LETTRE LXXX
A Monsieur Belin, docteur en médecine, a Troyes.
Monsieur,
J"ay reçeu la Yoslre, dattée du l^^ de mars, au mesme temps que je pensois à vous escrire et ressentant en moymesme quelque ennui de l'intermission de nos lettres. Je vous remercie donc de la vostre, et vous prie de me traiter plus familièrement et avec moins de complimens. Vous m'alléguez des subjets esquels je reconnois vous avoir de l'obligation, et non pas vous à moy ; je me tiendrois bien heureux si je vous pouvois rendre quelque service ou à quelqu'un des vostres. J"ay juste raison de me plaindre de mademoiselle Belin, qui nous a toujours allégué son procez, et qui n'a pas voulu nous donner une heure de sa présence pour un pauvre disner; mais j'excuse ses affaires, et aussi le grand désir qu'elle avoit de s'en retourner, et de vous porteries bonnes nouvelles de son procez.
Pour les nouvelles du temps, elles sont inter spem et metum. Le Roy fu t assez mal la sepmaine passée ; mais grâces à Dieu, il est bien maintenant'. Le sol pour livre est révoqué.
1. Le roi revenu au mois de septembre 1642, très souffrant de son expédition en Catalogne, paraissait se trouver dans une période d'accalmie aux premiers jours de l'année 'lGi-3, quand éclata le 21 fé\ rier la maladie qui devait se dénouer par sa mort ([uelqucs semaines plus lard. 11 fut pris de lièvre, de vomissements, de diarrhée purulente. D'un autre côté il toussait, et son premier médecin Bouvard diagnostiquait im abcès du poumon. Cependant, à la date où écrit Patin, le 6 mars, un peu de rémission s'était établie dans son état, ce qui explique l'optimisme vrai ou apparent de Patin, ijui ordinairement ne se fait cependant pas illusion sur l'état des personnes dont il donne des nouvelles. Louis \I1I se levait, pouvait se promener danslesgale-
M. le duc d'Anguien est nommé général pour le Roy en son armée de Picardie '. Pour le cardinal, il est passé; il est en plomb réminent personnage, et néantmoins, l'on peut dire de luy, ce qu'on dit autrefois d'un plus habile homme que luy, sçavoir, d'Alexandre le Grand : etiam moriuus imperat, puisque l'on suit encore ses ordres et ses conseils. Mais il faut avoir patience : cœhim et terra transibiint, et toute sa mémoire aussi'. Il n'y a rien de nouveau en nostre Faculté,
ries du château de Saint-Germain, dîner en public et s'occuper des affaires de l'Etat Sa dernière promenade eut lieu le 3 avril. — A partir de cette date, il ne quitta plus son appartement et son état alla en s'aggravant. Cf. Relation de ce qui s'est passé jusqu'à présent de mémorable en la maladie du Roi, publié en la Gazette de France du 30 avril 16^3. — Mémoire fidèle des choses qui se sont passées à la mort du Roi Louis XIII, roi de France et de Navarre, fait par Dubois, l'un des valets de chambre de Sa Majesté — Bibl. Nat. Fonds Franc . — Mss. lôGUU. — Cf. aussi Guillon : La Mort du Roi Louis XIII — P.\ris, 1897.
1. Enghien [Louis II de Bourbon, duc d'), fils de Henri II, prince de Condé, qui fut membre du conseil de régence après la mort de Louis XIIl, et de Charlotte de Montmorency; né à Paris en 1621. mort en 1686. Il n'avait que 22 ans, lorsqu'il fut nommé général en chef de l'armée de Picardie, chargée d'arrêter les Espagnols, qui iDrofîtant de la mort de Richelieu et delà fin imminente du roi, venaient de franchir la frontière.
2. On voit combien Patin se trompait — avec beaucoup de ses contemporains, du reste — sur le jugement futur de l'histoireau sujet du Cardinal de Richelieu. Les immenses résultats historiques qui ont constitué l'ceuvre du Grand ^Ministre ne pouvaient, en effet, être compris à ce moment d'un homme comme notre auteur. Tout entier à la satisfaction d'être délivré du puissant et redoutable homme d'État qui avait soutenu Renaudot contre les Médecins Régents, et a^ait projeté de se servir de lui pour provoquer — sinon la ruine — du moins l'amoindrissement de la Faculté, il ne pouvait dissimuler sa joie. De son côté, la Faculté dont il incarnait à un si haut degré les craintes et les haines, avait lieu de ne pas éprouver un grand chagrin à<^, la mort du Cardinal. Elle n'ignorait pas, en effet, que Richelieu, qui détestait instinctivement l'Université, dont l'indépendance et les nombreu.\. privilèges déplaisaient à ses idées de pouvoir absolu, avait conçu le projet auquel il associa Renaudot d'élever contre elle une école rivale, qui soutenue par l'autorité royale aurait lini par éclipser et finalement par remplacer la vieille Institution de la rue de la Bucherie. Dans ce but, il avait accordé à Renaudot la concession d'un vaste terrain au faubourg St-Antoine Le prétexte avoue était d'y construire une maison pour les « consultations charitables ». Mais le but réel était l'Ecole projetée. Il s'agissait donc, en fait, sinon de l'existence de la Faculté, du moins de son influence et de sa prospérité. Cette considération fait comprendre la lutte violente et passionnée qu'elle soutint à celte époque et dans laquelle beaucoup de médecins ne voient encore que des mobiles d'arbitraire et do
â70 LETTRES DE GUI PATIN
sinon le catalogue que M. de la V'igne a fait imprimer depuis qu'il est doyen : si vous n'en avez un. je suis tout prest de vous l'envoyer, avec un livret que l'on imprime de M. du Val et qui sera fait devant la fin du mois. II nous vient un nouveau livre de Lyon, intitulé Paralipomena D. Sennerti ; ' il a esté imprimé in-4" en Allemagne par cy-devant. C'est une rétractation de quelques opinions qu'il a tenues en ses grandes œuvres. Je vous en voue un quand il sera icy : il y en a en chemin, j'en ay veu quelques fueilles On imprime aussi à Lyon un commentaire sur les Epidémies d'Hippocrate d'un autheur nommé Phrygius, qui est un professeur de Pavie^ encore vivant.
Je vous baise les mains, à mademoiselle Belin, MM. vos frères, MM. Camusatet Allen, et suis,
Monsieur, Vostre très humble et très obéissant serviteur.
Patin.
De Paris, ce 6 de mars 1643.
Edit. de Rottkruam 1605.
iD. 1725.
— Paris 1816.
jalousie professionnelle. Au fond, la question était plus haute et la Faculté, en combattant Renaudot, luttait — pro domo sua —
contre le pouvoir royal lui-même et la mort du Ministre qui
l'incarnait, la sauvait... Pour juger et apprécier sainement cette question, il faut se placer au niveau de la mentalité des médecins du XVII" siècle.
l.Paralipomena curnprœmissa methodo discendi inedicinam. \A itteberg*, 16i-2, in-i". Llgduni, lfii.3, in-4". Les bibliographes, Chereau, Didol. Bayle etc., placent l'édition de Lyon en 1683. La lettre de Patin rétablit la date exacte: 1643. Ce fut la première édit. franc, des Paralipomena.