PRESSE
D'accord avec M. Henri Vandeputte, l'éditeur a cru devoir supprimer de ces lettres tous les passages concernant la vie privée ou la personne des écrivains contemporains dont parle Philippe, à de rares exceptions près, où les jugements portés éclairaient extraordinairement le caractère de Fauteur. Dans ce cas les noms propres, qui du reste importaient peu, ont été remplacés par des initiales de fantaisie. L'éditeur a respecté les jugements ayant trait à des œuvres ou à la vie publique.
in 2011 with funding from
University of Toronto
http://www.archive.org/details/lettresdejeunessOOphil
12 décembre 1896.
Mon bien cher ami,
Je suis impuissant à exprimer ce paroxysme de la joie de mon cœur lorsque, dimanche matin, j'ai lu votre lettre. Depuis huit jours, des caresses et des bonheurs m'entourent : près de moi, là où je suis, sur cette table d'où je vous écris, je sens votre présence blonde et douce, faite de beauté. Ah ! tout le bon tonnerre de Dieu de votre âme, il me semble le vivre, et je m'exalte en lui, et je vous vis. Moi aussi, je suis bien ardent, et j'ai des flammes au cœur pour tout ce que je pense et pour tout ce que je fais. Toute chose humaine doit être vécue en enthousiasme, il faut se mouvoir au monde comme un enragé, et aimer ses amis par-dessus toute chose vivante. Mais je ne sens pas pour vous que cette amitié qui clame, il y a aussi les sentiments graves des instants de repos, et je regarde vers Bruxelles, et je pense à vous, et je vous vois. Votre image n'est pas très précise pour ce qui est des traits du visage, je n'ai pu deviner si vous êtes brun ou blond : ce que je
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vois de vous ce sont de grands gestes particuliers, un mouvement de la tcte levée et un peu penchée, puis une traîne de manteau. C'est bien bizarre, n'est-ce pas ! mais j'ai l'un des esprits bizarres de ce pays. Il fait tiède en moi : se sentir un ami, un grand ami, et avoir reçu de lui des paroles délicieuses qui restent gravées dans la mémoire et qu'on récite souvent, le jour.
Cela a dû vous surprendre, que j'aie préparé l'Ecole Polytechnique. Hélas ! pendant trois ans de ma vie, de dix-sept à vingt ans, j'ai entassé des mathématiques sous mon crâne, et j'en souffre encore d'y songer. La terreur des cahiers d'x entassés, qui vous pèsent comme un chape de plomb 1 Et ne pouvoir songer à la beauté de vivre, ni regarder le ciel, ni se sentir un corps humain vivant ! Ah ! oui, j'ai bien souffert.
Voici qu'ayant échoué à l'examen, il m'a fallu errer en ma province à la recherche d'une situation. Je suis pauvre, puisque mon père est sabotier ; toutes sortes de gens, sous prétexte de me pistonner, se sont indignement moqués de moi, — ce n'est que depuis le mois d'octobre, à vingt-deux ans (vous avez deviné juste) que je suis entré à la Ville de Paris. Là, je suis présentement commis auxiliaire au service de l'Eclairage, dans la mairie du IV^ arrondissement. Chaque matin, j'entre là, à lo heures moins 1/4 et j'en sors à 5 heures 1/2 avec environ deux heures d'intervalle pour déjeûner. Et
DE JEUNESSE ii
comme vous le pensez, c'est bien atroce la bureaucratie ! L'ennui ne consiste pas dans les paperasses qu'on remue mais dans la présence d'autres employés qui font du bruit, chantent, causent imbécilement de tout. A subir cela, on se sent amoindrir chaque jour, — et le soir il faut sortir ou se refaire une virginité pour travailler. Le pis est que je m'estime heureux d'être là-dedans, puisque ça assure ma vie matérielle.
— L'existence que je mène est assez régulière : sortir avec un ami, Louis Lumet de préférence, puis vers neuf heures rentrer et travailler ou rêvasser jusqu'à une heure du matin. Parfois, je vais chez Ghil et nous causons délicieusement de notre art. Et c'est tout. 11 en résulte une vie assez vague, insatisfaite, qui se remonte d'alcool un peu, et divague entre la joie sans fin et la mélancolie inouïe. Pourtant, je suis heureux et gai, heureux surtout quand je suis triste : alors je ferme mes yeux au monde et je songe à tout ce qui souffre. Je revois aussi mon petit passé d'enfance, dans mon pays, je me rappelle des romances bien tendres que m'ont chantées des jeunes filles et je m'en berce. Mes promenades en campagne ou en forêt, du temps où j'étais encore chez mes parents, reviennent avec leur beau ciel sur ma tête — les paysages disent de la douceur, et j'en souffre délicieusement. Ainsi tout le passé me nimbe, — je me calfeutre en lui.
26 décembre 1896.
Vos parents sont ce que vous aimez le plus au monde, voilà qui prouve combien vous êtes un bon être de spontanéité et de douceur.
Moi aussi, j'aime beaucoup les miens. Mon père est un brave homme qui a travaillé son métier, toute sa vie, plein de courage et enthousiaste aussi. Sa vie est maintenant calme, il a su amasser quelque toute petite aisance qui lui permet de vivre en notre province et de travailler seulement pour se distraire. Maman est une bonne femme du peuple très simple, avec un cœur délicieux qui pleure de bonté. J'ai une sœur jumelle qui est maintenant mariée, et que j'aime et qui m'aime par-dessus tout. Ah ! avoir vécu ensemble depuis le premier balbutiement, s'être aimés toujours, et se le dire, et se donner ces baisers de frère à sœur qui sont immatériels et dans lesquels l'âme de la femme vient compléter celle de l'homme.
' ( Ces trois, comme je les embrasse, quand je vais les voir ! et j'ai la mémoire du contact de mes lèvres avec la chair vieille et lasse de mon père et de maman et avec la chair plus ferme de ma
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sœur. Pauvre chère ! elle est la féminisation de moi-même.
Je vais peut-être donner quelque chose au printemps, si j'ai quelques fonds. Cela s'appellera " Des voix de pauvre amour " — il y aura là-dedans " Le journal de Roger Jan " \ revu quant au style, " La chair de trois gueux\ " cette histoire-ci que je vous envoie, et probablement une histoire de chère petite putain que je vais me mettre à écrire. Mais je suis fort mécontent de moi-même, mon style est en queue de serpent, je n'ai pas le sens du qualificatif, mes idées sont embrouillées et je crains qu'elles ne le soient toujours : il doit y avoir un détaut dans mon esprit.
— Quelque chose de votre lettre m'a intrigué : vous me dites que lorsque nous nous connaîtrons tout à fait nous prendrons un autre mode de correspondance, et vous me priez de vous prévenir lorsque je jugerai que nous en serons à ce pointlà. N'est-ce fait ? S'il y a peu de temps que nous nous écrivons, est-ce que nos cœurs l'un pour l'autre ne sont pas assez vifs pour y suppléer ! Je vous en prie, faisons cela, inaugurons ce nouveau mode de correspondance, qui nous mènera au paroxysme de l'amitié que je veux, et que vous voulez, n'est-ce pas ?
' Voir le N" du 15 février 1910 de la Nouvelle Revue Française.
3 janvier 1897.
Travaillez bien à votre livre, il sera délicieux j'en suis sûr. Le titre, pour votre cas, le prouve.
Pour mon compte, je me dégoûte chaque jour plus de ce que j'ai fait jusqu'ici. La forme m'en déplaît jusqu'à l'écœurement, elle est maladroite et lourde sans profondeur. Il suffit que je la travaille pour qu'elle soit plus mauvaise et plus contournée encore. Mais, cré Dieu ! que je vais m'y appliquer ! C'est d'ailleurs un tel plaisir, travailler ses phrases et ses idées, que le soir quand je suis dans ma chambre à le faire, j'atteins à de grands bonheurs. Je fume, je rêve et je travaille, et je me chauffe, et j'oublie ma vie ignoble de chaque jour quand ces messieurs mes collègues causent de leurs stupidités bureaucratiques et m'écrasent le crâne avec leurs paroles.
9 janvier 1897.
Mon bien cher Henri,
Voici mon samedi soir pour toi. Ton portrait est toujours sous ma lampe quand j'écris : et
tu eiitr'ouvres les lèvres, et tu regardes d'un air enthousiaste et naïf. Naïf, oui, et ceci fait que je t'aime encore davantage, car j'aime la naïveté pardessus tout : celle du cœur qui se donne avec confiance. Et moi aussi, je suis naïf et enthousiaste, si bien que j'en ai souvent souffert, puisque je me confiais et que l'on s'en moquait certainement par derrière. Tu as bien dû connaître ces choses, et te tromper auprès de gens que tu croyais bons et sincères comme toi. Pourtant, je crois qu'à Bruxelles, il y a un état d'âme meilleur qu'à Paris. Ici on est froid et cérébral : ceci me déplaît ; là-bas il doit y avoir des êtres si bons ! Je ne sais pas si j'ai des amis ici : il y a des personnes qui m'aiment et me fêtent quand je vais les voir, mais je n'ai cru trouver chez aucune l'élan cordial qui m'eût rendu heureux. Je me souviens de soirées charmantes après dîner, en buvant un peu, avec Louis Lumet de qui tu apprendras à connaître le nom, car il a du talent, beaucoup, et il travaille maintenant. Nous causions d'art en étant un peu excités, nous allions au cirque et nos avis communiaient, et je le croyais mon ami. Mais d'autres soirs, il était froid et cérébral, et je ne le voyais pas s'attendrir.
Mais toi, toi ! Tu es le seul, maintenant. Je ne saurais pas dire ce que ton tutoiement m'a fait de bien. Ta lettre commençait par des vous, et à un moment, ton cœur a tait jaillir un toi. J'en ai pâli.
Maintenant il me semble que nous nous tutoyons
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depuis longtemps, longtemps. Je me souviens à peine de ne pas t'avoir tutoyé. Mais comme j'ai peur, quand je parle ou quand j'écris à d'autres d'employer ce mot : ami ! 11 me semble que ce serait t'abaisser dans mon cœur et les élever jusqu'à toi. Et je ne veux pas, car tu es celui que j'aime le plus.
Je pense bien souvent au jour où nous nous verrons pour la première fois. Je n'ose pas le composer, avec des couleurs de cieux et des frissons d'air : il faut qu'il s'offre tout neuf, sans l'avoir rêvé, il sera plus délicieux et plus spontané dans mon souvenir.
