A MADEMOISELLE DE PONS
Copie. Bibl. Unp. Coll. Dupuj. Vol. tM.
Mademoiselle et bonne soeur, si Dieu vous eust donné un mary qui vous eust esté loyal, et eust vescu en bonne concorde avec vous , il seroit besoin de vous consoler maintenant , et vous exhorter à patience. Mais puisque celuy qui vous debvoit tenir aussy chèrement que la moytié de sa personne , vous a esté tant qu^il a vesca un fléau bien dur, il vous est plus tost besoing de congnoistre que nostre bon Dieu en le retirant vous a
* En note : «r A Mademoiselle de Pons, demeurant en Bretagne, laquelle ^près avoir longtemps esté maltraictée de son mary à cause de la religion, pieu Tavoit délivr^ç ^^ la sepitude de son mary, qui estoit mort. •
DE GALTllf. 411
gardée en pitié. Au rçste il fajit gue les fasch^rjiçs qu^ vous ayez souffertes, vops servent tousjours d'instriiptjpii à vous humilier soubsla main de Geluy qui vou^aainsv voulu eçprouyer, pour vous faire aussy sentif que yaut son aide, et copfmp il est fi<jele pour ne je^mais jJéfail|ir aux siens. Mais tout le maulvais traicteoient soubs lequel vous avez langui, n^estqi^ rien auprès ()e ce^tç iqisérable captiyité en laquelle vous estiez détenue pour ne pouvoir servir ^ Dieu, et que vc^us estiez djstrajcte du Fils de Pie{i poup ne luy pouvoir garder la foy di) sainct et sacré nriariage qu'il a contracté avec vous ; et aujpur* d'huy d'autant vous faut-il mieulx penser à qqelle fin il vous a nfiise en telle liberté. Réduisez-donç, je voupprîe, en mémoire les souspirs continuels que vous avez jette si longtemps. Combien que vous eussiez beaucoup de sortes de tristesses, je ne doubte pas que vostre principal regret ne fust de ce qu'il ne yous estoit point permis de vous adonner purement au service de Dieu. Pensez bien si vous n'avez pas protesté journellement devant Dieu , que vous ne soul^aittez sinon le moyen de sortir de la servitude où vous estiez. Maintenant qu'il vous est donné, n'attendez pas que Dieu vous somme de ypstre promessp. C'est à vous de l'anticiper, ainsy que vostre cppsciencevous sollicite, sans qu'on vous picque d^ailleurs. Mesmes réduisez en mémoire que sainct Paul disant que les gens mariés sont comme partis , mais que les vefves n'ont qu'à s'applicquer du tout à pieu, vous oste l'excuse que iusques icy yous eussiez peu prétendre. Il est certain que rien qui soit ne nous doibt empescher de nous acquitter vers nostre Père céleste, et ce bon Rédepapteur qu'il nous a envoyé ; mais selon l'opportunité
que chasqu'un aura , tant plus est-il coulpable s^il ne s'employe tant plus franchement à faire son debvoir. Je sçay bien que vous avez esgard à vos enfans , et ne dis pas que ce ne soit à bon droict , moyennant qae le Père souverain de vous et d'eulx ne soit laissé derrière. Hais pensez que le plus grand bien que vous leur puissiez faire, est de leur monstrer le chemin de suivre Dieu. Quoy qu'il en soit, il ne vous sera plus licite d'all^^gaer que vous offensez par force, puisque Dieu vous a ouvert la porte qui vous estoit close. Que reste-il donc sinon que vous preniez couraige, voire jusques à vous efforcer pour surmonter toutes les difficultés qui vous retiennent. Car je sçay bien que vous ne pouvez pas sans grande contradiction vous desdier pleinement à nostre Seigneur Jésus. Mais pour en venir à bout faites valoir la congnoissance qu'il vous a donnée desjà de long temps, et ne laissez point amortir le zèle qu'il vous a une fois imprimé en vostre cneur par son Sainct-Esprit, et n'estaignez point à votre escient le sainct désir duquel vous avez bruslé par cy-devant. Regardez comme Dieu laisse escouler cenlx qui se sont petit à petit annonchalis, et comme il permet facilement qu'estans du tout desbauchéz, ils s'en aillent à perdition. Et c'est bien raison que le Seigneur se vange ainsy de ceulx qui auront préféré les vanités de ce monde au thrésor de son Evangile. Or, au lieu que plusieurs se laissent séduire par tels exemples pour suivre un mesme train , que ce vous soit autant d'advertissement pour vous tenir tant plus serrée en crainte et sollicitude. Au reste , que le maulvais temps que vous avez enduré une partie de vostre vie, vous face tant mieulx penser à ceste vraye fé-
licite et gloire parfaicte qui nous est apprestée aux cieulx, pour ne nous point amuser à quelque repos mondain , qui ne peut estre que caduque , et mesme confit en des troubles infinis , et qui pis est , nous aliène du repos de nos âmes qui est seul bénit. Mais affin qu'il ne semble pas que je me deffie de vostre bonne volonté, je feray fin à la présente après m'estre affectueusement recommandé à vostre bonne grâce et prières , et avoir supplié nostre bon Dieu que s'il a par cy-devant desployé sur vous les grâces et vertus de son Sainct-Esprit , que non-seulement il continue , mais qu'il vous y augmente , et ne permecte pas que jamais vous décliniez du droict chemin, et qu'il vous y advance de plus en plus; cependant qu'il vous contienne en sa protection.
