LETTRE XXVI
Bagsvœrd par Lyngby. Danemark.
13 août 91.
Cher ami,
JE t'envoie la lettre de S... à qui je ne veux pas répondre. C'est la seconde qu'il m'écrit. J'avais eu un instant la pensée de répondre à la première par deux ou trois mots insultants. Je me suis privé de ce plaisir. Je ne répondrai pas davantage à celleci. Comme le drôle a le don de me révolter et que d'ailleurs je ne sais pas exactement à quoi m'en tenir sur les pourparlers en question, je m'exposerais à écrire des imprudences.
Je te prie donc d'agir pour moi puisque tu es mon ami et le principal employé de S... Il faut sauver cette malheureuse édition. S... me menace de la
vendre au rabais à n'importe quel bouquiniste, ce dont je doute fort qu'il ait le droit. On ne comprendrait pas très bien que mon autorisation lui fût inutile pour cette opération insensée, alors qu'elle lui est nécessaire pour traiter avec S... Mais cet homme étant aussi bête que privé de sens moral, il y a tout à craindre. Encore une fois, je te prie d'agir et d'être habile à ma place.
S... doit avoir gardé la lettre que je lui écrivis à ce sujet. Il est informé que:
i" l'édition sans marque d'éditeur est de i.ooo exemplaires, plus les passes et une douzaine sur hollande, dont 6 m'étaient destinés.
(Tels sont du moins les chifîfres déclarés);
2° Il n'y a jamais eu de traité entre S... et moi. Par conséquent, je n'ai jamais touché de droits d'auteur fût-ce à titre d'avances. Si ledit S... m'a prêté quelque argent, ce fut en atni, sans aucune vue commerciale et il n'a aucun reçu entre les mains.
S... ne doit donc tenir aucun compte de cela, qui ne le regarde absolument pas. Il doit acheter le papier tout sec.
Voici maintenant mes conditions pour Savine:
1° Il est bien entendu qu'il devra me régler mes droits d'auteur (ne fût-ce qu'à titre de réimpression, ce qui serait un peu rigoureux vu l'importance de d'ouvrage) ;
2" Le Désespéré, naturellement, paraîtra chez lui comme seconde édition, précédé d'une préface de quelques pages et d'un errata — auxquels je tiens ab-
solument ! Il suffira d'un petit cahier en tête du volume ;
3" Enfin, j'aurai droit aux exemplaires d'auteur et en outre aux 6 sur hollande.
Je crois que c'est tout. Ma lettre d'avril disait tout cela à Savine. Je pense que le papier ci-joint suffira complètement. S'il faut à toute force écrire à ce polisson de S..., dicte-moi la lettre.
J'ai souligné dans la sienne, au crayon rouge, quelques mots que je n'ai pas compris, peut-être parce que mon travail actuel m'abrutit complètement. Je te prie de me les expliquer.
Je te prie surtout de me répondre. Quel que soit ton dégoût pour la correspondance, il serait peu amical de me laisser ignorer ce qui se passe. Si par hasard l'édition S... devait être vendue à vil prix — ce que je ne comprendrais pas très bien — et que tout arrangement avec Savine fût impossible, je voudrais pour acquéreur Adrien Demay, 21, rue de Châteaudun. Tu sais, combien ce brave garçon m'est dévoué. Dans ce cas, il faudrait le voir.
Enfin, mon ami, arrange les choses pour le mieux, et souviens-toi que je compte absolument sur ton amitié.
Ai-je besoin de te renouveler mes remerciements pour tous les livres que tu m'as envoyés?
J'ai écrit à Savine la lettre la plus douce et la plus amicale. Il a répondu par un refus formel. Je n'insiste plus. Tant pis pour moi et tant pis pour lui.
Je n'ai qu'une chose à répondre au sujet de Huys-
mans. 11 est si peu exact que j'aie piétiné sauvagement comme tu le dis, qu'au contraire j'ai sacrifié les choses les plus importantes, m'efforçant de rester exclusivement littéraire. J'ai dit qu'il avait abusé des idées ou documents de diverses natures que je lui ai fournis pendant des années — ce qui est rigoureusement exact. Si j'avais voulu être féroce, j'aurais pu ne pas effacer ceci, par exemple, que j'avais écrit en épigraphe:
(( Les mains d'une infante, les mains' d'un évêque, allons donc! Huysmans a les mains d'un bossu. Villiers de l'Isle-Adam. » Etc., etc., etc.
Du haut de ta sagesse, tu me traites en enfant, ce qui est un peu comique.
Je t'ai vainement fait interroger par Guérin au sujet de Girard, qui m'a écrit en réponse à une lettre amicale une carte insolente. Ta sagesse ne paraît pas avoir compris que cela est grave et que toute amitié entre lui et moi est finie — à moins que je ne reçoive de lui-même des explications COMPLÈTES ? explications qui seront certainement curieuses de la part d'un jeune homme trop sage, j'en ai bien peur, qui croit qu'on peut être en même temps l'ami intime d'un homme et l'ami intime de l'ennemi de cet homme.
Voilà tout, je pense — tout le monde va bien, excepté moi.
Je t'embrasse.
Léon Bloy.