour sont tousjours à Saint-Germain, qui ne sont pas tous d'un mesme advis, la pluspart désirant de revenir icy bientost, mais le Mazarin n'y trouve pas ses seuretez. jNéantmoins, Messieurs les gens du Roy, Talon, Bignon, et le Procureur général, par ordre de la Reine, et le passeport nécessaire qui leur a esté envoyé, se sont transportez le mercredy des cendres, 17 de février, d'où ils sont arrivez le lendemain sur le soir : ce voyage pourra estre le premier pas de l'accord et un acheminement à la paix; ainsi soit-il. Je vous envoyé cette lettre par avance ; si elle peut avoir ce bonheur de vous estre rendue, j'en ay une bien plus longue et plus particulière que je vous envoieray, quand nous aurons la liberté toute entière; il y en a déjà sept pages d'escriptes; je vous envoyé celle-cy, à tout hazard, par le rétablissement des postes que Messieurs du Parlement ont fait faire de deçà : iilinam prospère ambulct !
Messieurs les gens du Roy ont rapporté au Parlement, le vendredy 19 de février, de leur voyage de Saint-Germain que la Reine avoit tesmoigné estre bien aise d'apprendre que la ville de Paris demeuroit tousjours dans l'obéissance du Roy : et ont conclu que le Parlement devoit députer vers elle à Saint Germain. Nos ennemis n'ont ni baies, ni poudre. Les Suisses qui sont dedeçà, nous offrent quinze cens hommes. Les habitans de Melun, pressez par un gouverneur du party Mazarin, ont coupé la gorge à leur garnison, et se sont rendus les maistresde leur ville pour nous. L'archiduc Léopold a envoyé aux Messieurs du Parlement un député pour la paix, contre le Mazarin ' : nous attendons icy
1. Arnolfini, moine Bernardin dont les intrigues du coadjuteur Paul de Gondi et de la duchesse de Chevreuse avaient provoqué de l'archiduc Léopold, gouverneur des Pays-Bas espagnols, l'envoi à Paris. Ce prétendu ambassadeur arrJMi huljillé en cavalier sous le nom de Joseph de llescas.
dans six jours, le secours que nous envoyé M. de Longueville', de Normandie, ausquels les Hollandois ont envoyé faire offre d'argent et d'hommes.
Vale.
Deux évesques sont icy, 1. d'Angers" et d'Evreux".
On a icy descouvert des espions, sçavoir deux évesques, de Aire * et de Dol ' en basse Bretagne qui sont prisonniers : un président de la chambre des Comptes nommé Tambonneau et son frère conseiller de la cour qui se sont sauvez ou cachez, et un conseiller du Chatelet nommé de Lone, tous cincq très pervers et meschans hommes.
De Paris, ce vendredi 19 de février 1649, à 2 heures de relevée \
De la main db Spon, au
REVERS DE LA LETTRE 1 PaBIS, EdIT. DE La HaYE 1718.
19 FÉVRIER. Lyon, 3 avril. — - de Paris 1846.
risposta, aui ô didit mois
d'avril.
1. Cette illusion de secours — si commune aux villes assiégées — que se faisait le Paris delà Fronde — illusion qui, dans des circonstances plus tragiques, devait, à son tour, hanter la grande cité moderne, se retrouve dans un des nombreux pamphlets du temps, le Courrier français :
La Normandie.
Terre belliqueuse et liardie.
Qui nous promet en peu de jours
Un considérable secours.
Le duc de Longueville qui avait quitté Paris le 20 janvier, pour aller soulever son gouvernement de Normandie, loin de pouvoir envoyer un secours à la Fronde, fut cerné dans Rouen par le duc d'Ilarcourt. Cf. sur la Fronde normande la spirituelle Satire de Saint-Evremond : La Retraite de M . de Longueville dans son gouvernement de Normandie. Les œuvres véritables de M. de Saint-Evremond, édit. de des Maizeaux. Londres, 170o.
2. Arnauld [Henri) évêque d'Angers, né le 30 janvier 16i9, mort le 9 juillet 1706.
3. Le Noël (Jacques du Perron), neveu du Cardinal du Perron qui l'autorisa à prendre son nom. Evoque d'Evrcux le 13 octobre 1648.
4. Boutaud (Gilles) évèque d'Aire. Transféré au siège de Tours, fut remplacé par Charles d'Angelure nommé évèque d'Aire le 25 mars 1649.
o. Cohon (Anfhyme Denis) évèque de Dol, en Bretagne, né à Craon, en Anjou, en 1-504, mort à Nîmes le 7 novembre 1670. Evèque de Nîmes, le 18 novembre 1633, transféré par Mazarin au siège de Dol, après la mort de Richelieu. Etait à Paris sous la Fronde, un des chefs du parti de la cour et un des agents de Mazarin. Les Frondeurs l'appelaient : Evêque de Dol et de Fraude.
6. La lettre est écrite de la main de Patin, mais n'est pas signée.
Mss. 9357 lOL 11.
LETTRE CLXVIII A MoNSiEUH Spon, docteur en médecine a Lyon,
Monsieur,
Je vous escrivis ma dernière vendredy, 8 de Janvier, et depuis ce tenis-là plusieurs choses fort mémorables sont arrivées icy. Premièrement, ce même vendredy, 8, tandis que le roy et toute la cour estoient à Saint Germain, le parlement donna arrest contre le Mazarin, par lequel il fut déclaré criminel de lèze-majesté, comme perturbateur du repos public' ; le samedy, il fut ordonné que l'on lèveroit des troupes pour la défence de la ville de Paris, et ce mesme jour, M. d'Elbeufle père, M de Bouillon-Sédan, frère aisné du mareschal de Turenne, le mareschal de la Mothe-Houdancourt, le marquis de la Boulaye", le marquis d'Aubeterre' et autres seigneurs se présentèrent pour commander et avoir charge dans l'armée que Paris s'en alloit lever. M. d'Elbeuf en fut déclaré le chef, et luy et les autres prestèrent serment defidéUté entre les mains du parlement, avecostages qu'ils donnèrent. Le dimanche matin, se présentèrent à la porte de Saint Honoré, Messieurs les princes de Conty * et de Longuevillc, qui y furent empeschez de passer outre, jusques à ce que le parlement en estant adverly, les envoya
1. L'arrêt enjoignait en outre à tous les Français de lui courir sus. Le même jour, le Parlement adressait à tous les Parlements du royaume l'invitation desejoindrc à lui,
2. Boulaye ou la Boulaie (Maximilien Esclialard, marquis de).