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LETTRE LXII A Monsieur Belin, docteur en médecine a Troyes.
Monsieur et cheu amy,
Depuis que la lettre de cy-dessus a esté escripte, nous avons apris que le Cardinal infant estoit tombé en son armée, malade, d'où on l'a retiré, et a esté mené à Bruxelles * : on dit que c'est d'une fièvre double- tierce. Nous tenons encore Aire, mais on dit que le pain y diminue bien fort; c'est pourquoy, il est à craindre que nous ne la gardions pas long temps, si Dieu ne nous aide. Le cardinal Bagny, qui estoit de nos amis, et fort affectionné aux Fran'.'ois, est mort à Rome. La Brosse, qui avoit icy le Jardin du Roy, au fauxbourg de St Victor, est mort le samedy dernier jour d'aoust, 11 avoit un flux de ventre d'avoir trop mangé de melons et trop bu de vin ; (pour ce dernier ce n'estoit point tant sa faute que sa coutume ;) il se plaignoit d'une grande puanteur interne, avoit la fièvre, et son flux de ventre estoit dysentérique, en ce qu'il faisoit du sang : vide periiiam hominis, et voyez combien il estoit grand personnage au mestier dont il se mesloit. Il se fit frotter tout le corps d'huile de carabe", quatre jours durant ; le matin, il avalloit à jeun un grand demi-septier d'eau-de-vie, avec un peu de quelque huile astringente. Quand il vid que cela ne luy servoit de rien, il se fit préparer un émélique, qu'il prit le vendredy au soir, dans
1. Le Cardinal Infaiil, (Ferdinand d'Anlrichc), gravement atteint mourut à liruxellcs, dans le courant de novembre.
2. <( De Scarabé » dans les cdit. aiitér. On appelle carabe ou kurahé, l'ambre jaune ou succin.
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l'opération duquel il mourut le lendemain matin ; sic impiiram vomuit anlmam impunis ille nebiilo, in necandis homiiiibus exercitatissiiniis ' . Comme on luy parla ce mesme vendredy d'estre saigné, il respondit que c'estoit le remède des pédans sanguinaires, (il nous faisait l'honneur de nous appeler ainsi), et qu'il aimoit mieux mourir que d'estre saigné : aussi a-t-il fait. Le diable le saignera en l'autre monde, comme mérite un fourbe, un athée, un imposteur, un homicide et bourreau public, tel qu'il estoit, qui mesme en mourant n'a eu non plus de sentiment de Dieu qu'un pourceau duquel il imitoit la vie, et s'en donnoit le nom. Comme un jour il monstroit sa maison à des dames, quand il vint à la chapelle du logis, il leur dit : Voylà le salouer où l'on mettra le pourceau quand il sera mort^ en se monstrant, et se nommoit assez souvent pourceau d'Epicure.^ combien qu'Epicure valut bien mieux que luy" ; quem scribunt Galenus et Seneca fuisse vitœ sanctissimœ et continenlissimse. Ëpicurus non coluit Christum quia non novit. Brosseus non coluit quem noverat, etc. Sed satis hsec, imo plus quam salis de illo nebulone. Nous ne sçavons pas encore qui aura sa place.
11 y a icy un livre nouveau fort curieux, intitulé : Nicolaï Fabricii Peirescii Vita, auctore Petro Gassendi, prse-
1. Est-ce une réminiscence patinicnne qui faisait dire à Trousseau parlant de Des Gencttes : il s'en va, rendant par le canal de l'ur'ethre MucosAM puRULENTAJi \îini\ii ? [Bretonneau et ses correspondants, T. II. p. 338). StoU, paraissant s'inspirer plus directement encore de la verve cynique de notre auteur, avait déjà dit d'un de ses malades : evoniit purulentam animam.
