LETTRE I
MON cher Georges, tu m'as attristé. J'espérais que les commencements te seraient moins rudes. Mais, crois-moi, cela ne durera pas. Il en est toujours ainsi dans les premiers moments de la vie de communauté, que ce soit au collège, à l'armée, au séminaire, au couvent ou ailleurs. Il y a toujours inévitablement 8 ou 15 jours, quelquefois même un mois — cela dépend des natures — qu'il est extrêmement pénible, douloureux et abominable de traverser. Passé ce terme, la coutume qui est une seconde nature, comme le dit Pascal, vient cicatriser la plaie ouverte de l'ennui et du dégoût, quelque profonde et saignante qu'elle soit. Pascal ajoute que cette seconde nature détruit la première. Je n'en crois rien. La première
subsiste toujours, mais la coutume est un rempart indestructible que la Providence met entre nous et la Douleur qui finirait par nous dévorer.
L'homme a besoin, je ne dis pas de solitude, mais d'isolement pour être soi, c'est-à-dire pour vivre, et dans Tœuvre de cette Providence que j'invoquais tout à l'heure cela éclate d'une manière tout à fait admirable, puisqu'elle a prononcé que l'homme vivrait au milieu de la foule de ses semblables et néanmoins aurait cette faculté de s'accoutumer à les voir au point de ne les voir plus et d'être d'autant plus isolé qu'il vivrait moins dans la solitude.
Je t'en prie, mon cher Georges, prends patience, fais ton petit soumets-toi et ne te lasses point d'obéir, que ton obéissance soit prompte, et du moins en apparence joyeuse. Efforce-toi d'être doux et obligeant pour tes camarades, surtout pour ceux-là qui te dégoûtent le plus. Je te dis tout cela, quoique tu le saches très bien, mais est-ce inutile? D'ailleurs, je te le dis de loin et j'ai cru remarquer que le poids d'un conseil est pour les natures excellentes comme la tienne, en raison directe de la distance. En effet, — toute plaisanterie à part — nous ne vivons guère que dans le passé. Lorsqu'il y a quelque chose de bon en nous, c'est un lait que nous avons sucé lorsque nous étions encore tout petits. Aussi, quand même les premières années de la vie auraient été malheureuses, n'y a-t-il pas de plus rafraîchissante émotion que de les contempler de loin.
Il serait, je crois, utile d'y songer. En dehors de
l'inspiration surnaturelle, toute bonne action volontaire est l'écho d'un souvenir d'enfance. Eh bien, je suis lié à ces souvenirs du passé, qui sont la meilleure partie de toi-même, j'ai par là plus que tout autre, plus que toi peut-être le pouvoir de les évoquer, nous avons passé ensemble bien des jours pénibles mêlés de très peu d'heures agréables. Mais, crois-moi, ce furent tes premiers pas dans la vie, et quand même les plus étonnants bonheurs t'attendraient dans l'avenir tu ne trouveras jamais, je te le prédis, qu'ils en vaillent l'amertume. Ecris-moi souvent, je te répondrai toujours et le plus promptement possible. C'est ce dont tu peux être certain. Ne te gêne jamais avec moi ; n'aie jamais peur de me fatiguer. Je suis un peu ton frère. Je ferai avec joie tout ce qui pourra t'être agréable, quoi que ce soit.
Il m'est extrêmement pénible de te savoir aussi malheureux. Je ne sais que te dire, moi. Je voudrais te consoler un peu. Voyons, ne peux-tu donc pas, au fond de ton cœur de chrétien, par-dessous tous les dégoûts, trouver quelque chose de solide, quelque assiette de sérénité et de calme où tu puisses te mettre à l'abri de ta propre révolte. Prends garde à toi, si la très raisonnable aversion que tu éprouves en ce moment pour tout ce qui t'entoure, ne se transforme pas par le miracle de l'habitude en une pure indifférence, tu es perdu. Ce sera un mauvais sang tourné qui ne reviendra pas. La révolte sera en toi quelque chose de chronique et de malade, comme une excroissance à ton cœur.
