‹ Lettres de jeunesse à Henri VandeputteChapitre 4 sur 8 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Vendredi soir, 12 octobre 1900.

Figure-toi, mon vieux, que mon roman va être édité à la Revue Bliutche. Un Thadée Natanson enthousiaste, quelque chose d'extraordinaire. Du reste le roman ne peut pas paraître dans la revue parce qu'il est trop raide. Ça représente tout de même des ors. Quelle cuite, ô mon ami ! Pen-

dant huit jours je roulerai dans les tavernes, au milieu des alcools et des rires. Préparez-vous, filles de Paris !

Je vis toujours comme un vieux loup. J'ai lié connaissance avec une femme très intelligente et neurasthénique. Correspondances à flots. Elle ne peut pas souffrir l'homme: la voilà bien ma guigne! Nous ferons peut-être des amis tout simplement. Elle écrit d'ailleurs un roman.

Le 3 novembre à 9 heures du soir, je dois commencer l'écriture de mon nouveau bouquin qui se passera dans mon patelin. Histoire de vieux pauvre qui dégringole l'échelle des misères, déjeune ingénieur anarchiste et de bourgeois alcooliques. Oh ! que je suis inquiet ! J'ai peur de rater tout ça. Parfois je sens le grand frisson pour un chapitre où je mettrai quelque chose. Mais l'ensemble, la philosophie du livre ! J'ai bien le trac.

Ecris-moi par retour du courrier, longuement. Lâche femme, enfants, père et mère. Sacrifie les intérêts de la maison Van de Putte pour m'écrire. Sinon, je promène la Sociale chez l'affreux bourgeois que tu es. Dansons la Carmagnole !

Embrasse tous les tiens pour moi, vieil Henri. Ah ! quand j'irai voir mes neveux, je leur apporterai des trompettes pour qu'ils te réveillent de ton engourdissement.

31 décembre 1900.

Mon vieux frère chéri, je commence ma lettre et ceci te prouvera que je pense à toi pour la Bonne Année, comme toujours, mon vieil Henri. Bubu-de-Montparnasse va bien et je pense que tu verras ce jeune enfant avant un mois, bien qu'il ne soit destiné à être vendu et mis en vente que vers la fin de février. 11 a pour remplaçant, sur la table où je travaille presque (?) chaque soir, un vieux pauvre, une famille de poivrots et un bon type qui vient d'être reçu à l'Ecole Centrale. Il s'appelle Jean Bousset et je l'aime bien. Tu verras, mon vieux frère, ça fera un sale anarcho et je ferai brûler pour lui le bazar de la Charité. 11 a un bien beau cœur, mais pas tout de suite. Ça lui prend en pensant à la misère des ouvriers et à la solitude de son cœur. Que va-t-il devenir }

Je pense à toi et à vous tous dans ma pauvre chambre du soir où je suis encore plus malheureux et plus désolé qu'autrefois. Mais j'y ai de belles extases aussi que je te raconterai à la fin de cette lettre, mais pas tout de suite parce que... Je suis obligé de t'écrire tout bas. Je regarde mon vieux Michel-Ange et mon vieux Dante avec des folies dans les nerfs et dans la volonté. Car j'ai lu Nietz-

sche, ô mon beau cœur et c'est un remède à mes maux, un grand cordial qui me fait très fort. J'ai la crise de moi-même. Je veux être moi-même, avec feu, me réaliser comme un orage qui éclate et avec un peu de sécheresse, comme un coup de tonnerre. Comme ceci doit te paraître étrange, et comme ceci m'eût paru étrange il y a quelques mois, alors que je n'étais qu'un faible enfant. Je deviens un homme, maintenant. Tu n'as peut-être pas encore connu cela parce que tu es un peu plus jeune que moi et parce que ta vie a été calme. C'est le changement de ma vingt-sixième année, alors que je quitte mon âme qui était restée adolescente. Je suis devenu beaucoup plus froid, beaucoup moins bon. Je rêve d'écrire des choses substantielles et ramassées comme certaines statues de Rodin. Je voudrais ne plus être joli mais être solidement beau.

J'ai éprouvé pendant quelque temps un grand orgueil et une grande joie, comme il est dit dans la préface de Humain trop humain et je connaîtrai encore tout cela parce que je veux remporter toutes les victoires sur moi-même. Il y a eu des moments où je goûtais ma solitude comme un triomphe.

