LETTRE LX
A Monsieur Bemn, doctelu e>' médecine a Tuoïes.
Je n'auiois eu garde d'estre si long temps sans vous escrire (et je pense que vous me croyez bien); et devray, il y a longtemps que je m'en fusse acquitté, mais les deux livres contre Renaudot en ont esté cause ; voylà donc que je vous les envoyé maintenant; j'espère qu'aurez quelque plaisir à les lire; au moins j'entends quantité de gens de bien de deçà qui en ont de la satisfaction, et surtout de celuy de M. Moreau. A l'un et à l'autre, le bourreau d'adresse ' n'y a rien respondu que des injures n'ayant aucune raison ; il est si honteux de ses mauvaises responces, qu'il les supprime tant qu'il peut, et, faisant comme les jésuites font de la Doctrine curieuse du P. Garasse" et de sa Somme
1. Le manuscrit porte encore et très distinctement « bourreau ». Toutes les éditions, y compris celle de Réveillé-Parise, ont remplacé, comme dans la lettre précédente, « bourreau » par » bureau ». 11 est probable que Patin n'a pas commis iin i< lapsus calami » et qu'il a écrit délibérément le bourreau d'tidres.^e. Dans tous les cas, nous n'avons pas >oulu modifier l'expression.
2. Garasse (F/Y;;içois), jésuite, né à Atigoulème en 138o. Prédicateur ardent et plein de feu, célèbre au xvii» siècle par la violence de ses critiques et les traits satiriques de ses discours Ecrivain passionné, auquel ses ad\ ersaires ont reproché ses vives polémitiucs contre les ennemis de la Religion et de son ordre. Son véritable nom qu'il francisa lui-même était Garassus. Il mourut à Poitiers, le li juin 1631, de la peste qu'il contracta en soignant les pestiférés. Parmi ses nombreux ouvrages, il faut citer la Doctrine curieuse des beaux Esprits du temps, 1G23, in-4", qui eut un retentissement considérable et sa Somme Ihéoloijique, tous deux signalés par Patin dans la lettre ci-dessus.
théologiqiic\ il n'ose s'en vanter, n'en donne à personne, au contraire les refuse, et dit qu'il n'en a plus, et qu'il a tout donné. Son Eniinence a, en quelque façon, interposé son autorité sur ce débat, car il a dit luy mesme à M. Moreau qu'il desiroit qu'on n'escripvit plus; il faut obéir à ce grand homme. Mais, parceque cette défense est venue, nostro damno, et alors que M. Moreau estoit en train de respondre, il n'a pas laissé de travailler et d'achever ce qu'il avoit commencé, laquelle responce verra jour en son temps, Quand elle sera imprimée et que nous la distribuerons, nous nous souviendrons de vous". M. Camusat, le chanoine, est une bibliothèque vivante en vostre ville ; je vous prie que je le consulte comme un oracle. Demandez-luy s'il vous plait, quiestl'autlieur et où est escript ce distique du célibat et des neveux des prestres :
Chm salor reriim privasset semine clenim.
Ad Satanx votain successit turba nepolurn.
On m'a dit qu'il est dans un glossaire du droit canon; faites moy ce plaisir que je le puisse apprendre de M. Camusat, qui est trop sçavant pour ignorer cela. Je ne trouve icy personne qui me le puisse aprendre, ny docteur, de Sorbonne, ny professeur en droitcanon ; peutestre mesmes que AI. vostre frère le chanoine le sçaurabien. Mandez moy. s il vous plait, quel accord vous avez fait vous et vos collègues sur la lettre que m'envoya M. de Bîam.pignon, vostre syndic, à laquelle je fis une ample responce. On dit que nous aurons Aire dans le mois présent'. Le Roy et son
1. La Somme théologiquc, — 1625, in-fol. — conlienl en lète le récil de la réconcilia lion de Garasse avec Balzac qui l'avait mallrailé dans ses œuvres, it les lettres qu'ils s'écrivirent. Cet ouvrage fut condamné en Sorbnnne, (l^r septembre lOâC), et violemment criliqué par Saint-Gyran(162G).
2. Ces guerres de plumes furent iuterminal)les. Renaudot, ayant répondu, comme nous l'avons vu, àl'épitre de Moreau, qui était ellemême déjà une réponse à une précédente brochure de Renaudot, voici que Moreau préparait à son tour une seconde réponse, dont la publication - devant la défense du Cardinal — devait être indéliniment ajournée.
3. Patin ne se trompait pas de beaucoup de jours Aire capitula le 2o juillet.
Eminence, qui estoienl à Abbeville, quittent la Picardie, et s'en vont à Reims pour y donner ordre à Sedan et au tumulte qu'on dit qui s'y brasse ^ DU meliora.