Quand viendras-tu ? Que ce soit bien vite. Est-ce que tes cours t'absorbent beaucoup ? Si tu le peux, viens donc tout de suite, ne serait-ce que pour un ou deux jours. J'en pleurerais de joie, à y songer.
Tu me demandes si j'aime des femmes et si j'ai aimé. Mon dernier amour date d'il y a deux ans. J'étais chez mes parents, et j'avais pour voisine une petite fille de quatorze ans qui était couturière. Elle était grande et développée, avec des yeux bleus et un air qui me plut. J'en fus un peu amoureux. Des relations de causerie se nouèrent : tous les jours vers une heure, quand elle finissait de déjeûner, j'allais la voir. Je pris l'habitude d'apporter deux roses : j'en mettais une à son corsage en appuyant un peu pour sentir sa poitrine et je la priais de poser l'autre à ma boutonnière,
puis nous nous embrassions : et c'était bon ! Les soirs d'été, nous prenions le frais devant notre porte, j'allais la chercher, elle venait, et nous causions, je lui disais des contes de fées, et j'y mettais des jeunes filles de quinze ans aux yeux bleus qui souriaient, et étaient plus belles que les fleurs. Parfois aussi, il venait des saltimbanques donner des représentations sur la place publique, en plein vent. J'y descendais avec elle et maman. Elle avait un petit corsage rose qui lui laissait les bras nus, et pendant que l'on chantait des romances je prenais son bras nu dans ma main, et je le caressais, et je savourais ce contact comme une chose à peine matérielle. Elle m'a brodé sur papier bristol un rien de petite fleur vague avec des laines bleu-tendre, vert-tendre et rose-tendre. Làdessous était le mot : souvenir. J'ai gardé cela, et ça m'est très doux. Puis elle a changé de quartier, je me suis habitué à ne plus la voir, puis à ny plus penser. Aujourd'hui mon cœur se la rappelle froidement.
11 est aussi une autre jeune fille au visage de Sainte Philomène qui venait chez moi marquer mes mouchoirs et mon linge, que je me rappelle. Je me suis plu et me plais encore à songer qu'elle est ma fiancée. Je ne le lui ai jamais dit, jamais un mot d'amour n'est sorti de ma bouche. Mais je veux songer qu'elle sera celle qui m'accompagnera jusqu'à la mort. Pourtant, je sais qu'il n'en sera
rien, car je ne suis de sitôt en état d'être marié,
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mais comme elle a dix-huit ans et qu'elle est belle, quelque rustre en fera bientôt sa proie. Néanmoins, il faut que je pense à elle, à ses cheveux blondcendré, à ses lèvres comme des fruits rougc-fané et à ses yeux noirs, et violets, et mauves, et humides et lumineux au monde. Combien ceci va te paraître bizarre, mon ami ! Ça me le paraît à moi-même. 11 y avait un de mes camarades là-bas, qui l'aimait, et je crois bien qu'elle l'aimait un peu. 11 me parlait d'elle, et de leur amour délicat, d'un baiser un jour donné! Je n'en souffrais pas, et je lui disais tout plein de bien d'elle, que c'était une jeune fille douce et vierge qui serait la compagne la plus idéale, et suave. 11 m'était délicieux de songer qu'ils étaient bons l'un et l'autre et feraient une union adorable.
Je songe encore à elle : elle s'appelle Julie. J'y songe le soir, c'est une caresse, un rien de songe, ma pensée n'y est même pas. C'est quelque chose qui soupire à peine : Julie ! et me frôle. Je la vois comme une nuance, comme un ciel rose-mélancolique du soir. Et je ne souffre pas, je n'ai pas de plaisir et c'est un état parfait.
Mais, mon Henri, ce que je vais te dire est bien vrai, puisque jusqu'ici je n'ai su aimer qu'incharnellement, mon cœur seul veut la douceur et la bonté, je n'ai jamais éprouvé pour elles les sentiments délicieux que j'éprouve en songeant à toi. Car, toi, tu m'as dit que tu m'aimais, et tu me l'as dit d'une telle façon que la peur, qui avait
retenu mon cœur dans mes amours, n*est plus, dans notre amitié. Je me donne entièrement, sûr que tu penseras à moi avec les mêmes délices que j'éprouve en pensant à toi. Ces jours-ci, après ta lettre qui est la meilleure que tu m'aies écrite, du bonheur et du plaisir m'a partout suivi. Je m'en sentais les yeux lumineux, et je riais et je m'exclamais d'un rien. Et je t'ai déjà dit que c'est plus doux que l'amour des femmes, les hommes connaissent leur cœur sans mystère et ont toute la franchise et la spontanéité sans toquades que n'ont pas les femmes. Or, quand il s'agit de sentiments : les leurs sont suprêmes.
— Tu m'as demandé si j'avais lu Heine. Hélas ! huit ans consacrés à faire de l'allemand m'ont appris à n'en pas savoir un mot. Je ne puis donc le lire dans le texte où la pensée concorde avec le chant. Pourtant, un petit camarade m'en a traduit des choses qui m'ont donné envie de pleurer : Lorelei^ le Pèlerinage de Kevlaat\ sont les plus belles choses que j'aie lues.
Actuellement, l'écrivain que j'aime le plus : c'est Elskamp. Ghil m'a prêté, voici déjà deux ans, tous ses livres. Et j'ai lu : Six chansons de Pauvre homme... J'ai lu ça tout haut, d'une voix frémissante et d'un cœur si doux et fondant que j'étais heureux comme un amoureux. C'est travaillé et spontané, la naïveté en surgit comme une fleur. T'ai-je dit, mais j'ai eu matériellement cette illusion : Il me semblait que le petit Jésus contait
au petit Saint Jean comment la vie est faite. Et il pliait sa petite main potelée et il disait : Tu vois, petit Saint Jean, c'est fait comme ça, le monde !
i8 janvier 1897.
Mon bien cher Henri,
Je te le dis, tout navré, mais j'ai peur de ne pas t'aimer autant que tu m'aimes. Ce matin, quand j'ai reçu ta lettre, je n'ai pas eu ce tout d'extase que j'avais d'ordinaire en te lisant. Oui ! cela me caressait, mais ça n'était pas ce serrement délicieux dans la poitrine qui m'était habituel. Il faut que je te dise ces choses, parce qu'elles me peinent bien fort. La semaine dernière, les pensées que j'avais pour toi étaient trop intellectuelles. Mon cœur n'y vivait pas comme à l'ordinaire. Oh ! j'en ai tant souffert, vois-tu ! Mes yeux s'en mouillent au moment où je te l'écris, car en cet instant j'ai une grande crise de tendresse vers toi, — ah ! fasse Dieu qu'elle compense mes froideurs passées !
J'ai reçu le Coq Rouge et j'ai beaucoup aimé ton cœur dans ton conte. Les trois types de femmes et
d'amour sont peut-être un peu flou, mais c'est dit avec des effervescences merveilleuses, des enthousiasmes de mots. 11 y a des trouvailles divines : " les blés coquelicotés ", les enfants " épanouis aux arbres en grappes de fruits..." je ne puis tout citer mais pour moi c'est très beau.
Et ce numéro du Coq Rou^e est merveilleux. L'Eekhoud est le plus beau que je connaisse, — et cet Elskamp ! Surtout il y a L'âme gui part de Ruyters qui est d'une divine analyse, délicate, ah ! délicate — plus que toute chose du monde. C'est le plus beau morceau de lui que j'aie lu. Et à ce propos, voici mon opinion sur A eux deux : Il y a le jardin qui est suprême et vit par tout son é-tre. Presque tout y est : teintes, frissons, parfums, vie, — mais je n'aime pas beaucoup le reste. Ce n'est pas assez vécu. Ils ne se disent pas de tendresses. Et puis les dissertations sur la musique, même la couleur des âmes, etc.. sont déplacées. Oh ! que j'aimais mieux hes Oiseaux dans la cage. 11 y avait dit la Forêt comme personne ne l'a dite avant lui, pas même Lemonnier dans Un mâle. Je lui ai écrit en ce sens : cette forêt, j'y ai vécu à le lire. Et puis le drame de ses amants était poignant. J'en ai le cœur bouleversé.
Ah ! tu me parles de musique. J'en suis fou ! Mais voici qui est bien ridicule : j'ai l'oreille musicale comme les pompiers de mon pays, et tout l'essentiel des maîtres m'échappe. 11 me faudra des
années encore pour pouvoir les goûter. Je me suis mis à faire mon éducation en allant tous les dimanches aux Concerts Colonne, — mais progrès lents.
Mais, les romances populaires, — ah ! mon ami, les romances ! 11 est des choses ridicules, sous lesquelles je me pâme. J'ai en cela l'âme d'une petite modiste. Tels morceaux : La môme aux grands yeux^ L'oiseau qui vient de France (n'en ris pas) attendrissent en moi mon coin d'âme peuple, et j'en pleurerais de délices. Par qui que ce soit chanté, quand ce serait par un roulant des rues, avec une voix d'alcool, cela m'étreint, j'en sufFoque et j'en râle. Ah ! j'ai beau me traiter de crétin, et me montrer à moi-même toutes les laideurs de musique, de mots et d'idées, — je pars quand même.
Quand un orgue de Barbarie moud ses morceaux j'atteins au parfait bonheur. Mélancolie de vivre, tristesse de songer à des légendes, et bonheur de s'y réfugier, me voilà. Et quoi que je fasse, je m'interromps. 11 faudrait que je lise une de tes lettres pour ne pas le faire. Peut-être un de mes ancêtres a-t-il tourné la manivelle.
J'ai une autre grande passion. Tu en peux rire. C'est pour les gâteaux. Quand je passe devant un étalage de pâtissier, je ne puis pas ne pas m'arrêter, au moins pour contempler. Il y a surtout les Saint- Honorés. Ah ! la crème blanche, et les boules dorées. Mais cette passion est idéale. Je mangerais
cela, comme on respire une fleur, sans bestialité gourmande. 11 me semble voir une âme blanche avec qui je veux communier. Très souvent, je ne résiste pas à la passion, et j'achète un énorme Saint-Honoré, et je le mange de rang, en guise de déjeûner.
Le jour où ma sœur s'est mariée à un pâtissier, les miens et moi, nous avons bien vu que la bénédiction de la Providence était sur ma tête. Ah ! quand je vais les voir, je suis insatiable. Tant plus je mange des gâteaux, tant plus j'en désire. Je suis de force à manger un fonds. J'ai fait de grandes expériences pour attraper des indigestions, de façon à m'en dégoûter. Je n'ai pas eu d'indigestion, et j'ai aimé encore plus les gâteaux. D'ailleurs, je ne vois pas, dans le lointain de mon enfance, quand a commencé la passion. Je te disais tout à l'heure que je devais avoir eu un ancêtre joueur d'orgue et chanteur des rues, — mais certainement j'en ai eu dix mille qui étaient pâtissiers.
