JEAN, CURÉ DE JANOWITZ, AUX FIDELES DE PRAGUE
Fragments d*une lettre attribuée à Jean, caré de Janowilz, ec insérée dans le recueil latin des lettres de Jean Hus (1).
Trës-chers amis, je désire que vous sachiez qu'hier un auditeur du sacré palais apostolique est venu à notre logis avec Tévéque et Tofficial de Constance; ils se sont entretenus avec le maître (2)^ et il y a eu, touchant son interdiction et son ex«communication, un grand débat entre le pape et les cardinaux. Ils ont conclu qu'on se rendrait de leur part chez le maître pour lui dire que le pape,
(i) Celle lellie est importante parce qu'elle nous apprend de quelle manière Jean Hus fut traité dans les premiers temps de son séjour à Constnnce.
(2) Avec Jean Hus.
de sa pleine puissance, suspend son interdit et la sentence qui Texcommunie, et pour le prier, à Tefiet d'éviter le scandale et la rumeur populaire, de ne point se présenter aux lieux où le pape et les cardinaux ofBcient solennellement, lui accordant d'ailleurs la liberté de visiter la ville, les églises et tous les lieux qu'il lui plaira. Nous avons compris qu'ils craignent tous la prédication prochaine que maitre Jean a l'intention de faire au clergé. Et, en effet, quelqu'un, hier, nous ne savons si c'est un ami ou un ennemi, a répandu le bruit que Jean Hus prêchera dimanche prochain au clergé dans la cathédrale de Constance et qu'il donnera un ducat à tous les assistants. Nous sommes jusqu'à présent entièrement libres dans la ville : le maitre oilicie tous les jours et agit partout librement. Il ne s'éloigne pas du conseil du roi, pour que, dans la cause de la vérité, qui est aussi la sienne, on n'entreprenne rien contre lui avant l'arrivée du roi de Hongrie (1). Le concile ne s'est pas encore
(1) Le roi de Hongrie dont parle ici Jean de Janowitz est Sigismond, second fils de Charles IV et frère du roi de Bohême Wenceslas. Ce prince succéda à Robert sur le trône impérial , et on sait le grand rôle qu'il remplit dans le concile de Constance. 11 u*avait pas encore été sacré à cette époque, et on ne le désignait généralement que sous les litres de rot de Hongrie et de
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occupé de Taffaire; il n'est venu jusqu'à ce jour aucun ambassadeur de roi ou de prince» ni de Grégoire ni de Benoit » et nous ne pensons pas que le concile ouvre ses séances avant quelques semaines. Que tous ceux qui sont cités personnellement prennent garde à eux : dites-leur, et qu'ils sachent bien que leurs noms sont publiquement affichés aux portes des églises, Michel Causis chante ses hauts faits : les seigneurs Jean Lppka et Wenceslas de Lescna sont les intrépides et zélés défenseurs de la vérité (I).
Eait à Constance j le dimanche avant la saint Martin.
JEAN aUS AU PEUPLE DE BOHâUE BT A SES AMIS.
Salut par Jésus-Christ. Nous entrâmes à Constance après la fête de la Toussaint^ sans avoir
rot des Romains^ quoiqu'il fût de fait empereur. Pour éviter toute confusion» nous lui avons déjà donné et nous lui donnerons toujours dans la suite son litre impérial.
(1) Jean de Janowîtz termine sa lettre par le jeu de mots sui* vaut : Âuca nondum est assata, nec timet de assatione, quia praesenti anno, sobbato ante Martini festum, occurrit ipsius celebri$ vigilia, ubi aulc non comcduntur.
soufiTert aucun mal clani^ les villes que nous avons traversées^ et où nous avons fait des allocutions publiques en latin et en allemand. Nous logeons & Constance^ sur la place, près ^e Thôtel du pape, et sous y sommes venus sans sauf-conduit (l). Le lendemain Michel Causis a affiché dans Féglise une accusation contre moi ; il y a mis sa signature, avec un long commentaire qui indique entre autres choses que cette accusation est dirigée contre l'opiniâtre Jean Hus, excommunié et suspect d'hérésie. Je m'efforce, avec le secours de Dieu, de n'y point prendre garde, sachant que Dieu me l'a suscité pour ennemi à cause de mes péchés, afin d'éprouver si je puis ou veux souffrir quelque chose pour son nom.
