DIRECTION QUE PRIT LA PHILOSOPHIE A L EPOQUE DE DESCARTES
C'est à moi que vous vous adressez, mon cher ami, pour vous aider à débrouiller le chaos des opinions qui agitent en ce moment le monde philosophique, et pour apprendre en outre sur quels points doivent se diriger les regards de la spéculation* Vous désirez surtout connaître la philosophie Critique dont le célèbre Kant est l'auteur, et savoir en quoi elle diffère de la philosophie communément suivie en France et en Angleterre. Vous n'ignorez pas combien cet échange d'études philosophiques a d'attrait pour moi, et combien j'ai à cœur de vous satisfaire. J'entrerai donc immédiatement en matière sans autre préambule et sans me laisser arrêter par la difficulté de l'entreprise.
Qu'est-ce que la philosophie? c'est , répondent
quelques philosophes, la science de ce qui est; en conséquence elle est la science de l'homme, du monde et de Dieu. Cette définition suppose que l'homme peut connaître le monde, Dieu et luimême. Mais, disent quelques autres, il convient d'examiner d'abord si l'homme peut savoir quelque chose, et sur quel fondement il peut le savoir. L'étude de nos moyens de connaître doit précéder et préparer la science des choses. Il suit de là que la philosophie peut être considérée sous deux aspects : comme la science des choses ou comme la science de la science humaine. Sous le premier de ces points de vue on peut l'appeler une science objective; sous le second, une science subjective. Or, si la philosophie est la science première, celle qui doit contenir la législation de toutes les autres, vous voyez bien qu'il est nécessaire de la considérer principalement sous le second de ces aspects. C'est là le sens de la fameuse maxime de l'antiquité : Connais-toi toi-même. Je la regarderai donc comme une science subjective.
L'état de la philosophie d'une époque est toujours lié à l'état précédent. Mais il est nécessaire de partir d'un point. Ce point, je le prendrai à Descartes qui, vers la moitié du xvue siècle, marqua l'ère de la renaissance de la philosophie. C'est de là que nous partirons pour arriver successivement jusqu'à nous.
La philosophie doit, comme science subjective, résoudre le problème suivant : Puis-je savoir quel-
LETTHE PREMIERE. S
que chose, et que puis- je savoir? Ecoutons d'abord Descartes '.
Les sens me trompent; ils me font rapporter aux objets extérieurs mes modifications internes ; nonseulement ils sont incapables de me faire connaître les véritables manières d être des corps, mais il ne peuvent pas même m'assurer leur existence. Et comment en effet le pourraient-ils? dans mes rêves je crois voir et toucher ce que je ne vois ni ne touche; or qui m'assure que ma vie n'est pas un long rêve? Les sens sont donc insuffisants pour me conduire à la connaissance de la vérité. Je douterai donc de toutes les choses qu'ils me manifestent.
Mais, soit que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble feront toujours cinq, et le carré n'aura jamais plus de quatre côtés. Il ne me parait pas possible que des vérités si évidentes puissent être fausses ou incertaines. Toutefois il y a longtemps que j'ai dans mon esprit une certaine opinion qu'il y a un Dieu qui peut tout et par qui j'ai été fait et créé tel que je suis. Or personne ne peut m'assurer que ce Dieu ne m'ait pas fait tel que je me trompe inévitablement. Il y a peut-être des personnes qui aimeraient mieux nier l'existence d'un Dieu si puissant que de croire que toutes les autres
1 Cette exposition de la doctrine de Descaites est en grande parlie composée de passages desmédilations littéralement traduits. Nous avons reproduit exactement le texte môme de Descaries dans les morceaux de quelque étendue. L'auteur a aussi pris pour guide le fragment de M. Rovcr-Collard. ( Œuvres de llrid. t. 3. ) L. P.
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choses sont incertaines. Mais en leur accordant que tout ce qui est dit ici de Dieu soit une fable; toutefois de quelque manière qu'ils supposent que je sois parvenu à l'existence ou par la nécessité, ou par le hasard, ou par une continuelle série et liaison des choses, toujours est-il certain que l'erreur étant une imperfection , moins sera puissant l'auteur supposé de mon être, plus il sera probable que mon imperfection est telle que je me trompe toujours.
