LETTRE XXIX
A Monsieur Belin, docteur en médecine, a Troyes, EN Champagne.
Monsieur,
Il y a long temps que je vous doibs response à la vostre dattée du 22 avril. Je suis bien ayse que vous ayez pris résolution pour vostre contentement touchant vostre syndicat. J'en ay parlé depuis que je vous en ay escript au père Cousinot, lequel m'en a dit la mesme chose que je vous avois mandée. On vend icy deux volumes des lettres de Balzac toutes nouvelles, lesquelles ne sont pas beaucoup prisées *. On a fait contre icelles une lettre latine in-4o, que je vous envoyé, que plusieurs trouvent fort bien faite. L'autheur en est M. de Bourbon, Père de l'Oratoire et Chanoine de Langres, autrefois professeur du Roy en cette ville '. Luy mesme m'a donné celle que je vous envoyée ! Il y a icy un nouveau Mercure in-S", qui est le
1. Les lettres familières à Chapelain, Leyde, Elzevir, 1636. Jean-Louis de Guez, seigneur de Balzac, né à Angoulème — non, en 1594, comme le disent parfois ses biographes, mais à la fin de mai 1597, mort — non à Paris, mais dans sa ville natale le 8 février 16o4. — Les lettres du '( Grand Epistolier de France » comprennent huit cents lettres qui remplissent le premier volume des œuvres complètes, quelques rares lettres publiées depuis l'année 1665 et cent 'soixante-dix lettres longtemps inédites adressées par Balzac à Chapelain — {Bibl. nat. Fonds Français Mss. 12270) — et qui ont été publiées par Tamizeyde Larroque. {Documents inédits sur l'histoire de France, 1873.)
2. Bourbon (Nicolas), dit le Jeune, né à Vandœuvre en 1574, mort à Paris en 16it. Successivement professeur de rhétorique au collège deCalvi, des Grassins et d'Harcôurt, professeur de grec au Collège Royal (1611), il entra à l'Oratoire en 1620, fut chanoine de Langres en 1625 et élu en 1637, par l'influence de Richelieu, membre de l'Académie Française, qui l'aurait préféré, dit Pellisson, à Pierre Corneille, Il était très lié avec Patin qui fréquentait assidùnaent chea
XlXnome.contcnantrannée 1633; on travaille auX.Vtome. On attend icy à recevoir des nouvelles de l'armée navale, de laquelle M. le Comte de Harcourt est Lieutenant général ', et M. l'Archevcsque de Bordeaux, chef du conseil *. On dit que M. le Prince s'en va dans la Franche-Comté, à cause qu'ils ont rompu la neutralité qu'ils avoient promise
lui à l'Oratoire où il recevait une société littéraire dont notre auteur recueillait les faits les plus inti ressants. Une partie de ces traits de conversation a été piitjliéc sous le titre de Borboniana. On a cru jus qu'à présent que le manuscrit était égaré. Il est à la bii)liollicquc de VViesbaden où sa présence nous a été signalée par M. de Ricci : « Bon bonia ou singularités remarquables prises de conversations de Mcssieur Nie. Bourbon et Guy Patin; pp. 1-4: Prœfatio adversariis Palini prœ- Cixa, pp. o-72o. — Finis Misccllariorum (sic) ex adversariis Guidonis Palini ex scriptorum Parisiis sub initium anno 1G6fi. — Index Tilalorum in Miscellaneis Guidonis Palini Medici Parisiensis obviorum. 1706 ». Cet intéressant document, en grande partie inédit, est accompagné des curieuses recommand;itions suivantes adressées par Patin à son fib (sans doute, Carolus, le numismate, alors en exil) : « Mon fils, je parle à vous, comme si c'eslait icy mon testament. Tous ces cahiers que vous voyez icy font un fprrago, un pot pourri d'un ramas saps aucun ordre, de quantité ilc choses fort différentes que j'ai apprises et ouy dire des uns et des autres; mais la plus grande part vient de la conversation que j'ai eue durant quelques années cam Viro Harissimo et Doctissinw Nicolao Borbonio dans l'Oratoire de Paris. Il y a quelques points bien libres et bien délicats, tant du fait de la Religion que du gouvernement des Princes. Tout ce que j'y ai dit des Jésuites, croyez le comme très vrai, mais, ne le dites jamais que
très à propos Je vous le répète et vous le recommande encore un
coup, lisez [ces cahiers] et les brûlez plus tôt que de les prêter jamais à personne Die Ha>dscuriften der KŒNiGLicnEN Lvndesuiblioter
I^ WlESIÎADEN VEUZEISCHELT VON D'A. V. D. LiNDE CiBLIOTllEKAR \\ l^.^- BADEN, 1877.