Et toi, mon Henri, les aimes-tu aussi, les gâteaux 1 Dis-le-moi, et quelles sont tes grandes passions.
Je resonge à ton amour. Oh ! sois heureux. Moi aussi j'ai le cœur assez large pour aimer et toi, et celle qui t'aimera. Je voudrais que tu rencontres l'âme furieusement belle comme la tienne, et que tu jouisses d'elle comme je le rêve.
9 février 1897.
Mon bien cher Henri, je reçois ta lettre en ce moment ; c'est bon d'en recevoir lorsque j'attends, mais quand cela vient en surprise, il y a un miracle de joie. Je la porte précieusement en montant mon escalier noir, c'est un beau trésor que je vais connaître : à l'entrée de ma chambre je peine à retrouver mes allumettes parce que je suis impatient d'allumer pour te lire. Toutes les paroles sonnent, je sens i /«es yeux briller comme quand on a beaucoup de bonheur.
Précisément, tu me parles des naturistes et je sors d'avec Montfort. La lecture de Sylvie m'avait infiniment ému. Mille liens de sentimentalité nous unissent, je crois. Mais, Montfort, je le connais trop peu pour juger son cœur, car c'est à ce point de vue sentimental, que je veux juger les gens que je connais. Il m'a l'air rêveur, et bon, et doué d'un peu de loufoque enjouement comme moi, à certains moments. Parfois, dans ses rêveries, l'on croirait bien qu'il pleure Sylvie. Nous nous sommes quittés assez délicieusement cette fois-ci parce que nous étions seuls et nous avons pu causer. — Et nous avons un rendez-vous pour la semaine prochaine ; je crois que nous deviendrons assez amis. J'aime un peu Bouhélier qui est effroyable-
ment songeur et tranquille. Comme mouvement et idées d'art, ils me plaisent aussi. Mais ne va pas croire que je m'enrégimente chez eux. Mais ils sont les seuls jeunes de France qui me plaisent. Je déteste fort les gens du M..., et ma sympathie pour les naturistes s'accompagne d'une protestation contre le M..., et cela la grandit. Comme toi, je crois que leur mouvement dans les journaux est mauvais, — et mauvaise aussi leur façon de condamner tout ce qui est antérieur. L'artiste ne doit pas participer à une école. D'ailleurs une école, c'est un homme qui, plein d'orgueil, croit avoir trouvé la pie au nid, et le gueule partout. Quelques bonnes gens qui veulent le suivre y perdent leur personnalité. L'artiste est un bon ouvrier qui s'écoute et, dans son coin, avec candeur d'âme, écrit ce qu'il entend. Je ne fais pas de différence entre le beau sabotier d'un village qui fait des sabots comme il les rêve, — et l'écrivain qui conte la vie comme il la voit. Ah ! c'est terrible les écoles. Vois-tu d'ici Gérard de Nerval imitant Hugo et faisant un truc romantique avec sa Sylvie de mon cœur 1
J'aurais longuement à te dire là-dessus. Quand nous nous verrons nous allons en causer. Quant à ce manifeste de Paul Fort dont tu me parles, il est très probable que je ne le signerais pas. Nous sommes des jeunes qui n'aimons pas certains genres de littérature qui deviennent officiels aujourd'hui, je devrais presque dire classiques, — et il
nous faut faire comme les romantiques, divorcer hautement, au risque d'exagérer nos idées. Il ne s'agit pas de Paul Fort que j'aime beaucoup, mais de toute la vieille bande du M... dont je te parlais.
Mais, mon Dieu ! il ne faut pas que ces choses mettent une once de trouble dans notre amitié. Nous avons exactement les mêmes idées sur l'art, et nous les manifestons de la même façon.
Je vais te copier, cette semaine sans doute, le conte que je viens de terminer : Le pauvre amour en chair. Je suis mécontent du style. J'ai tenté de le lécher ces jours derniers, mais il n'y a pas moyen pour moi de faire plus, et j'en suis désenchanté. Pourtant, j'ai peiné. Il est vrai qu'à écrire cela par bribes, après cette vie abominable du bureau, on ne peut avoir la continuité d'idées si nécessaire. Enfin, tu verras.
Je vais travailler à un conte de tendresse fraternelle, et de mort, et de douleur. J'en rêve avec des douceurs de douleur. S'il devient comme je le voudrais, ce sera curieusement triste.
Mais, tu ne saurais croire combien j'écris lentement. Autrefois je pouvais pondre des choses formidablement longues en un instant. Les Douces: Antoinette^ Alice^ Elise^ — ont été écrites toutes trois de rang, en un quart d'heure. Où sont-ils donc ces temps-là ! Parfois, en deux heures de travail j'ai écrit dix lignes. Quand j'atteins quinze, je
=^iSF
suis content de moi-même. En travaillant tous les soirs, j'ai du mal à pouvoir écrire un conte par mois.
Et à ce propos, donne-moi bientôt les prix de l'imprimeur. Et s'il te plaît, tais paraître mon Pauvre amour en chair au Coq de mars, puis garde la composition. Je vais tâcher de paraître au commencement d'avril.
— Les deux dernières lettres se sont entrecroisées. Pardonne-moi dimanche soir d'avoir été si malade. Ma lettre a dû te peiner, et te donner une mauvaise impression. Souvent, il m'arrive d'être las, de ne pouvoir penser, même de ne pouvoir aimer. C'est affreux.
Aujourd'hui encore, je suis agité, et cette lettre s'en ressent. 11 me manque de belles flammes que je voudrais sur mon cœur. Je suis lourd et gauche à écrire, et je ne sais rien dire de ce que je pense.
Pourtant, tu es près de moi, avec toute ton ardeur, et j'ai toute la mienne, et je t'aime comme toujours. Mais pourquoi donc, mon Dieu ! pourquoi mes émotions ne veulent-elles pas jaillir superbement comme je les éprouve ! Elles sont contenues en moi, elles s'y enferment. J'en ai mal.
Voici qu'il me faut finir cette lettre. En la commençant je la voulais très longue, mais je suis tout foutu de travers. Peut-être que je vais vomir. Et à quoi cela tient-il } J'ai été comme à l'ordinaire, — bon Dieu 1 je souffre.
Ah ! pardonne-moi. Je t'écrirai bientôt. Si même demain je le puis, j'allongerai cette lettre.
I mars 1897.
Mon ami bien aimé,
Je t'aime toujours avec de bien grandes joies, et songer à toi est mon plus délicieux plaisir, et hier pendant ces cavalcades et ces bruits, mon cœur est souvent allé vers toi. Et, cette semaine-ci, je tremble parce que nous pourrions nous voir samedi et que ce serait sans doute le plus beau jour de ma vie. Tu m'écriras tout de suite mercredi, un demimot si tu n'as pas le temps. Je sais bien qu'on ne devrait pas parler de ces choses parce que ça porte malheur, mais il le faut, parce que nous n'aurons peut-être pas le temps plus tard. Tu ne sais peutêtre pas où tu vas descendre. Dis-moi dans quel quartier tu veux loger, et à quel prix, je te chercherai un hôtel.
Je m'arrête. Mon Dieu, mon Dieu ! si tu allais ne pas venir ! Alors tu m'écrirais une longue, longue lettre que je puisse la ruminer pendant
plusieurs jours, me la réciter au cœur et savoir mille paroles de toi.
Tous ces matins j'attendais une lettre ou les Heures Harmonieuses. J'ai reçu ton petit mot pour le prix de mon livre. Mais il doit y avoir aussi des frais de douane assez importants. Aurais-tu des renseignements à ce sujet }
J'ai relu plusieurs fois tes vers, et je suis navré de t'avoir dit qu'il y avait des phrases qui me paraissaient trop complexes dans la belle simplicité du sujet. En les relisant je ne les trouve plus, et au contraire elles coulent adorablement, et ces vers c'est toi plus simple encore et très beau. Il y a cependant quelques mots desquels je veux te parler.
Dans Peine joyeuse^ voici un vers :
Qui leur permettent^ heureusement^ de s envoler.
Lis ceux qui le précèdent et ceux qui le suivent. Ce mot " heureusement " est-il exclamatif } Si oui, il me donne une petite crispation : il me semble inutile et alourdit un peu. S'il n'est pas exclamatif et si cela signifie " qui leur permettent de s'envoler, heureuses", le mot est mal placé en cet endroit du vers puisqu'il donne lieu au double sens que je te signale.
Dans Sourire^ tout est délicieux. Pourtant un vers m'avait blessé :
Eh ! oui c'est bien joli tout ce que je dis là
Tantôt, je le trouvais un peu plat, et tantôt
adorablcment simple. En le lisant dans le morceau avec certaines inflexions de voix il donne envie de pleurer, mais avec d'autres inflexions de voix il dépare le morceau. Réfléchis-y. Je ne t'en aurais pas parlé s'il ne m'avait pas déplu à première lecture (maintenant il me plaît) et surtout si je n'y voyais une influence directe de Francis Jammes.
Amour :
Je me sentais perdu et désorienté
" désorienté " n'est il pas banal, surtout joint à " perdu ", et rend-il exactement l'idée que tu voulais exprimer, ou plutôt n'y aurait-il pas un autre mot moins banal qui la rendît si bien que lui.
Mais il est un mot pour lequel je veux te reprendre plus fortement :
JJn spleen amer navrait mon cœur saumâtrement.
J'avais l'impression que ce mot "saumâtrement", tu l'as mis ici sans y réfléchir, d'une façon quelconque. D'ailleurs mille mots à cette place feraient mieux que lui pour donner de la force à ta pensée. J'avais envie aussi de t'attaquer à propos de
Je m'en allais seul et mornement
Cet adverbe m'ennuyait, mais je crois qu'il va très bien en cet endroit. A la hien-aimée et Consolation sont très purs.
Tu vois que ce que je dis est infime, et il est
T^T^vwimmm
très possible que j'aie absolument tort ; j'ai voulu te le signaler par acquit de conscience pour que tu réexerces ta pensée sur ces mots et les juges. Je ne veux pas te dire, par exemple, tout ce que j'admire d'une façon absolue ni ce que j'y trouve de joliment original. Il y en aurait pour dix pages. Je te remercie beaucoup de m'avoir copié ces vers ; sache que j'y ai trouvé un plaisir larmoyant et mélancolique qui est pour moi le plus grand des plaisirs.
