‹ Lettres de Jean Reboul de NîmesChapitre 2 sur 103 · I.NTI'. OI)i;CTI(>N · texte numérisé non relu

I.NTI'. OI)i;CTI(>N

biiiu jdiiiùl (le I assislcr qur de rcc(n'uir de lui. » Lorsque plus tard do pénibles ('•[)iviivcs loiuljèreiil sur ^'d vie, il (".illul ties précautions délicates pour lui l'aire accepter un liieiifail. Le j)oële pauvre et lidrie avait, dirait-il, « rêvé de s'en allei' là-Iiaiil avec un dévoùnienl gratuit. — Dieu en a ordonné autrement, ajoutait-il, et les mains augustes et vénérées d'où descend pour moi le bienfait, m; me ])ermeltent, d'accord avec mon cœui', (jue l'expression d'une res| ectueusc et profonde reconnaissance. » Quoi de j)lus beau qu'un long dévoùment qui s'afflige de n'avoir pu être tout à fait gratuit ! Notie ten>ps, dont les allures et les appétits sont cnnims, prendra pour une bizarrerie cette tristesse d'un noble cœur. «Monami, » disait Reboul à M. de Fresne en lui envoyant sa lettre; de remercîment au comte de Cbambord, « je suis triste comme le savetier. » La simplicité désint('ressée de Heboul doit être mise en pleine lumière. A la fin de décendue 1844, le maire de Nîmes, M. C.irard, le lit appeler, lui demanda si u'ie po^iticn plus en li.ii*

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monie avec les besoins de son cspril ne lui conviendrait pas, et lui proposa la place de bibliothécaire de la ville, qui allait devenir vacante. Le maire lui lit observer que cette place restait en dehors de toute administration politique, et que l'indéjjendance de se? convictions n'en recevrait aucune atteinte : il lui conseillait de l'accepter. Reboul, préoccupé avant tout des services qu'il pouvait rendre au milieu des siens, et voulant garder la dignité de sa vie dans une inviolable intégrité, refusa les offres du maire de Nîmes. Il ne songea pas même à s'en faire un mérite auprès de ses amis ; ils n'en surent rien, et M. de Fresne seul en reçut la confidence. Jadis , au temps des guerres de la croix, d'illustres chevaliers défendaient à leurs écuyers de révéler de nobles faits dont ceux-ci avaient été les seuls témoins ; Reboul avait celte modestie héroïque ; il lui suffisait d'être vu de Dieu.

Djux sortes de gens sont toujours prêts à tout accepter : ceux qu'aucjne conviction n'arrête et ceux qui ont peur. Reboul avait des convictions

et n'avait peur de rien. Deux gouvernements essayèrent de lui faire accepter le ruban de la Légion d'honneur; il ne se laissa pas décorer. M. de Salvandy, qui recherchait beaucoup les honnêtes gens, tenta l'aventure sous Louis-Philippe : « Celui qui peut m'offrir cela n'est pas en France, » lui répondit Reboul. En 1852, on voulut aussi le décorci-, « comme on aurait décoré les Arènes ; » lîeboul répondit qu'il ne croyait pas être passé à l'état de monument, et comme il se sentait encore bien vivant, il écarta de la main le ruban. Il le fit simplement, et regretta le bruit qui suivit son refus.

Mais il faut voir en quels termes il en parle : « N'ayant que moi seul pour conseil, j'ai demandé avec ferveur au dieu de saint Louis d'éclairer mes incertitudes, d'élever mon âme audessus des petites vanités, de me délivrer des rancunes politiques, si je pouvais en avoir, et de me faire prendre un parti qui me mît tranquille avec moi-même. Je n'ai pas, on le pense bien, la prétention de recevoir des inspirations d'en

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Ijuut ; niais je crois à l'efficacilc de la prière. Je ne sais pas si j'ai été exaucé ; ce que je sais, c'est que j'ai fait sincèrement tout pour l'être. »

Ceci est d'une grande beauté morale. C'est une àmc pénéirée de l'Évangile, et qui se laisse voir dans ses tranquilles et sereines profondeurs.

Le style de Reboul, dans ses lettres, est une façon toute simple mais grande d'exprimer sa pensée ; sa parole est chiire, sobre et courte, Reboul mettait de l'art dans ses vers, mais pas ailleurs. Lorsque M. de Fresne , cet ami si attentif à la gloire de son ami, m apporta les lettres de Reboul, j'en commençai la lecture avec une certaine appréhension ; je sentis tout d'abord qu'elles fLÙsaient aimer l'homme, puis je trouvai dans Reboul du trait, un bon sens pénétrant et grave, des vues, des gerbes de lumière ; je reconnus en lui un spectateur libre et clairvoyant des choses de son siècle. Le tapage des noms n'est pas la gloire, et la taille que nos contemporains se donnent ou qu'on leur donne n'est

pas une taille naturelle: elle se trouve exhaussée pai- rarlifice et la convention ; un homme est là qui regarde du haut de sa sdlilude, qui dit ce qu'il pense, et dont le jugement devance celui de l'avenir. Reboul s'intéressait à toutes les œuvres de son temps, mais l'admirait peu. Sa conscience était sa mesure pour apprécier les événements et les hommes, et cette mesure ne leur profitait pas.