1. Harcourt {Henry de Lorraine, comte d'I, second fils du duc Charles de Lorraine, né en IGOl, mort en 166(j. .Marié le 1" février 1639 à Margucrite-rhilippe du Cambout. Chevalier des ordres du Roi, Sénéchal do liourgogne. Gouverneur de Touraine, de Guyenne, de Normandie et d'Anjou, Lieutenant général des mers di- Levant, il fut un des plus habiles capitaines du xvii° siècle. Au moment où écrivait Patin, il commandait une llotille que lui avait confiée Louis XIII, et avec laquelle il reprit aux Espagnols Ori/.ani, en Sardaigne cl les îles Sainte-Marguerite. M. de Boislile fait remarquer dans ses crudités annotations des Mémoires de Saint-Simon qu'on disait de Harcourt; on voit, en effet, que Patin l'écrivait ainsi.
2. L'archevêque de Bordeaux était Henri d'Escoubleau de Sourdis, célèbre par ses démêlés avec le fougueux Maréchal d'Epernon, alors gouverneur de la Guyenne. Né en lo!)3. mort en IGio, prêtre et homme de guerre, il prit part à la i)lupart dos campagnes de l'époque, au siège de la Rochelle, à l'expédition du Piémont, à la guerre d'Espagne (163G). Il était, dans cette campagne, chef du Conseil du vol, comme dit Patin, auprès de d'Harcourt et directeur général du matériel de l'armée.
au Roy d'entretenir également '. On envoyé force troupes en Italie; et le marquis de Canizy ^, qui estoit maistre de camp en la Valteline ', s'y en va avec 7 ou 8 mil hommes. Les Espagnols y ont assiégé Plaisance *, et la pressent de si près que l'on a bien peur qu'elle ne se rende, avant qu'elle puisse estre secourue par les nostres. On tient que les Hoilandois recouvreront cette sepmaine leur fort de Schenk, et que les Espagnols ne le peuvent plus garder : il y a eu du bruit vers la ville de Liège % et les Espagnols irritez ont menacé de l'assiéger, et de tout mettre à feu et à sang, pour quelque refus qu'on leur a fait. J'ai icy veu un livret nouveau de du Moulin intitulé Hyperaspister, sive defensor veritalis : qui est impression de Genève: il est fort bien fait, et en bons termes, contre un Jésuite Romain, qui avoit escript contre luy pour le sieur Balzac \ On imprime à Lyon, un livre De rnineralibiis fait par un Jésuite, chez un libraire nommé Prost, in-folio. On parle icy d'un voyage de Dijon, ou de Lyon.
Je vous baise bien humblement les mains, et suis, Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.
Patin.
De Paris, ce 13 may 1636.
EdIT. de ROTTIRDAM 1695.
— iD. 1725.
1. Il s'agissait de la campagne de Franche-Comté de 1630 qu'on pensait devoir être facile. Le Prince de Condé ayant sous ses ordres le Maréchal de la Mcillcraye, grand maître de l'artillerie et les meilleurs officiers de l'armée parmi lesquels Gassion, vint mettre le siège devant Dole.
2. Canizy {René de Carbonnel sieur et baron du Homet et Coursy, marquis de). Gentilhomme ordinaire de la Cliambre du Roy, lieutenant du Roy au bailliage du Cotentin, marquis de Canizy en vertu de lettres patentes de décembre 1619 qui lurent enregistrées en 1643. {Diction, de la Noblesse de Lachenay-Desbois et Radies. IV. (Paris, 1864).
