‹ Lettres de Jean CalvinChapitre 11 sur 44 · AUX FIDELES DE LYON · texte numérisé non relu

AUX FIDELES DE LYON

Minute originale, ttibl. de Genève. Vol. i45.

La grâce et la paix de Dieu nostre Père par nostre Seigneur Jésus-Christ, soit et demeure tousjours sur vous par la vertu de son Sainct-Esprit.

Très chers frères , nous désirerions d'avoir matière de vous escripre qui vous vint à plus grande consolation y car quant quelque autre vous contristeroit, nous serions les premiers qui voudrions mectre peine à vous resjouyr. Mais la nécessité nous contrainct pour ceste heure de user envers vous d'aultre argument que nostre vouloir ne porteroit , si c'estoit à nous à choisir. Toutesfois pource que nous espérons bien que nul de

* Au dos : Lettre contre le Carme. Sans date. Une lettre latine de Calvin à Farel, du 40 mai 1543, relative au même sujet, nous foarait la date inconnue, et nous apprend que ce carme, passé dans les rangs de la Réforme, était de Lyon : « renit Carmelita lugdnnensis a quo non frustra timuimus. » Calvin avertit les fidèles de cette Tille de se tenir en garde contre ce faux frère.

L'Eglise de Lyon, une des plus glorieuses de la Réforme française, dut son origine aux prédicaUons d'un ancien moine jacobin, Alexandre Camus, surnommé Laurent de la Croix, qui souffrit le martyre à Paris en 1535. Les premiers membres de celte Eglise furent des marchands « quelques orfèvres et autres de la ville, » qni se réunissaient en secret. L'œuvre commencée par Alexandre Camus, fut courageusement poursuivie par Jean Fabri (Le Fovre) qui trouva de pieux continuateurs dans les ministres Pierre Fournolet et Claude Monnier, avant Fépoque des grandes porséoutions.

a»S LETTIàES

VOUS ne pensera qne oo^ire inlention soit auUre sinon lie TOUS édiCer, consoler et confermer en nostre Seigneur, nous ne ferons point plus longues excuses en cesl endroict. Touchant le contenu des présentes, que TOUS ne preniez point en maulvaise part ce qu^il tous pourra apporter plus de fascherie que de resjouissance. Nous sçavons bien aussi que c'est chose odieuse de tîtupérer ung homoie qui non*seulement est en bonne réputation, mais a acquis quelque bruict et renommée. Mais quant vous aurez entendu les raisons qui nous meuvent à ce faire, nous ne doublons point que tous ne vous teniez très contens de nous. Pour vous advertir en brief, nous avons à vous escripre quelques nouvelles touchant le carme qui a là prcschc le caresme dernier, lesquelles ne tourneront pas à sa louange. Ce que nous en faisons n'est point de cupidité que nous ayons de détracter de loy, car encores que nous ayons quelque occasion qui nous peult induire à cela, nostre courage n'est pas tel , et n^en avons point la coustume. Mais quant nous vous aurons exposé la raison qui nous meut, elle vous pourra pleinement salis£aire. D aullant qu'il s*en est retourné par devers vous mal content du recudi que luy avions faict, comme il a dict à quelques*ung$, nous pensons bien que estant par delà il vous pourra faire beaucoup de complainctes, et ne fustH!e que pour se purger de ce qu'il retourne de rechef en Tabisme dont le Seigneur Tavoit délivré. Or nous voyons d'aul* tre part quelle offense vous pourriez concevoir contre nous, si vous n'estiez deuement advertis de toute Taffaire. En tant doncques que nous sommes tenus à vous à cause du lien auqud le Seigneur nous a conjoincts

ensemble , et que nous serions coulpables devant Dieu envers vous, si nous ne mections peine d'obvier à tous les scandales que le diable tasche d^esmouvoir pour nous séparer et aliéner de Tunité que le Seigneur a mise entre nous, il nous a semblé advis bon de vous réciter simplement rhistoire du recueil et traictement que luy avons faict; et au contraire comment il s'est porté, pour TOUS laisser le jugement de ce qui Va, peu esmouvoir à se mescontenter de nous. Ce que nous vous en réciterons sera comme devant Dieu, lequel nous appelions en tesmoing le priant de manifester la vérité telle qu'elle est, et confondre ceulx qui vouldroient user de mensonge et calumnies aucunes.

