XXVI
Cérilly (Allier)
17 février 1898,
Pour mon compte, malgré que je sois malade, je ne me plains pas trop du présent. Je vais mieux. La suppuration s'atténue, et il paraît que tout s'est passé pour le mieux et que je suis assez chançard. Une des bizarreries de ma maladie c'est que je n'ai jamais souffert. Même lorsqu'on m'injectait des antiseptiques je ne souffrais pas. De sorte que j'ai pu rester des temps et des temps dans mon fauteuil sans m'ennuyer. Je ne m.arche pas encore, mais j'espère marcher la semaine prochaine, et alors je ferai de grandes courses dans la campagne et dans la forêt, et c'est nécessaire car il faut que je me reforme un sang neuf (ordre du médecin) avant de m'en aller. Neuf cuillerées d'huile de foie de morue m'y aident chaque jour, mais le plein air sera un remède bien plus charmant. Aujourd'hui il fait beau et ma petite chambre donne sur la grande pelouse d'un jardin où l'herbe verte et jaune est adorable. En venant de Paris les moindres choses de la campagne font rêver. Le moindre petit arbre, le plus léger chant d'oisea^ ont de grands attraits. Mais ce qui m'a le pi
ému, c'a été de voir les poules dans la rue : c*est un spectacle champêtre, tout simple, et qui a la couleur et la forme de mon âme. Ces poules tranquilles qui se promènent tout le jour, tu comprendras qu'on les aime.
Je travaille et je lis. J'ai enfin terminé mon histoire de Marie. Je vais la recopier et je te l'enverrai pour que tu me donnes ton avis. Je lis. J'ai lu Le Rou^^e et le Noir de Stendhal, et je ne l'aime pas beaucoup. J'en suis à me demander ce que peuvent signifier ces analyses pour le plaisir, ça me rappelle certaines choses de Barrés que je déteste. Je lis du Ronsard qui est bien exquis, du Rabelais assez souvent fatigant, et du Jean- Paul Richter {Titan) qui est parfois admirable et d'autres fois embêtant comme un Allemand par ses grosses plaisanteries. J'ai relu aussi les deux derniers livres des Confessions. Je pense que tu aimes Jean-Jacques autant que moi, et que tu crois qu'il était naturellement bon. Ses phrases longues, incorrectes, ont la forme même de son cerveau et sont mélancoliques comme le vieux temps.
24 mars i 898,
Je te prie, mon ami bien-aimé, de ne pas être inquiet au sujet de ma santé. Certes, j'ai bien des précautions à prendre. Il faut que je mène une vie régulière, que je ne boive ni ne fume guère, mais tu vois par cette prospérité matérielle que je t'ai indiquée qu'il ne faut pas être inquiet. Mais sois bien sûr si un jour ou l'autre j'étais malade je ne te le laisserais pas ignorer, et il faudrait que tu fasses de même. Je vais te quitter. En finissant les lettres que je t'écris, mon âme devient plus grave et voudrait s'exprimer avec une tendresse sérieuse et profonde. Je suis ému, non par crise, mais d'une grande émotion qui vient du fond de moi-même. Je voudrais chaque fois trouver des phrases qui diraient toute ma tendresse et qui te feraient comprendre que c'est tout le mieilleur de moi-même que je t'adresse. Tu es excessivement bon, et tu m'as causé les plus grands plaisirs que j'aurai en ce monde. Ecris-moi bien vite et songe que je t'aime.
Louis.
i" mai 1898.
J*ai beaucoup souffert aussi, ces temps derniers, et il me semble que cette souffrance s'accroît chaque jour. La cause est contraire à la cause de ta peine. Tu souffres parce que tu es aimé, et je souffre parce que je ne le suis pas. Cette solitude de Paris est épouvantable. A la campagne on peut aimer des arbres, des horizons, des animaux pour combler son besoin d'amour. Mais à Paris, c'est bien difficile. J'ai pourtant de l'affection pour quatre platanes du quai de l'Hôtel-de-Ville, mais il y a Paris tout autour qui m'empêche d'être à eux, de les toucher, d'aller dans leurs branches. Il y avait aussi les quais de l'île Saint-Louis, mais pendant l'été on recouvre la Seine d' " écoles de natation " et je ne puis voir la belle courbe de l'eau et les mouvements précis des bateaux. C'est bien pénible, je t'assure. Surtout, il me faudrait le soir une femme qui m'aime un peu et que je pourrais caresser, mais je suis chaque jour plus seul. Le plus terrible, c'est que toutes les joies que je tirais de moi-même s'évanouissent l'une après l'autre. Autrefois j'étais heureux de penser à l'avenir, de me promener sur tels quais, de lire telle chose, et aujourd'hui cela ne me suffit plus.
Ces plaisirs sont épuisés. Il me faudrait une famille : une femme, un enfant. J'aurai bientôt vingt-quatre ans : c'est le moment de songer à ces bonheurs. Si je gagnais assez, je me marierais. 11 y a des moments où la vue d'une jeune femme au bras d*un homme me fait du mal comme un coup de couteau. Mon énergie est partie. Je ne puis plus rester seul. Depuis mon retour à Paris je n'ai rien fait, pas même lu. Ma seule consolation est venue de Michelet, lorsque je lisais son volume sur les Valois. Coligny est un admirable héros, austère, pur, bon, souffrant comme un Christ. Il y a des actions de sa vie qui font pleurer, et sa mort est la plus belle de toutes les morts. J'aime aussi Calvin et je pense à ces " délicieuses douleurs " qu'il avait : tous les prisonniers protestants, la veille de leur martyre, lui écrivaient une lettre pour le remercier de leur avoir fait connaître le vrai Dieu.
15 mai 1898,
Je suis bien malheureux. Les souffrances dont je te parlais dans ma dernière lettre s'accentuent
chaque jour et je ne sais pas où elles vont me mener. Il y a des moments où je sacrifierais ma vie comme une guenille. Parfois je veux trouver ma solitude belle, me dire que la femme est mauvaise, que l'amour est un sentiment inférieur ; je ne peux pas m'en persuader. Je sens trop bien le contraire. Il me semble maintenant que les femmes sont des bijoux étonnants que peuvent seuls s'offrir les gens très riches. Je les regarde sans les envier, comme je regarderais une couronne de roi. Je n'ose même plus penser que l'une d'elles pourrait m'aimer. Et pourtant, au fond de mon cœur, de grandes souffrances me déchirent. Tu ne peux pas deviner les déchirements que je sens lorsque je vois passer et fuir certaines femmes qui me plairaient, — le résultat actuel de cet état d'esprit est une haine atroce de la femme. En particulier, en bloc, je les déteste. Quand je lis dans les journaux le récit d'un accident arrivé à une femme, j'entends une voix qui dit : Tant mieux ! Il est bien certain que je ne m'intéresserais à aucune douleur féminine, et que si je m'en occupais ce serait plutôt pour l'accroître que pour la soulager. Je me dis souvent que si jamais je possède une femme je lui ferai souffrir de grandes douleurs pour me venger de ce que les femmes m'ont fait souffrir. J'embrasserais un homme qui bat sa maîtresse. Je tuerais une femme qui trompe son amant. Sais-tu qu'à Milan lorsque l'armée est entrée, les belles dames criaient aux soldats du
haut de leurs balcons : Tirez fort! Visez juste! et qu'elles leur portaient des rafraîchissements et des cigares. S'il y avait un bouleversement dans Paris je ferais fusiller toutes les femmes du monde que je prendrais.
