‹ Lettres de Gui Patin, 1630-1672Chapitre 64 sur 260 · LETTRE XLVI · texte numérisé non relu

LETTRE XLVI

A Monsieur Beun, docteur ex médecixe, a Troyes.

Monsieur,

C'est pour vous remercier etdevostre pâté (combien que m'eussiez bien promis que vous ne m'en envoyeriez jamais), et de vostre bon souvenir, que je n'ay jamais mérité. Pour M. le conseiller Grassin, il ne faut pas que vous preniez la peine de m'en remercier, il est trop honneste homme de luy-mesme. Je ne pense pas aller jamais à Troyes, si ce n'est que préalablement, Dieu nous envoyé une profonde paix, clans les délices de laquelle je prenne résolution de m'aller réjouyr chez mes amis; et en ce cas-là je commenceray par M. Belin ; sinon, je ne pense pas y aller jamais, si ce n'est qu'ayant tout a fait changé d'humeur, je prisse icy par hazard quelque commission apostolique pour aller prescher aux Troyens, qui ne sont pas Grecs, le mérite des sectateurs de maistre Ignace, leur piété, probité, humilité, charité et autres vertus desquelles ils sont autant réellement eslôignez que le pape et le Turc le sont (ou, au moins, le doivent estre) de créance. Nous verrons ce que l'année qui vient nous apportera ; prenons courage en attendant, puisque

Saperanda oninis forluna ferendo est.

Nos affaires vont fort mal en Piedmont ; le prince Thomas y tient Verceil ', Civas% Crescentin et autres places; il tient

1. Ville de l'Italie soplentrionale, à 76 kilomètres de Turin, qui était occupée par les troupes espagnoles et leur allié du moment, le prince Thomas de Savoie.

?. Ville du Piémont alors fortifiée, à 25 kilomètres N,-E, de Turin,

Thuiiii assiégé, dans lequel est la duchesse, avec le petit duc et le cardinal de la Vallette. M. de Longueville est aujourd'huy party qui s'y en va : toutes ses troupes s'assemblent entre Grenoble et Lyon. M. le comte de Guiche et M. B. de Chavigny ' partirent le vendredy, le dernier pour y aller en poste, y consoler la duchesse^ et luy promettre secours'. M.d'Emery* est dansPigneroF, qui y donne ordre de peur que le prince Thomas ne l'assiège. Los autres troupes vont en Flandres, mais on ne sçait pas encore vers quelle ville. Toute la cour est à Saint-Germain. Je vous baise les mains, à madame Belin et à MM. vos frères, avec dessein de demeurer,

Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.

G. Patin,

De Paris, ce 28 Avril 1G39,

Le livre contre les jésuites imprimé à Basle est intitulé Vitajesuitica, Hospiniani ad-aiiclaper M. Lucium, profes$o^ rem Basiliensem, in-¥ ; c'est un fort bon livre.

Edit. de Rotterdam 1695.

— iD. 1725.

— Paris 1846.

8ur le Pô. Le prince Thoma.-; s'en (^dail emparé ainsi que de Crescentino et des autres places situées dans la splière même de Turin.

1. Boulliillier (Léon Le'», comte de Chavigny et de Buzançais, né en 1608, conseiller au Parlement en 1627, secrétaire d'Etat aux affaires étrangères en 1632, en survivance de la charge de Claude Le Boulhillier, son père; en mission diplomatique à la cour de Turin en 1639. Louis XIH le désigna dans son testament pour être Ministre d'Etal et membre du Conseil de Régence. 11 mourut à l'âge de 44 ans, le 11 octobre 1652.

2. Christine de France, duchesse rc'genle de Savoie, née le 10 lévrier 160B, morte à Turin le 'il décembre 1663. Fille de Henri IV et de Marie de Médicis ; avait épousé, le 11 février 1610, Victor Aniédée II, duc de Savoie, mort en 1627,

3. Il avait surtout la mission de la décider à remettre ses enfants entre les mains du roi et à livrer ses principales places à des garnisons françaises.

i-. Parlicelli (Michel do), sieur d'Emcry, financier et homme d'Etat, né à Lyon, mort en 1660. Richelieu, qui le protégeait, l'envoya en 1628 à Turin pour détacher le duc de Savoie de l'alliance avec l'Autriche. Il était, au moment où se passaient les événements histori([ues relatés par Patin, andjassadeur de France au[)rès de la duchesse de Savoie.