Je douterai donc de toutes les choses sensibles. Je douterai encore de toutes les autres choses qui me paraissaient autrefois certaines, telles que les démonstrations et les principes des mathématiques, non-seulement par la raison qu'il y a des hommes qui s'y trompent, comme il arrive dans les longs calculs , mais surtout parce que j'ai entendu dire que Dieu, qui nous a créés, peut faire tout ce qui lui plaît, et je ne sais s'il ne m'a pas fait tel que je ne puisse éviter l'erreur. Et si je veux supposer que ce n'est pas un Dieu tout-puissant qui est l'auteur de mon être, mais que j'existe par moi-même, ou par un autre moyen quelconque, j'aurai lieu de croire que je ne suis pas tellement parfait que je ne puisse me tromper continuellement. Je douterai donc de toutes choses.
Faisons ici une observation. Le doute n'implique pas la croyance à la fausseté des choses douteuses; autre chose est de douter de l'existence des corps, autre chose de croire que les corps n'existent pas. Mais Descartes passa de son doute sur les choses
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sensibles et autres à l'affirmation de leur fausseté. Ce fut là le second pas de son doute. Il se proposa de n'admettre que ce qui est certain et de rejeter tout ce qui ne l'est pas; car en admettant le probable on court encore risque d'embrasser l'erreur; et il voulait lui que ses jugements fussent assurés et inébranlables. Il jugea donc qu'il était plus prudent de regarder comme fausses les choses douteuses, afin que la coutume et le préjugé ne pussent plus avoir aucune influence sur sa pensée.
Pour s'autoriser à rejeter universellement toutes les opinions qu'il avait eues, Descartes suppose à la place de Dieu un certain mauvais génie, rusé, puissant et trompeur qui fait tout au monde pour l'abuser. Avec cette supposition il détruit irréparablement l'autorité des sens, de l'évidence, de la mémoire, du raisonnement. « Je suppose, dit-il , que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente; je pense n'avoir aucun sens, je crois que le corps, la figure , l'étendue , le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable? peut-être rien autre chose sinon qu'il n'y a rien au monde de certain. »
Ce grand homme, en doutant ainsi de toutes les opinions et les rejetant , ne voulait pas pour cela rester dans le doute et la négation de toute vérité. Son doute n'avait pas pour source, comme celui
des anciens sceptiques, le désespoir de découvrir la vérité. Archiméde demandait un point ferme et immobile. Descartes demande aussi une seule chose qui soit certaine. Où la trouvera- t-il? Écoutons-le.
« Pendant que je doute ou que je suppose qu'il n'y a ni Dieu, ni ciel, ni terre, et que je n'ai aucun corps , je ne peux pas supposer que moi-même je n'existe point pendant que je doute de la vérité de toutes ces choses; car j'ai tant de répugnance à concevoir que ce qui pense n'existe pas pendant qu'il pense, qu'en dépit des plus extravagantes suppositions je ne peux m'empêcher de croire que cette déduction je pense , donc je suis , ne soit vraie pour quiconque conduit ses pensées avec ordre.
» Mais, continue-t-il, il y a un je ne sais quel trompeur très-puissant et très-rusé qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc pas de doute que je suis s'il me trompe; et qu'il me trompe tant qu'il voudra , il ne saura jamais faire que je ne sois rien , tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure et tenir pour constant que cette proposition je suis, j'existe, est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je îa conçois en mon esprit. »
Arrêtons-nous ici un moment. Quand Descartes dit : Je suis, ou bien, je pense , donc je suis, regarde-t-il le je, c'est-à-dire le sujet de ses pro-
près pensées comme un objet immédiatement donné et senti par la conscience ou bien comme un objet conçu par l'entendement? Déduit-il l'existence du Moi de l'existence de la pensée, ou poset-il à la fois, comme donnés par la conscience , et la pensée et le moi?
Je vous prie d'examiner les trois propositions qui suivent :