‹ Lettres de Jean CalvinChapitre 6 sur 44 · A LOUIS DU TÎLI.ET · texte numérisé non relu

A LOUIS DU TÎLI.ET

Copie. Bîl>UoUièque impériale 4c Partit. Mas. /rinçais. Datuze. 8M9S.

Monsieur, liuit jours devant que je receusse les lel- Ires qu^aviez laisse à \ostre parlement pour me estre

^ * I»oîs du Tillet, curé de Claix en Poitou, chanoine et archidiacre '4'AngottIéme. 11 était frère de Jean du Tillet, le célèbre greffier au .parlement de Paris, et de cet autre du Tillet qui devint évêque de . Saint-BrieucetdeMeaux.Voué lui-mémeà la carrière ecclésiastique, I ses premières inclinations le portèrent vers la Réforme. 11 connut Calvin â l'université de Paris, se lia d*amitié avec lui, partagea ses ■ périls, et le reçut, en 1534, à Angouléme, dans sa propre maison. Coi dès lors au jeune réformateur par la communauté des croyances, 9 résigna sa cure de Claix pour le suivre, sous le nom de Haulmont, i SUatsbourg, à Bâle et en luiie. li se trouvait à Genève (août 4536), lorsque Calvin y fut retenu par les véhémentes supplications de Fairf* Mais les luttes auxquelles le réformateur fut dès lors conteniez convenaient peu à Tâme contemplative et douce de î^uis du TMi. En proie au doute, il quitta secrètement Genève, et se rendit à SMSibonrg où ses incertitudes ne cessèrent que par son retour ft 11 Ibi catholique. Il écrivit à Calvin pour l'informer de ce changeel lui soumettre ses scrupules sur la légitimité du ministère les églises réformées. Calvin y répondit, et cette controverse, tincère, mais tempérée par le respect, marqua les dernières de ces deux hommes, unis d'abord et trop tôt séparés par

h-#Niition religieuse du XV(« siè( le.

envoiéosy Jehan cstoit arrivé ' ; tellement que quelques sepmaines dcTant que j'eusse eu aulcunes nou* velles de par vous, le bruict estoil volé jusques icy de Tostre parlement. Combien que telle incertitude me fust assez grande occasion de fascherie, néantmoins je tenois en suspend mon jugement le plus qu^il mVstoit possible. Ce qui me molestoit et tormentoit le plus, estoit la crainte que j avois de vous avoir par mon imprudenc'e offensé, comme je congnois et recongnois que je n^ay pas observé envers vous la modestie que je vous debvois. Bien est vray que je sentois tel fruict de vostre compaignie et conversation que Tabsence ne me pouvoit estre joieuse ; /nais d'aultant que je vous voyois icy comme languissant, je portois patiemment ce qui me défailloit, estimant assez bonne récompense rostre soulagement, Finallemeot quant vos lettres sont venues des deux costés, par icelles j^ai congneu une partie de vostre intention. Pourtant combien que répute bien que ma compaignie ne vous pouvoit pas estre trop agréable, en telle incivilité et rudesse dont je usois en* vers vous^ néantmoins je me confie que cesle cause ne vous a pas aliéné ne estrangé de nous, ce qui provient certainement plus de voslre prudence qu'avez eu à me supporter en cest endroict, que ce que je me suis porté comme il apparleuoit.

Je ne vous puis dissimuler que je n'aye esté fort estonné après avoir entendu vostre intention, et mesmes

^ Jean du Tillet, frère de Louis, élevé plus tard aux honneurs di^ répiscopat. Instruit dans les langues anciennes et dans rarcbéologie sacrée, il avait été chargé de diverses missions scientifiques par François !««•, et avait visité Genève dans un de ses voyages.

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l68 reyfiom qui soht atec la déclaration d'icelle insérées en Tos lettres. Ce qui me cause la plus grande admira-» ttoa est que je Vous estimois tant confelrmé et résolu en cest affaire ) qu'il ne feust nullement possible tous desRHmToir de propos^ et quand vous n'eussiez pas eu^ au train jà par vous commencé , fort solide rayfon ^ si est-ce que œ changement tant subit m'a esté fort es«trailge» reu la constance et fermeté que vous démonstriez. IMeu veuille néantmoins qu'il soit prins aultant équitablement des aultres^ comme je m'efforce de le prendre.