5. Ville (ITtalie (Piémont), à 3't kilomètres de Turin; appartenait à la maison de Savoie. Elle fut prise par Richelieu en 1630, cédée (i la France en 1632 et rendue à la Savoie, en 1696,

A BELIN loo

Mss. 935S, lor,. 53.

LETTRE XLYII

A Monsieur Belin, docteur en médecine, a Troyes.

Monsieur,

C'est pour vous apprendre une partie des nouvelles de ce pays que je vous trace la présente, combien qu'il n'y en ait pas de fort bonnes ; si ce n'est que la fièvre a quitté fort heureusement le Roy, Dieu merçy '. On dit qu'il s'en va prendre des eaux de Forges ^ dans peu de jours. On pQfle icy de quelques voyages de Lyon ou de Picardie, mais cela est fort incertain. C'est chose vraye que les Espagnols ont levé le siège de devant Turin du jour de Pasques ; mais de là, ils allèrent camper devant Villeneuve d'Ast, qui s'est rendue à eux ; le bruit court qu ils s'en vont assiéger Casai, duquel, s'ils viennent à bout, adieu toutes nos conquestes d'Italie. M. de Longueville y est allé en poste, pour y commander les troupes qu'on y envoyé de tous ces costez là, de Provence, de Guyenne et de Bresse ; on y a envoyé aussi M. de Chavigny et M le comte de Guiche

1. 11 s'agissait d'un de ces accès de fièvre comme en avait fréquemment le roi qui se dénouaient par— ou malgré — les saignées et les lavements qu"on lui prodiguait si généreusement. — Cf. pour la santé de Louis XIII, l'ouvrage de Lyonnot certainement écrit sous l'inspiration de son premier médecin Boiivard. (Note : Lettre da 9 mars f6^7.) Cf. aussi les ouvrages suivants : les Mémoires du temps, spécialement la Ga:ette de Renaudot, le Journal d'IIéroard, ceux des valets de cliambre du roi, Antoine et Dubois, et la thèse récente de Paul Cmillon (1897).

^. Cf. pour les eaux de Forges, note : Lettre du 16 septembre 1037,

io6 LETTRES DE GUI PATIN

Le bruit a couru de la mort du pape, mais il se porte bien ; il est seulement mort à Rome le connétable Colonne' et trois cardinaux, scavoir : Ginnasio \ doyen de tous, âgé de quatre vingt douze ans, qui estoit fils du médecin de Clément Vlll; Yérospi ^ et Gessi*. Les chevaliers de Malte se rangent de vostre party ; car si vous ne voulez point de jésuites, (comme vous faites fort bien de chasser cette vermine espagnole et loyolitique), aussi ont ils chassé les leurs à ce carnaval dernier, les ayant tous mis dans un vaisseau, et envoyé à la garde de Dieu. On verra ce qui en arrivera, et si leur maistre Ignace fera quelque miracle pour leur restablissement. La nouvelle en est très vraye, j'en ay leu [la] lettre escripte de la main d'un chevalier qui a aydé àlexpulsion de ces bons Pères : tenez le fait pour très asseuré. On dit qu'il est icy arrivé des passe-ports pour traiter de la paix, tels que le Roy les demandoit du roy d'Espagne et du roy de Hongrie. Je pense que vous avez un Perdulcis; je vous envoyé un nouveau traité qu'on a depuis peu imprimé de luy qui est De morhis animi. M. Citois'' fait icy imprimer un recueil

1. Colonne fP/i(7/ppc), mort le 11 avril 1639, prince de Palliano et de Tagliacotti^ grand connétable du royaume de Naples. Avait épousé Lucrèce Tomacelli, parente du pape Boniface IX, morte en 1622.

