‹ Lettres de Jean CalvinChapitre 33 sur 44 · AUX CINQ PRISONNIERS DE LYON · texte numérisé non relu

AUX CINQ PRISONNIERS DE LYON

Copie. BiM. de Genève. Vol. iot«.

Mes très chers frères, nous avons sçeu en la Gn pourquoy l^hérault de Berne n'estoit point retourné par là. C'est qu'il n'avoit pas telle responce comme nous eussions bien désiré; car le Roy a refusé plat et court toutes

* Cette lettre dut précéder de quelques jours le dernier combat des cinq prisonniers. Pressentant leur fin prochaine, ils écrivirent, le 5 mai, aux seigneurs de Berne pour les remercier des témoignages d'affection qu'ils en avaient reçus. « S'il n'a pas plu à Dieu, disaient-ils, de nous conserver la vie par vostre moien, cependanc elle a été prolongée par là... malgré la fureur de tous ceux qui auraient voulu depuis longtemps nous exécuter à mort. Puis doneques qu'il luy plaist que nostre sang soit bientost répandu pour la confession de son sainct nom, nous nous estimons encore l>eaucoup plus heureux que si nous sortions en liberté. Car, conuneil est véritable et tout-puissant, il nous fortifiera et ne permettra pas que nous soyons tourmentés au delà de nos forces, et après que nous aurons souffert un peu de temps, il nous recevra dans son royaulme céleste et nous fera reposer éternellement auprès de luy... » — Ce fut le 46 mai que les cinq écoliers furent avertis de se préparer ù la mort; ils reçurent cette nouvelle avec une pieuse sérénité. Le bûcher était dressé sur la place des Terreaux; ils s'y rendirent en chantant des psaumes et en répétant des versets des saintes Ecritures. — « Estans venus au lieu du supplice , ils montèrent d'un cœur alaigre sur le monceau de bois, les deux plus jeunes les premiers... Le dernier qui monta fut Martial Alba, le plus âgé des cinq, lequel avait esté longtemps à deux genoux priant le Seigneur. Il demanda instamment au lieutenant Tignac de luy octroyer un don. Le lieutenant luy dit : Que veux-tu? Il luy dit : Que je puisse baiser mes frères, devant que mourir. Le lieutenant le luy accorda. Lors

les requestes que luy ont faict Messieurs de Berne^ comme TOUS le pourrez voir par le double des lettres, eu sorte que de cecosté-làil n*y a plus d'attente. Mesmes quelque part que nous regardions icy-bas, Dieu nous a coupé la broche partout. Il y a ce bien que nous ne pouvons jamais estre frustrez de Tespoir que nous avons en Luy et ses sainctes promesses. Vous y avez esté tousjours fondez, du temps qu'il sembloit bien que vous peussiez bien estre aydéz des hommes, et que nous le pensions ainsy, et quelque apparence que vous ayez eu d'eschapper par moyens humains , si n'avez- vous point eu les yeux esblouis pour escarter vostre cœur et fiance ne çà ne là. Or à ceste heure la nécessité vous exhorte plus que jamais d'adresser tous vos sens au ciel. Nous ne sçavons pas encores quelle sera T issue. Mais pource qu'il semble que Dieu se veuille servir de vostre sang pour signer sa vérité , il n'y a rien meilleur que de vous disposer à ceste fin , le priant de vous assujettir tellement à son bon plaisir que rien ne vous empesche de suyvre où il vous appellera. Car vous sçavez, mes frères, qu'il nous fault estre ainsy morliffiéz pour luy estre offerts en sacrifice. 11 ne se peult faire que vous ne sousteniez de durs combats, affin que ce qui a esté dict à Pierre ne s'accomplisse en vous, qu'on vous tirera où vous ne vouldrez point. Mais vous sçavez en quelle vertu vous avez à ba~

le dit Martial baisa les quatre estans jà liez, leur disant à chacun : AdieUy adieu, mon frère. » Le feu fut allumé. On entendit la voix des cinq confesseurs s'exbortant encore Tun Tautre au milieu des flammes : « Courage , mes frères, courage,., qui furent les dernières paroles ouyes des dits cinq vaillants champions et martyrs du Seigneur. » Hist. de$]Martyr$y L. IV, p. 231.