Quant aux raysons qui vous ont esmeu à ceste délibération I je ne les puis appercevoir fort péremptoires. Je scé bien que ma conscience est assez asseurée devant Dieu du contraire ^ et espère qu'elle sera jusques au jour qu'il fauldra cûmparoistre à rendre compte. Dadvantaige je suis bien abusé ou jay tellement déclairé le bon droict de ma cause ^ qu'un chascun s'en doibt contenter, n'estoit que les uns se pardonnent trop facilement, les aultres vouldroient bien donner entrée a Jésu»43irist par les voyes où il ne veult nullement che* miner. Je n'ay nullement doubté que les personnaiges dont TOUS faictes mention ^ n'eussent aucunement aidé, sans y penser, à vous faire prendre une telle conclusion , combien qu'en touschant ce propos par lettres à moy escriptes, ils ie dissimulent. Et certes la grande doctrine et piété qui est en eulx a grande apparenod pour donner aulhorité à leurs consultations. Mais je bien asseuré qu'en ceste matière, j'auré, oultri

* Waeer H GqNt<Mi, réfoiinateurs de Strasboarg.

les vives raysons, plus de couleur qu^eulx,, quand j'auray prins un masque pour me faire apparoistre semblable à eulx. Us me contraingnent Tung et l'aultre par leurs manières de faire, de désirer en eulx plus grand fermeté et constance. Quelque crédit qu'on ait, si ne faicl-il jamais bon d'estre tant libéral à espandre le bien d'aultruy, et si nous avons à nous garder de faire largesse aux despens des hommes, quelle caution doibt estre au prix à despenser la vérité de Dieu , laquelle il ne nous commect pas pour en rien diminuer. Je prie le Seigneur qu'il nous vueille tant donner d'intelligence que nous entendions qu'il ne veult pas estre servy à demy, comme nostre folie luy veult diviser sa portion, mais entièrement selon sa volunté.

Si vous recongnoissez pour Esglises de Dieu celles qui nous ont en exécration , je m'en rapporte à vous. Mais nous serions bien mal en point, si ainsi estoit. Car certainement vous ne leur pouvez donner ce tiltre que vous ne nous teniez pour schismatiques, où il fault adviser comment vous accorderez vostre opinion avec la sentence de nostre maistre : Quodcumque Ugaveri-lis, etc. Si vous entendez que tousjours il y demeure quelques reliques de la bénédiction de Dieu, comme sainct Paul afferme des Israélites, vous pouvez biea entendre que j'accorde avecques vous, veu que quelques fois je vous ay déclairé tel estre mon jugement, voire jusques aux Esglises grecques. Mais si ne s'en suit-il de cela qu'en l'assemblée il faille recongnoistre l'Esglise. Et si nous l'y recongnoissons, elle sera nostre» non pas de Jésus-Christ, leijuel marque la sienne d'aultres enseignes, quand il dicl : Oves meœ vocent

meam audiuntj et sainct Paul quand il la nomme « Columne de viriti. » Vous me responderez qu^elle ne se trouTera nulle part^ yeu que partout y a ignorance. Hais ignorance est telle entre les enfans de Dieu qu'elle ne les empesche point de suivre sa volonté.