— Les vers de Jammes au dernier Coq sont des chefs-d'œuvre. Il y a peu d'œuvres aussi émues que celle-là. C'est naïf, c'est profond, c'est très souvent parfait. Depuis longtemps je n'avais pas lu un si beau poème. De telles choses classent un artiste.
26 mars 1897.
— Depuis que tu es parti, j'ai eu des nerfs aigus, une agitation, je dormais à peine, des crampes me réveillaient, puis sommeil de fièvre, léger et fatigant. Tout va mieux maintenant, le calme est bien doux. J'ai travaillé presque tous les
soirs à mon conte, les phrases ont du mal à jaillir, elles sont courtes parce que ma pensée était courte et fiévreuse. Mais c'est si bon d'écrire avec sa vie. — A quoi travailles-tu ? Je te le rappelle, quand tu auras fait des choses qui te plaisent, envoie-lesmoi. J'en ferai autant à ton égard, d'ailleurs. — Sais-tu qu'il y a de fort belles pages dans les Heures Harmonieuses et une force de jolis sentiments qui représente bien toute ta vie très ardente.
— Et, ah ! J'ai entendu dimanche dernier le troisième acte de Siegfried ?iv te la Kutscherra. C'est fou de beauté. On est pris par tous les sens. On ne peut pas réfléchir, on est une épave humaine que viennent faire ballotter tous ces chocs de musique. Je l'entendrai dimanche prochain encore. Ah 1 c'est à en mourir.
15 avril 1897.
Mon ami bien-aimé.
Voici longtemps que je ne t'ai pas écrit : il doit bien y avoir quinze jours, j'en ai eu peur comme d'un signe de refroidissement dans notre amitié.
Mais non. Car tous ces jours, ce soir surtout, il y a eu des monologues de ma pensée qui étaient des dialogues avec toi. Un vent cinglant allait dans les rues, il faisait froid, mille passants indifférents ou détestés m'entouraient, et j'étais triste d'être seul. Alors, toutes mes tristesses sont venues en phrases dans mon cerveau, et je te les ai adressées. Je t'adresse de même mes bonheurs et mes joies, dans ces jours de soleil, de ciel et de feuilles. Il y en a eu de délicieux, vers le midi, le long des quais alors que des jeunes filles passaient, et que des petits enfants jouaient. J'en revois un tout petit qui était avec une vieille femme toute ridée, toute lasse, presque abêtie de vieillesse. Elle était assise sur un banc. Il l'appelait sa marraine et voulait la faire lever pour lui montrer quelque chose sur l'eau. La vieille était très douce ; à la fin elle s'est levée et a regardé pour faire plaisir au petit. C'était délicieux. Oh ! les vieilles qui vont mourir, et les tout petits enfants sont les plus douces choses du monde ! Ils ont des tendresses et des regards ! Ils ne songent pas au tracas de la vie, ils ne savent pas qu'il en existe, et tout leur cœur et tout leur cerveau ne contient que de la tendresse. — J'ai pensé à toi, je t'ai vu comprendre ces choses, les yeux humides, et le cœur troublé.
7 mai 1897.
— J'ai été très ému aussi du départ d'un de mes amis pour la Grèce. C'est un garçon génial plein d'une volonté si ardente que c'en est de la névrose. 11 cause avec une éloquence qu'aucun homme ne possède. Il dit des phrases plus longues, plus roulantes et plus pompeuses que celles qu'écrit Bouhélier. Nous nous étions séparés, car nos tempéraments ne sympathisaient pas ; il est revenu me voir plusieurs fois avant son départ, et j'ai senti renaître cette amitié d'estime et d'admiration que j'ai pour lui. Il part comme volontaire, avec une centaine de jeunes gens. Sans doute, il sera tué, les Turcs le prendront et quels supplices, mon Dieu ! Ce qu'il fait est très beau. Je me demande parfois si nous, en présence de certaines circonstances, nous n'avons pas autre chose à faire que des écrits d'innocence et de joie pour le printemps.
16 mai 1897.
Mon ami bien-aimé,
J'ai eu aujourd'hui un dimanche de paix. Tout le soir, le ciel était voilé de nues blanches et grises si douces qu'elles rendent l'âme très heureuse ; il faisait tiède, et je lisais des choses philosophiques qui produisaient un drôle d'effet dans ma tête. Puis j'ai pris Jean-Jacques et j'ai lu ces mille scènes des premiers temps de sa vie : oh ! quelle piété,
Ïiuelle bonté, quelle grâce et quelle mélancolie. Ces emmes charmantes sont mortes, leurs yeux, leurs cheveux, leurs lèvres ne sont plus rien : il les aimait en cette époque légère où il vécut, elles devaient être toutes mignoruies et précieuses avec leurs cheveux cendrés. Elles menaient une toute petite vie d'amour léger, et la nature autour d'elles était bien plus charmante qu'aujourd'hui. Je pensais à ces choses bien tendrement, j'étais un peu ivre de mélancolie. — Puis on m'a apporté des gâteaux que m'envoyait ma sœur, je les ai mangés avec ravissement, mon estomac devenait un peu malade de ces sucreries et mon cœur devenait malade de bonté. — Je suis allé le long des quais tranquilles pleins d'arbres aux feuilles agitées ; il y avait toujours ce ciel ; je suis resté
longtemps à voir couler l'eau, à regarder les feuilles et le ciel, et j'ai pensé à toi. Si tu avais été ici, nous nous serions dit des mots de ravissement. Devant ce paysage pur, par cet état d'esprit qui aurait été le nôtre nous aurions été plus heureux que jamais. Se donner la main en ces soirs de printemps, se parler de son cœur, de ses émois d'aujourd'hui, de son enfance, ah ! si nous pouvions faire cela ! Voici plus de deux mois que nous avons été ensemble pendant qtielques jours, j'ai rencontré des gens que nous avions vus ensemble, mais toi que j'aime, je ne t'ai pas revu.
30 mai 1897.
Je n'ai pas beaucoup lu ces derniers temps. Un peu de Saint-Simon qui est un bien méchant homme, mais il m'a fait songer tristement à la vie glorieuse et si petite du temps du Grand Roi.
Lumet t'enverra prochainement son livre qui est fort beau et que tu aimeras certainement. Pour le moment, il a des projets grandioses : nous allons faire dans plusieurs salles des faubourgs des
conférences, des lectures d'éducation du peuple (Michelet, Lamennais, Veuillot, etc.). Bauer doit nous donner les acteurs que nous désirerons, et il est pas mal emballé pour ce projet. Prod'homme a aménagé un orchestre. Quant à moi, cela ne m'inspire pas énormément ; je suis le mouvement, voilà tout. Peut-être n'est-ce pas en ma faveur, mais j'aimerais beaucoup mieux rester toujours chez moi à penser à ce que je veux écrire.
Et à ce propos, croirais-tu que ce conte dont je t*ai parlé voilà si longtemps, et qui doit être dédié à Elskamp, n'est pas encore terminé ? Mes récentes sorties m'ont bouleversé les sentiments et j'ai dû recommencer quatre fois la fin. Et elle ne me plaît pas encore. J'espère pourtant ces jours-ci.
— Je n'ai pas pu aller voir Verhaeren. Est-il encore à Paris ? Dis-le-moi, car j'ai l'intention d'aller chez lui.
18 juin 1897.
Tes lettres me font un bien infini. Je les lis, je les relis, je les adore, et tout le long du jour j'ai de la gaieté et je sens en mes yeux un éclat de joie.
Mais ne t'avise pas, je t'en prie, d'être froid ou méchant un jour où tu m'écriras, car j'en souffrirais infiniment. Je deviens délicat, il est des choses qui me font une douleur physique. Quand je lis des livres, un mot, un simple mot qui n'est pas en harmonie avec la phrase, me blesse terriblement. 11 y a des irritations qui me courent le long des bras, et si cela continue, voici venir le temps où je jetterai un livre par la fenêtre avec brutalité, quand il serait beau, parce qu'un simple mot me froisse. Et pense alors si tes lettres n'étaient plus tendres que j'en saignerais.
Il ne faut pas m'en vouloir, mon cher Henri, de te dire ces choses. J'ai des crises mentales très dures. Pourtant, ce soir, je suis bien heureux en pensant à toi. Il y a tout ce vent horrible du dehors qui court dans l'espace comme une bête méchante, et ce ciel avec de grands pans de nuages, mornes, arides. Mais ma lampe, ma table et ma solitude sont heureuses. J'ai pensé à mon conte, qui sera un roman assez long, d'ailleurs, et j'étais calme, si tranquille qu'il me semblait être seul au monde. Puis j'ai relu ta dernière lettre et vu ton portrait. Je l'aime davantage encore, parce que tu as gardé ton chapeau, tu penches la tête et tu as l'air malade.
Je t'avais annoncé l'envoi de mon paquet de livres pour bientôt. Peut-être ne les recevras-tu pas avant une dizaine de jours. J'adresserai rue de
Brabant. A ce sujet ne pourrais-tu me donner l'adresse de : Henri Bataille, Chr. Beck, Herold, Fontainas, Gregh, Louys, Hugues Rebell. 11 est singulier qu'habitant Paris, je sois obligé de demander ces adresses à Bruxelles.
Tâche de me copier des choses et de m'envoyer des photographies. Je te copierai mon conte, quand j'aurai le temps, mais il est très long, il peut se faire que tu attendes longtemps. Je crois d'ailleurs qu'il te plaira car il me plaît beaucoup.
J'ai lu le livre de Ghéon'. C'est frais et touchant. Je l'ai lu par un matin tiède, de bonne heure, avec une âme lavée par le sommeil, et ces Aubes entraient en mon cœur comme des aubes de toutes petites villes très bonnes et enfantines. C'est peu important, comme tu dis, mais il y a là une poésie innocente qui est peut-être celle que je préfère.
Ce sera délicieux de m'envoyer ton carnet quand il sera fini. Je vivrai ces derniers temps avec toi.
Je ne veux pas t'écrire plus longtemps aujourd'hui, mon bien cher Henri. Peut-être demain j'ajouterai quelque chose, si je trouve un instant dans la matinée.
Je t'aime infiniment, et je t'embrasse en songeant à cette joie délicate que j'aurais à te voir ici, à passer mon bras sous le tien, à sentir ta vie à côté de la mienne.
ton Louis.
' Il «'agit ici des Chansons d'Aube.
