‹ Lettres de Gui Patin, 1630-1672Chapitre 227 sur 260 · Vautier · texte numérisé non relu

Vautier

financiers, conseillers ou jésuites ; ses sœurs sont mariées à des conseillers et à des capitaines. 11 n'a voit que trentecinq ans ; mais il s'en alloit être le lieutenant général de l'armée navale, destinée pour l'Italie. Toutes ces belles espérances ont été rasées par une dysenterie pour la guérison de laquelle ^ej us m odi canes archiatrorum, force opium per granula^ préparés de sa façon. Au diable soit le charlatan et sa préparation ! Ce pauvre malade n'a jamais eu de pires nuits que celles qu'il avoit pris de ce poison, que l'on appeloit en ce pays-là, en langage de cour, le vrai alexitère ' et antidote de la dysenterie. Ses secrets s'évaporent fort, et son antimoine n'a plus de crédit que fort peu. Le même premier médecin est encore embrouillé et affligé bien plus fort d'un autre côté ; c'est que la plupart de tout ce qu'il a jamais pu griveler et ramasser du temps qu'il fit une si belle fortune à la cour' chez la Reine-mère, est entre les mains des partisans et gens d'affaires, qui sont très près de lui faire banqueroute de si belle somme.

Enfin j'ai receu [une] lettre de M. Volcamer, de Nuremberg, par laquelle j'apprens que le bonhomme, vostre bon ami, M. Hofmann, est décédé le troisième jour de novembre passé, avec grande affliction et désolation de toute sa famille. J'en ai aussi grand regret, et ai longtemps souhaité qu'il put vivre deux ou trois ans plus qu'il n'a fait, afin qu'il pût avoir le contentement de voir une édition entière de toutes ses œuvres. Il a travaillé toute sa vie pour l'éclaircissement de la vérité, et a mérité par ses travaux une tout autre fortune que celle qu'il a eue ; mais, il n'est pas le premier malheureux lettré ; le livre qu'en a fait autrefois sur ce sujet Pierius Valerianus, sous le titre de Infelicilate literatoriim, était déjà assez gros \ Outre

1. Le terme Alexiteria signifiait — pris à la lettre dans le sens hippocratique — remèdes ou secours médicaux en général. Le mot alexitère élait réservé plus particulièrement à des médicaments employés comme antidotes dans certaines maladies infectieuses ou empoisonnement.

2. (( Griveler », pour frijionner, faire de petits profits illicites (Furetière).

3. Valerianus (Pierius) — Valeriano Giampietro — ,né en 1477 à Bellune, mort en I008 à Padoue. Le titre exact de l'ouvrage de cet italien érudit est : Contarenus, seu de Litteratorum infelicitate. Venise, l(j20, in-i". Amsterdam^ 1647, in-12, avec un appendix de Corneille Tollius, l'éditeur.

que nous ne manquons pas de beaucoup d'autres, tels exemples d'hommes lettrés qui ont été autant et plus malheureux qu'ils étaient sçavants. Puisque M. Hofmann est mort, il ne ^erra pas les mauvais traitements que lui fait M. Riolan, en divers endroits de son Anthropographie.

Le jour de l'an s'est passé comme les autres jours, mais, la Reine étant en colère contre le Parlement qui continuait toujours ses assemblées, sans vouloir vérifier aucune déclaration, afin qu'elle put recouvrer finances pour la guerre et pour l'entretien de sa maison; au contraire, apprenant qu'en ces assemblées, le Parlement même avait jnenacé de donner arrêt contre la Chambre des Comptes, si elle vérifiait la déclaration qu'elle leur avait envoyée, en faveur de quelques partisans : enfin, elle s'est résolue à la rigueur et à la voye de fait. Le mercredi, jour des Rois, sixième de janvier, à deux heures du matin, elle est sortie de son palais Cardinal avec le roi, M. le duc d'Anjou, et le cardinal Mazarin, et s'en est allée à Saint-Germain enLaye. M. le duc d'Orléans et M. le Prince y sont allez aussi ; et ensuite de ces maîtres, quantité d'officiers. Dès que cela a esté sçeu, le Prévost des marchands ' , etleseschevins ont ordonné que l'on gardât les portes de la ville et qu'on ne laissât rien sortir ; cela en a retenu plusieurs qui pensoient d'ici se sauver, et même quelques charriots pleins de bagages ont été pillés en divers endroits par quelque populace mutinée qui ne demande que de l'argent. M. le duc d'Orléans avoit toujours refusé de consentir à cette retraite, mais, enfin, il s'est laissé aller aux prières de la reine, laquelle est délibérée et prétend de se venger du parlement et du peuple de Paris, duquel elle prétend avoir été bravée aux barricades dernières du mois d'août passé ; et comme le cardinal .Mazarin est fort haï et dans Paris et au Parlement,

1. Fcron (Jérôme le), prôsideiit «les enquêtes et prévôt des marchands, mort en septembre 1068. lletz dit que comme il était « tout à fait dépendant de la cour, le Parlement donna arrêt par lequel il fut ordonné que les l)Ourgeois prendraient les armes; que l'on garderait les portes de la ville, que le prévôt des marchands et le lieutenant civil pourvoieraient au passage des vivres » Cardinal de Retz; op. cit. T. 1 p. 229.

elle veut, à toute force, et en dépit de tous ceux qui en parlent, le conserver pour ses affaires et le maintenir en crédit. On garde ici les portes. Le Parlementa envoyé MM. les gens du roi à Saint-Germain. 11 y a quantité de troupes ici alentour, avec lesquelles je pense que la reine veut affamer Paris, ou obliger toute cette grande ville de lui demander pardon. Vous sçavez que Paris est une arche de Noé, qu'il y a toute sorte d'animaux bons et mauvais qui y sont embarquez. Je ne sais pas ce qui arrivera d'un tel désordre ; tout y est à craindre comme d'une extrémité. Pour mon particulier, je ne l'ay point offencée, et suis bon serviteur du roi ; mais si on attaque ma maison, je ferai comme les autres, je me défendrai tant que je pourrai. Je suis riche comme étoit le boidiomme Casaubon, en ce que j'ai comme lui libros et liberos ; mais je n'ai rien de cette belle et sublime science qui le rendoit incomparable par-dessus tous les sçavants de son siècle : j'ai encore moins d'argent ; mais je croi que quand on en cherchera, ce ne sera pas chez les médecins que l'on ira ; il y a longtemps que l'on nous paie trop mal. Je vous baise les mains de tout mon cœur, et suis de toute mon affection.

Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur.

Patin.

De Paris, ce 8 de janvier 1649.

EuiT. d'Amsterdam 1718.

— Paris 1846.

Mss. 9375, FOL. 40.

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