Pource que je ne sçay où est monsieur vostre frère, et si je luy feroys plaisir en luy escripvant, cela m'en faict abstenir. Cependant je désire que Dieu luy tienne la main forte à ce qu'il ne s'aliène point de luy \ A ce que j'entens il s'est un peu trop escarté en aucunes choses, et auroit bon besoingd'estre ramené au droict chemin. Mais pource que je ne sçay par quel costé y arriver, je réserve cela à meilleure occasion. De rechef je vous remettray en la garde de nostre bon Dieu. Le 20 de novembre
Votre humble frère et serviteur,
Charles b'Espe ville.
^ Le personnage en question n'est-il pas Antoine de Pons , seigneur de Maremnes? Il avait épousé en premières noces Anne de Parthenay, fille de M. de Soubise, et embrassé la Réforme à la cour de Ferrare. Marié plus tard à la dame de Montchenu, il se détourna de la foi protestante, et devint même un de ses persécuteurs. Bèze, Hist. eccL, T. 1, p. 199.
LETTKES
A UN SEIGNEUR DO PliAONT
Copie. Bibl. de Genève. Vol. I07.
Monsieur, combien que je vous suis incobgneu de face, toutesfois estant asseuré par gens dignes de fby que mes lettres seroient bien receues de vous Je me suis ëdhardy de vous escrire, n'aiant autre accès que eeluy que me donne Tauthorité du Maistre auquel je sers» lequel, comme je croy, me suffira assez, veu la révéreDce que vous portez à luy et à sa doctrine. Comme aussy c'est bien raison que grans et petits s'assubjectisseht à to majesté , puisque le Père céleste luy a donné tout empire souverain, aflin que tout gertouil se ployé deiant luy, et non-seulement des ciréatures humaines, mais
* Le nom de ce seigneur nous est inconnu. — Le Piémont, alors soumis à la domination française, n'était pas demeuré étranger à l'influence dé la Rérorme. Les doctrines évangëliques , Adèlenient gardées par les Tàudois dans l'asile séculaire des Alpes, et ravîiées par un esprit nouveau, se répandirent à Turin, et de là dans tout le pays, « en sorte, dit Bèze, qu'en peu de temps il y eut compapie de ceux de la religion réformée dressée à Carignan, Pontcalier, Poyrin, Villefranche, Ville-neuve d'Asl el fcasUlldn, lesquelles toutesfois ont esté dissipées par les persécutions. » Un courageux ministre, Alexandre Guiotin, fonda, en 4557, l'Eglise réformée de Turin. HUt. eccL, t. lll, p. 386 et suivantes. On lit dans les Hegisires de la Compagnie de Genève y 6 septembre 4557 : « Fut esleu pour Piémont maistre Pasquier Bamot, et partit le 4i»« Jour de septembre. » — Ibidem^ décembre 4558 : « Maistre Christofle, fils du médecin de Vevey (partit) pour aller administrefe* la liarole de Dieu en la ville de Thurin. »
BÈ tiiiiN. 415
aussi des anges. Vray est que ceM est bien mal cohgneù aojourd'huy de la plus part. Nou^ vdibns que le nombre de ceux qui s'accordent d'obéir eh yéritë à ce grânâ Roy, est bien petit. Mais j'ai entendu que Dieu |)âr sa bonté infinie ^ous a toucbé le cdeuty tellement que vous désirez d'estre chrestieii de faict et hbn pas de tiltre. îë parle aussi à cause que ce tiom de chrestietlté voile bien en la bouche de tous, mais quand ce vient à s^humilier soubs TEvangile qui est le sceptre pdr lequel Jésus-Christ yeult régner sur nous , peu s'en fault que chacun ne recule , en quoy on veoit que c'est chose jiar trop coniniune de se coilvrir dû tiltre de chrestien par hypobHsié; et par ce moien le protkner. Ainsi ce n'est ^oint urie petite vertu ny vulgaire, d'àp{irouver pat effectqbe doua désirons estre disciples du Fils deDieti, affih adssi qu'il nous advoue pour siens. El d'dultaht ^lus estes-vous obligé à recongnoistre la miséricorde qu'il vdils a faiclë en vous amenant jusques-là. Car ce n'est pas de nostrê mouvement propre que nous y venons , mais d'aultanl qu'il luy plaist nous y attirer. Et dfBti (|ue ceste Bonté ait tant plus de lustre pour estrô miedk bongtieiib , il nous choisit et sépare du milieu de cent auxquels aultrement nous sommes esgaux. Airlsi que tous Ibs pâiivres aveugles que nous voions errer nous sbièiit aiiltaht dé mirouersde notre misérable condition; poili- niagbiGël* Celuy qui nous a retirés des horribles ténèbreà de hldH. Au reste, Monsieur, congnoisséz quelle est la vâllebr de ce thrésor infini de la vérité de Dieii ; lequel volts d esté commis, afin que vous en faciez bonne garde et fidelle. Car de ceux-mesmes qui font proTession de la pure doctrine de TEvangile , on voit que là pluspart se