Dis à Albert que je l'aime beaucoup aussi. Ce que tu m'as dit de lui m'a touché, il est très bon, très sensitif et doux ainsi que tous les êtres simples et tendres que j'aime, et ils ne sont pas très nombreux : mes parents et toi.
Quand donc enfin paraît le Coq Rouge ?
30 juillet 1897.
Mon ami bien-aimé, il y a longtemps déjà que je ne t'ai pas écrit une longue lettre, et c'est dire qu'il y a longtemps que je me le reproche. Il y a eu des soirs où j'étais inerte, avec un vide absolu dans la tête, et d'autres soirs où je sortais et je rentrais avec une telle lassitude morale que je dormais comme une bête. J'ai fait plusieurs nuits de douze heures de sommeil, et maintenant c'est une habitude prise : hier, comme je m'étais couché tard, je me suis réveillé seulement ce matin à onze heures. J'éprouve un grand engourdissement et cela vaut mieux parce qu'alors je ne souffre pas.
Sinon la souffrance m'est devenue comme une manie, presque comme une pause. Il me semble parfois que j'ai la poitrine comme une grande
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plaie. Toutes les choses belles : le vent dans les feuilles, le ciel, la nuit, me tont souffrir davantage : Je n'ai pas d'amour. Je deviens amer, je dis du mal de tout le monde, je me fais une réputation de rosse, je me réjouis de tout le mal qui arrive. Je dévore les faits-divers des journaux et je me réjouis des drames passionnels. J'en suis au passage de mon roman où la jeune fille est naïve et voit l'amour tout beau, or j'ai mille peines à être ému comme il le faut pour écrire ; des phrases extasiées me seraient venues en d'autres temps au lieu de ces phrases froides.
Je te disais aussi que la souffrance m'est devenue une pause. 11 y a des moments où je n'ai pas de tristesse au cœur et où je me surprends avec des mines de jeune homme fatigué qui sont fausses et me dégoûtent. Oh ! mon Dieu ! c'est bien triste d'être ainsi, de ne plus rien aimer.
Je viens de lire VEducation sentimentale de Flaubert, que je ne connaissais pas. Mais, c'est à s'en rouler par terre de désespoir. Ah ! pauvre Frédéric, cette vie inepte, et cet amour de toute sa vie pour une femme qu'il n'a pas, cet amour ridicule, qui me fait ricaner de désespoir. Et surtout, ce pauvre Flaubert qui avait tant de tristesses au cœur que seul le rêve lui paraissait beau ! C'est à croire qu'il y a un merveilleux concours de fatalités pour arrêter le bonheur. Pour mon compte je ne crois plus à rien qu'à des rouages imbéciles qui tournent
en moi, de plus en plus mal, et finissent par broyer ma chair, et s'en réjouissent. Je crois à un Dieu méchant qui me persécute. Si je songe à l'avenir, je me demande si le progrès de mes mélancolies va se poursuivre, et alors il m'apparaît bien impossible d'arriver à vivre jusqu'à trente ans. Je pense à un passage de tes notes où tu dis : Je me tuerais comme un rien, ce soir. Je suis très souvent dans le même état. Rien de la vie ne me réjouit : A quoi bon aller voir tel monsieur, cela ne m'empêchera pas de m'ennuyer ; à quoi bon aimer telle femme, elle ne m'aimera jamais ; à quoi bon faire quoi que ce soit, du moment que j'ai été mis au monde pour le malheur ? Tous les gestes, toutes les actions m'apparaissent comme des grimaces. Je déteste les femmes en bloc, je voudrais qu'elles crèvent comme des garces. J'en vois autour de moi qui font des mines, qui s'appuient aux bras des hommes en faisant le petit enfant las, qui parlent avec un son de voix pleurard et câlin comme les enfants encore, et je trouve qu'elles contrefont l'innocence et l'ingénuité, et c'est impie, car il y a des choses sacrées. Je voudrais leur faire du mal. Une phrase de Poe habite en moi : " Mon âme est malade, malade jusqu'à la mort même des vanités creuses et résonnantes de la terre peuplée.
Je finis cette lettre. Il y a eu un temps où je t'aurais écrit toute la nuit, avec un enthousiasme
croissant. Ce soir, je suis déjà las comme si j'avais dévidé tout Técheveau d'amitié que je possède.
Jeudi.
Mon ami bien-aimé, je viens de relire ta lettre, c'est plein de conseils que j'aime, qui m'attendrissent. 11 y a des choses qui se sont élancées dans mon cœur, et leur souvenir me sera toujours cher. Tu es bon, ta joie ou tes peines ne t'empêchent pas de compatir aux miennes, je t'en remercie. J'aurais voulu t'écrire tout de suite, mais je suis toujours très las, très mou, même physiquement. Penser m'est une grande peine : il est très rare que je trouve encore mes extases de jadis. Vraiment, j'ai un fonds douloureux qui remonte et me rend mauvais. C'est curieux comme je pense du mal de tout le monde, en bloc, ou en détail. J'aime aussi dire du mal, agacer les gens, me moquer d'eux.
Un stupide individu, qui rendait compte de mon livre dans la Revue Septentrionale en prétendant que j'étais un infect personnage dénaturé et qu'il fallait brûler du sucre après m'avoir lu, m'a mis dans des colères rouges. J'ai juré de me venger de lui. 11 est bien certain que si je le
rencontrais je lui cognerais dessus furieusement. Je le verrais souffrir avec mille délices.
D'autre part je m'inquiète parce qu'on ne parle pas assez de moi. J'éprouve ce que tu nommais la "conspiration du silence ". Je suis parvenu un peu à étouffer ces sentiments, mais il y a des moments où je les sens gronder furieusement en moi.
Pendant que j'y songe, tu as dû recevoir mon conte. 11 importe sérieusement que tu le lises pour me dire ce que tu en penses, car j'ai des doutes terribles : ce que j'écris devient compliqué, il me semble, et donc ça n'est plus clair, et il est difficile au lecteur de sentir les émotions avec moi, n'est-ce pas ?
...Viendras-tu en octobre com.me tu me l'avais dit ? Il le faudrait, et que tu puisses rester longtemps, noAis nous attendririons sur toutes les choses. Comme tu le dis, tu me retaperais, mais surtout nous verrions combien les élans tendres de notre cœur se ressemblent, si tu avais des sensations que je ne ressente pas, j'aurais assez d'amitié pour toi jusqu'à effacer mes sensations propres et à mouler mon cœur sur le tien et lui faire éprouver tes sensations.
Quand je vais être bien tranquille à la campagne, il me viendra mille pensées de toi. Et de même que tu me disais regretter, lorsqu'il y a quelque chose de beau ou de bon, ne pouvoir me le faire
goûter, je regretterai ne pas pouvoir te montrer mes cieux, mes arbres, mon village, ma maison et te faire manger les bonnes choses que fera maman.
Mon Dieu ! que je voudrais donc être parti ! Si tu trouves Paris beau à distance, je t'assure que cet été je le trouve affreux. Sais-tu que les marronniers n'ont plus de feuilles, et les platanes aussi. Ce que j'aime le mieux au monde : les feuillages, n'existe plus, et je souffre de tout mon cœur au milieu de ces paysages de pierre. Il semble que les maisons à six étages pèsent sur mon crâne, — et les monuments, même Notre-Dame, ne me consolent pas de ma forêt sublime qui est là-bas, bien loin de Paris. La Seine est un fleuve affreux, jaune sale, vert sale, souillé de mille immondices, et elle a l'air vicieux comme une de ces Parisiennes pourries et bien habillées que je déteste plus que toutes choses. Pendant qu'on respire le parfum des fleurs à la campagne, on respire à Paris l'odeur des égouts. Pendant qu'on mange du laitage et des fruits très doux, je mange ici des cuisines affreuses qui me répugnent. La nuit est pleine de bruits. Tu ne sais pas quelle bonne volonté il faut dépenser pour poursuivre ses rêves et son travail. Il fait un temps de pluie, de soleil, de sueur, à crever. J'espère aller mieux bientôt parce que Prod'homme qui part pour deux mois me laisse sa clef et il habite une délicieuse rue de silence derrière la butte Montmartre où
il y a des couchers de soleil plus beaux que ceux de mon pays.
24 août 1897.
Je travaille à mon roman, et la première partie, c'est-à-dire un quart du tout, est terminée. Je l'emporterai pour te la lire, il y a des choses qui me plaisent, mais beaucoup plus qui m'inquiètent. Vraiment, je n'ai pas suffisamment d'esprit de suite, ni assez de mémoire de mes premières conceptions.
Je me suis un peu promené ces jours-ci, et toujours en pensant à toi. Mais alors Paris, le ciel et la Seine et les arbres au vent étaient très beaux. Ce soir, après la tombée de la nuit, il y avait une Seine d'un bleu-vert toute vivante et frileuse. Les grands bateaux avec leurs feux en s'y promenant comme de grandes bêtes agiles y mettaient des reflets blancs et rouges couleur de gloire, de sang et d'incendie. Les arbres arrosés bruissaient, se pliaient, agitaient infiniment leurs feuilles, ce qui me faisait croire que le temps était froid, qu'il y avait' aussi beaucoup de grands vents semblables
dans la Vie, et que le bonheur consistait à habiter dans une petite province une maison avec des rideaux blancs, auprès d'une famille très calme, avec des livres.
J'ai lu toutes sortes de choses pendant ces derniers jours : les Travailleurs de la mer^ d'Hugo : un bouquin prodigieux, rasoir et doux. Il y a des choses d'amour à la fin qui chantent comme des romances et qui sont grandes et bleues comme le ciel. Du Leconte de Lisle qui a été ma passion folle, épileptique, au collège, et que j'aime encore passionnément. Connais-tu Q^'in ? Je ne sais, dans aucune langue humaine, un poème aussi furieux, aussi hautain. Je suis en train de lire Wïlhelm Meister qui est bien l'un des livres les plus embêtants et les plus beaux.
Je ne vois personne, tous mes camarades, tous mes amis sont en congé. Pour tuer le temps en attendant mardi je vais lire des tas de choses. Je voudrais trouver un gros roman d'aventures et le potasser pendant toute une semaine. J'aime ces choses, et je n'en lis jamais parce qu'elles me passionnent tant que j'en deviendrais tou. J'élèverais volontiers un autel à Ponson du Terrail et Adolphe d'Ennery, mais tu sais bien, mon ami, que j'en élèverais plus volontiers encore, et de très beaux, à toi, à Jammes et à Max.
Cérilly (Allier)
8 septembre 1897.