Je vous baise très humblement les mains et à madame Belin. pourestre toute ma vie,
Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.
Patin.
De Paris, ce l"' de Juillet 1G41.
Je ne sçay rien de nouveau de Montpellier; j'ay veu seulement icy une fois M. de Belleval, qui n'estoit encor asseuré de rien. Je vous remercie de vostre M. Mustel. Je n'ay pas encore le Sanctius". Le jubilé n'est pas encor icy publié.
Edit. de Rotterdam 1695.
— iD. 1725.
— Paris 1846.
1. Sedan, chcf-licii d'arrond. (Ardenncs), sur la t\\c droite de la Meuse, à 21 kil. S.-E. de Mézièrcs. Place alors très forte appartenant à Frédéric Maurice, duc de Bouillon, qui en avait fait un i'ojer de conspiration contre le gouvernement de Richelieu et le refuse des grands personnages mécontents. Ace moment, se trouvaient à Sedan, auprès de lui, un prince du sang, Louis de Bourbon, comte de Soissons et l'Arclievèque de Reims, Henri de Lorraine, dcvenii récemment par la mort de son père, le chef de la maison de Guise. Tous trois encouragés par la Cour d'Espagne préparaient la guerre civile.
2. Sanctius (Francise). — Sancliez — médecin portugais, né à Tuy, en 15o2, mort en 163i à Toulouse où il exerça la UK'dccine. Philsophe cjui peut être considéré comme un précurseur de Descaries. Son premier ouvrage, celui sans doute, dont jiarlc Paliii. a pour litre : De mullum nobili et prima universali scicntia : (juod nihil scilar ? Lton, 1581, in-4o. Francfort, 1628, in-8".
Jtss. 9358, FOL. 63.
LETTRE LXI A Monsieur Beli>% docteur en médecine a Troyes.
Monsieur,
Je vous diray pour responce à la vostre du 28 de juillet dernier, que les deux vers que j'avois demandés à M. Camusat sont dans la vieille glose du cours canon, mais je ne puis en trouver l'endroit ; je souhaitterois volontiers que le dit sieur rencontrât plus heureusement que moy. Je vous prie de m'escrire tout du long, dans vostre première, les deux vers que vous dites estre dans l'histoire de Matthfeus Paris '. Pour les médecins, tant de Paris que de Montpellier, j'en fais autant estât des uns que des autres, pourveu qu'ils soyent gens de bien ; non siim acceptor personanim ; le lieu ne m'importe du tout. La malignité du gazettier ne nous doibt pas esmouvoir, ny nous commettre ensemble.
Tros Biitulnsve fuat nullo discrimine haheiur
Joint que ce petit point d'honneur est si léger que ce n'est point la peine d'en parler. M. Riolan est un tétrique' et mordant qui ne trouve rien de bien que ce qu'il fait, et en récompense, qui paucos habet operuni suorum proba-
i. Paris {Mattheiis), chroniqueur anglais et poète du xiii^ siècle ne vers 119o, mort en 1259. 11 ftppartenait à l'ordre des Bénédictins et fut l'historiographe du couvent de Saint Alban. Son ouvrage le plus important est son Hisloria major qui commence à la création du monde et se termine en 12o9. Publiée à Londres, apud Reynaldum Wolfiunu par Parker en loTl, elle fut traduite en français, avec une introduction du duc de Luynes, par Huillard-Bréhollcs. P.vius, 18iO-184l, 9 vol. in-8°.
2. Tétrique « homme à mine renfrognée, à humeur critique )> (Fureticre).
tores'. Pour le livre de yEgidius",je ne l'ay pas, non plus que celuy de Gentilis de Fulgineo\ Pour M. vostrefds, je préférerois à tous les autres collèges celuy de Beauvais *, parce qu'il y a un llibernois, excellent philosophe, lequel recommencera le cours à la Saint Rcmy prochaine : cest celuy qui fait plus grande quantité de bons escholiers. Pour ce M. Coquelet des Grassins, c'est un homme du petit collet, finet et ruzé, prœlereaqLie nihil. J'ay céans le livret de Savot, De coloribiis\ etc. ; adressez-moy par qui vous voulez que je vous l'envoyé.