Lutzembock et Jean de Lepka ont été voir le pape et lui ont parlé de moi : il a répondu qu'il no voulait rien faire par violence. On dit, mais vaguement, que le pape Benoit vient d'Espagne au cpn« cile ; nous avons appris aujourd'hui que les ducs de Bourgogne et de Brabant se sont retirés du camp. Il faut que le pape avec le concile attende l'empereur qui doit être couronné à Âix, et, comme cette ville est éloignée de soixante-dix milles de
(l)Saiis sauf-conduit du pape. Voy. IcUrc VI.
92 DEUXliMB SÉRIE.
Constance, je ne crois pas que Tempereur puisse être ici avant Noël; le concile algrs sera près de sa fin, à moin3 qu'il ne soit dissous vers Pâques. 11 fait très-cher vivre : un lit coûte un demi-florin par semaine. Les chevaux sont à un haut prix... on donne 7 florins d'un cheval qu'on achèterait pou<} 6 gros en Bohême. Le seigneur Jean et moi nous avons envoyé les nôtres à la ville de Ravensburg, à quatre milles d'ici, et je pense que je ne tarderai pas à manquer du nécessaire. Parlez de mon inquiétude à nos amis, qu'il serait trop long de nommer ou de rappeler tous. Le seigneur Lutzembock est allé rejoindre Tempereur aujourd'hui et m'a défendu de rien entreprendre avant l'arrivée de Sigismond. J'espère que je répondrai dans une audience publique. 11 y a ici beaucoup d'Italiens et de Parisiens, mais peu d'évêques et d'archevêques ; les ^ cardinaux sont nombreux. Lorsque j'ai traversé Constance à cheval, j'ai été entouré d'une grande foule de cavaliers et la multitude se pressait autour de moi. Nos Bohémiens ont dépensé tout leur argent sur la route et déjà ils soufirent du besoin. Je compatis grandement à leur misère, mais je ne peux donner à tous... Je n'ai conservé ici que mon cheval Rabstein, qui l'emporte sur tous, et je le
gnrde pour le cas où je voudrais sortir de cette ville et rejoindre l'empereur. Saluez nos amis^ sans en excepter aucun. Cette lettre est la quatrième que j'écris d'une contrée étrangère et je la date de la nuit du dimanche après la Toussaint. Pas un de nos chevaliers bohémiens n'est à Constance, à réxceptiondu seigneur Jean Lepka, qui m'a conduit et protégé comme un vrai chevalier. Il prêche plus que moi, proclamant partout mon innocence. Priez Dieu pour qu'il soutienne mon courage.
Jean Hus^ seiviteur de Dieu en espérance.
Sachez, mes bien-aimés, que je suis bien à tous égards. Je suis venu sans sauf-conduit du pape à Constance. Priez donc Dieu pour qu'il me donne la fermeté, car beaucoup de redoutables adversaires s'élèvent ici contre moi, excilés surtout par le vendeur d'indulgences , le diacre de Padoue et Michel Causis, qui ourdit sans cesse des trames contre moi. Cependant, je ne les crains pas, dans l'espérance où je suis qu'après un grand combat
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viendra une grande victoire, et après la victoire ma récompense et la confusion de mes persécuteurs .
Le pape ne veut pas fnettre un terme au procès : «Que puîs-je?dit-îl ; c'est à vous d'agir. «Mais deux évoques et un docteur se sont entretenus avec Jean Lepkû, afin que nous puissions tomber d'accord sans bruit. Je comprends qu'ils craignent que je ne réponde en public, mais j'espère qu'il me sera donné de le faire lorsque l'empereur sera présent.
Dans toutes les villes nous avons été bien accueillis et honorablement traités , et nous avons affiché des déclarations (1) en langue latine et allemande. Dans les villes impériales nous avons eu des entretiens avec les maîtres. L'évéque de Lubeck, qui nous précédait et qui avait une nuit d*avaûce sur moi , publiait partout sur la route qu'on me conduisait enchaîné dans un chariot, et disait au peuple qu'il se gardât de moi parce que jfe séduisais l'esprit des hommes. Aussi, lorsque nous approchions de quelque ville, là foule accourait audevant de nous comme à un spectacle ; mais ce mensonge a tourné à la confusion de mes ennemis et le peuple s'est réjoui en apprenant la vérité.
(i) Inlimationes,
LETTRE VK 95
Certes, Jésus-Christ est avec moi comme un vaillant guerrier, et je brave toute la puissance de mes ennemis. Vivez saintement, et priez avec ferveur pour que le Dieu de miséricorde m*assiste et défende en moi sa parole. .
Ecrit la nuit de la saint Léonard,
Je pense, si le concile se prolonge, que je manquerai du nécessaire : demandez donc pour moi quelque assistance, mais seulement sous condition, à ceux que vous reconnaîtrez pour être véritablement mes amis. Saluez nos frères et nos sœurs, et invitez-les à prier Dieu pour moi^ car j'en ai besoin.