3. La Valteline, région de l'Italie Septentrionale, s'étendant du col de Stelvio jusqu'au lac de Côme, aujourd'hui province de Sendrio (Lombardie).
4. Plaisance, ville forte de l'Italie (Emilie), chef-lieu de la province de Plaisance, à 202 kilomètres nord-nord-ouest de la France.
5. Liège, chef-lieu de la province de Liège, sur la Meuse, à 90 kilomètres sud-sud-est de Bruxelles.
0. Du Moulin {Pierre), né en loJ8, mort en 1658. Célèbre théologien protestant et ardent controversiste. Patin l'appelait le pape de toute la Réforme. {Lettre du 16 nov. 16^3.) Il a laissé quatre-vingt et quelques ouvrages.
Ms3. 9358, FOL. 36.
LETTRE XXX A Monsieur Belin.. docteur en médecine, a Troyes,
Monsieur,
Je vous diray brièvement, pour rcsponce à la voslre dattée du 26 de ce mois, que, prœsenti rerum nostranim twnultu.aprhs la prise du Catelet*, le Roy, ayant demandé du secours au Parlement et autres grandes compagnies de cette ville, les autres s'estant mises en leur devoir, en cas si urgent, nostre doyen assembla nostre Faculté, speciali articulo, où il fut conclu que nous donnerions pour cet effet au Roy, ex serario nostro, mille escus comptant; ce qui a esté fait, avec bonne quittance, qu'en a tirée nostre doyen °. On n'a point laissé, outre ce, de nous faire demander par chaque capitaine des quartiers que nous donnassions encore quelque chose pour avoir de la cava-
1. Le Catelet, chef-lieu de canton du département de l'Aisne, sur l'Escaut, à 19 kilomètres nord de St-Quentin.
2. Il s'agit de l'invasion de 1636 qui fit courir un si grand danger à la France et qui fut arrêtée par l'énergie de Richelieu et de Louis XIII et le patriotisme national. On connaît ces événements historiques. Trois corps d'armées, l'un espagnol, commandé par le Prince Thomas de Savoie, deux allemands ayant à leur tête Piccolomini et Jean de Werth, pénétrèrent en France dans les premiers jours de juillet, s'emparèrent de toutes les villes situées au-delà de la Somme, La Capelle, Fcrvacques, Fonsommes, le Catelet, et entrèrent le 16 août dans Corbie, ville située à trente-trois lieues de Paris. C'est à ce moment que la Royauté demanda au pays de concourir à la défense nationale. La ville de Paris répondit à cet appel; ses habitants organisèrent un corps de 28.000 iiommcs et contribuèrent aux dépenses nécessaires. Les grands corps d'Etat souscrivirent des allocations considérables pour le temps. On voit dans la lettre de Paliij que la Faculté donna mille écus.
lerie; mais, fort peu ont donne, joint que celte seconde demande ne regardait que les plus riches. Pour moy, j'ay dit à ceux qui me sont venus trouver, que tout ainsi que la terre ne rapportoit qu'une fois l'an, et que mes rentes ne m'estoient payées qu"à peine une fois l'an, je ne pouvois aussy donner qu'une fois, et que je ne pouvois davantage. Je me contente d'avoir donné une douzaine d'escus pour ma part. Pour la garde, nous en sommes exempts icy, etjamais n'y avons esté, ny envoyé ; nous en avons des exemptions en nos registres qui ont esté en diverses occasions confirmées, lesquelles nostre doyen nous a fait imprimer. Je vous en envoyé quatre pour vous et vos amis ; nos compagnons s'en sont servis, en les montrant à leurs capitaines, qui honnestement les en ont dispensez. Les mesmes causes qui nous en dispensent vous sont communes ; je prie Dieu que vous en soyez exemptez. Le Uoy partira, dit on, lundy prochain, avec nos troupes nouvelles ; et il n'y a rien autre chose de nouveau.
Je vous baise les mains et suis.
Monsieur, Vostre très humble et affectionné serviteur.
Patin.
Ce 29 août 1636.
— iD. 1725.
— Pabis 1846.
Mss. 9358, FOL. 37.