Quelques jours après qu'il fust arrivé, ayant desjà parlé à luy en particulier, et luy ayant monstre signes de bumanité et amitié, nous l'appellasmes estans ensemble pour sçavoir sa délibération. Après qu'il nous eust dict qu'il estoit venu pour servir à l'Eglise de Dieu, nous le priasmes de ne prendre point en mauvaise part ce que nous ne luy avions point présenté du premier jour la chaire. Pareillement le priasmes de nous vouloir excuser, si nous différions encorcs quelque temps, et luy remonstrasmes les causes qui nous empeschoîent de nous haster. Premièrement poutce que nostre Seigneur nous a baillé nostre reigle par escript, laquelle il ne nous est licite de oultrepasser. C'est qu'il nous a deffendu de recevoir homme au ministère devant que l'avoir bien et deuement approuvé, comme ceste reigle nous doibt estre inviolable, si nous voulons avoir bon ordre et police en l'Eglise. Nous l'admonestasmes de considérer combien la police du ministère nous estoit

recommandée de Dieu, laquelle seroil vilipendée si on y recevoit ung homme à la volée sans observer forme légitime. Secondement nous luy remonstrasmes en quelle conséquence cela pourroit venir, si nous Tintroduisions ainsi bastivement, à sçavoir qu*un auUre vouldroit estre receu à son exemple, et en quelque sorte qu^il en advint que nous tomberions en une plus grande confusion qu^il n*y a eu le temps passé, faisans dispense à Tung et la desnyant à Taultre, laquelle inéqualité est une ruyne mortelle en TEglise de Dieu. Tiercement nous lui dismes que quant nous aurions si mauvaise conscience de vouloir en sa faveur transgresser le commandement de Dieu, qu^il ne nous seroit point permis néantmoins, pource que nous avions nos loix ecclésiastiques réduictes par escript lesquelles nous (chantent)? une leçon toute diverse. Or il nous les fault observer, veu que tout le peuple à nostre coustume s'y est obligé. Pour le qua* triesmCy nous luy remonstrasmes que c'estoit mesmeson profict que la chose se fit meurement, pour ce que ce pendant il auroit le plaisir de considérer combien la charge est difficile et fascheuse, afin de prendre conseil sur cela de ce qu^il auroit à faire. Semblablement de cognoistre nostre forme et manière afin de s*y accommoder, de peur de scandaliser le peuple lequel est tendre et délicat, car les plus rudes sont quelquefois plus difficiles ù contenter. Néantmoins si luy donnasmes-nous bien à entendre que nostre intention n^estoit point de le tenir longtemps en suspend et faire languir, mais plus tost de regarder en brief, et plus tost que possible nous sera, de l'appliquer au service de Dieu. Sur cela nous le priasnies d'avoir encore ung petit de patience en atten-

dant que les choses se fissent selon l'ordre de Dieu, et que cependant il usast de nous privément comme de ses frèresy nous offrant de luy faire service et plaisir en toute chose que le Seigneur auroit mise en nostre main.

Il nous sembloit bien que nos propos estoient si raisonnables qu'il les debvoit prendre en payement. Davantage nous parlions aultant amyablement qu'il eust sceu demander, et soiez certain que tout homme craignant Dieu et ayant bonne conscience, eust esté bien satisfaict. Qui plus est ung homme mesme de mauvais cœur, moyennant qu'il eust eu quelque honnesteté et n'eust pas esté du tout effronté, eust eu honte de contredire. Nostre moyne pour toute response nous somma de l'asseurer sur le champ, nonobstant toutes les raisons que nous avions alléguées. Et ce pour deux causes : la première c'est qu'il avoit pour lors compaignie qui le pouvoit conduire seurement hors des dangers et luy fournir monture et argent, et qu'il n'auroit point tousjours cette opportunité en main. La seconde que s'il avoit à s'en retourner en France, le plus tost seroit le meilleur^ devant que le bruict de sa venue par deçà, fust publié.