Comme j'admire un employé de mon bureau qui a de grands succès et qui traite les femmes à coups de bâton ! — Mais, parlons d'autre chose. J'ai reçu les Images de Dieu de Toisoul. C'est un petit livre divin et fondant comme les bonbons que l'on mange en cachette. A travers toutes les réminiscences, il y a une personnalité légère, fine, fuyante, comme un petit nuage que l'on voit à travers les feuilles. J'aime beaucoup cela. Au dernier Comme il nous plaira^ ce sonnet V Amante du monde est en satin.
Et combien peu j'aime Chair àt Montfort ! C'est prétentieux. C'est engoncé dans un col de chemise trop haut. Ça porte des grands cheveux, un grand manteau, ça se tient raide. C'est prétentieux comme un élève de l'Ecole des Beaux-Arts qui vient d'être le premier en composition. Il n'y a pas un sentiment vrai. A-t-on idée, du reste, d'un monsieur qui a d'abord une théorie de l'amour et qui fait une bluette pour illustrer cette théorie } Les livres, on ne les porte pas dans son cerveau, froidement, comme fait Montfort, on les porte dans ses sens, on les écrit avec enthousiasme, et s'il y aune philosophie qui s'en dégage, elle s'en dégage après coup.
31 mai 1898.
Mon ami bien aimé, je suis infiniment ému de la maladie de ton père. Il faut, comme tu le dis, agir avec beaucoup de douceur et surtout beaucoup de circonspectio!! dans tes menaces de départ. Songe aux conséquences qu'elles pourraient avoir, et tu en concluras peut-être qu'il vaut mieux que tu souffres.
Je te remercie beaucoup de toutes ces bonnes paroles que tu m'as envoyées au sujet de mes malheurs. Je t'assure qu'elles m'ont fait du bien parce qu'elles étaient pleines de beaux sentiments et qu'elles me montraient toute la noblesse de ta tendresse. Mais tu comprends bien qu'il m'importe peu qu'il y ait au monde une femme capable de m'aimer si je ne dois jamais la connaître.
Pour le moment, il semble que la période aiguë soit terminée. Voici quelques moments de calme où je goûte un plaisir divin à l'étude. 11 y a des soirées douces où je m'emballe, où j'écris, où je lis, pendant que la vie me semble calme et douce. Mais je crois qu'il y a à cela une raison physique des plus banales : c'est qu'il fait mauvais temps. Que le soleil revienne chauffer la sève du printemps, et ma douleur remontera.
8o LETTRES
Mais il faut que je te fasse des reproches sérieux. Tu as l'air de croire que si tu me parles de ton amour, j'en doive souffrir. Tu me demandes pardon de te laisser entraîner sur cette pente. Allons, mon vieux, il faut que tu te dises bien que je ne puis pas souffrir d'un de tes bonheurs, et que je ne suis pas tellement malade de solitude et de silence que ta joie puisse me fatiguer. Raconte-moi au contraire tout le bien et tout le mal qui pourront t'arrivcr, et j'y participerai.
— Tu vas recevoir demain V Enclos où il y a un compte rendu des Poèmes confiants. Tu comprends bien que je n'ai pas pu m'étendre comme je l'aurais voulu. D'ailleurs il serait bien singulier que je n'aie pas d'ici quelque temps l'occasion de revenir sur tes livres.
Figure-toi qu'hier, un ami me demandait : Pourquoi ne demandez-vous pas à Henri Vandeputtc des vers pour l'Enclos } Je n'ai pas su quoi lui répondre. C'est extraordinaire : l'idée ne m'en était jamais venue. Explique cela si tu peux. Il est vrai que nous avons tant de choses à nous dire que ces choses-là, d'un intérêt secondaire, nous échappent. D'ailleurs, dans notre vie littéraire, ce qui nous intéresse, c'est d'écrire et non pas de publier. En tout cas, puisque j'ai l'occasion d'en parler, envoie-moi donc quelque chose (vers ou prose).
J'ai relu Chair^ après ce que tu m*en avais dit. Je l'ai relu sans parti pris, sauf peut-être que
DE JEUNESSE 8i
j'avais Tintention de le trouver beau. Je n'ai pas changé d'avis. C'est dogmatique. C'est froid comme les gestes exagérés des acteurs.
Reçu le livre de Jammes où il y a des choses à baiser : Vieille marine^ On m'éreinte dans le Musée des Familles^ et des vers d'amour, et des vers descriptifs. Oh ! Les six petits cochons ! Et La mort du poète ! c'est beau : ça n'est pas de la vie, c'est du rôve. Ça nous émeut parce que ça réveille en nous de vieux songes endormis, et nous pleurons parce que la vie a tué tous nos rêves.
J'aurais bien répondu à cet Hommage à Zoluy mais j'ai reçu ta note le 2 ou 3 mai, et je n'ai pas eu le temps avant le 5. Peu importe. Ma réponse aurait été comme les vôtres. 11 est évident que Zola a fait le plus bel acte de sa vie. 11 est plus évident encore qu'Esterhazy est coupable.
— Je vais commencer, ce soir sans doute, mon nouveau livre. Ce sera l'histoire de maman: On y verra d'abord mon pays et ma maison et on m'y verra tout petit, alors que maman me taisait téter, m'apprenait à sourire, à marcher, à parler, en un mot : alors qu'elle m'apprenait à faire les premières actions de la vie. On verra lorsque j'étais malade et que maman, désespérée, employait tous les moyens pour me sauver. Elle me fait prier avant qu'on m'opère, pour que Dieu me protège, elle me promet des petites choses pour après, si je n'ai pas trop crié. Elle me conduit chez une
vieille commère qui, lui avait-on dit, guérit ces sortes de maladies. On m'y verra lorsque je vais à l'école et pendant que je fais deviner à maman combien j'ai de fautes dans ma dictée.
— La deuxième partie parlera de la première séparation, alors qu'on m'a envoyé au lycée. J'étais comme une poire pas encore mûre et que l'on cueille trop vite et qui mûrira mal dans le cellier. Souffrances.
— La troisième partie parlera de ma vie, maintenant que je suis un homme et que je dois me créer une famille. Je suis une poire mûre.
Je te quitte, mon ami bien aimé. Cette lettre a été faite trop rapidement, au bureau. Je vais la remettre à un vieux piéton à lunettes qui la jettera à la boîte d'où, prenant le chemin de Bruxelles elle ira te rappeler que je t'aime pardessus toutes choses et que je souhaite que tu m'écrives bientôt.
Louis.
Vendredi, 1 1 juin 1898.
Mon ami bien aimé, il y a au ciel une lune belle et douce comme un visage penché, l'air est vaporeux, fondant et bleu comme l'Amour. Par
delà une caserne, j'aperçois dans l'espace, Notre- Dame, emmitouflée de vapeurs, et je ne vois par derrière la caserne qu'elle et le ciel. Il me semble qu'il y a un monde matériel et laid, du côté de ma chambre, et de l'autre côté de la caserne un monde imprécis et doux dont Notre-Dame est la grosse âme, un peu monstrueuse et effrayante comme un Dieu de jadis, mais si belle. Et mon cœur habite par Là-bas, mon cœur est très grand, il a comme des ailes qui s'étendent.
Je rêve d'une machine ; j'en ai composé le plan ce soir. Si je le fais comme je l'ai senti, ce sera passionnément beau. Ce sera l'histoire d'une pauvre fille simple, innocente, bonne, laide, horrible, qui rêve, qui vit, qui a besoin d'amour, et qui souflre, qui souffre de n'en pas avoir, tant que son cœur est à nu, et que la moindre chose l'écorche. A côté d'elle, c'est un abbé de campagne, bon comme Dieu, qui aime tout ce qui souffre, qui s'attendrit, qui pleure et qui sourit de bonheur et de mélancolie. Or, cet homme, pris d'une pitié vaste comme celle de Jésus, pour donner de la joie, du bonheur, à la pauvre innocente, s'imposera le supplice de la baiser, de lui faire connaître, une fois, la Volupté.