Mon ami bien-aimé, je t'écris de ma petite chambre de province pure et douce et un peu vieillotte maintenant, comme moi-même. Mais il y a autour de moi les mêmes bruits que jadis. Mon père travaille en bas, son bruit est très joli et chanteur. Au loin, j'entends des bruits d'enclume, des frémissements de vent dans des feuilles luisantes, quelques aboiements. Hier matin une poule a chanté toute la matinée, et c'était délicieux, d'un petit chant parfois plaintif et presque endormi, et d'autres fois très net, très vivant. Et puis la grosse horloge de la mairie sonnait les heures avec une lenteur qu'on ne connaît qu'aux villages, parce que la vie y est traînante et infiniment longue. J'ai écouté toutes ces choses, mon cher ami, en songeant que j'aurais à te les raconter; je les écoutais bien un peu pour moi-même, mais surtout pour toi.
25 septembre 1897.
Mon ami hicn-aimc, je suis rentré à Paris jeudi matin et je ne pourrai jamais t'exprimer combien c'était triste et combien je souffre. Hier, j'ai pleuré comme une béte, j'ai pleuré avec délices, et aujourd'hui si je n'étais pas au bureau quand je t'écris, je pleurerais encore de tout mon cœur. Il y aurait une grande joie, parce que pleurer me décharge de toutes mes douleurs, et en somme me rend très heureux.
- Je ne puis pas oublier mon départ de mercredi soir. 11 taisait un beau ciel pommelé d'automne, et l'air était doux, que j'aurais voulu m'y fondre. Maman et moi nous avions pris l'avance sur la voiture que je devais prendre, et je ne sais plus si nous causions, mais nos cœurs étaient émus, nous nous regardions pour nous souvenir plus longtemps de nos visages, nous nous donnions le bras, nous marchions doucement en regardant en arrière. Tout à coup nous avons vu venir la voiture, elle grossissait, s'approchait, devenait triste comme mon départ, puis il a fallu que nous nous embrassions bien vite, que je monte et que je parte. Nous nous sommes regardés le long de la grande route droite, maman décrois-
sait, devenait une petite tache, parfois elle se retournait pour me voir, puis elle s'est confondue avec les détails de la rue, et à un tournant je ne l'ai plus revue. Je cramponnais mes mains à des objets pour ne pas éclater en sanglots, et tout congestionné, triste et malade, chaque tour de roue me faisait bien du mal.
Ensuite le beau paysage de la forêt qui était un paysage de chez moi m'a un peu distrait par ses arbres rouilles, par ses eaux noires et son air joli et silencieux que je voudrais toujours respirer. Mais cela ne me rendait pas les miens, et une fois dans le train, les veines de ma poitrine qui battaient fort me faisaient croire que j'allais étouffer. Et je l'aurais désiré, car où était la joie qui m'attendait au bout de mon voyage, y avait-il un bonheur quelconque que je désirais r II faudrait recommencer le bureau, puis le travail littéraire sans but, presque sans espoir, il faudrait s'attabler à des restaurants, manger pour vivre, boire, aller dans des rues bruyantes, écouter les voyous des rues, voir des femmes fardées, ridicules et ignobles, qu'elles fussent honnêtes ou non, il faudrait fréquenter des gens, et qu'ils me sont donc indifférents si je les compare aux deux chers vieux que j'ai laissés si tristes dans mon village.
Tous ces jours, à chaque heure, ma grande joie est de recomposer leur vie. Je me lève le matin, ils ont fini de déjeuner, maman balaie, mon père travaille, la petite maison est paisible et claire.
les petits enfants jouent, viennent, causent. Il est midi, ils déjeunent tous deux, ils causent, ils sont tristes, l'heure s'écoule lentement en attendant l'année prochaine où nous nous reverrons. Et le soir, surtout, où il y a encore plus de silence, où l'heure est encore plus longue et plus paisible. Il ne se passe aucun événement, la vie est la même depuis toujours, le temps a eu toujours cette couleur, on a toujours fait la même besogne, on a toujours été de cette même façon heureux, calme et ennuyé. Je les revois le soir à l'heure de la soupe, au moment du coucher, pendant leur sommeil. L'un d'eux aura rêvé telle chose de moi. C'est peut-être un malheur qui va m'arriver. Tu ne peux pas savoir comme c'est triste, mon ami, et comme j'ai envie de pleurer. Je me fous de la littérature. Je voudrais vivre jusqu'à la fin dans cette petite ville de province, auprès d'eux, à m'ennuyer et à les sentir vivre et passer. Je me fous des femmes, je les hais, je voudrais les mordre, et qu'elles en crèvent, je voudrais que Paris n'existe pas. Peut-être que je serais heureux partout ailleurs qu'à Paris. Je voudrais que le monde crève aussi, comme une bête pourrie. Mais surtout, je voudrais que Dieu existe, qu'il tut bon, et qu'il y eût un autre monde. On s'y retrouverait, pour toujours, on aurait des corps et des visages pour s'embrasser, des lèvres pour se sourire, des yeux pour se voir, et ce serait éternel. Oh ! comme je voudrais que Dieu existe ! On se quitte,
on se voit une fols par an. 11 viendra une fois qui sera la dernière, puis on ira pourrir dans la terre. S'il y avait un autre monde pour ceux qui se sont aimés, et si l'on en était sûr, toutes ces douleurs terrestres n'auraient pas d'importance, la vie serait toute en joies et la mort serait le plus bel acte de la vie.
Je suis trop souffrant. Il faut me pardonner les choses que j'ai dites. Je suis malade. Toutes les déveines m'accablent. Pendant mes vacances, j'aurais voulu aller dans la campagne et la forêt pour rencontrer des émotions de nature que j'eusse aimées jusqu'à ma mort. 11 m'est venu une glande au-dessus de l'aine qu'il a fallu badigeonner de teinture d'iode. Elle me faisait mal, et la marche m'était défendue. J'ai passé mes vacances assis, avec des courbatures et des maux de tête. Peut-être est-ce ceci qui les a faites si douces. Je ne suis pas guéri encore, quoique j'aille mieux, mais enfin ma glande pourrait suppurer, percer, me causer des ennuis. Parfois je souhaite qu'il en soit ainsi, pourvu que je sois obligé de prendre du repos et d'aller me faire soigner chez moi.
Ma sœur est dangereusement malade, si triste, si lasse, et ses idées noires nous faisaient beaucoup de peine. Je ne sais pas quand elle sera guérie. J'ai peur, nous avions de telles larmes aux yeux en nous quittant, l'avenir était si noir.
J'aurais dû, mon ami bien-aimé, t'écrire une lettre forte qui t'aurait donné du courage au
travail. Pardoiine-nioi, écris-moi tout de suite, tu me feras du bien. Je t'aime comme jamais. Ton portrait que j'ai me plaît, m'émeut, je le regarde comme je te regardais pendant ce dernier quart d'heure que nous avons vécu à Bruxelles, où nous avions des larmes et des sourires dans la peau. Je donnerais tout pour t'avoir auprès de moi. Je t'aime profondément. Tu es le seul homme cjui m'aime et me comprenne. Ce n'est pas d'ailleurs pour cela (jue je t'aime, mais parce que tu es infiniment bon, que tu souffres, et que tu as une de ces vies claires, rêveuses et tendres que j'aimerais avoir.
Je t'embrasse.
Louis.
15 octobre 1897.
Mon ami bien-aimé, je tume une petite pipe en merisier très laide et gauche que j'aime pour sa simplicité et sa laideur, et qui me rappelle un peu les forgerons de village, noirs, avec des mains calleuses. Je l'aime parce qu'elle est bonne comme l'âme de ces forgerons et parce qu'elle me fait penser à ceux que j'aime, toi et les miens.
Il y a un ciel miraculeux ici, bleu ténu et blanc léger, j'en ai l'âme très fine et mélancolique. Il faudrait que je puisse sortir dans la campagne pour voir les feuilles jaunes et les herbes fanées, mais Paris est le lieu du monde le plus laid. Pourtant, des fenêtres de mon bureau où je t'écris cette lettre, je vois des platanes qui me consolent. Ils sont semblables à de gros raisins trop mûrs avec leurs feuilles dorées et tremblantes, et m'évoquent des coins de campagne. Je suis allé me promener dimanche dernier le long des fortifications et quelque peu dans la banlieue où il y a des arbres et des champs, mais l'odeur des fritures en plein air et la présence d'immondes voyous de Paris gâte toute l'illusion qu'on voudrait garder. Oh ! comme j'aime la campagne, et que les forêts et les champs me paraissent plus beaux que le Louvre et Notre-Dame ! Si je gagnais un peu d'argent, j'irais m'enfermer dans ma province, et fumant des pipes, regardant les choses, je serais si heureux que j'en viendrais à croire qu'il y a un Dieu qui me bénit. Je m'y marierais, je te l'ai dit, ma vie s'écoulerait loin de Paris, je pourrais écrire de beaux livres parce que ma vie y serait toute. J'aurais des pensées infinies, je lirais, je rêverais, je vivrais, je regarderais vivre, mon cœur serait tendre, et je te dis que j'écrirais des livres d'une tendresse fort belle.
Ici, je ne sais pas, il y a trop de bruit, et trop d'êtres qui m'agacent. Le soir, dans ma chambre,
j'ai écrit tous les jours de cette semaine des pages qui ne me satisfont pas complètement, parce que si les phrases y sont parfois harmonieuses et solides, du moins elles n'ont pas cette légèreté émue qu'il leur faudrait dans ce roman que je compose. J'ai bien peur que ce que je t'en ai lu soit la seule chose à peu près sentie. En attendant, je vais travailler, mais le travail est assez morose lorsqu'on n'en est pas content. Je me suis couché très heureux tous ces soirs, parce que j'espérais le lendemain être réveillé par une longue lettre de toi qui se glisserait sous ma porte; il n'en a rien été jusqu'ici, sans doute parce que l'approche de ton examen t'oblige à travailler beaucoup. Je te rappelle que, dès que tu l'auras passé, il faudra m'antioncer le résultat. J'espère que tu seras reçu, et l'argent qui tombera dans tes poches, et les loisirs que tu auras vont faire de toi un jeune homme très enviable.
Je pense aussi être augmenté au mois de janvier. Cette chère Administration me donnera I 800 francs par an. Si on en déduit la retenue pour la retraite et si on ajoute mes heures supplémentaires, il en résulte que je toucherai effectivement 160 francs par mois. C'est ainsi que se réalisera le grand rêve de ma vie, gagner 1 800 francs par an. Quand j'étais au lycée, cela me semblait un grand bonheur. Parfois je compulsais des programmes d'examens où on indiquait des appointements. Quand je voyais ce chiffre de 1800 francs, ma
pensée s'y arrêtait, je ne souhaitais plus rien que la continuation éternelle de ces appointements qui m'assureraient beaucoup de bonheur en ce monde ! O jeunesse, et maintenant encore, je voudrais que le temps passe vite en attendant le mois de janvier, et il me semble que je vais faire des économies.