2. On voit que Guy de la Brosse n'était pas des amis de Patin. Est-ce parce qu'il ne partageait pas ses doctrines thérapeutiques, ou n'était-ce pas plutôt parce que le médecin de Louis \I1I était un adversaire irrémédiable de la Faculté à laciuelle il avait tenu à enlever, par la fondation du Jardin botanique, uue branche importante de l'enseignement médical ? Quoiqu'il en soit, de la Brosse ne méritait pas cette explosion de sarcasmes. C'était un naturaliste érudit, épris au plus haut degré de la botanique et qui a un titre important à la reconnaissance de la postérité : celui d'avoir obtenu du roi la fondation du jardin des plantes et d'avoir donné le terrain nécessaire (1626). Il en fut le premier Intendant. Guy de la Brosse est le grand-oncle d'un autre médecin de roi, de Fagon qui fut un de ses successeurs. On a de lui un certain nombre d'ouvrages concernant l'histoire naturelle et spécialement les plantes du Jardin royal.
posilo ecclesiœ Diniensis. Feu M. de Peirese \ conseiller au parlement d'Aix en Provence, estoit un grand personnage, l'autheur l'est pareillement. M. Gassendy est un des honnestes et des plus sçavans hommes qui soyent aujourd"huy en France *. Donnez-en advis à M. Camusat, et luy faites, s'il vous plait, mes recommandations. Le livre est in-quarto, du prix dun escu. Le petit duc de Mantoue est mort ; voilà la race des Nevers de Gonzague esteinte \ Le Roy et son Eminence sont à Amiens, M. de Longueville. qui est malade, partit d'icy samedy
1. l'ciresc [Nicolas, Claude, Fabri de), né à Beaugensier en Provence en 1380, mort à Aix, en 1637. Conseiller au Parlement d'Aix, érudit lié avec tous les savants de son temps, il consacra sa grande fortune à voyager et à réunir de magnifiques collections, les manuscrits les plus intéressants, les livres les plus rares, les plantes les moins connues, et fut, pendant un quart de siècle, l'initiateur des grandes idées scientifiques et littéraires. Bayle lui donna le nom qu'il mérite de procureur général de la lillérature. Les lettres de Peirese ont été rassemblées et éditées par Tamizey de la Roque dans la collection des Mémoires inédits sur l'histoire de France (1879-1897) C'est, là, l'œuvre capitale de ce grand, infatigable et modeste savant qui y travailla une grande partie de sa vie.
2. L"auteur de cette biographie, Gassendi (Pierre), né à Champtercier, près Digne, le 22 janvier 1392, mort à Paris le 2i octobre Itioo, était chanoine cl prévôt de la cathédrale. Savant universel, pliilosophe, mathématicien, physicien, astronome, anatomiste, il était lié avec les hommes les plus distingués de son temps. 11 fut, entr'autres, lami de Peirese qui mourut entre ses bras et dont il écrivit la biographie, et celui de Patin qui épuisait en son honneur toutes les formules de l'admiration, v C'est, disait-il, un abrégé de vertus morales, et de toutes les belles sciences. » Molière fut son disciple, et c'est certainement à son école qu'il développa par une étude sérieuse la philosophie instinctive dont il était doué. Cf. Thomas, un des plus récents auteurs qui ont écrit sur Gassendi : La Philosophie de Gassendi. Picard, Paris, 1889.
3. Il est dilTicile de savoir de quel duc de Mantou»; il e>t ici question ; en tous cas. Patin semble se tromper. La branche de Gonzague- Nevers ne s'éteignit pas en 1641. Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Rhétel, devenu duc de Mantoue en 1628, mourut en 1637 ayant eu de Catlierine de Lorraine, sa femme, deux fils qui moururent avant leur père, en 1622 et en 1631. Le second de ses lils, Charles II, laissa de sa femme, Marie de]Gonzague, un fils, Charles 111, né en 1629, mort en 166o. La branche ducale de Gonzague-Nevers ne s'éteignit qu'à son fils Charles de Gonzague IV, mort, en 1708, sans enfants (Cf. Moréri).
dernier pour s'en aller à Bourbon. Ou fait icy le procez à M. de Guise', Mais je ne me souviens pas que je vous suis importun par ma trop longue lettre.
Je vous baise les mains, à madame Belin et à MM. vos frères, avec l'intention d'cstre toute ma vie,
Patin.
De Paris, ce 4 de Septembre 1641.
Edit. de Rotterdam 1695.
— in. 1725.
— Paris 1846.