Je suis ému, je les vois tous deux, je compose les scènes. Elle s'appellera Marie, et je l'ai connue. Elle sera laide, branlante, bancale, baveuse. Elle aura des yeux bleu clair comme des pervenches
une âme de violette. Oh ! oui, je la sens comme une violette. Je sens la crispation de ses pauvres mains, je vois ses sabots. Pauvre Marie, elle ne peut presque pas marcher. Elle regardera se marier les jeunes filles ses anciennes compagnes. Voici la noce : elles sont en blanc, et les fleurs d'oranger fines et lancinantes ; elle sera triste à mourir. Quand elle respirera, elle croira respirer de la douleur aiguë. Mais elle lira de doux romans que lui prête M. l'Abbé, et son cœur simple sera ému et bienheureux par le bonheur qu'on y voit, et quand même, il y aura un petit jet tendre de son âme, vers l'espoir.
Et M. l'abbé, il est si bon que j'en pleure. 11 n'aime que ce qui souffre, que ce qui est faible : les petits enfants, les vieillards, le petit Jésus qu'on a crucifié, la Vierge Marie dont le cœur, dont les mains, dont la poitrine, sont percés par les clous de la Croix. Il rêvera, il regardera le soir épars dans l'espace comme une âme tendre qui s'est diluée, et M. l'Abbé pleurera sur ma Marie, il la verra comme un ange, comme une mère, comme une sœur. Sourires, soupirs, joies, peines, toute son âme tendre, la voilà. Oh î mon ami, qu'ils seront beaux! et puis je dirai l'Amour, je dirai les choses, je dirai l'Eglise douce comme l'Amour et paisible comme les choses, la vieille église sombre qui dort toujours, toujours.
— Ma vie se calme, je me remets à ne plus sortir et quels beaux soirs de grand rêve va me
verser la lune, et le ciel d'au-dessus de ma tête, je vais l'aimer comme une personne.
11 est très tard, je t'aime, je vais te quitter. Je t'aime doucement ; je te l'ai dit, mon cœur est plus large que jamais, ce soir, je pense à toi comme à quelque chose d'immatériel et d'extasiant qui serait dans l'air. Je t'embrasse.
Louis.
17 juillet 1898.
Mon ami bien aimé, je ne sais môme pas pourquoi je ne t'ai pas écrit plus tôt. Il y a surtout de la paresse. Mais tu sais bien que ce n'est pas par indifférence. 11 est certain que nous avons des moments de sécheresse de cœur. D'ailleurs il suflFit d'un tout petit peu de chaleur ou de vent pour perturber notre pauvre machine. Ces jours derniers il est venu de tels soleils que mon esprit en était accablé et se couchait dans ma tête comme un pigeon pâmé. Les mouvements de mes pensées se taisaient avec autant de peine que les mouvements de mon corps. Voilà mon excuse, si tu en désirais une.
... Dis-toi toujours quand tu demandes un
service à un écrivain qu'il ne te le rendra que s*il croit pouvoir en attendre un au moins équivalent de toi. En tout cas, soit pour se donner de l'importance à lui-même, soit pour le beau plaisir de dire du mal d'un confrère, il fera des fables là-dessus.
Les " Naturistes " en particulier s'annoncent comme devant avoir des mœurs de cannibales. As-tu lu dans la Plume l'ignoble article de Le Blond sur Jammes ? Mauvaise foi, médisances, méchanceté, rage, jalousie, tout cela s'y trouve. C'est un troquet qui parle du troquet d'en face. Ces gens-là qui sont des malins vont s'emparer des journaux d'ici deux ou trois ans et inaugurer un affreux terrorisme littéraire. Qui ne montrera pas patte blanche sera étouffé et couvert d'injures. Gare à nous î
Tu as bien raison de ne pas t'intéresser à ces choses-là. Il n'y a qu'à faire son travail tout simplement. Ayons une vie pure. Combattons bien loyalement pour nos idées. Il y aura bien quelque belle âme qui, par pure estime pour nous, nous tendra la main pour nous sortir de l'ombre. Il y a des écrivains tout de même qui sont devenus quelque chose sans se servir du scandale. Ce sont d'ailleurs ceux-là que nous aimons le plus. Le but est non pas d'être un gros monsieur qui gagne de l'argent et qui règne dans les journaux. Non. Le but c'est d'être un écrivain qui raconte très simplement ce qu'il croit bon, et d'être aimé.
Je vais enfin me mettre au travail en attendant
le mois de septembre où je partirai en vacances. Toi, mon ami bien aimé, tu vas avoir un examen à passer. Je souhaite bien vivement que tu sois reçu et que tes vacances se passent agréablement à Saint-Job auprès de tes arbres et à Bruxelles auprès de ton amie. Je voudrais surtout que cette place que tu espères te vienne vite et que tu puisses vivre libre. Tu n'auras pas cette tristesse des existences stériles que je connais. Un peu d'amour dans ton cœur, cela va te faire beau et grave. Tu regarderas le monde s'agiter, tu t'agiteras toi-même comme un beau mécanisme d'une belle machine. Je pense bien que tu seras heureux. La constance de tes sentiments montre bien que celle que tu aimes sait te comprendre. Embrasse-la bien fort chaque jour. Profite du présent et espère en l'avenir. Si tu savais combien c'est dur de regarder passer sa jeunesse sans joie, et de se dire qu'un beau matin il sera trop tard pour espérer un peu de bonheur.
Je te quitte, mon Henri, je t'écrirai bientôt. Ecris-moi auparavant. Mais pense que je t'aime de toute mon âme. Il y aura bientôt un an que nous ne nous sommes vus. C'est bien triste.
Figure-toi que je recevais dernièrement un mot de C. m'annonçant qu'il viendrait peut-être bientôt à Paris en compagnie de son ami Y. J'étais terrifié. A un, il avait déjà manqué m'avoir. A deux, j'étais foutu. Heureusement ils ne sont pas encore venus. J'espère que leur Dieu ne vou-
dra par les rendre responsable de ma mort. Je t'embrasse sur les deux jours.
Louis.
21 juillet 1898.
Mon ami bien aimé, il y a eu beaucoup de choses pour me retarder : mes ennuis et mes désespoirs, mes sorties du soir qui sont nécessaires pour me consoler et de la besogne de toutes sortes. La Victoire de Bouhélier m'a fait perdre deux soirées : l'une pour assister à la pièce, l'autre pour faire un compte rendu. 11 faut que je t'en parle un peu. Les journaux sont stupides. Bauer et Mendès sont deux vieux crétins qui, ayant peur pour leur réputation à venir, courtisent les jeunes qu'ils sentent devoir arriver. Et puis l'un ne connaît rien à la littérature et l'autre a trop d'occupations plus ou moins ignobles pour prendre le temps de lire et de penser.
