LETTRE II
MON cher Georges, je ne sais quand et comment te parviendra cette lettre. Je désire que tu la reçoives dans un moment de tristesse et de découragement. Elle te consolera et te ranimera peut-être un peu. Tu as de l'amitié pour moi. Il en résulte que j'ai le pouvoir de te communiquer du courage quand tu en manques. Mais c'est un grand miracle si l'on considère qu'il n'y a rien au monde dont je sois plus dépourvu. Ah ! mon pauvre Georges, que je voudrais être auprès de toi ! — Victor m'a renvoyé la lettre que tu nous avais écrite à tous les deux. Elle est venue me trouver au milieu d'ennuis extrêmes et elle m'a serré le cœur. Hier enfin j'ai reçu cette seconde lettre datée de Styrnig Wendel qui n'a fait que renouveler et accroître l'impression douloureuse et poignante de la première.
Je me suis aperçu que je t'aime beaucoup plus que mes frères. L'un d'eux se trouve dans la même situation que toi et c'est à peine si je pense à lui. Que veux-
tu ? en fait de frères je crois que Victor et toi avez pris toute la place. Tu me demandes de prier pour toi. Ah ! mon ami, je ne sais trop ce que valent mes prières. Je les soupçonne de valoir très peu. Mais je n'avais pas besoin que tu me les demandasses. Du jour où j'ai su que ta vie était en péril, je fais de longues prières pour toi. Je demande à Dieu avec toute la ferveur que je peux trouver en moi, que si sa volonté est de te retirer de ce monde qu'il te reçoive du moins de sa miséricorde. Je suis tellement pénétré de la vérité du christianisme, tout ce que l'Eglise enseigne est pour moi d'une telle évidence, je vois si clairement dans mon esprit et dans mon cœur l'intégrité et la pureté de sa doctrine que je suis saisi d'épouvante quand je songe que tu pourrais mourir sans préparation. C'est pour cela seul que je prie, mon bon ami. Car ce que j'aime en toi, c'est ton âme qui est une noble et belle âme. D'ailleurs ne penses-tu pas comme moi, n'adores-tu pas les mêmes vérités et les mêmes menaces qui pèsent sur mon cœur à cause de toi, mon frère bien-aimé, ne pèsent-elles pas aussi sur le tien ? Peut-être ce que je te dis là est-il une recommandation superflue. Peut-être à l'heure du danger as-tu noblement et généreusement remis ton âme entre les mains de Dieu.
Je t'assure, mon Georges, que je voudrais de toute mon âme que tu te trouvasses parfaitement réconcilié avec Dieu et qu'au premier combat la mort te prît d'un seul coup. Encore une fois je t'assure que je donnerais volontiers ma propre vie pour qu'un pareil
bonheur t'arrivàt. Le sang des hommes qui meurent pour Dieu dans les batailles est ce qu'il y a de plus semblable au sang divin répandu pour le salut du monde. Le don de soi est sans doute ce qu'il y a de plus agréable aux yeux de Celui qui s'est le plus donné. Fais donc le sacrifice de ta vie. Prie bien Dieu qu'il la prenne en échange de la coircersion de tes parents. Tu sais que cette réversibilité des douleurs et des acceptations est la base surnaturelle de l'édifice chrétien. Il n'y a rien de plus sublime dans le monde. De pareils mouvements de l'âme sont toujours écoutés et vont directement au cœur de Dieu. J'envierais une telle mort et toute l'ardente foi que Dieu m'a donnée tressaille en moi à cette seule pensée.
Oui, mon cher Georges, tu ne saurais croire combien cette idée de ton péril physique et de ton péril spirituel m'a tourmenté durant ces quelques jours. Si la guerre n'était pas arrivée avec une pareille soudaineté, je t'aurais donné un bon conseil.
A une époque déjà ancienne, à une époque de foi et d'amour, la Vierge apparut un jour à un pauvre solitaire dont le nom ne se présente pas à ma mémoire en ce moment. Elle lui donna un vêtement fait d'une laine grossière et destiné à recouvrir les épaules. La Mère du Sauveur lui dit que de grandes grâces seraient accordées à ceux qui porteraient nuit et jour ce vêtement de son choix et que ceux qui seraient tués en le portant seraient par Elle-même délivrés du Purgatoire le samedi qui suivrait le jour de leur mort. Aujourd'hui, afin d'éviter les scandales de toute es-
pèce que tu connais bien on a réduit ce vêtement mystérieux, nommé Scapulaire,aux simples proportions de deux morceaux de laine suspendus de chaque côté du corps.