Nous avions pris Aire ; mais les Espagnols l'ont aussi tost rassiégée sur nos retranchemens, en grand danger de la perdre \ Le Roy, son Eminence et toute la cour sont à Amiens. On dit que M. le mareschal de la Meilleraye a un grand dessein pour faire une diversion, et obliger le Car-
1. On verra, dans la suite, que Paliu modifia cette appréciation sur les œuvres de Hiolan.
2. -Egidius Corbolicnsis, ou Gilles de Corbeil, chanoine de Paris, médecin de Philippe-Auguste, vécut à la lin du xii^ siècle. A passé, en exceptant P'racasior, pour le meilleur poète parmi les médecins. Parmi ses tra\aux, on peut citer son livre sur le pouls et les urines que Gentilis de Foligny^ un des plus éruiiits commentateurs du xii« siècle, publia avec des notes. Les livres de Gilles de Corbeil étaient classiques à la Faculté au xiii^ siècle et les élèves devaient les copier pour leur usage.
3. Gentilis, surnommé Fulginas ou de Fulgineo parce qu'il était natif de Foligno, en Italie, né en 1230, mort à Bologne en 1310. 11 était considéré comme un des meilleurs commentateurs d'Avicenne et un des maîtres les plus autorisés de l'arabisme qui gouvernait alors les Universités. On peut citer parmi ses travaux, outre ses commentaires du livre de Gille de Corbeil: Exposilionescum texlu Avicennas. Venktiis, I48i, le De Febribus, Venetus, lo26et le Tractatus debalneis, Veietiis, 1503, in-S"; etc. — R. Parise et les anciens éditeurs ont écrit de fugiendo au lieu de : Fulgineo.
4. Était situé au n" 7, rue Jean de Beauvais. Ce collège avait été fondé en 1370 par Jean de Dormans, évèque de Beauvais et cliancelier, pour douze boursiers de la paroisse de Dormans en Champagne. Devenu un établissement public au xvi« siècle cl, réuni, en l.'J97, au collè^je de Prestes, il en fut séparé en 1(599. Il a été depuis annexé au collège Louis-Le Grand.
o. Nova de rausis colorum sententin ; cjasdein de Tetragnni IHjijwcraliri significalione. Savot (Louis), né en lo79 à Saulieu (Bourgogne), mort à Paris, en lOiO. Un des médecins du roi Louis \lll. S'occupa spécialement des sciences naturelles et de numismati(iiie.
G. La pla:e d'Aire avait été emportée, en cil'et, par les Français le 20 juillet, et assiégée, presque aussitôt, par le cardinal Infanl et les troupes de Lamboy et du duc de Lorraine.
dinal infant de lever le siège de devant Aire. Dieu luy en face la grâce'. Le cardinal Bagny' est mort à Rome; nous y perdons, car il estoit grand amy de la France. Voilà le 23" chapeau du conclave vaquant . L'archevesque marin ' est toujours devant Tarragone', en la Catalogne, on doute néantmoins s'il la prendra.
Je vous baise très humblement les mains, et suis,
Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.
Patin .
De Paris, ce 22 d'Août 1641.
Edit. de Rotterdam 1695.
— iD. 1725.
— Paris 1846.
1. Dans l'espoir de faire, en effet, une diversion, et d'attirer à lui l'armée assiégeante, le Maréchal de la Meilleraye qu'avait rejoint le Maréchal de Brezé, s'empara de Lens, pénétra dans les Flandres, et poussa jusqu'aux portes dé Lille dont il incendia les faubourgs. — Voyant que le cardinal Infant ne quittait pas les murs de la forteresse, il revint sur ses pas et emporta Bapaume (10 septembre 16i-l), mais il ne put parvenir à faire lever le siège et la ténacité espagnole Unit par venir à bout de la garnison française qui capitula le 7 décembre l(jil.
2. Bagny (Jean-François), né en lo6o, mort le 2t juillet 16il. Avait été plusieurs fois en mission à Paris, sous Henri IV, puis légat à Avignon, et nonce à Paris sous Urbain II. Prélat éclairé, il aimait les hommes de lettres et les livres ; Gai^ricl Naudé, l'ami de Patin, fut son bibliothécaire.
3. C'était le prélat amiral, d'Escouljleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux, que Patin appelait rarchevéque marin. [R. Parise a cru qu'il s'agissait d'un archevêque du nom de Marin. Cf. R. Parise, op. cit. Table chron. p. 821- ) Il assiégeait par mer Tarragone pendant que la Mottc-Houdancourt bloquait cette place par terre. Comme le prévoyait Patin, ce siège se termina par un échec. La division navale de Sourdis fut dispersée par la flotte espagnole et l'armée française de terre se retira le 2 août 1641 .
. 4. Vaille forte d'Espagne (Catalogne)^ sur la Méditerranée, à Tokilom. Sud-Ouest de Barcelone.
406 LETTRES DE GUI FATiN