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LETTRE XX

Bagsvœrd par Lyngby, Danemark.

20 février 91.

IL ne serait pas juste, mon vieil ami, que Guérin reçût de moi lettre sur lettre et que je ne trouvasse pas un seul instant pour t'écrire. J'ai même écrit à Huysmans dont les deux premiers feuilletons m'ont

transporté et je me suis efforcé de lui être agréable en lui exprimant le plus simplement que j'ai pu mon admiration. Je veux croire qu'il aura le bon sens de ne soupçonner en cette démarche aucune arrière-pensée.

C'est ton tour maintenant. Tu m'accuses peut-être déjà. Mais il faut comprendre ce retard et l'expliquer par l'immense trouble de ma vie. Tu as dû sentir qu'il s'accomplissait pour moi quelque chose d'étrangement décisif. Songe que je suis à une distance énorme de Paris et de la France, que je vis avec ma femme et chez la mère de ma femme comme en un rêve au fond d'une campagne très solitaire, peuplée surtout de corbeaux innombrables qui tiennent leur conciles dans le voisinage de la maison, jusqu'à me réveiller la nuit.

Rollinat ne manquerait pas d'imaginer ici du fantastique. Il y a simplement beaucoup de froid et beaucoup de mélancolie. Je me sens si loin de tout, même de Copenhague, qui est un centre après tout et une grande ville, où je me suis senti presque désespéré. Je ne puis apprendre un mot de la langue et je ne saurais faire un pas sans le truchement de quelqu'un. La nourriture même me déconcerte parfois. Il est vrai que beaucoup de gens entendent un peu le français, et qu'une sympathie évidente est l'accueil de tout Français en ce pays.

Mais je suis un solitaire jusqu'au jour oii je grimperai sur le tréteau du conférencier. Car tu Tas deviné, sans doute, je n'ai pas d'autre parti à prendre. Aussitôt qu'une certaine lettre impatiemment atten-

due m'aura fixé sur quelques points essentiels, je commencerai.

On m'affirme qu'un certain succès de curiosité n'est pas impossible et j'ai pu observer par moi-même l'avidité plus ou moins intelligente du public danois pour les choses françaises. J'étais avant-hier à Copenhague avec ma femme. Nous avons été entendre dans léglise catholique un dominicain, le Père Lange, écolier du Père Didan, qui fait courir les gens. On va voir sa robe blanche qui est dans ce pays une sorte de prodige et on se donne l'air de savoir le français, ce qui passe pour infiniment distingué. Si ces protestants comprenaient exactement ce que leur débite ce père, il est vraisemblable que sa vogue diminuerait. Les braves gens peuvent croire qu'ils sont en présence d'un prêtre catholique venu pour confesser audacieusement sa foi. Or il n'en est rien. Ce dominicain les trompe et les vole ignoblement. Il leur parle de Renan, de la Science, des documents évangéliques, de l'existence de Dieu, etc. Tu vois cela. Pas un mot de l'Eglise, ni des saints, ni de Marie. Rien, excepté la robe, qui puisse faire soupçonner qu'on est en présence d'un vrai prêtre. C'est la politique de la lâcheté. Le misérable avait honte de Jésus-Christ. Nous étions suffoqués de dégoût et d'indignation à nous voir ainsi représentés et nous partîmes avant la fin, au risque de déranger tout le monde. J'avais immédiatement résolu d'envoyer, dès le lendemain, comme catholique, une protestation aux principaux journaux de Copenhague; j'y ai renoncé en songeant qu'il se-

rait terrible pour ma conscience, d'éloigner ainsi quelques âmes que l'imbécile parole de ce religieux rassemble tout de même au pied de l'autel.

Mais j'ai vu dans cette occasion le prestige assuré du bavardage français. J'en profiterai donc, s'il plaît à Dieu. Je sais assez bien la littérature contemporaine et j'ai avec moi toute la copie de Belluaires. Je leur servirai ça le plus proprement que je pourrai. Peutêtre obtiendrai-je assez de succès pour gagner une honnête somme.