J'ai reçu dimanche une lettre de Max ^ qui m'a causé de grands plaisirs, il m'y disait son âme toute simple, et je le mets dans le fond de mon cœur, dans le rang de mes amis. Quand vont paraître les Enluminures^ et quand va paraître aussi votre revue } As-tu un titre ?
Je te quitte. Je vais fumer une cigarette, et dans une demi-heure il va falloir que je fouille des paperasses. Métier béni ! Quand on a de jolies phrases dans la tête et qu'on pourrait les écrire, il faut s'enfoncer des imbécillités dans le crâne, et encore que l'intelligence n'y participe, il n'en est pas moins vrai que ça fait l'effet d'un amas d'imbécillités qui étouffe. Ecris-moi bien vite. Je t'aime de tout mon cœur, dis-moi si tu as envoyé Episode à la Revue Blanche^]t voudrais bien l'avoir, parce que ce sera une nouvelle chose de toi, les anciens livres sont jolis et j'y ai mis toutes mes pensées, mais le nouveau sera plus beau, et ça fera un nouveau livre de toi que j'ornerai avec mon cœur pour qu'en le voyant il me rappelle, et
^ Elskamp.
Bruxelles, et ton visage, et notre tendresse, et cette chère émotion avec lacjucllc tu me le lisais à Saint- Job dans le jardin où il avait encore des fleurs. Je t'embrasse.
Louis.
2 novembre 1897.
J'ai passé ces derniers temps des jours assez vagues. Les plus beaux instants de ma vie ont été des pipes. J'avais une pipe en merisier dont je t'ai parlé. J'ai maintenant une autre pipe en merisier qui est énorme, une pipe en bois vulgaire qui est mauvaise et depuis ce matin une pipe à fourneau en écume et à tuyau en bois qui est si bonne qu'il me semble fumer du tabac belge. C'est exquis de rêvasser en la tenant à la main où la forme se moule. A chaque bouflx'e de fumée qui sort on croirait que c'est une pensée qui naît. Elle me rend sérieux et grave autant qu'un père de famille qui a des responsabilités, et je l'aime autant qu'une petite femme. Mon grand désespoir est de ne pouvoir la tenir dans mes bras pendant la nuit.
1 1 novembre 1897.
Mon ami bien-aimé, j*en pleurerais de ne pouvoir te faire ce plaisir qui serait aussi le mien. Non, vois-tu, et pour mille raisons, il vaut mieux que je n'aille pas à Bruxelles. Songe que je suis ici casé pour toute ma vie, tranquillement, dans une administration et que mes parents qui le savent en sont très heureux. Si je la quittais pour un temps, quoique je leur en explique longuement les causes, ils ne les comprendraient pas, croiraient à un coup de tête et seraient désolés comme jamais ils ne l'ont été. Je suis jeune et égoïste comme tous les jeunes gens le sont un peu à regard de leurs parents, mais je ne voudrais pour rien au monde, moi qui suis leur grande joie, troubler leur pauvre existence calme. Et puis les démarches pour obtenir mon congé seraient peutêtre longues, la place que tu m'aurais trouvée aurait le temps d'être prise et reprise. D'autre part, je suis très paresseux aux besognes stupides des administrations, à la Ville où je suis, tous sont semblables et je ne fais que les imiter, mais dans le commerce, à Bruxelles, il faudrait que je travaille rudement tout le jour et je ne saurais pas m'y faire, et peut-
être me reiiverrait-on. Ça aurait cté une bien belle chose. Nous aurions eu de jolis soirs comme jamais je n'en aurai à Paris, mais tu le vois maintenant il vaut mieux que je reste. Et puis, songe qu'il faudrait nous quitter, et quelle douleur serait la nôtre, à nous qui aurions vécu des mois ensemble. Il y aurait de quoi en mourir, puisque nos présences l'un à côté de l'autre seraient une conditioîi de bonheur en ce monde. Plus tard, il est possible que l'un et l'autre nous gagnions de l'argent avec nos livres ou que par tout autre moyen nous puissions associer nos vies. Mais maintenant cela n'est pas possible.
J'aime toutes les choses, mais j'aime surtout ce qui souffre. D'une belle jeune fille et de sa grand' mère, je préfère la grand'mère parce qu'elle est vieille^ qu'elle souffre, et qu'elle va bientôt mourir. Je préfère la grand'mère, parce que, comme je te le disais, mon cœur s'est habitué à vivre dans une haute atmosphère où il y a surtout de la bonté. 11 y a eu, tout l'été dernier, une aïeule qui installait sa chaise au soleil en face de mon bureau, en haut des marches de la rue François-Miron, elle chauffait son pauvre sang froid et son visage et ses cheveux blancs. Une fois sa petite-fille est venue près d'elle jouer, l'amuser, l'agacer. Oh ! mon ami, il fallait voir les gestes de défense de la vieille. Elle ne riait pas, elle se défendait de ce mouvement, avec un recul de son corps et de ses
6o LETTRES
membres et une crispation de son visage. C'était pitoyable. Mon cœur en saignait de tristesse, de bonté et de bonheur.
Je travaille beaucoup. M3. pauvre Marie^ devient désolée et je l'aime comme cette vieille grand'mère dont je te parlais. Il m'est si doux le soir de fumer la pipe en pensant à elle, et de m'entraîner pour qu'au moment où je prends la plume en main je sois en pleine extase. Je me promène par ma chambre, j'ouvre la fenêtre, je vois le reflet rose du gaz sur le ciel et le haut de Notre-Dame et je pense aux pensées de Marie, et je l'ai là à côté de moi, et je me lis mes phrases et je leur souris. Quel bonheur de sortir une créature de sa chair et de la faire connaître à de belles âmes pour qu'elles la comprennent.
Je me promène sur les quais de l'île Saint-Louis à midi où il y a du soleil et de la solitude. L'eau est verte et transparente comme doit l'être celle des grands fleuves de l'Afrique. Les bateaux ont des mouvements précis de grandes bêtes vivantes. Les maisons, les pavés, les parapets sont vieux. Je vois Notre-Dame de dos. Je l'ai vue, cachée par les feuilles jaunes des peupliers d'automne et belle, et éternelle. Je la vois derrière le reflet roux des branches dépouillées, vieille et neuve et solide et éternelle encore. Il y a du soleil blanc, le ciel
^ La bonne Madeleine et la pawvre Marie (Editions de La Plume, 1898).
est presque blanc aussi, et mon cœur est alors très pur et très haut. C'est là que j'ai souvent pensé à toi. Tu ne connais pas ce coin qui est admirable, je te le ferai connaître quand tu viendras au printemps et tu verras si c'est merveilleux. On est loin de Paris, dans une ville de province morte. Pour un peu l'herbe pousserait entre les pavés. J'ai toujours pensé que Rennes ressemblait à cela.
28 novembre 1897.
L'histoire de cette pauvre X. est ennuyeuse et encore plus attristante. 11 y a ici une question très délicate. Je te donne raison lorsque tu ne veux pas briser ta vie, mais le seul motif valable, c'est qu'elle en a eu d'autres avant et en même temps que toi. De grandes distances existent entre nos sentiments et notre conduite, ici tu agis selon tous les préceptes délicats de la morale, mais il y a d'autres cas voisins de celui-ci dans lesquels tu aurais commis une mauvaise action. Mets-toi en garde, je t'en prie, contre ces sortes de choses. Cette volonté que tu as d'être heureux est sublime, c'est pourquoi il ne fiut pas qu'un de ces faits
absurdes vienne, ou briser ta vie, ou t'obliger à faire le mal.
Ce n'est pas un sermon que je te fais, je parle ainsi, parce que je veux franchement te dire l'opinion que j'ai de tes actes. Je t'aimerai tout autant que je t'aime, quoi que tu fasses, mais je voudrais ardemment que ta vie restât toujours pure comme maintenant. Il faudrait que notre amitié te servît à quelque chose dans la direction de ta conduite. Ma condition sociale n'est pas beaucoup supérieure à celle de X... Dis-toi toujours, s'il t'arrivait de commettre un enfantement sur une jeune fille pauvre tt pure et de l'abandonner, que cela ressemblerait à l'action d'un Monsieur qui me ferait du mal et ne voudrait pas réparer ses torts parce qu'il est mon supérieur.
i8 décembre 1897.
...J'ai passé la soirée de lundi dernier avec D., et je l'ai vu, comme je le pressentais, enthousiasmé des choses qui me plaisent, mais quelles différences entre nous ! Je pensais à ce jeune homme, riche en somme, vêtu avec élégance, donnant de grands
soins à sa personne comme à son style, épris de choses d'art. Je me trouvais à ses côtés, mal habillé, désireux d'avoir l'air d'un homme simple, puisque mon cœur est simple, n'est-ce pas, écrivant avec des larmes aux yeux et polissant mes phrases non pas pour qu'elles soient savantes mais pour qu'elles soient émues, et si je trouvais belles les photographies de tableaux qu'il me montrait, je pensais néanmoins à des choses de la vie que je trouve plus belles encore. Kn m'interrogeant, sans parti pris, je me trouvais plus beau que lui devant la vie. Loin de moi la pensée de faire mon éloge, je connais très bien les qualités qui me manquent, et il y en a une bonne part que je n'acquerrai jamais. Mais je me trouvais supérieur à lui, même devant l'art, parce qu'il est un peu snob et comme tel plein de certaines modes actuelles qui passeront. Toi et moi nous sommes plus simples, nous avons une vie intérieure plus intense, et c'est notre caractère qui nous dictera nos livres, et c'est notre émotion qui les gonflera, les fera solides et bons parce qu'ils seront humains, éternellement. Et puis D. est trop cultivé. Il ne faut pas connaître trop de choses, ou bien alors il taut avoir un esprit diablement puissant. Anatole France est délicieux, il sait tout, il exprime tout, il est érudit même : c'est à cause de cela qu'il appartient à une race d'écrivains qui finit, c'est par là qu'il est la conclusion de la littérature du dix-neuvième siècle. Maintenant il faut des barbares. 11 taut qu'on ait vécu très près de Dieu
sans Tavoir étudié dans les livres, il faut qu'on ait une vision de la vie naturelle, que l'on ait de la force, de la rage même. Le temps de la douceur et du dilettantisme est passé. C'est aujourd'hui le commencement du temps de la passion. J'ignore si l'un et l'autre nous serons de grands écrivains, mais ce que je sais bien, c'est que nous appartenons à la race qui va naître, c'est que nous serons au moins l'un des petits prophètes très nombreux qui, peu de temps avant sa venue, annonçaient le Christ et prêchaient déjà selon sa doctrine.