Nous vismes bien par ceste response qu'il ne sçavoit que c'estoit ne de l'Eglise, ne du ministère, et que s'il avoit peu d'intelligence, encores avoit-il moins de cœur et de zèle. Toutes fois l'ayant faict retirer et ayant parlé ensemble entre nous, encores luy fismes-nous une response fort doulce et gracieuse, luy priant qu'il nous pardonnast si nous n'obtempérions point à sa requeste, veu que nos consciences estoient abstrainctes par la parole de Dieu , et ce qui luy avoit esté dict auparavant

Iny fust expliqué et confermé davantage tant par tesmoignages de l'Escripture que les exemples de TEglise ancienne. On luy fist aussi des exhortations qui le pou- Yoient bien rompre et réduire à meilleure raison, s*il n^eust esté par trop esgaré , et affin quUI ne luy semblast qu'on ne luy fist point l'honneur qui luy appartenoity nous luy touschasmes qu'on a voit bien usé de telle forme envers ceulx qui le valoient, et que iceulx s'estoient vouluntiers assubjectis à cela.

Luy au lieu de se renger réplicqua plat et court que si nous pensions avoir l'esprit de Dieu, qu'il n'en estoit pas destitué, et monstra bien que tout ce que nous avions mis en avant, il le prenoit à mocquerie. Nous luy respondismes premièrement qu'en ceste matière nous avions la parole de Dieu tant clère que nos consciences estoient suffisamment asseurées. Et encores que la chose fust doubteuse ou que nous en eussions quelque scrupule, que nostre office estoit de ne rien attenter contre ce que nous penserions estre du vouloir de Dieu. Toutesfois que ce que nous alléguions estoit si cler qu'il n'estoit à mestier d'en faire plus longue dispute. Dadyantage qu'il se debvoit tenir plus tost pour suspect que nous à cause qu'il ne rendoit que son particulier, et que de nostre part nous n'avions aultre considérant, sinon de suivre l'ordre de Dieu. 11 nous réplicqua aussi que s'il fust venu devant le caresme, il eust bien souffert d'estre examiné, mais puis qu'il avoit presché en une Eglise si voisine ^ qu'on debvoit bien tenir cela pour approbation. Sur ce point nous lui dismes qu'il en advient en

* L'Eglise de Lyon.

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Francei comme dict Salomon, asçavoir qu'à une âme afifamée les choses amères semblent estre doulces, car le paoure peuple est là tant affamé de la Traye doctrine, que quant on luy en touche ung petit mot, ne fusse qu'à demy, il est tellement ravy et transporté qu'il n'a loisir de juger. Au reste touchant ce qu'il se vantoit d'avoir là prescbé, nous luy dismes qu'il n'en dressât point les comesy et que nous sçavions bien en quelle inlirmité ce avoit esté. Et toutes fois nous protestasmes que ce n'estoit point par reproche, et que nous ne sommes pas si inhumains que nous ne supportions ceulx qui sont aulcunement infirmes en tel danger, mais que c'esloit pour l'induire à se recongnoistre afin- qu'il ne s'enorgueillist point en vain, ayant plus de cause de s'humilier. En la fln nous taschasmes de rechef de l'adoulcir et lui donner bon courage, et luy de sa part ne fist pas d'aultre semblant d'estre irrité.

Le lendemain estant en une taverne en grande compaignie en laquelle il y avait environ une dizaine de prescheurs d'icy alentour , après qu'on eust devisé de quelque matière , sans qu'il fust provoqué ne qu'il en eust occasion, comme s'il eust esté un contrerolleur de tout le monde, il dict qu'il n'y avoit point d'homme sçavant par deçà, et parla encores plus oultrageusement que nous ne disons, et comme la vérité vient tousjours en lumière avec le temps, nous avons esté depuis advertis que du premier jour qu'il estoit entré en ceste ville, il n'avoit cessé de mesdire maintenant de l'ungou de l'aultre, maintenant de tous, jusques à prononcer que ne trouvoit nul goust ne nulle édification en toutes nos prédications et lectures. Et toutesfois il estoit si effronté