Beaucoup de lettres de Reboul offrent comme l'essence de ses méditations et de ses lectures. A la date du 4 octobre 1858, il caractérise avec vigueur et vérité la prétendue réforme du seizième siècle ; il est inexorable dans sa précision. Après avoir lu la correspondance de Cicéron, si bien traduite par M. de Fresne, il lui écrivait: « Quand je vois le grand orateur romain, dont la parole avait pour ainsi dire disposé du monde, être embarrassé d'y trouver un asile pour y cacher sa femme et sa fille, je dis qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, que la misère des grandeurs est de longue date, et que la Bible a pro-

fondement raison lorsqu'elle dit : Qa est-ce fjni a vie? ce qui sera. »

En 1 844, témoin des mécomptes de certains catholiques qui avaient cru au règne de la liberté sur la foi des promesses révolutionnaires, Reboul s'écriait: a Eh ! bonnes gens, si la révolution n'était pas le despotisme, elle ne serait pas la révolution, » Il écrivait encore à la même époque : c( L'autel est un écueil où sont venues se briser bien des tètes couronnées. » Il disait en parlant d'un intérieur qui lui avait été doucement hospitalier : c< Les plus belles maisons sont celles où le démon n'a rien à voir. » Au moment d'être nommé représentant du peuple, en 1848, il en informait ainsi son ami : « Notre population n'a rien voulu entendre. Ces braves gens s'imaginent que, parce qu'on fait des vers, on est apte à faire de la politique ; je n'ai pas pu les convertir. » Rentré en 1849 dans le calme de sa vie, il bénissait Dieu de l'avoir sauvé de la tempête.

La vaste corruption par voie de propagande

lilléraire l'épouvantait. Dans des consolations qu'il donnait à l'occasion d'un deuil, il traçait ces lignes : n Jamais le monde n'a donné moins d'envie depleurer sur ceux qui le quittent. Jamais, pour obscurcir la sainte étoile du Chi'ist, pareille fumée ne s'était élevée du fond de l'abîme. Ce ne sont plus quelques lettrés corrompus fabriquant un évangile pour le libertinage des classes élevées ; le poison coule avec la profusion des fontaines publiques, et les multitudes s'en abreuvent avec avidité. Devant cette dette immense et qui s'accroît tous les jours, l'esprit est effrayé de la somme d'expiation qu'il faudra pour la payer. Puisse la Providence ne pas nous traiter comme insolvables ! » Picboul avait parfois des vues à la manière de M. de Maistre, un de ses auteurs favoris; le 20 juillet 1855, il écrivait: a Jamais siècle ne fut moins propre que le nôtre à porter des jugements sains sur les choses et les hommes. Chacun fait bande à part. C'est un leni])s merveilleusement jiropro à toute usurpation, et c'est ce qui explique le hrigandage de succèa

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(pour me servir d'une expression du juince de Ligne) qui clonne tonl le nionde, mais dont tout le monde est complice. » Il disait aussi : a La force de la révolution est toute dans les révolutionnaires sans le savoir, et j'ai bien peur que M. *** ne s'enrôle à son insu dans ce malheureux régiment. » Je lis dans une lettre du 17 décembre 1855 : « Nos temps, comme les drames qu'ils produisent, se moquent des règles d'Aristole, je veux dire de la logique, et leur mauvaise conception les oblige à des changements de décoration qui déconcertent Te^prit des spectateurs. »

Reboul, comme tous les esprits justes, ne supportait pas l'exagération ; a quand donc mettrat-on de la mesure dans les choses? s'écriait-il; car c'est cela qui fait vivre... même les principes. » Bossuet avait déjà dit que les principes outrés perdent tout. Le penseur de Nîmes voyait avec regret des catholiques et même des hommes d'Eglise traiter sans ménagement le principe d'autorité, s'armer du souvenir de quelques

fautes pour condamner la grande monarchie française, et frapper sur les rois « comme si les souverains collectifs étaient de meilleure pâle. » 11 ne comprenait pas qu'on pût espérer sauver le vaisseau de l'Église en jetant la monarchie à la mer. « Sans faire de la monarchie une prescription do l'Évangile, et de la maison de Boinboii une famille de saints, je dis (c'est Reboul (pii parle), je dis que l'une est le fait naturel du christianisme, et que l'autre est une race qui n'a pas de rivale. » Elle avait été jugée en des termes d'une sévérité injuste dans une des conférences du P. Lacordaireà Toulouse, et M. de Fresne, s'adressant au célèbre dominicain', rétablit la vérité avec émotion et vigueur : la Hestauratioii fut particulièrement vengée. Le P. Lacordaire répondit, et l'écrivain rectifia l'orateur. « Je vous avoue très-simplement , di.sait-il, qu'à mes yeux, malgré les torts d'un certain nombre, la lignée des Capétiens est la plus illustre et la meilleure qui ail paru dans

' La leltre cIp M. de Fresne a été insérée dans ce volume.