Après tout, mon ami, rends-toi compte de ce que tu éprouves. Ton dégoût n'est-il pas tout physique. Tu es entouré d'hommes grossiers, incapables, du moins extérieurement, de délicatesse. Tu es délicat, et cela t'offense, je le conçois, mais cela ne doit pas monter plus haut que l'estomac, que Diable! Tu as dans l'esprit de nobles choses, tu as — et rien n'est plus rare — des Idées d'ordre général, tu as l'intelligence de textes difficiles, tu as un corps de doctrines admirable, tu as, pour te fortifier et t'isoler, des lectures rafraîchissantes qu'il t'est donné de pouvoir faire. Pourquoi donc serais-tu si malheureux, et comment les obscénités et les sottises de quelques goujats pourraient-elles t'atteindre dans le splendide isolement de ta patience chrétienne et de ta foi.
D'ailleurs, tu as des loisirs, n'est-ce pas ? Eh bien, ne tarde pas à faire ce que tu me dis. Va trouver un prêtre. Va à l'église et si tu vois quelque douce figure de prêtre, ouvre-toi à lui. Puisque tu as la foi catholique profites-en pour être heureux. Il se trouve que cette religion de souffrance donne des joies infinies, même ici-bas. Je ne sais, mon ami, si tu t'es jamais approché de la sainte Table avec ferveur. Il m'est permis d'en douter. Alors crois-moi, j'en sais quelque chose, c'est absolument divin. A ce moment-là tu ne sentiras guère les ennuis de ton état — que dis-je, ce seront pour toi de véritables plaisirs. Non, ce qui ne peut se raconter et tu t'en doutes bien, c'est cette inexprimable paix qui tombe comme un manteau céleste sur le cœur d'un pauvre être ainsi devenu par l'incon-
cevable mystère du sacrement le tabernacle vivant de son Dieu. 11 est impossible de le concevoir si on ne l'a pas éprouvé, et longtemps après, quand même on aurait eu le malheur de perdre la foi, c'est un véritable ravissement que d'y songer.
Tu as raison de lire — il faut lire beaucoup. — Tu peux même te borner à cela pendant longtemps. Je te le répète très sérieusement, à force de lectures, tu peux devenir un véritable savant et si le métier de soldat te donne des ennuis, il te donne aussi des loisirs, et surtout une certaine indépendance d'esprit que tu ne retrouveras pas ailleurs. Je veux dire que tu n'as pas le souci de gagner ta vie — cela est énorme.
Quant à moi, je dévore le plus de livres que je peux, j'ai de terribles lectures à faire. Je voudrais pouvoir ne faire que cela. Mais je dois me résigner à aller lentement. Lorsqu'il m'arrivera quelque chose d'heureux sous le rapport intellectuel, tu seras un des premiers à le savoir.
Je t'annonce que le Père Hyacinthe a complètement apostasie. Je l'avais assez annoncé depuis 3 ou 4 ans. Il est vraiment heureux que cela soit enfin venu. On saura désormais qui il est. Il a écrit au général de son ordre une lettre fort insolente dans laquelle il déclare que sa conscience lui fait un Devoir de quitter son froc. Cela est réellement immonde. M. d'Aurevilly va publier contre lui un de ses plus beaux articles, un véritable chef-d'œuvre. Je te l'enverrai le plus tôt possible. Je lui ai montré ta lettre, elle l'a touché. Ecris-lui, il te répondra.
Ce sera peut-être une agréable distraction pour toi de faire une visite. Va voir Mme Boucher. Elle y est en ce moment, et je t'ai annoncé. Ne fût-ce que pour parler de son pauvre Eugène, il lui sera très agréable de te voir. Tu feras bien d'y aller et d'y revenir. C'est une bonne femme à ce qu'il m'a semblé. Elle te sera peut-être utile. D'ailleurs, il t'est bien facile de te tenir sur tes gardes.
Victor et moi nous irons un de ces dimanches à Orléans, dans un ou deux mois. Nous passerons, je l'espère, une agréable journée avec toi.
Quant à ton parti de quitter le régiment et de faire, comme tu le dis, tout ce qu'on voudra pour que ton père te rachète, je crois que tu n'y as pas sérieusement songé. Mets en balance 5 années qui passeront en somme assez vite et tout un avenir que tu peux lier et compromettre par une résolution de cette nature. Songes-y bien, c'est tout ce que je peux te dire.
Je n'ai pas vu Paul, naturellement.
Je t'enverrai, moi ou Victor, un peu d'argent le plus tôt possible. Ce premier mois chez Maza aura été pénible au point de vue de l'argent. Je vais avoir un terrible billet à payer et un terme encore plus terrible. Lorsque j'aurai doublé ce cap, tu peux compter sur moi, prends patience.
Allons, du courage, personne ici ne t'oublie.
Léon Bloy.