Donc ha Victoire est quelque chose de très ennuyeux, comme les autres œuvres de Bouhélier d'ailleurs. On y voit un héros guerrier qui roucoule comme dans Racine, ou mieux comme dans les bouquins de M'^^ de Scudéri. Tu connais le manque d'émotion de Bouhélier, eh bien ! imagine
qu'il ny a pas d'action sur la scène et qu'on passe tout le temps à y parler sentimentalement. C'est d'un rasant ! Des phrases pompeuses sont fades et fausses, des gestes d'amoureux naïts sont ampoulés comme des gestes de cabotins. D'après les échos ou plutôt les réclames que les naturistes ont fait passer dans les journaux il y aurait eu des luttes dans la salle. C'est absolument faux. Il n'y a pas eu de cabale. J'ai vu, à la répétition générale, des gens qui auraient été très heureux d'applaudir (j'étais de ceux-là) et qui ont été bien patients. Il leur a fallu de la bienveillance pour ne pas manifester contre cette tragédie. Certes il y a eu quelques ricanements causés par des vers ou des "situations malheureuses, mais il n'y a pas eu de chahut. Les naturistes étaient ignobles de provocation dans la salle. J'ai vu imposer silence à des gens qui ne disaient rien et surveiller des gens qu'on craignait. On imposait par la force l'admiration. Je n'ai pas une grande expérience des choses littéraires, mais je n'ai jamais vu de fait semblable. Si cela continue, nous allons tomber sous le régime du sabre naturiste. D'ailleurs ceci n'a pas d'importance puisque la pièce est mauvaise. Mais retiens bien qu'en fait de chahut il n'y a eu que le bruit que les naturistes ont fait. Tout ceci montre une fois de plus que les naturistes ne perdent pas une occasion de se faire de la réclame. Mon bon vieux, je suis heureux de toute la tendresse que tu me gardes. J'ai pour toi la même
affection. Notre amitié devient tranquille et profonde comme un vieil amour. C'est bien délicieux, à un moment quelconque de la journée, de se dire qu'il y a quelque part un homme intelligent et fort qui vous aime. Ça me rend les jours très bons. Il y a des moments où il me semble que l'azur est d'un bleu profond. Mon affection pour toi n'a plus les crises d'autrefois, mais elle a une pureté divine. Parfois je mets la main sur mon cœur, et je sens qu'une de tes lettres est là, comme une main sous ma main. Il est bien triste que tu sois si malheureux et que tu aies tant d'ennuis. Parle-moi toujours de ton examen. Je serais si heureux de t'envoyer ma Marie, mais je n'ai qu'une copie qui est à la Revue de Paris. Si je confiais le manuscrit à la poste, je craindrais qu'il se perde. Je suis nerveux, je passerais des jours d'une anxiété atroce.
Il se produit des changements dans mon caractère. Je deviens homme. Je songe gravement à l'avenir. C'est pour cela que je souffre tant de ne pas connaître une femme qui m'aime. Mais d'un autre côté je deviens plus ferme et plus volontaire. Je deviens plus carré. Je dis merde en face aux gens qui me déplaisent. J'insiste sur ce côté de mon caractère. Il ne faut pas croire que je sois une bonne petite pâte à tout faire. Je suis un sale oiseau, brutal et méchant. Les gens qui me déplaisent, je ne leur réponds pas quand ils me causent. Les bureaucrates, je les traite en petits enfants.
Blagues, plaisanteries, très bien, mais je ne condescends jamais à parler sérieusement avec eux.
J'ai reçu une lettre bien touchante de Jammes au sujet de la réponse que je lui avais faite à l'envoi de son bouquin. Je crois qu'à part son orgueil, il a un cœur d'une bonté divine, un peu de cette âme des sœurs de charité qui est si belle.
12 août 1898.
Mon ami bien aimé, mon existence est si vide, l'été est si chaud et je sens mon cœur si sec que je reste de longues semaines sans faire un seul geste d'amitié à ceux qui me sont chers. Je suis resté cinq semaines sans écrire à mes parents et trois semaines sans t'écrire. J'ai des moments d'aridité profonde où je ne puis que raisonner, avoir la fièvre et souffrir. C'est bien triste de vivre aujourd'hui comme hier en tête-à-téte avec des livres et des pensées. Pourquoi faut-il qu'on m'ait donné un cœur bien chaud ?
Aujourd'hui, c'est un des jours de crise. La raison en est assez simple et vient d'un lapin qui m'a été posé hier soir. Imagine-toi que, le lendemain du 14 juillet, je rencontrais la plus exquise petite
créature du monde, très bonne, très intelligente, très douce et très corrompue. Pour trois fois que je l'ai vue il y a tout au fond de moi-même une grande tendresse. J'aurais tant voulu lui faire du bien, l'éclairer, lui apprendre des choses de la vie qu'elle ne connaîtra jamais sans moi. Parce qu'elle est fleuriste elle a une petite finesse de fleur, mais parce qu'elle est parisienne elle est un peu pourrie. Je l'aurais guidée, je lui aurais appris la bonté, je lui aurais montré la souffrance humaine, et les belles choses de la nature. Il faut bien peu de temps à un homme pour élever une femme. Et donc, j'ai été navré de ce lapin d'hier soir. 11 faut que je lui écrive. Mais mon imagination chimérique me fait craindre qu'elle ne revienne plus.
— Je vais partir en congé le 3 septembre. C'est singulier que je n'y pense pas à distance comme les autres années. J'attends ce moment inconsciemment, j'accomplis mes fonctions sans joie, sans espérances. J'aurai pourtant de bien beaux plaisirs d'arbres verts, de ciel et de tendresse. T'ai-je dit que ma petite sœur était enceinte d'une petite fille ? Ce sera pqur le mois de novembre. Je tremble un peu parce qu'elle est si faible, mais j'ai bien des espérances aussi de cette petite enfant.
Figure-toi que j'ai rêvé à toi cette nuit et que nos regards se croisaient avec une bonté et une tendresse suprêmes. J'en sens encore le choc au
fond de moi-même. Il ne faut pas croire quaiid j'ai des moments de sécheresse comme ces temps derniers que la sécheresse devienne l'état définitif de mon âme. Je t'assure bien que non. Plus je suis sec certains instants, plus je suis enthousiaste et tendre d'autres fois. Mais que veux-tu, je prends l'habitude d'avoir des crises intellectuelles tout comme un vieux célibataire. Ce qui me manque absolument c'est la société d'une femme. Je deviens raide, méchant, grossier. Cette urbanité banale qu'on rencontre partout me fait défaut. Ce n'est pas mal, à condition de ne pas exagérer. Or j'exagère. 11 me faudrait une petite créature brune comme celle dont je te parlais au commencement de cette lettre et qui me mettrait au cœur de la douceur et de la flatterie.
30 août 1898.
Mon ami bien-aimé, je t'écris avec bien de la peine et bien de la tendresse. Toute ma solitude me pèse, m'accable, m'énerve, il me faut en ce moment quelqu'un à qui je parle. Quelqu'un, n'importe qui. Pense alors que toi, qui es mon ami bien-aimé, si je te cause en ce moment, c'est
avec une piété infinie, c'est en multipliant mon émotion naturelle, c'est en mettant dans cette lettre tout mon cœur bien chaud. J'ai bien peur, d'ailleurs, puisque tu ne m'as pas écrit depuis longtemps, que tu n'éprouves des souffrances capitales, auprès desquelles les miennes sont de petits bobos. Dans ce cas, mon bon ami, il faudrait m'excuser et lire cette lettre légèrement. Il faudrait surtout que tu te dises que si je connaissais tes maux je ne viendrais pas t'importuner avec mes doléances. Mais avant que de continuer, je veux m'arrêter un instant pour te dire que j'ai pour toi une amitié pleine d'élans. Je pense à toi comme à la plus belle affection qui soit venue dans mon existence.