contente d^en avoir quelque pbantaisie ou opinion tolante. Voilà pourquoy une grande partie de ceux auxquels Dieu avoit donné quelque goust de sa grâce , se desbordent au double , jusques à estre du tout abraty. Car Dieu ne \eult point estre mocqué , ne mesprisé. Et Yoiant les corruptions qui régnent partout et les assaults que Sathan dresse aujourd'huy à ceux qui désirent de cheminer directement, nous avons bien mestier de lever les yeulx en hault pour demander force et constance, afGn d'y résister. Et je croy que de vostre part vous en expérimenterez plus que je ne vous en sçaurois dire. J^entens des empeschemens qui vous destournent ou retardent de servir purement à Dieu. Surtout pource que soubs la tyrannie de rAnté-Christ y si un homme veult vivre chrestiennement , il fault qu^il se dresse quant et quant à mourir. Si est-ce que nulle difficulté ne nous excuse 9 quand il est question de l'honneur de nostre Dieu. Et si Jésus-Christ ne s'est point espargné pour nostre salut , ce n'est pas raison que nostre vie nous soit plus prétieuse que luy. Combien doncques qu'il n'y aict chose plus odieuse que d' estre congneu vray chrestien, sijnous fault-il pratiquer ceste leçon de S. Paul, de n'avoir point honte d'estre hays ne vilipendez à ce tiltre. Et de faict si nous désirons d'estre eslevés en la gloire de nostre Seigneur Jésus-Christ, il nous fault porter l'opprobre de sa croix. Ainsi je vous prie, selon que la nécessité vous advertit, de vous aiguiser et solliciter à batailler constamment contre Sathan et le monde , désirant d'estre amorty quant à vous, pour estre pleinement renouvelle en Dieu. Et pource qu'il fault congnoistre devant qu'aymer, je vous prie aussi de vous
exercer à lire les sainctes exhortations qui vous pour* ront aider à cela. Car la froidure qu'on Toit en plusieurs procède de ceste nonchalance quMl leur semble que c^est assez d'avoir gousté en passant quelque mot de rEscriturCy et ne tiennent compte d'y profiter, comme il seroit besoing. Au contraire nous avons à pratiquer ce que dict S. Paul, qu'en contemplant la face de Jésus- Christ au mirouer de son Evangile» nous soions confor* méz à luy de gloire en gloire. En quoy il signifie que selon que nous approchons plus près de Jésus-Christ, et le congnoissons plus privément, la grâce et vertu de son esprit croist aussi et se multiplie en nous. Ainsi doncques que vous soiez soigneux à tousjours profiter de mieux en mieux* Qui plus est vous avez à penser h vos enfans, lesquels Dieu vous a commis à ccste charge, affin qu'ils luy soient desdiés, et qu'il en soit le père souverain comme de vous. Vray est que beaucoup sont empeschéz de s'aquiter de leur devoir pour le regard de leurs enfans, pource qu'ils n'ont aultre désir que de les avancer au monde. Mais c'est une pauvre considération et trop perverse. Ainsi je vous prie, d'aultant que Dieu vous a donné lignée et des enfans de bon esprit, qu'en réputant que c'est un thrésor précieux, vous donniez ordre qu'ils soient instruits de bonne heure en sa crainte, et qu'ils soient préservés des pollutions et ordures auxquelles nous avons esté plongés. Je sçay que vous n'avez pas attendu d'estre incité par moy à bien commencer, mais que vous les avez pourveu d'un homme qui a le sçavoir pour les bien instruire, et s'y emploie fidèlement. Mais pource qu'il fault que tant le père que les enfans soient plainement adonnez à Dieu, et les des-- I. 47
418 LSTTRSS
tourbiers que Sathan mect par delà sont si difficiles à surmonter que rien plus , il est bien mestier que tous soiez exhorté à les dresser plus en Théritage céleste qu'aux biens et honneurs caduques d'icy-bas.
Sur quoy, faisant fin. Monsieur , après m'estre recommandé à rostre bonne grftce, je supplieray nostre bon Dieu de tous avoir en sa saincte protection, tous augmenter ce qu'il vous a donné de la congnoissance de sa vérité, et vous gouverner tellement par son esprit qu'il soit servy et honoré de vous , jusques à oe que nous soions recueillis en la gloire de son royaulme immortel. De Genesve, ce 25"^*" de febvrier 1554.
Vostre humble frère et serviteur,
JiHAN Calvin.