L'incrédulité sans noblesse et sans virilité de ce temps-ci a répandu le ridicule sur les ^^ pratiques d'une loi touchante et divine, comme si, après tout, les plus éclatantes manifestations du génie humain ne se réduisaient pas aux simples proportions d'un acte de foi naïf et spontané. Je t'aurais conseillé de le porter. J'ai vu ces derniers jours à Périgueux de nombreux soldats sur le point de partir ne pas négliger de se munir de cet objet précieux. Peut-être te sera-t-il encore possible de le faire. Si vous passez dans une ville et qu'il te soit possible de disposer d'une heure va trouver un prêtre et s'il est étranger, dis-lui en latin : Da mihi scapularium. Il comprendra à merveille. Il bénira l'objet et toimême et crois-moi, tu puiseras dans cet acte de foi
et d'humilité un grand courage et une chrétienne résignation. Le scapulaire se porte, bien entendu, pardessous les vêtements, immédiatement sur la peau.
Je porte moi-même le scapulaire depuis quelque temps et cela me procure beaucoup de courage et de consolation (i).
Victor t'a sans doute écrit puisque tu as mon adresse à Périgueux. Il t'a appris, comme je le vois, mon projet de quitter le monde. En effet, je meurs d'envie de me faire bénédictin. L'idée vient de M. d'Aurevilly qui n'a eu aucune peine à me faire comprendre qu'il n'y avait pas de salut probable pour moi en dehors de cette détermination. Je le crois. Mais il ne m'est pas possible d'exécuter immédiatement ce projet, malgré l'empressement que l'on mettrait à m'accepter sans aucune dot. Voici pourquoi : à la prière de ma pauvre mère dont la santé est tout-à-fait perdue j'ai dû aller à Périgueux et en dehors de l'accueil difficile que j'ai eu de mon père qui ne me pardonne pas d'être devenu chrétien, j'ai eu sous les yeux le spectacle d'une misère que j'osais à peine soupçonner. Tu le comprends, mon devoir est de me faire violence, de renoncer pour quelque temps à mon cher projet de solitude et puis de faire quelque démarche audacieuse afin de me procurer promptement une position qui me permette de secourir mes malheureux parents. Je n'ai rien en vue quant à présent, mais, je
(i) Léon Blny est resté fidèle à cette dévotion. Il est mort portant son scapulaire du Mont Carmel ainsi que celui de l'Immaculée Conception.
ne sais pourquoi, il me semble que ma vie va prendre enfin une direction quelconque.
Tu crois à une guerre européenne et à un grand mouvement religieux très prochain. C'est ce que j'écrivais l'autre jour à M. d'xlurevilly en lui parlant de toi. J'ai toujours cru depuis l'ouverture du Concile que sa clôture, du moins quant à Tobjet important (l'Infaillibilité), serait le signal inaperçu mais nécessaire, le point de départ providentiel d'une suite d'événements extraordinaires. C'est ce qui a bien l'air de se réaliser. C'est la guerre la plus terrible et la plus implacable qui pût se faire en Europe qui commence. Elle aura les plus énormes conséquences, quelles qu'elles soient. D'un autre côté, nous subissons une sécheresse inouïe qui tarit les sources, fait mourir les animaux dans les champs et a déjà détruit la récolte d'automne. C'est la famine pour cet hiver. Toutes ces coïncidences ne sont pas sans quelque signification mystérieuse.
Le phénomène le plus étonnant peut-être et le plus inattendu, c'est l'incroyable indifférence qui a accueilli le triomphe définitif de l'autorité pontificale, qui devait, disait-on, soulever l'Europe entière, contre Rome. Oui, Georges, pour ceux qui pensent et qui savent, il y a là-dedans le jeu manifeste d'une puissance qui n'est pas seulement humaine. La France est devenue tellement ignoble depuis deux siècles qu'il se pourrait très bien que sa perte soit décidée. Que la volonté de Dieu s'accomplisse. Si la guerre m'appelle, j'irai sans inquiétude et sans tristesse, je crois
que l'immuable et impeccable Eglise du Christ peut se passer d'être défendue par moi et d'ailleurs ce qu'on peut faire de plus sage, c'est de s'abandonner à la Providence divine. Si Dieu a des desseins sur moi, il ne manquera pas de me préserver.
Mon bon Georges, il se peut que tu te trouves un jour ou l'autre avec des soldats du 57*. Mon frère est engagé dans ce régiment et comme il ne nous donne jamais de ses nouvelles, tu m'en donneras si tu peux.
Tu vois, mon ami, tu l'as dit toi-même, tu peux mourir. Tu comprends bien que dans un tel état de choses, il y aurait de la cruauté à nous priver complètement de nouvelles si tu peux faire autrement. Un torchon de papier écrit avec tout ce que tu voudras et non affranchi nous rendra beaucoup plus heureux que tu ne pourrais te l'imaginer.
Je t'embrasse.
Léon-Marie BlOY.
Périgueux, mardi 26 juillet 71.
Rue Séguier, 2.