‹ Lettres de jeunesseChapitre 31 sur 32 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Bagsvœrd, par Lyngby.

12 septembre 91.

Mon cher ami,

TU trouves mes lettres injustes. Alors tu es bien inconscient ou tu as bien peu de mémoire.

Ma femme pourrait te dire ce que tes retards m'ont fait souffrir. Si, dans le dernier cas, j'ai montré un peu trop d'impatience, c'est que tu m'avais habitué à cette idée qu'on ne peut rien obtenir de toi qu'en se mettant en colère. Tu oublies trop que précédemment tu m'avais fait attendre 3 ou 4 semaines une réponse qui aurait dû être immédiate.

Etant mon ami, tu devrais pourtant te mettre un peu à ma place et t'efforcer de sentir les angoisses d'un homme qui est à une distance énorme de tout

et e]ui ne peut compter, pour ne pas crever d'angoisse, que sur l'exactitude et la fidélité de ses amis.

Puis, ce système de brûler mes lettres est un peu irritant. Un peu, n'est-ce pas? Tâche donc d'imaginer un procédé plus blessant pour l'amitié. Je t'en défie. Il faudrait au moins ne pas le dire.

Je t'ai autrefois donné ou confié bien des papiers. Je suis informé par Mlle X... que tu les as brûlés aussi, et que c'est à grand'peine qu'elle a pu sauver dernièrement deux lettres de Péladan qui avaient une importance pour moi. Comment pourrais-je savoir si cette étrange manie ne finira pas par me coûter très cher et si, quelque jour, je ne serai pas cruellement privé de quelque papier que tu auras cru devoir détruire? Puis-je espérer seulement que tu ne feras pas des auto-da-fé rue Dombasle? C'est à faire peur, et vraiment si tu voulais réfléchir, je crois que tu trouverais cela monstrueux.

Mais tu as décidé que j'étais injuste, de même que tu as décidé depuis longtemps avec H... et Mlle X... que, dénué de tout sens pratique, j'avais besoin d'être gouverné en toutes choses. Quel homme serais-je donc si je supportais cela?

Tu me parles sans cesse en gémissant de ta position menacée. Mais pour l'amour de Dieu, compare-la à la mienne. Ah! mon pauvre Georges, nous n'aurions jamais de querelles si tu étais plus viril.

Comment pourrais-je ne pas me plaindre de S... et comment oses-tu insinuer que je lui dois quelque chose? Je l'ai connu brave homme avant qu'il ne fût

éditeur et je n'oublie pas qu'alors il a été un ami pour moi. Mais depuis, tu sais ce que j'ai souffert par lui.

Tu me dis qu'il est un homme excellent. Comment dire cela d'un homme qui ment sans cesse?

Je comprends très bien qu'étant son employé, tu fasses de ses ifitéréts les tiens, et je vois que j'ai eu tort de t'adresser Demay. Cependant, tu parais croire que je suis moralement lié à lui et qu'il y aurait de ma part une sorte d'indélicatesse à choisir un autre acquéreur de l'édition S..., parce que je lui ai vendu 200 exemplaires de l'édition Soirat. Je serais curieux de t'entendre expliquer ce sophisme.

D'ailleurs, puisque tu reconnais toi-même que S... est un éditeur insensé, tu devrais être le premier à me conseiller la fuite. Il me semble, du moins, qu'en cette occasion, notre ancienne amitié devrait passer avant ton zèle d'employé.

J'ai reçu hier matin le paquet de prospectus dont je suis très satisfait...

Je te remercie pour cela de tout mon cœur et je t'embrasse au moment de partir pour Odense en Fionie.

Ton ami.

Léon Bloy.

Ma femme t'envoie ses amitiés.

Brûleras-tu cette lettre?

J'envoie en même temps que cette lettre un paquet contenant l'imprimé de la Chevalière. Cela vaudra mieux pour Timprimeur de Savine que le manuscrit défectueux que je lui ai donné. Cet imprimé est arraché du Ma(jasin littér. de Gand.

Tu as bien compris. Voici l'ordonnance de la brochure:

La Chevalière de la Mort.

Le Fumier des Lys.

Le Prince noir.

Il me semble que tout cela devrait être sur la couverture.

La Chev. en gros caractères rouges et les deux autres titres en petites majuscules noires.

Nota bene. — La dédicace que j'ai effacée sur la première page devra figurer au commencement du volume, en belle page.

Page 1