LETTRE XXI
Bagsz-œrd par Lyngby {Danemark).
24 mars 91.
Mon cher Georges,
TA lettre m'a profondément touché et je te prie de me pardonner la mienne qui était, en effet, beaucoup trop dure.
Mais puisque tu me connais depuis tant d'années, tant de dures et lamentables années, pourquoi n'expliquerais-tu pas cette violence par la tendresse même que j'ai pour toi ? Ce serait miséricordieux et juste. Car tu dois bien penser que ton silence me faisait souffrir.
Les trois premières semaines de mon séjour ici ont été affreuses. Non par le fait même de ma nouvelle famille. Il est impossible d'être aimé d'une façon plus
visible et plus touchante. Mais ma situation — devenue meilleure aujourd'hui — me semblait terrible. Un homme d'imagination moins vive en eût été épouvanté.
Je veux croire que tu n'as pas l'enfantillage d'être jaloux de ce pauvre Guérin. Ce que j'ai pu t'écrire à son sujet n'était qu'une taquinerie... Mais tu le sais, il y a entre nous des choses d'âme trop anciennes et trop profondes pour qu'aucune afîection récente les puisse efifacer.
Précisément, parce que tu es pour moi un ami très sûr, tu dois aimer Guérin dont le dévouement incroyable a été mon unique ressource pour échapper au désespoir dans ces derniers temps. Que serais-je devenu sans lui? Je ne pouvais m'adresser ni à toi, ni à Victor, si occupés tous deux, pour les mille démarches qu'il fallait. Je n'ai point d'illusions bêt?s. C'est un esprit de reflet et une intelligence de faible portée, mais une âme exquise et je crois qu'au début nous avons été pour lui très injustes. J'ai découvert en lui une délicatesse de cœur incroyable qui me fait penser à la sainteté des simples. Ce don merveilleux s'exercerait pour toi, aussi bien que pour moi, si l'occasion s'en présentait. Par conséquent, nous devons l'aimer beaucoup l'un et l'autre, avec quelque chose comme une nuance de respect, puisque nous savons ce que c'est, devant Dieu, que d'être vraiment une âme simple.
J'ai tremblé de joie en apprenant ta nouvelle situation. Ma femme qui te chérit en avait les larmes
— iio —
aux yeux. Quelles que soient les conditions que te fera S... il me semble que c'est le Paradis qui s'entr'ouvre pour toi. Ta vie sera très douce chez lui. Tu feras en somme ce que tu aimes et peut-être avec la chance d'un avenir. Je lui écris aujourd'hui même pour le féliciter de t'avoir choisi. Je m'étonne de ton angoisse en présence de cet événement que tu nommes toi-même avec raison « providentiel ».
Tu crains que je ne perde ici de mon ressort et que je ne me mélancolise dans la rêverie. Ah ! mon pauvre ami, tu n'y es guère. Ma vie actuelle, depuis quelques jours surtout, est d'une activité incroyable. J'aurais voulu t'écrire au reçu de ta lettre. Impossible, j'étais précisément à la veille de mon début comme conférencier et je m'y préparais avec fureur. J'ai fait ma première conférence, vendredi dernier, devant un auditoire de trois cents personnes venues pour m'entendre et qui appartiennent à ce qu'on nomme ici la société la plus distinguée
Cette séance avait été annoncée par tous les journaux de Copenhague, car j'oubliais de te le dire, cela se passait à Copenhague. Je parlais pour la première fois en public. L'épreuve était rude. Cependant je m'en suis tiré de la façon la plus honorable ; malgré l'hostilité peu silencieuse d'un groupe nombreux d'opposants.
Car je suis tombé en pleine guerre de naturalistes et d' antinaturalistes , c'est-à-dire de conservateurs, la politique en ce pays se confondant avec la littérature.
Je ne sais pas un mot de danois, mais j'imagine ce
que peut être en cette langue l'imitation de Zola qui s'y pratique, paraît-il, avec rage. Il en résulte, m'assure-t-on, d'inexprimables cochonneries. J'ai donc pris aussitôt parti, avec l'autorité très grande ici, d'un (( littérateur français » pour les antinaturalistes et ma conférence de vendredi — parlote qui a duré près d'une heure — n'était encore qu'une présentation de ma personne et un exposé de mes doctrines. Cela a suffi pour déterminer un intérêt assez vif. J'ai déjà des ennemis.
Mais aussi j'ai des amis. Le plus grand éditeur de Copenhague veut publier cette semaine ma première harangue dont je viens de lui envoyer le manuscrit, car tu devines bien que j'apprends à peu près par cœur. Il publiera également celles qui suivront. Je fais annoncer partout une série d'entretiens sur la littérature française contemporaine, deux fois par semaine, à partir du mardi de Pâques. Ce jour-là, je commencerai par Zola, dans le sens que j'ai dit plus haut. On s'attend à une tempête. Tant mieux j'aurai du monde et je gagnerai enfin quelques sommes dont j'ai un besoin terrible.
J'ai donc des amis. D'abord cet éditeur très passionné contre les naturalistes et qui veut s'entendre avec S... pour mettre mes livres en vente. Puis, un brave homme, directeur important d'une société philologique qui me prête pour rien une salle assez vaste que, partout ailleurs, j'aurais dû louer assez cher. Enfin, un journal des plus importants s'est mis à mes ordres. Tu vois que cela marche.
J'enverrai à tout le monde mes conférences à mesure qu'elles seront imprimées. Je prie Deschamps d'en publier des extraits. Ce sera drôle. On saura à Paris que je suis ici pour déshonorer littérairement Zola, Daudet, Maupassant, Concourt, etc., et pour exalter quelques autres, tels que Huysmans, qu'on ignore à Copenhague, mais que je veux faire connaître.
Devines-tu l'agacement, l'inquiétude et même la rage d'un Daudet apprenant que je continue contre lui dans les pays Scandinaves, où je serai écouté, mon ancienne besogne de démolisseur?
Ceci est, par conséquent la dernière lettre longue que tu recevras de moi, car je vais être tué de travail. J'attends un envoi de quelques livres que j'ai demandés à Guérin. De ton côté, examine bien ce qui peut m'être utile comme documents et expédie-moi ce qui te paraîtra devoir me servir, livres ou journaux. Je t'en supplie.
As-tu vu le dernier livre de Darien ? Il y a sur moi quatre pages magnifiques ? Le dernier numéro de la Plume a dû t'ofifrir mon « Prince Noir » l'étude que tu m'avais conseillée sur le livre d'Hérisson. Je voudrais bien savoir si cela te plaît...
Sur ce, je t'embrasse pour moi et pour ma femme.
Ton vieil ami,
Léon Bloy.