Je t'avais parlé d'une petite amie dont je fis la rencontre le lendemain du 14 juillet. Je l'ai revue plusieurs fois depuis ; elle est très belle, très douce et surtout très bonne. Je l'aime un peu paternellement parce qu'elle est malheureuse et fraternellement parce qu'elle est ignorante et simple. Or, mon ami, depuis quinze jours voici qu'elle est à l'hôpital, bien malade. Voilà huit jours qu'elle ne m'a pas écrit, et j'ai peur. J'ai peur qu'elle soit morte ou malade à mourir. C'est un sentiment affreux. Elle m'a écrit de l'hôpital deux pauvres petites lettres tendres et maladroites. Elle ne sait pas écrire ni mettre " l'hortografe " mais elle sait dire de ces choses qui sont splendides lorsque c'est un cœur ignorant qui les dit. Et ces deux
lettres ont fait de mon amitié d'auparavant un sentiment très aigu et très tendre. J'ai bien peur. Si je n'avais pas de lettre d'elle demain, c'est qu'elle serait à l'agonie. Je ne sais pas si tu comprends bien cette situation. Tous les malades d'hôpitaux m'émeuvent, mais cette petite que j'estime me trouble affreusement. Elle était merveilleusement douce, et dans son âme de petite Parisienne cette douceur était devenue une exquise politesse. Je l'ai entendue demander pardon à une bonne de restaurant (qui était demoiselle) parce qu'elle l'avait appelée, sans faire attention, Mademoiselle, au lieu de l'appeler Madame. Elle était très bonne, et un jour qu'elle n'avait plus qu'une chemise elle l'avait quittée pour la prêter à une amie qui devait aller coucher avec un Monsieur. Elle était très intelligente et très délicate. La première fois que je lui montrai les quatre platanes dont j'ai parlé dans VEnclos^ elle m'avait dit : Ça fera de belles planches quand on les aura abattus, réponse qui m'avait vexé. Or, depuis, en deux ou trois séances je lui ai fait comprendre la beauté d'une chose et d'un paysage indépendamment de son utilité, si bien que le soir quand j'allais la conduire chez elle, elle me disait de jolies vérités belles sur la nuit, sur la Seine nocturne, sur les feux, sur le ciel, sur l'air et sur la bonté. J'aurais voulu l'élever jusqu'à moi, lui donner une belle âme de peuple. Elle était fleuriste et très bonne ouvrière. Fleuriste, c'est un métier idéal dans lequel on met beaucoup
de goût. En peu de temps, je t'assure que j'aurais développé ses sentiments jusqu'à en faire des sentiments très nets, très purs et très délicats. Je lui aurais fait aimer la vie merveilleuse de ceux qui travaillent. J'en aurais fait une petite fille ingénue et profonde. Et j'ai peur qu'elle soit morte. Au fait, si elle était vivante et qu'elle guérit, il est parfaitement possible que je me détache d'elle immédiatement, à notre première entrevue. Mais si elle était morte, toute ma vie serait marquée de cette mort.
P. S. — Je reçois à l'instant une lettre de la petite qui va beaucoup mieux. Je t'envoie mon bonjour de ce matin et te dis que je pense bien à toi.
Cérilly, 8 septembre 1898.
Mon ami bien aimé,
11 fait une température affreusement chaude qui m'accable. Je suis dans ma pauvre petite ville, tout seul, au milieu de tous mes vieux souvenirs. Je ne sais pas comment cela se fait, je sais encore moins pourquoi, mais je suis dans une éternelle inquiétude. C'est une angoisse particulière qui consiste
en agitation, en souffrance vague, en terreurs injustifiées. Je n'ai de plaisir à aucune chose, je n'ai aucun espoir. Je souffre. C'est la première fois qu'un séjour ici ne me remet pas de toutes mes douleurs. Les jours sont affreusement longs. Le matin s'unit au soir par de l'ennui. La nuit est triste. Les feuillages me tont un peu de bien lorsque le vent les tait remuer. Mais maintenant il n'y a pas de vent. Ma grande forêt était merveilleuse tous ces matins, mais ce soleil lourd l'empêchait aussi de vivre. Je n'aime presque rien. Tous mes sentiments sont enfouis au plus protond de moi-même. Ma petite connaissance ne m'intéresse pas le moins du monde. Au fond, il faudrait une femme bien parfaite pour que je puisse l'aimer. Il y a en moi cette profonde douleur des personnages de Flaubert qui ont attendu trop longtemps leur idéal et qui ont usé leur âme à force de rêver. Je vois bien encore une chose qui puisse m'intéresser : c'est l'étude. Mais l'étude aride et sèche d'une science que je ferais vivre avec ma propre substance. Je pense à faire de l'histoire et particulièrement une Histoire de l'amiral de Coligny. Il faudrait pour cela que j'aie la liberté des aprèsmidi afin de pouvoir compulser des documents à la Bibliothèque Nationale. Il me semble que je fouillerais dans ces vieux papiers en tremblant. Il y a au fond de moi-même un grand respect pour la science. Cela me vient de mon père qui, comme tous ceux qui savent à peine lire, a un grand respect
pour les livres. Il me semble que ces recherches me consoleraient. Qui sait ? A vingt-quatre ans voici que je suis vieux comme un vieux chemin. J'ai tellement rêvé sur toutes choses qu'aucun bonheur ne m'est inconnu, j'ai tellement souffert que je n'ignore aucune souffrance. Je poursuis ma vie avec fatigue et les manifestations de l'existence ordinaire des hommes ne m'étonnent ni ne me passionnent. 11 y a pourtant une chose humaine qui m'intéresse: c'est l'Humanité...
Je te demande pardon, mon bon vieux, de t'écrire de ces paroles qui au fond ne signifient rien. Je m'exhale, je me confesse, ça me soulage et ça t'intéressera parce que ça te fera connaître des coins de moi-même que tu ne connais guère. Tu veux savoir le nom de ma connaissance : elle s'appelle Maria. C'est une exquise petite fille, mais je suis trop calme et trop sincère vis-à-vis de moi-même pour croire qu'une femme puisse jamais m'aimer. Je m'intéresse à sa souffrance, j'aurais du plaisir à la former, comme j'ai du plaisir à former des petits enfants. C'est tout. Je jouirai d'elle, d'autre part, comme je le pourrai, mais je ne croirai à ses sentiments que lorsqu'elle me les aura montrés continuellement pendant dix ans. Je ne lui en dis rien. Je lui fais du boniment.
Je te quitte, mon bon vieux, je t'aime bien mieux qu'elle, parce que tu es intelligent et parce que nous nous connaissons profondément. Dis-moi
si ta place s'annonce. Parle-moi de ton mariage. Je t'embrasse.
Louis.
I*' octobre 1898.
Mon bon vieux, je t'écris enfin. Il y a des temps et des temps que je voulais le taire chaque soir, mais à Cérilly je n'ai du goût qu'à regarder autour de moi comment est faite la vie. T'écrire est un des beaux plaisirs que j'aie, mais je n'ai de force à la campagne que pour boire de l'air et pour regarder des arbres. Je t'aurais envoyé une lettre néanmoins si je n'avais été obligé de partir brusquement, avec les miens, auprès de ma sœur. La pauvre petite est toujours dans un état terrible de neurasthénie, et de plus elle était enceinte, si bien que par une conséquence naturelle de sa maladie elle a accouché avant terme, à six mois et demi. De deux petites filles à la fois, mais qui n'ont vécu qu'une demi-heure. Ma sœur va mieux, maintenant, mais moi je suis terrifié en pensant que ma tante a eu deux jumeaux, et mon père aussi, et ma sœur aussi. Pour peu que je me mette en ménage j'aurai de l'avance à être en famille.