384 UKTTRBS

tailler, sur laquelle tous ceulx qui seront appuyez, ne se trouYeront jamais estonnéz et encores tant moins confus. Ainsy, mes frères, confiez-TOus que yous serez fortiGéz au besoing de TEsprit de nostre Seigneur Jésus, poor ne défaillir sous le faix de tentations , quelque pesant qu'il soit, non plus que luy qui en a eu la Yictoire si glorieuse qu'elle nous est un gain infaillible de nostre triomphe au milieu de nos misères. Puisqu'il lui plaist tous employer jusques à la mort à maintenir sa querelle, il tous tiendra la main forte pour batailler constamment, et ne souffrira pas qu'une seule goutte de Yostre sang demeure inutile. Et combien que le fruict ne s'en aperçoiYe pas si tost , si en sortira-t-il avec le temps plus ample que nous ne sçaurions dire. Mais d'autant qn^il TOUS a faict ce priYilége que yos liens ont esté renommez, et que le bruict en a esté espandu partout, il faoldra, en dépit de Sathan, que vostre mort retentisse encores plus fort , à ce que le nom de nostre bon Dieu en soit magnifié. Quant à moy je ne doubte, s'il plaist à ce bon Père de tous retirer à soy, qu'il ne tous ayt conservé jusques icy , affin que Yostre longue détention soit un préparatif pour mieulx esYeiller ceulx qu'il a délibéré d'édifier par Yostre fin. Car quoy que les ennemys lacent, jamais ils ne pourront enscYclir ce que Dieu a faict reluyre en yous pour estre contemplé de bien loing.

Je ne yous console point ny ne yous exhorte plus aa long , sçachant que le Père céleste yous faict sentir que Yalent ses consolations , et que yous estes assez songneui à méditer ce qu'il yous propose par sa paroUe. 11 a desjà tant monstre par effect comme sa Yertu habitoit en yous, que nous debYons bien nous asseurer qu'il achèYera

jusques au bout. Vous sçavez qu'en partant de ce monde nous n'allons point à Tadventure, non-seulement pour la certitude que vous avez qu'il y a une vie céleste, mais aussy pource qu'estant asseurés de l'adoption gratuite de nostre Dieu , vous y allez comme à vostre héritage. Ce que Dieu vous a ordonnez martyrs de son Fils, vous est comme une marque de surabondance. Reste le combat auquel l'Esprit de Dieu non-seulement nous exhorte d'aller, mais aussy de courir. Ce sont tentations dures et fascheuses de voir l'orgueil des ennemys de vérité si énorme , sans qu'il soit réprimé d'en hault ; leur raige si desbridée , sans que Dieu pourveoye aux siens pour les soulager. Mais s'il nous souvient quand il est dict que nostre vie est cachée , et qu'il nous convient ressembler à trespasséz , ce n'est pas une doctrine pour un jour mais permanente , nous ne trouverons pas estrange que les afflictions continuent. Pendant qu'il plaist à Dieu de lascher si longtemps la bride à ses ennemys, nostre debvoir est de nous tenir quoys, combien que le temps de nostre rédemption targe. Au reste s'il a promis d'estre juge de ceulx qui auront asservy son peuple, ne doubtons pas qu'il y ayt une horrible punition apprestée à ceulx qui auront despicté sa majesté avec un orgueil si énorme , et qui auront cruellement persécuté ceulx qui invocquent purement son nom. Praticquez donc, mes frères, ceste sentence de David que vous n'avez point oublié la loy du Seigneur, combien que vostre vie soit en vos mains pour la quitter à toute heure. Et puisqu'il employé vostre vie à une cause si digne qu'est le tesmoignage de l'Evangile , ne doubtez pas qu'elle ne luy soit prétieuse. Le