2. Ginnasio (Dominique), fils du médecin de Clément VIII, né à Castel Bolognèse, mort à Ostie en 1639. Evèque d'Ostie, nommé archevêque de Manfredonia par Sixte V, référendaire par Grégoire XIII, nonce en Espagne et cardinal par Clément Mil, en IGOt.

3. Verospi (Fabrice). Romain, cardinal au titre de Saint-Laurent in pane.

i. Gessi (Berlinghiero). Evèque de Rimini, créé canlinal de Saint- Augustin par Urbain VIII, le 19 janvier 1626.

o. Citois (François) ou Citésius, né à Poitiers en 1572, fit ses études à Montpellier, y fut reçu bachelier en lo95 et docteur en 1596. Après avoir pratiqué quelque temps la médecine dans sa ville natale, il se rendit à Paris, où il devint médecin du cardinal de Richelieu. Il mourut à Poitiers en 1652. Très réputé pour sa métliode de soigner la « Colique du Poitou, », il publia, en 1616, un ouvrage intitulé : De novo ac populari, apud Pictonex doiore colico bilioso diairiba. Pei\ Franc. CitesiUM, Algustoriti Pictonum. Apud Antonium Mesmer, 1616, in-12, B. N. Td. 50, 13. Réimprimé en 1639. Pauisiis, m-i". Le recueil de ses œuvres fut publié sous le titre : Opuscula Medica (A Paris, chez Sébastien Cramoisy, 1639} que Palin traduit — est-ce une ironie.^ en « petites œuvres. » Réveillé-Parise, modifiant le manuscrit, a jugé à propos de remettre le litre en latin. — Citois fut un des correspondants de Patin. (C/. la lettre du 6 juin Î6'dj

A BELIX 137

de ses Petites œuvres de Médecine, M. de la Meilleraye', grand-maistre de rarlillerie, est allé en Flandres, avec une armée de vingt cinq mil hommes; M. le mareschal de Chastillon partira incontinent avec une autre pour le mesme pays. Les Escossois ne sont pas encore d'accord avec le Roy d'Angleterre, M. de Feuquières ^ partira incontinent pour le Luxembourg.

Je vous baise très humblement les mains, à Madame vostre femme et à MM. vos frères, avec désir d'estre toute ma vie.

Monsieur,

Vostre très humble et très obéissant serviteur.

De Paris, ce 14 may 1639.

Je pense vous avoir par cy-devant remercié de vostre pâté de poisson, je vous en remercie derechef; mais je vous prie aussi de vous souvenir que vous m'aviez promis de n'en plus envoyer; je vous en prie derechef et vous en conjure. Adieu, Monsieur et cher amy. M. Mantel a esté fort malade d'une fièvre continue, pour laquelle nous Pavons fait saigner trente deux fois ; il en est parfaitement guary, dont je loue Dieu.

EdIT. de KOTIERDAM 1695.

— iD. 1725.

— Paris 1846.

-1. La Meilleraye (Charles de la Porte, Duc de), né en 1602, mort à Paris en 1664. Neveu de la mère du Cardinal de Richelieu, ce qui ne nuisit pas à sa fortune, il fut chevalier des ordres en 163.3, grand maître de l'artillerie on 1634, maréchal de France en 1639 et pair en 1642. Tous les contemporains ne furent pas aussi favorables au Maréchal do La Meilleraye que son cousin, le Cardinal, qui le considérait comme un grand homme. Une chanson disait de lui ;

Petit-fils de notaire Mine à quatre deniers Je ne saurais me taire De te voir canonnier.

Toi qui n'est que de poudre Gouverneur de la foudre Petit La Meilleraye Va te pendre au .Marais.

2. Feuquières (Manassès de Pas, marquis de), né à Saumur en 1590, entré au service militaire en 1603, à l'àgedo treize ans, maréchal de camp en 1623, et lieutenant général en 1636. Il prit part à toutes les guerres de cette époque et mourut le 13 mai 1640, des suites des blessures reçues sous les murs de Thionville.

GuiDi Patini Ei'is-

tol.e. mss cueheau.

Coll. de Fr.

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