le monde, de Hugues Capel à Charles X inclusivement. » El Heboul, après iavoir eu communication de la réponse du P. Lacordaire, s'écriait : « Si la race des Capétiens est la plus illustre et la meilleure, qu'on la laisse donc en repos ! »

Dans une lettre du 25 mai 1857, Reboul, résumant le fond des grands combats religieux et philosophiques des temps nouveaux, disait ce beau mot : « La lutte est entre Dieu fait homme et l'homme se faisant Dieu. » Les lignes suivantes porlent la date du 50 décembre 1859 : « Des mains imprudentes ou criminelles ébranlent des choses qui tiennent aux profondeurs des cieux et de la terre. » Il s'agissait de la souveraineté temporelle du chef de l'Eglise. Reboul, qui avait chanté l'expédition de Rome et décerné de poétiques hommages au général Oudinot, voyait la politique marcher au renversement de notre œuvre libératrice, et le drapeau de la France devenu l'allié de Garibaldi qu'il avait chassé dix ans auparavant : son patriotisme et ses croyan-

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ces en furent allrisfés. La fameuse circulaire de M. de Persigny contre la sociéli; de Saint-Vincent-de-Paul,ce coup d'État contre la charité, lui fit dire qu'un homme capable d'avoir écrit une pareille circulaire « ne serait pas resté vingt-quatre heures devant une assemblée délil)érante. » Que d'autres choses une assemblée délibi'rante eût rendues impossibles! Reboul trouvait « triste pour un gouvernement d'avoir à surveiller les gens de bien. » Le spectacle de la grande réunion épiscopale à Rome, à l'occasion de la canonisalion des martyrs du Japon, en juin 1862, fut pour lui une consolation et une espérance; il chanta, sous le titre de I*^/ Peutccnle de 1862', cette fête triomphante de l'Église catholique, résurrection glorieuse de tout ce qu'on croyait mort.

Les lettres des dernières années de Reboul nous le montrent de plus en plus chrétien et aussi de plus en plus sévère pour ses œuvres ; il s'attache avec plusde scrupule et de soin à la beauté de la

1 On trouvera cette pit'ce dans oi' volimn'

forme, à mesure qu'il s'avance vers la pairie de l'éternelle beauté. Dix ans s'écoulèrent entre ses premières souffrances et sa mort. Atteint d'hypocondrie dès 1854, il trouva dans des voyages avec un ami toujours dévoué un prompt et véritable soulagement ; la Prusse et l'Allemagne passèrent sous ses yeux dans la riche variété de leurs monuments, de leurs paysages et de leurs mœurs ; il entendit murmurer les flots du Danube et du Rhin, et sa santé se trouva bien de ce qui enchantait son imagination : il y a une muse des voyages qui ravit et qui guérit. Le pape représentait la foi religieuse de Reboul, un royal proscrit représentait sa foi politique: Heboul visita Rome et Froshdorf. Ses deux fidélités y respiraient comme dans leur sanctuaire. On peut, sans se diminuer, s'incliner devant la race de saint Louis comme devant la race apostolique dont saint Pierre est le chef. Rome fut vnejoiepourl'âme de Reboul. Ds'y trouvait chez lui comme catholique et aussi comme Nîmois, puisque le Nîmois « est à demi Romain. »

Je le rencontrai à Lucerne dans VvU'' de 1<SC0 ; je ne l'avais pas vu depuis que nous siégions ensemble à la Constituante ; raffermissement de sa santé, obtenu par ses précédents voyages, faisait place à un visible déclin ; je remarquai de l'altération dans ses traits, de la tristesse dans son regard. 11 parut se ranimer dans une promenade que nous fîmes en voiture avec un honorable ami dont il m'est doux de prononcer ici le nom, M. de Surville, esprit droit et cœur généreux. Le vieil air helvétique joué sur la cornemuse par du jeunes bouviers charmait Reboul ; son œil s'illuminait aux beaux aspects qui se succédaient devant nous ; la causerie littéraire suivait sa fantaisie au bruit des mélèzes et des cascades. Un moment je retrouvai Reboul comme il y a vingt ans, lorsque sa verve libre et familière éblouissait par l'éclat des images et le feu des éclairs, et que notre conversation , parcourant toute chose, se prolongeait bien avant dans la nuit autour desArènes. C'està Lucerne que j'ai vu Reboul pour la dernière fois. Il est mort le 29 mai 1804.

Nîmes a fait à Heboul des funérailles de roi. Les dissidences religieuses, les dissidences politiques, les classes, les rangs, tout s'est confondu autour de son cercueil. Touchant et rare spectacle! Beau triomphe du génie honnête, de la vertu modeste et sublime ! beaucoup de choses seront tombées, beaucoup de traces seront effacées, et Heboul restera debout. Les seules gloires durables sont celles dans lesquelles le mensonge n'entre pour rien. Reboul a quitté en chrétien un monde et un temps qui affligeaient sa foi. Il s'en est allé dans ce ciel qu'il avait entrevu en rêve de poëte; il y avait placé des types : Reboul est lui-même un type que la muse chrétienne pourrait placer dans l'immortelle patrie des élus et delà gloire.

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