AU PEUPLE DE BOHÊmE.
Que la grâce et la paix de Notre-Seigneur Jésus-Christ soient avec vous, afin que, délivrés du péché , vous marchiez dans la grâce , vous croissiez en modestie et en vertu , et jouissiez après cette vie de la vie éternelle.
Mes bien-aimès,je vous en conjure, vous qui vi-
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vez selon la loi de Dieu, né dédaignez pas de voos occuper du salut des âmes; prenez bien garde en écoutant la parole de Dieu que vous ne soyez trompés par de faux apôtres, qui ne condamnent point les péchés, mais qui les atténuent : ils flattent les prêtres, ils ne montrent pas au peuple ses transgressions, ils se glorifient eux-mêmes , ils préconisent leurs œuvres, ils exaltent leur propre vertu; mais ils ne daignent pas imiter Jésus-Christ dans son humilité, dans sa pauvreté , dans sa croix, dans ses souffrances. C'est d'eux que notre miséricordieux Sauveur a dit : 9^ De faux Christs^ de Jizuxpwphèles s^élèçeronty et Us séduiront un grand nombre. » Et afin de prémunir contre eux ses élus, il leur a dit : « Gardez-vous des faux prophètes qui viennent a vous cous^erts de peaux de brebis^ mais qui au dedans sont des loups dévorants; vous les connaîtrez à leurs œuvres. » Et certes, les fidèles du Christ ont le plus grand besoin d'être attentifs et prudents, car le Sauveur a dit : « Les élus mêmes^ s il était possible de les abuser^ seront induits en erreur. » Veillez donc, mes bien-aimés, de peur que vous ne tombiez dans les pièges de Satan. Il importe que vous soyez d'autant plus circonspects que l'Antéchrist vous oppose plus d'obstacles. Le
jugement dernier est proche, la mort en engloutira beaucoup ; mais le royaume de Dieu attend ses élus, car il a livré son' corps pour eux. Ne craignez pas la mort^ aimez-*vous les uns les autres, attachezvous sans relâche à comprendre la volonté de Dieu. Que le jour terrible et redoutable du jugement soit sans cesse devant vos yeux , de crainte que vous ne péchiez ; pensez aussi aux joies de la vie éternelle ou doivent tendre tous vos efforts; songez encore à la Passion de notre Sauveur, aGn que vous supportiez volontiers toutes choses avec lui et pour lui : car si vous rappelez en vous-mêmes ses souffrances et sa croix , rien ne vous paraîtra trop rigoureux; vous accepterez sans murmure les tribulations , les calomnies , les outrages , les chaînes , et, s'il le faut, vous n'hésiterez point à donner votre vie pour la vérité sainte. Sachez, mes bienaiméS; que TAntechrist, dans sa rage contre vous, a recours à diverses persécutions; mais il a été impuissant contre un grand nombre; il n'a pu même faire tomber un cheveu de leur tête; apprenez-le par mon exemple, quoiqu'il soit violemment irrité contre moi. C'est pourquoi je vous conjure tous d'intercéder pour moi auprès de Dieu dans vos
prières, aGn qu'il nfaccorde la lumière, la douceur,
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la patience et la force nécessaires pour ne jamais m'écarter de la céleste vérité. C^est lui qui déjà m'a conduit à Constance, et durant le voyagé, sur toute la route, j'ai ouvertement et publiquement déclaré mon nom comme il convient à un serviteur de Dieu. Je ne me suis caché nulle part; mais en au^ cun lieu je n'eu trouvé d'ennemis plus dangereux, plus déclarés que dans cette ville, et je ne les aurais pas pour adversaires , si quelques Bohémiens imposteurs, pour quelque argent reçu, séduits par Tavarice , ne leur «ussent persuadé que je détour* nais le peuple de la bonne voie. Mais j'ai bon espoir que , par la miséricorde de notre Sauveur et par vos prières , je persévérerai jusqu'à la mort dans la vérité immuable de notre Père céleste.
Sachez enfin qu'ici chacun a son emploi , o^oi seul je suis négligé ; c'est le pape qui a tout réglé ici. Je me recommande à lîotre doux Seigneur Jésus-Christ , au vrai Dieu , au fils de la Vierge Marie, qui nous a rachetés par une mort amère,et sans nos mérites, de la peine éternelle, de la puissance du diable et du péché.
La t/eilie de la Saint-Fabien (\9 /arwier). EciU à Constance^ 1415«
LETTRE YIIL 99
lEHRE VIII.