Une autre raison qui m'a fait tarder, c'est qu'il
loo LETTRES
fallait que ma lettre te fît de la peine. Tu m'as envoyé ta pièce : Les Jeunes Epoux. Je l'ai lue très attentivement, avec toute la bienveillance dont je suis capable (et j'en ai des trésors lorsqu'il s'agit de toi). Or je ne la trouve pas bonne du tout. Je t'assure que Lemonnier t'a dit la vérité. Cette pièce a été conçue hâtivement et écrite plus hâtivement encore. J'y trouve bien quelques-unes des qualités de tes productions littéraires, mais je les y trouve parce que je connais fort bien toutes tes œuvres. Ici tu ne sors jamais du banal. Ton amie et toi vous vivez très peu, on ne sent pas en vous cette existence profonde de deux âmes qui s'aiment. Vos actes sont quelconques, je vois bien des esquisses de beaux sentiments et de beaux discours, mais des esquisses seulement. Je ne puis mieux dire : c'est banal d'un bout à l'autre. Je ne veux pas insister là-dessus. Tu reconnaîtras toimême la vérité de ce que je te dis lorsque tu te reliras, mais relis-toi en oubliant toute la ferveur que tu as voulu mettre dans tes paroles. Dédouble-toi, sois froid, et tu verras combien j'ai raison. Il y a une qualité pourtant assez importante : tu dialogues très naturellement. Les paroles sont de vraies paroles et les mouvements d'émotion de vrais mouvements d'émotion. Je pense même que toi, qui est très en dehors dans la conversation et qui te donnes entièrement tu sauras faire de très belles pièces vivantes. Mais pour celle-ci, prends-en ton parti, c'est raté. 11 nj a pas lieu de
DE JEUNESSE loi
te désoler. Je sens toute la douleur que tu éprouveras en lisant cette page de ma lettre. Peut-être ai-je été trop franc, mais à ton égard je ne ferai jamais autrement. Il n'y a pas du tout lieu de te désespérer. Refléchis bien toi-même et tu verras qu'il n'en peut être autrement d'une pièce que tu as conçue et exécutée à la hâte. Tu as de quoi te consoler en pensant que tu as écrit des choses charmantes qui ont du feu, de la vie, de la douceur, et cette importance spéciale des choses qui sont bien en harmonie avec le monde. C'est moi qui te le dis, et tu vois que mon avis est sincère.
Moi, je suis rentré à Paris sans trop de peine. Je ne sais pas pourquoi j'avais une sorte de plaisir à revenir. C'est peut-être parce que je deviens plus combattit, plus violent. Ma petite amie est guérie, je la revois, elle me plaît et elle ne me plaît pas. Elle me sert surtout à faire des études sur la femme. Elle me sert aussi à vérifier mes pronostics que jamais une femme ne m'aimera. Je commence à m'en foutre. Je goûte du plaisir à manger, boire, faire du bruit, et je ris beaucoup, avec un rire particulier que tu connais peut-être : lorsqu'on est triste et qu'on veut oublier ses ennuis on se donne de l'élan pour rire davantage.
26 octobre 1898,
Mon bon Henri, tu connais ma vie, elle est toujours vide et troublée parce qu'elle est sans amour. J'ai pourtant souffert avec acuité, dernièrement, à cause de cette petite amie dont je t'ai parlé. La pauvre enfant est une bonne petite fille charmante et malheureuse. Sa santé brisée, sa vie de privations et la politesse exquise de son cœur sont des spectacles charmants qui m'attendrissent. Je ne l'aime pas, parce que de temps à autre elle me fait délier les cordons de ma bourse, mais pourtant je m'associe à ses maux. Or, voici que, lasse de son existence d'ouvrière sans travail, elle veut se faire putain. Elle l'est déjà un petit peu, mais elle se dispose à le devenir en grand. Je la catéchise. As-tu pensé parfois à ce que tu dirais à une jeune fille qui se disposerait à tourner mal ? As-tu mis en tête à tête les arguments que tu pourrais lui donner, avec ceux qu'elle invoquerait ? Je t'assure que dans les conditions sociales actuelles il est impossible d'avoir raison contre elle. Une ouvrière arrive à gagner 2 fr. 50 à 3 francs par jour. Il est bien évident que cela ne lui suffit pas et qu'elle doit se faire secourir. La plupart ne trou-
vent pas le Monsieur sérieux qui les adopte et leur fait partager sa vie. Alors elles doivent courir la prétentaine et risquer de se faire prendre par les agents des mœurs et de se fiire mettre en carte. Les risques sont presque les mêmes que si elles étaient putains tout à tait. D'un autre côté, abandonner le travail c'est avoir toute sa journée libre. On peut dormir pour se reposer des noces de la veille. Et puis si l'on fait cela en grand, sans scrupules, on gagne assez d'argent lorsqu'on est habile et jolie. Donc, ma petite Maria s'est acheté une robe de soie et se dispose à s'en servir comme d'un instrument de travail. Quelles remontrances je lui ai faites ! Je lui parlais d'agents des mœurs, de syphilis, je lui parlais surtout de la vieillesse misérable qui serait la sienne. Ses raisons étaient toujours plus fortes que les miennes : Les agents des mœurs ne courent pas après les robes de soie parce qu'elles peuvent avoir des protecteurs puissants. La syphilis, on n'en meurt pas. La vieillesse, ma petite Maria espère ne pas dépasser la quarantaine. Enfin, j'ai invoqué les principes de morale, et puis j'en suis venu à des aperçus pratiques: Tu seras toujours heureuse à la fin de la semaine de toucher tes i 5 ou 20 francs, et si l'on t'arrêtait tu pourrais protester en disant que tu gagnes ta vie par ton travail. Quel sera le résultat de mes conseils ? Je n'en sais rien. Toujours est-il que lundi dernier elle avait l'intention de reprendre son métier de fleuriste.
Je te cite ces faits brutaux, et je ne m'appesantis pas. Tu comprends facilement quel est le chagrin d*un homme, impuissant devant ces choses. Et si tu connaissais cette jeune fille, tu verrais combien la Nature l'avait faite bonne et tendre et belle puisque la vie de Paris n'a pas pu parvenir à la gâter. Elle n'était pas faite pour cette vie. C'était une bonne enfant intelligente et tendre qui aurait dû passer une vie tranquille. Si tu voyais son petit visage simple, ses beaux cheveux noirs, ses yeux et son corps délicat, tu comprendrais bien douloureusement ce que je te raconte. Lorsque la Société pervertit certaines âmes, on sent qu'on est en présence d'un crime. Je trouve cela bien plus terrible que l'assassinat d'une impératrice d'Autriche.
4 décembre 1898,
... Pourtant ma vie n'a pas beaucoup changé, mes idées sont bien les mêmes, et mes ennuis aussi. Il y a en plus pourtant que ma petite Maria est encore à l'hôpital et qu'elle me donne des émotions joyeuses et tristes. La vie de ces pauvres petites filles est une succession de rires et de pleurs.
Ça se passe dans la rue à rire, dans des chambres de jeune homme à faire l'amour, ça se continue à l'hôpital et ça finit souvent au coin d'une rue, un soir d'hiver, à offrir des bouquets fanés. C'est bien triste.
Je suis allé la voir ce soir à son hôpital où elle était charmante avec sa coiffe blanche sur ses cheveux bien noirs. Elle ressemblait à bien des rêves que j'ai eus d'une petite ménagère en bonnet que je verrais, les manches retroussées, en train de faire des confitures. Elle me montrait un bas de pantalon qu'elle avait fait, elle me parlait de son mal, de ses ennuis, et j'étais plein de pitié. Elle me disait des mensonges aussi, et je comprenais que la vie des petites femmes à Paris est une chose dure puisqu'elle les oblige à mentir. Et je m'en suis retourné bien agité le long des rues fatigantes et je suis allé au musée du Luxembourg voir des choses.
Elle m'écrit des lettres maladroites et tendres. Son âme est délicate parce qu'elle est malade. Elle a des trouvailles charmantes: "Je termine en t'embrassant de tout mon petit cœur d'enfant malade. " Elle me raconte ses peines. Je suis le confident de cette pauvre enfant malheureuse et j'apprends des choses terribles.