Quand il soit question de accomparer telles compaignies aux synagogues des Juifs, je craindrois de faire injure à cestes-cy en ne les préférant aux aultres, ou pour le moins en les postposant , car Pidolâtrie n'y est pas telle, ne les abominations tant horribles. Ce qu'on y peult voir de bien, il est commun entre les deux, sinon qu'il semble bien advis estre un grand advantaige que le nom de Jésus-Christ est advoué des uns, non des aultres. Mais la vertu n'est pas moins abolie. Ou si nous voulons trouver comparaison plus propre, c'est ung tel estât qu'il y avoit au peuple d'Israël, soubs Jéroboam, ou bien soubs Âchab, du temps que les esperits par longue coustume estoient plus corrumpus. Je ne vous dits pas ces choses sans cause , car j'apperçoys combien plusieurs se commancent (?) à flatter soubz le tiltre de l'Esglise, condamnant hardiment tout ce qui ne leur ressemble, dont ils rendront compte. Qu'ils regardent de quel droict ils le font, car je scé bien que nostre asseurance est trop certaine pour céder à de vaines objections. Quant à vous je n'estime pas que vous nous teniez aultres que si vous conversiez avecques nous, mais c'est un degré pour se diviser de l'Esglise de Dieu , quand on se conjoinct à ce qui luy est contraire. Au surplus je pense congnoistre en vous une telle crainte de Dieu, qu'il me fauldroit voir de grands ai^uments pour m'oster la persuasion que j'en ay con-

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<itue« Pourtant soies aaaeuré que les premiers rapports n'auront pas telle puissance entera moy que de renverser Texpérience que j'ay eu de tous par si longues années* Mais combien que je tous supporte en ceste infirmité, ne vous résistant non plus que si TOUS estiei entre nous, si ne puis*je nullement consentir à ceste entreprinse. Et plus tost que je sois ostà du monde par mort amère, que d'approuTer Yostre faict lequel je congnois estre damnaUe en soy, et oultre cela plein de ruine, ou pour le moins de merveilleuses of* iensea envers plusieurs, avec ce que je voy la prompti** tude que nous avons pour nous bien justifier, d'induire les aultres à faire le semblable, Toutesfois de ces choses dont par le présent estes résolu, je ne feré longue dispute. J'ayme mieulx prier le Seigneur que son plaisir soit vous deslivrer de tous scrupules, tellement que aa voye vous soit toute plaine et ouverte en cest endroict, en attendant Topportunité quand elle vous sera oCTerte.

Du département de Lots Dartois, je n'ay jamais eu fuspition qu'il feust procédé de vous, d'aultant que j'ay esté dernièrement adverty du contraire. Mais ce a esté une pauvre caotèle à luy de se cacher de moy de choaes esquelles il ne peult pas tromper Dieu, car ce n^est pas chose légière que de tenter Dieu , ce que font oeuk qui voluntaîrement, se rejectent en captivité. Les sacs mouil* léa dont nous avons coustume de nous couvrir devant les hommes, ne pourront pas porter la chaleur du jugemeot de Dieu.

Vous m'avez de longtemps donné à congnoistre que le vostre estoii mien de voslre grâce. Pleust à Dieu que je vous en peusse faire bonne recongnoissance. Mes com-

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paignons se recommandent à vous, desquels le jugement est tel que le mien^ combien que je me suis efforcé, sans monstrer tos lettres, d'obvier à toutes offensions. Je n'ay pas peu donner aultre conseil à Jehan que celuy que ma conscience portoit, si je ne voulois estre traistre à la vérité de Dieu et au salut de luy, ce que ne prendrez en maulvaise part. Je vous supplie d'avoir singulière mémoire de nous en vos prières, à quoy, combien que la cognoissance que vous avez de nostre infirmité vous doibve assez inciter, néantmoins les difficultés que nous sentons vous doibvent encores plus enflamber, lesquelles sont plus grandes que jamais.

Après m'estre humblement recommandé à vostre bonne grâcCi je prière le Seigneur de vous conserver en sa saincte protection, et vous diriger tellement que ne décliniez pas en voye tant lubrique où vous estes, jusqnes à ce qu'il vous aura monstre la pleine délivrance^

Vous me pardonnerez si ceste présence est assez confusément escrite^ car la briesveté du temps en partie m'en est cause, et en partie les troubles que nous avons, onltre que l'argument ne m'estoit pas fort propre à traicter. De Villefranche*, ce dernier de janvier (1538*).

Vostre humble serviteur et frère,

Charles d'Espeville ^.

* Ville affranchie (Genève).

' Uannée commençait à Genève le 25 décembre, jour de Noël, contrairement à Tusage alors suivi en France de compter Tannée à partir de Pâques.

^ Pseudonyme adopté par Calvin durant sa retraite à Angouléme et son voyage en Italie (4i»34, 4&36).

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