1. Guise (Henri 11 de Lorraine, Prince de Joinville comte d'Eu et, duc de) né à Blois le 4 avril 1614-, de Charles, quatrième duc de Guise et de Henriette de Joyeuse, duchesse de Montpensier, mort le 2 juin 1G64. Célèbre par ses aventures et ses galanteries. Il a été question déjà dans les lettres et notes précédentes de cet archevêque de Reims dont la conduite scandalisa ses contemporains, et qui, marié, réclamait à la fois des bénéfices ecclésiastiques et l'autorisation de garder sa femme. 11 abandonna l'Eglise à la mort de son frère aîné et de son père (1639-1640), se jeta dans le parti du comte de Soissons et s'enfuit à Bruxelles. Le procès dont parle Patin lui fut alors intenté et il fut condamné à la peine capitale. Nous le retrouverons dans les récits ultérieurs de Patin.
âlO LETTRES DE GUI PATIN
Mss. 9358, KOL. (j5.
LETTRE LXIII A Monsieur Belin, docteur en médecine a Troyes.
Monsieur,
Je vous doibs responce, il y a long temps ; mais les fréquentes visites qu'il m'a fallu faire à la campagne, à cause que la pluspart de nos bourgeois sont aux champs pour leurs vendanges, m'ont empesché de m'acquitter de mon devoir. Premièrement donc, je vous remercie, et vous prie aussi de remercier — Vasciilam inedone plénum, id est hydromeide — M. Camusat, de la peine qu'il a prise de m'escrire les mémoires que m'avez envoyés : je luy fais responce par un petit mot que je vous prie de luy faire tenir. Je suis malheureux que je n'aye pas esté céans, quand M. vostre fils y est venu ; si je sçavois où il est logé, je l'aurois visité; il faut nécessairement que j'attende son retour. Vos deux vers de Matthœus Paris sont bien gentils ; je suis bien aise de les sçavoir, je vous en remercie. Pour les deux vers de Pie V, il y a longtemps que je les scay bien ; mais en voicy une responce faite par M. Cachet '\ médecin de Lorraine, centuria 3. epigr.59.
Papa Plus quintiis morltur, res mira ! tôt inter Re sanclos, tantuin noniine qainque pios.
Le successeur de la Brosse n'est pas encor arresté : on dit
1. Ghislieri (Michèle), né le 17 janvier loOi à Bosco (Lombardie) élu pape le 7 janvier 1566, mort à Uome le 1" mars 1572. Canonisé le 24 mars 1712.
2. Cachet (Christophe) né à Neufchâtcaii (Vosges) le 26 novembre 1572, mort à Nancy le 3 septembre 162i, fut le médecin des quatre ducs de Lorraine. La citation latine de Patin est tirée de ses <■ Epi-
A BEL IN 2li
néantnioins que M. Bouvard en aura la meilleure part pour son fils, qui est premier valet de chambre du Roy, On dit aussi que M. de Noyers, en qualité de surintendant des basHmens du Roy y veut avoir sa part et en disposer en faveur de quelqu'un de ses amis. Pour vostre M. Le Fèvre', on l'appelle icy Vesgonjeiir de l'atle ; mais je pense que M. de Souvray - ne fera rieu pour luy.
J'ai lu tout entière la vie de M. Peiresc ', c'est un agréable livre, j'ay seulement regret qu'il y ait trois ou quatre sortes de choses là-dedans où je n'entends rien, du prix des monnoies, du prix de l'or contre l'argent, de la marine, de l'astrologie, de motii solis vel terrœ, secundum Copernicum \ Les Espagnols sont toujours devant Aire, avec apparence qu'ils la reprendront. Le sieur de Saint-Prueil est prisonnier dans la citadelle d'Amiens ; un habile homme m'a dit aujourdhuy qu'il y a de l'apparence qu'on ne luy coupera pas la teste '. La cour est encor à Amiens ; on
grammes » Exercitaliones équestres, in Epigrammalum cenlurias VI districtœ. Nancy, 1622. Cachet appelait ses épigrammes Exercitaliones équestres, parce qu'il les avait composées en voyageant à ch(?val. On a de lui une lettre curieuse adressée à Jean Duret qui avait critiqué son avis dans une consultation auprès de Mademoiselle de Montluc : Epistolœ a Cacheta ad Duretuin missa. 1607; publiée à Tout en 1617.