Tout ceci m'a donné l'idée d'un roman où Ton verrait tout au long une jeune ouvrière devenir une prostituée. Je commence à amasser des documents. Mais, mon Dieu ! que c'est long, et qu'il
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y a donc du travail ! Bouquins de sociologie, d'économie politique, de statistique, je vais compulser tout cela. Il faut que je connaisse les salaires de femmes. Bien mieux, mon héroïne sera fleuriste, et il va falloir que j'apprenne le travail de la fleur! On me voit dans les rues m'arrêter aux étalages, examiner les fleurs pour voir comment c'est fait. On me' voit devant les boutiques de modistes examiner les chapeaux. 11 faut encore que je m'occupe de la prostitution à Paris. J'irai dans les cafés de femmes, dans les bordels. Il faut que je fasse la connaissance d'un certain nombre de vieilles putains immondes, que je sache leur vie du jour et surtout celle de la nuit. Il faut que je visite le Dépôt, Saint-Lazare, les hôpitaux. Si c'est possible, j'assisterai à la visite hebdomadaire des femmes en carte. Travail, travail ! Mon pauvre vieux, quand on voit certaines choses de trop près on est plein de douleur comme un chien. On est tout en larmes. On a des colères contre la Société et l'on devient anarchiste. Toi qui es heureux tu aurais honte de ton bonheur si tu contemplais certaines misères.
Ma vieille Maria me fournit des renseignements. Elle est une encyclopédie ambulante. Comme elle a une intelligence supérieure elle me fournit même des renseignements épatants. Je l'aime bien à cause de cela et, plus tard, quand je serai un vieux sénateur plein d'argent, je lui ferai une position.
Pour le moment je continue mon livre de l'enfant et sa mère. Mon gosse a un an, il est
sevré, il sait déjà imiter l'âne, le veau, le mouton et la poule. C'est d'ailleurs un bel enfant. Mais il me donnera bien du mal en attendant sa majorité. Ah ! s'il était seulement au collège !
7 janvier i 899.
Chez moi aussi, mon bon vieux, il se passe des événements. Je n'y suis pas intéressé directement, mais le spectacle n'en est pas moins désolant. Imagine donc que cette pauvre jeune fille dont je t'ai parlé, au cours de sa vie désorganisée de ces derniers temps, a récolté la syphilis. C'est bien triste. Voici une pauvre entant de vingt et un ans qui sort de l'hôpital pour recommencer à être malade et pour y retourner ensuite. Cela se passera de cette façon jusqu'au jour de sa mort. 11 lui faudrait se soigner quotidiennement pendant trois ans pour arriver à la guérison. Elle n'en a pas les moyens, et la vie qu'elle mène n'est pas assez régulière pour cela. Si tu savais comme elle est désolée ! Elle a eu auprès de moi des crises de larmes affreuses pendant lesquelles son corps ne pouvait plus se tenir. Je la consolais de mon mieux, mais nos
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consolations sont bien peu de chose à côté de ces malheurs-là.
11 y a eu pire encore. Elle avait vécu avec un bonhomme qui, maintenant, veut la faire travailler pour lui. Comme à sa sortie de l'hôpital elle ne savait pas où se loger, je lui donnais quelque peu l'hospitalité. Je l'avais un peu retapée. Elle était retournée à l'atelier, un jour, et c'avait été pour moi un bien beau jour. Elle rentrait dans l'existence régulière, son parti était pris de ses malheurs. Elle faisait des rêves innocents. Un soir elle me disait : Je vais louer une petite chambre à côté, rue Saint-Martin, et nous pendrons la crémaillère. Nous ferons un fricot épatant. J'achèterai un poulet. C'est précisément la nuit où elle me racontait cela qu'on est venu frapper à ma porte, à 3 heures du matin. Une femme se nomme. J'ouvre, et la femme entre, accompagnée d'un marlou énorme et d'un autre jeune homme qui était le bonhomme à Maria. Ils avaient découvert son adresse et venaient chez moi pour la chercher. J'ai vu là une scène lamentable. Je n'avais aucun droit sur elle. Je n'étais pas en force. Je pense qu'elle ne protestait pas pour ne pas m'attirer de désagréments. Enfin, après m'avoir juré "sur sa conscience d'homme" qu'il ne lui ferait aucun mal, le bonhomme l'a emmenée. Voilà. Il y a huit jours. Je ne sais plus ce qu'elle est devenue. On doit lui avoir soigneusement interdit ma maison, et ça me fait beaucoup de peine parce qu'elle deviendra maintenant une
prostituée. Elle ne se soignera pas, elle sera bientôt vicieuse comme celles de son métier, et elle ne tardera pas à mourir.
Je te raconte bien mal ces choses, mon cher Henri. Et puis il faudrait avoir connu cette jeune fille d'une intelligence supérieure, et qui était une des meilleures femmes de ce monde.
15 février 1899.
Ma vie est pleine d'oscillations. Si mon cerveau a un peu de calme et peut poursuivre assez régulièrement sa besogne, du moins mes nerfs et mon cœur n'en ont guère : Je suis ballotté par toutes sortes de sentiments, d'études, de malaises et j'en perds un peu la conscience. Ce n'est qu'un moment de ma vie, je l'espère.
Je continue mes études sur la prostitution. T'ai-je dit que je devais taire un roman là-dessus quand j'aurai fini mon livre sur maman ? Les choses que je découvre sont horribles. Syphilis, alcoolisme, crapulerie sont les phénomènes quotidiens de l'existence de plus de 50.000 femmes de Paris. Je t'exprimerai quelque jour en détail
no LETTRES
cominent je vois cela et comment j'essaierai de le rendre, mais pour l'instant je me contente de prendre quelques notes. Je sens surtout une immense pitié pour cette misère. Si tu étais ici je te dirais quotidiennement ce que je découvre.
Une prostituée, mon ami, est souvent une pauvre créature chaste que la Destinée a choisie pour faire le mal. Elle n'est plus elle-même, mais une partie du Destin. Toutes les prostituées ont la syphilis et la prennent en général au début de leur profession. Alors, elle se promène chaque soir en riant pour attirer les hommes et leur communiquer son mal. Comprends-tu cela, mon bon vieux : c'est la fin du mois, cet employé qui vient de toucher de l'argent, mange, boit, est gris et se sent une âme enfantine. La Nature nous rend comme des petits enfants lorsqu'elle veut nous tenter. Cet hommie passe dans une rue, il rit comme un ange, et il rencontre cette femme. C'est fait, ils sont ensemble, il y a l'homme et le Destin. L'homme va avoir la syphilis.
Ma petite amie Maria est chaste et bonne, et je la vois marquée de cette marque ineffaçable qui fait les héros et les prostituées. Elle me raconte ses histoires et c'est un trésor de documentation. Elle a perdu son père il y aura bientôt quinze jours. Elle a pleuré. Elle était pleine de douceur et de mystère comme une pauvre âme désolée. Mais la veille de l'enterrement de son père elle a dû " travailler " sur les grands boulevards jusqu'à 4 heures du matin. Pour avoir un chapeau de deuil et du pain.
Et ces pauvres familles parisiennes ! Le père de cette enfant était un ouvrier peintre en bâtiments. 11 laisse sept enfants dont trois en bas âge : douze ans, dix ans, sept ans. La sœur aînée, mariée à un couvreur, et qui a un enfant, et qui va en avoir un autre, a pris le deuxième. Le frère, ouvriertrempeur pour la fleur, qui a vingt ans, qui est collé, et qui va être père a pris les deux autres. Il partira au service l'année prochaine. Que deviendront cette femme et ces trois enfants ? La plus jeune fille, qui a dix-sept ans^ qui est syphilitique depuis un an déjà, est en ce moment-ci à Saint- Lazare. Mon bon vieux, à l'âge où nos sœurs sont de jolies jeunes filles délicates, celle-ci est déjà une vieille prostituée. Est-ce assez triste ^ L'agonie du pauvre père devait être affreuse. J'ai passé trois jours noirs en pensant à ces choses, j'en souffre encore, et quand je réfléchis je me dis que cela se voit dans des milliers de familles parisiennes.
7 mars 1899.