temps est prochain que la terre descouvrira le sang qui t. 25

aura esté cachée et que nous, après avoir esté dépouillez de ces corps caducques, serons pleinement restaurez. Cependant que par nostre opprobre le Fils de Dieu soit glorifié , et nous contentons de ce tesmoignage qui nous est bien asseuré que nous ne sommes persécutez ne blasméz , sinon que pource que nous espérons au Dieu tivant. En cela nous avons de quoy despiter tout le monde avec son orgueil ^ jusques à ce que nous soyons recueillis en ce royaulme éternel , auquel nous jouirons pleinement des biens que nous ne possédons que par espérance.

Mes frères y après m'estre bumblement recommandé à vos bonnes prières, je supplieray nostre bon Dieu vous avoir en sa saincte protection , vous fortifier de plus en plus en sa vertu, vous faire sentir quel soing il a de vostre salut 9 et augmenter en vous les dons de son Esprit pour les faire servir à sa gloire jusques à la fin. De Gènes ve y (mai) 1553.

Vostre humble frère ,

Jéhàn Gàlviiv.

Je ne fay point mes recommandations en particulier k nos frères, pource que je croy que la présente leur sera commune \ J'avois jusques icy différé de vous escrire pour Tincertitude de vostre estât, de peur de vous ennuyer en vain. Derechef je prieray nostre bon Dieu avoir sa main espandue pour vous conformer.

^ Calvin désigne ici plusieurs auUw prisonniers de Lyon, MiUiîeo Dimonet et Denis Peloquin, qui enu^teoaient dans les cachots un pieux coQunerce épistolaire avec les écoliers de Lausanne.

A MONSIEUR D'ADBETERRE •

Minute. Bibl. de Genève. \oi. Iot.

Monsieur, je vous prie qu'il tous plaise m'ezcuser en ce que je vous déclaire mon intention par escrit» plus tost que de bouche. Il y a deux raisons qui m'y contraignenty car jecraindroisen une chose odieuse ouestrange de prime face n'avoir pas telle audience qu'il serait à souhaitter, et puis la révérence que je vous porte m'a tousjours fermé la bouche jusques icy. En la flû je me suis advisé d'essayer si je vous pourrois appaiser en ce dont vous estes mal content de moy^ou pour le moins, tellement adoulcir l'oSense que vous pourriez avoir conceue , que j'eusse cy-^après meilleure entrée à vous en eatisfaipe du tout. Vous estes marry que je ne me con-

* En note de la main de Charles de Jonvilliers : « Monsieur Calvin escrivit cette lettre pour un gentilhomme nommé Aubeterre, pour envoler à son père lequel estoit contraire à la parolle, et fut au moysdemay 4553. »

Du Bouchard, vicomte d' Aubeterre, un de ces nombreux réfugiés de France que reçut Genève durant les persécutions. « Il était, dit BrantAroe, fugitif à Genève, faiseur de boutons de son métier, comme estoit la loi là introduite, que un chacun d'eux eût un métier et en vécût, tel gentilhomme et seigneur qu'il estoit. Et le dit Aubeterre, bien qu'il fût de bonne maison, estoit de celui de faiseur de boutons. Mol, en passant une fois à Genève, je Ty vis fort pauvre et misérable » — Ce fut sans doute par les soins de oe seigneur, rentré en France après Tédit de janvier, que se forma l'église réformée d'AUbeterre. Voir une lettre de cette église à Calvin, du 8 janvier 4565. Mss de ^a Bibl. de Genève, vol 197^.