J'ai lu VIdiot de Dostoievsky. Voici l'œuvre d'un barbare. Toutes les questions humaines y sont agitées avec passion. Je ne connais pas dans notre littérature de livre aussi dense que celui-ci. Parfois c'est fou de beauté. La scène où le prince Muichkine raconte ce qu'il faisait avec les petits enfants de Suisse, la description de ses états de sensibilité avant la première attaque d'épilepsie, et son entrevue avec Rogogine, et le dernier chapitre, sont des choses monstrueuses et grandioses. Et ses personnages à la fois simples et compliqués, il est étonnant, comme tu le remarques dans tes notes, qu'on vive si bien avec eux. J'ai été très ému.
J'ai reçu ce matin un portrait de mon père à trente-neuf ans, alors qu'il était plus fort et plus vivant qu'aujourd'hui ; je revois bien ce moment de son existence, quand ses cheveux n'étaient pas gris ni ses épaules pesantes. Je voudrais que tu le visses.
J'ai aussi un portrait de maman où elle a ses bons sourires et ses bons yeux brillants de vieille maman, et je l'aime. Quand tu viendras, je te montrerai ces choses, et je voudrais bien que tu comprennes leur vie de maintenant où ils se rendent heureux parce que ma sœur et moi nous sommes casés, et parce que leur petite bourse leur permettrait de vivre sans trop rien faire. Mon père travaille encore parce qu'il en a pris l'habitude, mais il cause souvent avec les voisines, il les fait rire, il est très drôle, il s'amuse comme un enfant avec les petits du cordonnier d'en face, il leur chante des chansons, il leur fait des niches, et c'est délicieux ! Maman, le soir, prend son bonnet gaufré qui a un ruban noir et coud auprès de la fenêtre, regarde dans la rue, cause, pense à nous, s'émeut, plisse ses lèvres de bonne femme attendrie. Il faudra que tu viennes là un jour. Tu verras mon père faire les sabots, et je t'affirme que c'est intéressant et gentil, tu verras maman coudre tranquillement. Devant chez nous il y a une brouette, — ne ris pas, elle est très belle ! — C'est là que nous nous asseyons chaque soir ; nous nous y asseoirons, nous regarderons une girouette et des cheminées que j'aime, de vieilles maisons coiffées de travers ; les jeunes filles de mon quartier, et elles sont nombreuses et jolies, remonteront de leur travail et tu verras qu'elles ont l'air simples et douces et que leur âme ressemble aux belles romances.
1 1 janvier 1898.
Mon ami bien aimé, tu as dû t'étonner de ce que je ne t'écrivais pas. Il y a eu beaucoup de motifs : d'abord tous mes chagrins aux environs du jour de l'an où j'étais seul comme un abandonné ; puis j'ai été malade. Cette glande qui m'avait fait souffrir en septembre dernier est revenue, s'est mise à suppurer, m'a fait souffrir, j'ai dû voir un médecin qui m'a fait mettre un emplâtre, et boire de l'iodure de potassium. Oh ! cet iodure de potassium qui me rend idiot î Je ne peux plus penser, j'ai mal aux reins, je dors, le nez me pisse, les yeux me pleurent, j'ai dans la bouche un goût de cuivre. C'est à crever. Je ne sais pas comment je t'écris.
La visite de C. a été plus terrible encore que tous les iodures du monde. Quelle idée a eue D. de m'envoyer ce crétin ? Fâche-le sérieusement de ma part. Je ne veux plus revoir cet individu. J'avais l'intention de te raconter des choses drôles de sa naïveté qui est de la niaiserie, de te citer de ses mots délicieux d'imbécile. J'en parlerai dans mes Mémoires. Mais je suis trop indigné contre lui. Je l'ai subi plus d'une heure ce soir, avant de t'écrire cette lettre, et il m'a tant
rasé que je me suis demandé si je n'allais pas avoir une crise de nerfs ou si, furieux, je n'allais pas lui jeter ma lampe à la tête. Et dire que je l'ai eu sur le dos pendant cinq jours, nom de Dieu ! Il est plein de cette mauvaise foi dans les discussions et de cette suffisance d'esprit qu'on ne rencontre que chez les prêtres. Il a des inintelligences de gi\teux, des parti-pris d'idiot. C'est certainement l'homme de lettres le plus désagréable qu'il m'ait jamais été donné de voir. 11 te dira sans doute que je suis un garçon charmant. J'te crois 1 je le laissais causer tout le temps. Il me tutoie déjà, mais s'il savait comme lui, sa bande et ses idées, je les hais ! Il m'a enlevé d'un coup toutes -les intentions qui auraient pu me prendre de me faire catholique. Je ne sais plus quoi dire, tellement je suis furieux. Je lui ai remis VIdiot pour qu'il te le donne, mais je souhaite qu'il ne te rase pas autant qu'il m'a rasé.
18 janvier 1898.
Mon ami bien aimé, il est bien triste que je ne t'aie pas écrit plus tôt. J'ai reçu de toi trois lettres très belles et qui m'ont attendri. Je t'assure que
ta lettre de bonne année m'a donné de la joie, j'aurais voulu tout de suite y répondre, mais j'étais trop triste. Ces jours de l'an que l'on passe seul contiennent de grandes amertumes. Je pensais à tous ceux que j'aurais dû voir, et je me sentais loin d'eux comme un abandonné. Des gens devaient venir me voir, j'attendais des paquets. Les gens ne sont pas venus et les paquets se sont perdus au chemin de fer. Et puis j'étais malade. Cette glande m'a beaucoup fait souffrir. Tu ne peux pas savoir quelle besogne dure c'était, que de mettre mes souliers. Je l'ai soignée, mais cet iodure de potassium m'affaiblit, me navre. Je ne sais pas si je suis guéri. J'ai souffert encore hier et aujourd'hui, ça a l'air de décroître, mais je ne sais pas si cette décroissance signifie la guérison ou si ces nouvelles douleurs signifient une aggravation du mal. Dans ce dernier cas, il faudrait qu'on me donne des coups de bistouri et que je garde le lit plusieurs jours, et je serais encore tout seul. Il est pénible que je sois à te raconter mon mal, alors que je voudrais te dire des paroles heureuses qui te fassent du bien. J'ai beaucoup pensé à toi, à travers mon abrutissement, et je t'aimais bien fort...
Je ne voudrais pas me plaindre et t'attrister plus longtemps. Tu me reproches de ne pas assez te parler de ma vie, c'est parce qu'elle est toujours pareille. Je vais au même bureau, aux mêmes
heures, je regarde par la môme fenôtre, je fais la m(}me besogne, je rentre, je fume, je travaille, je m'ennuie, je lis, je dors. Voilà tout. Il ne m'arrive rien. Je voudrais avoir une aventure. Vraiment ces temps derniers, j'ai souffert d'ôtre seul. Je vois très souvent des camarades, mais ils ne sont pas assez près de mon cœur pour que ma vie soit heureuse. Je passe quelques bons moments, mais c'est peut-être parce que je ne suis pas difficile en hiit de bons moments. Pourtant, il y a un pauvre homme, qui est souffrant, qui est marié à vingtsept ans et que j'aime pour la pureté de sa vie et la belle clarté de son âme \ Je t'en parlerai quelque jour, il deviendra mon ami je crois, il est très fin, peut-être écrira-t-il de belles choses, j'en aurais un grand plaisir.
Je lis du Balzac, et du Michelet qui parle de Luther. J'aime Luther comme un Dieu, je voudrais le connaître, c'est une âme populaire et forte, un beau forgeron trivial parfois, mais simple, et il enseignait l'amour et la bonté.
* Lucien Jean.
CériUy (Allier)
lo février 1898.
Mon bon vieux, je ne m'explique pas vraiment que tu ne m'aies pas écrit encore. 11 faut que tu sois malade ou que tu aies un motif de colère contre moi, sinon je ne comprends pas. Voici deux mots que je t'adresse, le premier pour te demander des renseignements au sujet des photographies que tu m'avais demandées et le second pour t'annoncer qu'étant malade je partais chez moi pour longtemps. Même silence dans les deux cas. Qu'est-ce que ça signifie ? Il est bien évident que tu n'auras pas l'intention de moins m'écrire au moment où je suis à plaindre et où j'ai tant besoin de ta tendresse.
Voici ma situation : Je suis atteint d'une adénite scrofuleuse. Il y avait mardi dernier huit jours on m'a fait une incision, à l'hôpital Saint-Louis, et on m'a expédié chez moi pour que j'y respire un air pur et pour que j'y boive de l'huile de foie de morue (je dois arriver à en prendre neuf cuillerées par jour). Comme conséquence de cette incision, j'ai une plaie au-dessus de l'aine, qui suppure et qui, si elle ne me fait pas souffrir, m'oblige à garder une immobilité absolue. Le jour je ne quitte
pas mon fauteuil, où d'ailleurs ma position n*est pas commode et ne me permet pas d'écrire longuement. On m'a tait jusqu'ici des pansements tous les jours {on c'est le médecin) et ce matin on a mis là-dedans un tuyau de caoutchouc qui, sous le nom de drain, doit aider à la suppuration.
Je te quitte. Il fait beau. Les lettres mettent deux jours pour aller d'ici à Bruxelles. Si lundi je n'avais pas ta réponse, j'en souffrirais beaucoup.
Je suis ici au moins pour un mois. Je t'aime bien, mais je t'assure que je me prends à moins t'aimer depuis ton silence. Si tu as des colères contre moi, il faut absolument que tu me le dises. Je t'envoie 6 fr. 25. Je ne puis pas acheter tes photos. Ecris. Je crois que le bonhomme s'appelle Giraudon, il demeure rue Bonaparte. Si c'est à cause de mon retard à t'envoycr les photos ou à te renvoyer l'argent, dis-le-moi. Je ne pouvais pas marcher, donc pas faire cette course. J'attendais de pouvoir marcher, et je ne te renvoyais pas l'argent.
Je finis, mon bon ami, je pense à toi bien tendrement. Il ne taut pas rester si longtemps sans m'écrire, t;a me tait du mal et ça retroidit notre amitié. Songe que je t'aime de tout mon cœur.
Louis.