Tu me dis que tu te sens à ton aise parmi toutes
tes occupations. Voilà une chose qui ne m'ctonne pas du tout. Tu as un tempérament très actif, et puis quand même tu serais un ramolli comme ton vieux Louis, tout travail te ferait du bien. Je t'ai exprimé plusieurs fois mes idées sur le travail qui nous fortifie. 11 y a encore une raison de joie : c'est que nous mangeons un pain que nous avons gagné et qu'il faut, en toute justice, gagner le pain que l'on doit manger.
Tu as bien raison aussi d'avoir ce déofoût des écrivains poseurs. Ces gens-là sont désagréables et nuisibles, désagréables à cause de leur égoïsme prétentieux et nuisibles pour l'exemple qu'ils en donnent. On croit que c'est ça la littérature. Il y a même des imbéciles, comme un employé de mon bureau, qui en prennent les apparences. Grands cheveux, grande cravate et petit air supérieur, il faut voir ce bonhomme. Il me rappelle de très près l'histoire de Samson dont toute la force résidait dans la chevelure. Et puis, d'un autre côté, il n'y a de bon, comme tu le fais, que le travail bien calme d'un homme ordonné, qui vit la vie de tous les hommes et qui par cela même en connaît mieux les idées et les sentiments.
Mon existence n'a pas beaucoup changé pour ce qui est des ennuis et des chagrins, mais elle s'est matériellement améliorée. Je connais moins la dèche, et par une bizarrerie naturelle, c'est à présent que je pourrais m'en offrir quelques-uns, que je me prive absolument d'alcools. Je m'ennuie
beaucoup, mon bon vieux, c*est devenu une vieille habitude, et même c'est en ces moments d'ennui que je me sens à mon aise. Je suis moi, le Philippe de toute la vie, je me reconnais et me savoure.
Histoires de prostitution, toujours. Documents humains 1 J'en vois chaque jour. Je suis servi par le Hasard avec abondance. Je fais des rencontres, j'apprends des faits. Je suis allé dernièrement à l'Hôpital de Lourcine et j'en ai vu, et j'en ai vu, des vieilles et des jeunes. Des syphilis de haut en bas, et les complications sans nombre qui résultent de la noce. Il y a bien de la misère au monde, et je suis porté à maudire tous les riches, tous les heureux qui n'ont pas travaillé pour mériter le bonheur. 11 faut travailler, mon bon vieux, il faut que notre pain soit le fruit de notre travail. Les rentiers, les fainéants et les noceurs sont les derniers des hommes et c'est leur paresse qui entretient la misère des malheureux. Nous devrions nous pénétrer de ces idées-là et les exprimer. Je ne rougirai jamais de mes vêtements de travail qui ont une noblesse que ne possède pas l'habit élégant de nos riches confrères.
A quoi travailles-tu, maintenant ? Détails, détails. Je continue mon bouquin et mon gosse vient d'avoir douze ans. Nous le soignerons jusqu'à dix-huit et puis nous l'abandonnerons aux événements de ce monde.
i8 mai 1899.
Je ne sais pas quand nous nous verrons, mais il faudrait que ce soit bientôt. Nous avons dû changer beaucoup, depuis que nous nous sommes vus. Il mesemble que nous sommes moins jeunes, mais que nous sommes plus forts et meilleurs. Nous avons eu bien des peines en somme pour arriver à ce jour. Mais je pense que nous sommes bons l'un et l'autre et que nos maux auront servi à nous faire comprendre ceux des autres. Ma vie à moi n*est pas heureuse, mon cher vieux, mais elle contient une force de résignation, sans amertume comme sans envie. Et puis au fond mes tristesses me donnent une espèce de bonheur digne et noir que je voudrais bien mettre dans mes livres. Elles me donnent aussi un grand désir de faire le bien.
8 juin 1899.
Vieil Henri, je demeure maintenant 29, quai d'Anjou. C'est dans l'île Saint-Louis, sur des quais pleins d'ombre et de calme auprès desquels la Seine semble un canal et se repose. Pense donc que la nuit, les arbres qui sont sous ma fenêtre, j'entends leurs feuilles qui bruissent au vent. C'est là qu'il fait bon travailler, loin de Paris, en face d'un portrait de Léonard, d'un Christ de Grûnewald et d'un bois de Max'.
23 juin 1899.
Ta dernière lettre si longue et si bonne m'a montré, comme une seule image, toute notre amitié passée et toute notre amitié présente et m'a fait penser que l'avenir en était encore rempli. C'est un beau bonheur, au milieu de ma vie pauvre et
' Max Elskamp.
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soucieuse, que ce sentiment qui nous unit. Je n*ai pas été gâté du côté des femmes, mais je l'ai été du côté de l'amitié.
Quand je pense à toi, je suis bien ému. J'ai un autre ami ici, auprès de moi, qui travaille dans le bureau voisin, avec une âme bleue et un beau cœur humain. Il contient aussi une partie de ma joie. Quand tu viendras à Paris et que tu le verras, mon vieil Henri, tu sentiras combien il est beau, et lorsque tu connaîtras sa vie, auprès de sa femme et de ses enfants, tu en rapporteras le souvenir d'un spectacle divin. Tu es d'ailleurs un des personnages familiers de son petit garçon, avec Monsieur Gide, Monsieur Prod'homme, et tu participes à des drames qui t'unissent à Polichinelle et à d'autres personnes terribles. Et je vois mon pauvre ami boiteux, toujours malade, travailleur et bon, qui lit, qui médite, qui aime le bon peuple, celui qui gagne sa vie, avec de la peine. Nous causons de toutes les choses humaines et il possède une grande âme, très saine, dans laquelle les événements ont leur place, loués ou méprisables suivant leurs qualités de simplicité, de bonté. Son intelligence est claire, profonde et humaine. Bien des fois il est mon guide et mon soutien. Cet homme contient de la lumière. Tous ceux qui voient sa face blonde et ses yeux bleus sentent sa vie et l'aiment. Tu verras. Il a écrit des choses dans FEnclos^ qu'il signait : Lucien Jean. Je les aime beaucoup. ReHs-les.
Tu me racontes toute ta vie familiale et tu me la fais sentir. 11 me semble voir ton petit appartement clair et tu montres la naïveté de ton expérience en disant que je paye peut-être autant que toi, pour ma chambre. Mais, Monsieur, non seulement j'en paye 25, mais encore j'en paye 30, et 3 francs queje donne au garçon, qui font 33. Il est vrai que j'ai trouvé quelque chose d'à la hauteur. Grande chambre donnant sur les plus beaux quais et les plus calmes, et cabinet de toilette. Parfaitement ! Il me vient de l'air jusque dans les talons, le vent souffle dans les peupliers, la Seine s'arrête de couler, les petites filles font des rondes, le soir, de bien jolies rondes. Ma voisine est une veuve, mère de deux filles. C'est tranquille et convenable. Cependant que Monsieur Drumont déclare que l'insurrection est un devoir impérieux parce qu'un innocent revient du bagne.
Mon gosse a quinze ans et je ne lui donne pas huit jours pour en avoir vingt, et je ne lui donne pas jusqu'à fin juillet pour fiche le camp.
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27 septembre 1899.
J'ai fini mon roman. 11 est entre les mains de Vallette. Je vais commencer l'autre, qui parlera des prostituées, des souteneurs, de la faim et de la syphilis. Encore quelques livres que je voudrais lire, et puis je m'y mettrai. C'est assez triste, va, de n'avoir que le travail qui vous soit un peu agréable.
J'ignore bien ce qui se passe dans la "littérature". Je trouve qu'il vaut mieux passer son temps au milieu des gens ordinaires, qui vous font connaître la vie ordinaire. Je connais aussi quelques crapules qui me sont très utiles pour mes études.