forme avec vous au service de Dieu, tel que vous l'estimez. Si je le faisois par mespris , comme beaucoup de gens voilages ne tiennent guères de compte de Dîea, et n'ont nulle dévotion à le servir, je ne serois pas digne que cela me fnst pardonné. Mais si la crainte de Dieu me contraint à faire ce que je fais, et ma conscience m'y induit, je croy que pour le moins je vous seray un peu plus supportable en cest endroit. Pour ne vous point fascher par trop long propos, il est bien certain, Monsieur, qu'il règne beaucoup de lourdes corruptions et abus en l'Eglise aujourd'huy, soubs couverture du nom de Dieu. On dira bien que c'est à bonne intention qu'on y va, mais en se faisant à croire qu'on faict bien sans avoir tesmoignage de la volunté de Dieu , on compte sans son hoste. 11 fault en somme que Dieu soit servy à son gré , non pas à nostre appétit. Je confesse que ce seroit trop grande présomption à moy de me Ger à mon sens propre , cuidant avoir meilleur jugement que les anitres. Mais il n'est pas icy question lequel sera* le plus sage en soy. Geste règle est notoire à \ous, jusques aux plus rudes et idiots du monde, que Dieu prise plus obéissance que tous sacrifices qu'on luy sçauroit faire, parquoy sans grande subtilité nous pouvons bien conclurre qu'il désavoue tout ce qui ne s'accorde point à son plaisir. Et où est-ce que nous devons chercher le bon plaisir de Dieu, sinon en l'Escriture saincte? Maintenant si je voy une chose contraire à l'Escriture, ne la dois-je point fuir, si je ne veux offenser Dieu à mon escient? Vous trouverez estrange que cecy se dise des choses qui sont tant receues par tout le monde sans contredit. Mais je vous prie , Monsieur, cuuibien que je

sois jeune homme et possible trop facile , qu'en une chose de telle importance je ne me fusse jamais laissé transporter si légèrement sans estre convaincu par bon tesmoignage et suffisant. Et quant Dieu m'a faict la grâce de lire et escouter patiemment, il a fallu que je me sois rangé. Puisqu'ainsy est, vous sçavez, Monsieur, que de communiquer aux choses mauvaises , il ne me seroit pas licite ; de ne m'en pouvoir pas abstenir sans vous desplaire, ce m'est une merveilleuse angoisse. Car si jamais j'ay désiré de vous obéyr, je m'y vouldrois efforcer maintenant plus que je ne fis oncques, pour m'acquitter mieux de mon devoir. Il ne reste que ce moien que je vous supplie qu'il vous plaise me pardonner si je n'ose pas faire ce qui seroit damnable en moy. Et en cela je ne doibs estre accusé de présumption, comme si je cuidois estre plus sage que les aultres. Car puisque Dieu m'a faict la grâce de me déclairer ce qui est bon ou maulvais , il fault que je me règle à ceste mesure. Il est dict que chacun portera son fardeau. Pourtant il n'y auroit nulle excuse pour moy, quand mesme les aultres seroient excusez, puisque nous devons cheminer selon la mesure de la congnoissance que Dieu nous a donnée. Je ne disputeray pas subtilement sur quoy je fonde, et comment ou pourquoy je congnois les choses qu'on tient pour bonnes estre mauvaises , mais pource que ma capacité ne le porte point, et que je sçay aussy que cela ne vous seroit agréable. Tant y a que les contrariétés qu'a la messe avec ce que toute TEscriture nous déclaire de la rémission des péchés qui nous a esté acquise par la mort du Fils de Dieu , et aussy avec le sainct sacrement de la Cène qu'il a institué, sont tant notoires

390 LKTTAIS

qu^il TOUS sera tacîle d'en juger, inoiennant que tous ne refusiez point d'ouvrir les yeux.

(Si bon vous semble vous pourrez icy coucher ce qui en est simplement et en peu de paroUes.)

Monsieur, je considère assez que ces choses vous seront estrangesy et que je ne mérite pas d'eslre escooté en choses si grandes. Mais sUi tous plaist... et ccetera... luy faisant offre de communiquer plus à plain en la présence de l'oncle, afln que la chose ne soit éventée plus loing. (May 1553.)

Page 1