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que ce pendant il osoit bien venir disner chez nous. Nous voyons bien quelle raison le menoit à cela, c^est que le paoure homme est si affamé de gloire qu^il brusie tout, et ce pendant nous ne voyons pas qu'il ait rien en quoy il se puisse glorifier. Car quant on aura bien espeluché tout ce qu'il a au ventre , on n'y trouvera que pure asnerie. Il sçait un peu moins en la langue latine qu'un enfant de huit ans ne debvroit faire. En TEscripture il y est aussi ignorant qu'un caffart, et toutesfois il est si enivré d'ambition qu'il ne se peult tenir sur ses pieds. Nous vous laissons à réciter plusieurs menées qu'il a tenté. Tant y a qu'il n'eust pas tenu à luy de troubler nostre Eglise , si le temps y eust esté disposé. Mais ce n'est pas ung exemple nouveau, car telle manière de gens a eu ses prédécesseurs dès le temps de sainct Paul, qui, par semblable artifice, c'est à dire en se vantant d'eulx-mesmes et détractant le sainct apostre, troubloient tout pour s'advancer, comme nous pouvons voir aux Epitres des Corynthiens et des Galates. Sur la fin ce bon preudhomme ayant délibéré en son cœur de s'en partir, vint à l'ung de nous pour se purger, et premièrement se voulant justifier de tout ce qu'il avoit respondu, il luy fut dict que ce seroit son profict de bien considérer le tout devant Dieu pour s'accuser et condemner, et sans estre tant arresté à maintenir son honneur par parole, après l'avoir de faict et d'œuvre ainsi blessé, que s'il persévéroit à contendre ainsi contre raison et vérité, qu'il viendroit à maulvaise fin, d'aultant qu'il faultque ceste sentence soit vraye, quiconque s'exalte sera humilié. Touchant de folles paroles qu'il avoit proférées en la taverne, il vouloit estre creu en les

Dyant et que on estimast menteurs tous ceulx qui les aroyent ouyes. Il lui fust respondu qu^il plaidast doncques contre notre Seignour qui a voulu qu'en la bouche de deux ou trois toute parole fust certaine. Et toutesfois quHl n'estoit jà mestier de se débatre beaucoup de ce point, d'aultant qu'il ne nous chault pas beaucoup combien on prise et méprise nostre sçavoir, et que nostre principale gloire est d'estre serviteurs de Dieu. Ainsi que nous tenions cela pour une chose ridicule et de néant, mesme pour ce que nous ne luy defférons pas tant que de le recongnoistre pour juge compétent. Toutesfois que nous apercevions bien en telles paroles que son cœur estoit si enflé et quasi crevé de venin qu'il fust contrainct de le vomir en parlant ainsi, et que ce signe de malveillance nous offensoit, veu que nous ne luy en avions point donné d'occasion . Touchant le troisième poinct il ne peult pas nier qu'il n'eust mesdict en quelque sorte de nos prédications, combien que il étoit bien difficile qu'il en peult donner certain argument, encores qu'il eust eu sçavoir pour ce faire. Car jà soit qu'il y vint aucune fois par contenance, si est-ce que de peur d'estre veu escouter pour apprendre, il lisoit en ung livre à part, en quoy on peult voir sa folle ambition d'avoir si peur que sa réputation ne diminuast, quant il ne daignoit pas faire cest honneur à la parole de Dieu de luy donner audience.

La fin de ce propos fust que çeluy auquel il s' estoit adressé luy dict qu'il feroit assembler ses compagnons pour parler à luy, et comme il luy donna bien à entendre qu'il ne debvoit point craindre que nous voul-

sissions par vengeance le reculer, non plus que s'il se I. 5

de le voir. Il dit que cela ne luy est pas Tenu de paillardise. Pource que c'est chose pitoiable, il vous plaira de regarder s'il y uuroit moien de le secourir, aflin qu'il ne pourrisse. Je le vous recommande d'aultant plus hardiementy que je pense qu'il soit de la ville, car s'il estoit estrangier, j'aviseroye de moy-mesme d'y proveoir en quelque sorte, afûn de ne donner point occasion de crier comme on faict. Mais puisqu'il est icy, j'en fais moins de difliculté.

Vostre frère et bon amy,

Jehan GALviif.

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