1. Ce Lefèvre était un empirique de Troyes. On verra dans une lettre ultérieure qu'il fut appelé auprès de l'Archevêque de Bordeaux (d'Escoubleau de Sourdis) et qu'il le guérit, au grand déplaisir de Patin. Nous savons aussi qu'il fut mandé au lit de mort du Cardinal de Richelieu. Cf. note : Lettre du 12 décembre 16'r2.
i. 11 y a deux Souvré, fils de Gilles de Souvré, marquis de Courtenveaux, Maréchal de France. Le premier, dont la fille épousa Louvois, fut gouverneur de Touraine. Le second qui appartenait à l'ordre de Malte et prit part à la plupart des guerres de Louis XIII est ce célèbre commandeur Jacques de Souvré tant cité par les mémoires du temps. C'est lui que désignait Boileau dans ce vers de sa troisième satire :
Et chez le commandeur,
Villaadry priserait sa sève et sa verdeur
3. De vita Xicolai Claudii Peireskii wnatoris Aquisextiensis ; P\ris, 1641, in-4.
4. Et de bien autres choses encore, on le sait bien... C'est un aveu d'une lacune considérable dans l'intelligence de Patin. Cette intelligence si déliée, si fine, si souple, si ouverte aux choses de l'érudition resta cependant fermée et indifférente à la plupart des connaissances qui agitèrent au contraire, à un si haut degré, l'esprit de ses contemporains.
f). « L'habile homme » se trompait. On la lui coupa. Saint-Prcuil {François Jussac d'Ambleville de), né en 1601, mort le 9 novembre
dit que le Roy sera icy dans huit jours, et son Eminence huit jours après. L'archevesque de Bordeaux et son frère, le marquis de Sourdis sont disgraciez '. La Reine-Mère est doresnavant à Coulogne". Comme elle repassoit par la Hollande, en venant d'Angleterre, son confesseur y est mort dans le vaisseau, qui cstoit le père Sou^■rain^ de génère loyolilico. S'il estoit le dernier de sa cabale, ce seroit un beau déblay*. Le pape fait tout de bon la guerre au duc de Parme". On parle icy dune ligue du Roy d'An-
1641. Maréchal de camp et gouverneur d'Arras. Il avait rencontré près de Douai la garnison espagnole de Bapaume à laquelle une capitulation avait donné libre passage pour se rendre à Douai. Il Tattaqua au mépris des lois de la guerre et la tailla en pièces. Le Maréchal de la Meilleraye le fit arrêter et enfermer dans la citadelle dAmiens. Il passa en jugement et fut condamné à avoir la tête tranchée.
1. LArchevèque de Bordeaux, dEscoubleau de Sourdis, qui avait reçu l'ordre d'assiéger Tarragone avec sa flotte, pendant quelaMothe- Houdancourl bloquait la place par terre, avait été attaqué par l'escadre espagnole el forcé de se retirer jusque sur la côte de Provence. Richelieu ressentit profondément cet échec, et les conséquences de sa déception retombèrent sur le prélat qui reçut l'ordre de se retirer à Carpentras. Le Cardinal lui annonça lui-même sa disgrâce. {Lettres et Papiers de Richelieu. Lellre du 9 septembre IGil. op. cit.)
2. Marie de Médicis, sortie de France depuis le 18 juillet 1631, et n'ayant jamais cessé d'ourdir contre Richelieu des intrigues alternées d'offres de soumission. Chassée de Londres par la haine qu'inspirait le papisme, abandonnée par l'Espagne qui lui fermait les Pays-Bas, repoussée par la Hollande qui n'entendait pas se brouiller à cause d'elle avec le roi de France, elle n'avait trouvé pour asile que l'Electorat de Cologne. Elle venait d'y arriver à la date où écrit Patin.
3. Ce nom a été écrit de diverses manières: Souffrand, Souffrain, et enfin Suffren. Cette dernière a prévalu. Suffrcn (Jean), né le 30 novembre lo71 à Salon, entré dans la compagnie de Jésus en 1586, successivement, professeur, prédicateur, confesseur de Marie de Médicis et de Louis \III, suivit la Reine Mère en Belgique et en Angleterre el mo\irut à Flessingues, le 13 septembre 16'tl, en passant avec celte princesse de Londres à Cologne où elle se réfugiait. Est l'auteur de V Année chrétienne. Sommervogel. VIII. Col. 1697-1701. Paris.