Jusque-là je végète à la campagne, avec le regret d'y vivre en cette saison. En été ce doit être merveilleux. A deux pas de mon gîte commencent les bois et quels bois ! mon ami. Des sapins et de petits lacs, perpétuellement. Une Finlande en miniature. Ma seule ressource actuelle, c'est d'errer là, les aprèsmidi, malgré le froid et la glace. Dieu sait s'il me sera donné de revoir ces bois charmants dans des conditions meilleures.

Enfin je suis un peu triste mais non pas trop accablé ! J'attends comme toujours que Dieu me donne une place quelconque en ce monde où il ne m'a pas jeté, sans doute, uniquement pour me faire soufïrir sans objet.

Je te remercie de m'avoir envoyé les deux premiers feuilletons de Là-Bas. Je suis impatient de lire la suite.

N'oublie pas, si tu as quelque chose à m'écrire ou à m'envoyer, que le courrier de Paris m'arrive toujours après cinquante heures environ. Je viens de lire

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le Gil Blas de lundi. Ainsi du reste. 11 faut donc compter une semaine entière pour l'aller et le retour d'un courrier. Rends-moi le service de voir Victor et de lui faire lire cette lettre qui est presque autant pour lui que pour toi. Je ne pourrais sans imprudence multiplier beaucoup mes lettres, vu l'état actuel de mes finances. Je n'oublie cependant aucun de mes vieux amis, et l'absence totale de tout apéritif dans les pays du Nord me fait penser quelquefois avec attendrissement à la divine absinthe du café de Versailles.

Ma femme a écrit hier à Mlle X. Offre-lui le bonjour de ma part et prie-la de me rappeler à sa mère.

Je voudrais en même temps que tu ne parlasses pas de mes affaires, si tu peux t'en empêcher. Je crois inutile, sinon dangereux, qu'on sache que je veux faire des conférences. Rappelle-toi que c'est le moyen unique jusqu'à présent, qui me soit donné de sortir du gouffre et qu'un obstacle sérieux venu de Paris me casserait à moitié les reins.

Je vais envoyer à Deschamps une étude sur le livre d'Hérisson. Je pense que tu reçois régulièrement la Plume.

Donne le bonjour à Girard et embrasse Guérin pour moi... Son amitié est admirable...

Je cherche vainement de quelles commissions je pourrais t'accabler. Cela viendra, sans doute, si mon séjour ici se prolonge. En attendant je te serre dans mes bras.

Ton Léon Bloy.

P.-S. — Une dernière prière. Ecris-moi, ne fût-ce que peu de lignes. Je n'espère pas que tu le fasses. Je veux me défendre de l'espérer. Mais je crois que ce serait œuvre de miséricorde. Tu as été loin de la France et captif. Tu sais ce que vaut alors une lettre même banale.

Dis à Guérin de faire passer un exemplaire de la Chevalière à Félix Jeantet, 3, rue Duguay-Trouin, eu lui faisant part de mon voyage.

Je ne veux pas fermer cette lettre sans revenir sur cette impression de tristesse légère dont j'ai parlé et qui est, en somme, plus extérieure que profonde.

La famille de ma femme est infiniment douce et tendre pour moi. On est à mille lieues de supposer que je puisse être un homme de peu d'importance ou un bohème, ainsi que certaines personnes ont la bonté de le croire à Paris.

Je suis ici profondément respecté et parfaitement aimé. On me sait pauvre et jusqu'à ce jour sans succès, mais comme on sait les véritables raisons de tout cela et qu'on les comprend admirablement on m'en estime davantage et on se persuade que l'avenir me donnera ma vraie place.

Donc nulle tristesse de ce côté-là, bien au contraire. Si Paris était moins loin, ma joie serait parfaite.

Ma femme me charge de t'envoyer son plus affectueux bonjour.

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