^janvier, — Je m'étais arrêté là et pendant tous les jours suivants je n'ai pas eu matériellement le temps de t'écrire. J'avais commencé ma lettre dans un café, auprès de mon exquise amie Marie. Oh ! mon vieux frère, si tu savais comme je suis amou-

reux ! Elle est la femme d'un autre (collage) qui est un ancien camarade de lycée et un ami, mais pas intelligent, rugueux. Il est allé chez lui en vacances pour le Jour de l'An et tous ces jours je les ai passés avec elle. Comme nous nous entendons, comme nous sentons bien ensemble et quelle amitié profonde nous avons l'un pour l'autre! Je ne me croyais pas capable d'un sentiment aussi pur ni aussi complet. J'en déborde et cela me sort du cœur et se répand dans mon sang. Je ne puis pas t'exprimer cela, je ne puis rien exprimer du tout, sinon qu'elle a des yeux candides et que nous nous disons tout, c'est convenu. Oh ! mon vieux frère qu'est-ce que ça va devenir .'^ Est-ce que cela va devenir quelque chose ? Ce serait à désespérer. Il y a des soirs où j'ai peur et des soirs où je respire, où j'aspire d'un souffle de poitrine tout ce qu'il y a de bonheur au monde. Je ne sais pas si jamais une femme me comprendra comme cellelà, ni si elle sera comprise comme je la comprends. Je l'ai montrée à des amis qui l'ont trouvée très bien faite pour moi. Je ne sais pas si elle est jolie: je voudrais qu'elle ne le soit pas. Je l'aime pour ses yeux et surtout pour son cœur. Je lui dis : Ma chère petite Mahie, elle me répond : Mon petit Philippe chéri. Et nous nous disons tout et il est entendu que nous nous écrirons pour nous confier toutes nos peines. Nous formons des vœux en voyant des étoiles filantes. Que c'est bon ! Si je n'étais pas au bureau, je tondrais en larmes rien

qu*en t'écrivant ces choses. Tous les jours nous les avons passés ensen:ible. Et elle doit être là ce soir à 5 heures et demie à la sortie de mon bureau. Mon Dieu ! si elle allait ne pas y être ? Elle était un peu malade tous ces jours-ci et j'ai peur de tout.

Ma petite Miette, je ne sais pas si vous croyez à quelque chose. Moi je ne crois plus à rien. Si vous croyez au Bon Dieu, faites-lui donc une bonne prière pour moi et faites-en faire un petit bout au vieux Louis. Si le Bon Dieu existe, ça fera toujours un atout dans mon jeu. Vous voulez bien. Je suis bien malheureux, bien malade. Et puis moi je voudrais que vous soyez guérie.

Et toi mon vieux frère, écris-moi tout de suite, par retour du courrier si tu peux. Je faisais le malin en commençant ma lettre. C'est fini. Je t'aime bien. Je souhaite bien fort que Miette soit tout de suite guérie. Je n'ai pas pu y aller à Noël et je ne sais pas quand je pourrais y aller, dans votre Bruxelles ! Mais je voudrais bien, bien, bien.

Je n'aime pas du tout ton titre FEspace^ vague, large et un peu prétentieux. 11 faut absolument que tu le changes. Et puis je ne peux pas continuer à t'écrire, non pas parce que je ne t'aime pas, non parce que je n'ai rien à te dire, mais parce que je suis malade, malade, malade.

Je vous embrasse tous.

Louis.

12 février 1901.

Je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je puis surtout t'écrire au bureau et que je ncn ai guère eu le temps pendant ces derniers jours. Et puis je continue ma série noire, je passe dans toutes les crises et j'ai des moments d'un désespoir agité. Ma pauvre histoire d'amour continue et me tait souffrir. J'ai l'impression d'avoir trouvé la femme qui avait été mise au monde pour moi et toutes les parentés de cœur que je trouve entre elle et moi irritent encore ma tristesse accoutumée. Je la vois si sensible, si douce, et nous nous entendons si admirablement et nous nous sommes dit tant de choses. Et les hasards de la virginité l'ont fait échouer il y a déjà plus de trois ans dans les bras d'une des brutes les plus épaisses. Actuellement il est absent (jusqu'à vendredi ou samedi) et je passe des soirées mélangées de bonheur total et d'amertume violente.

Il y a une chose terrible pour moi : savoir si cette histoire se terminera par de la vie et si enfin je deviendrai l'homme que je voudrais être, — ou si comme toujours j'en sortirai avec un livre. N'être qu'un homme de lettres, j'en ai soupe, et

de faire des chopins de documents ! Ecrirai-je cette aventure ou ne l'écrirai-je pas ? J'aurais l'impression de m'arracher la chair par poignées et je suis triste de tout mon passé comme plein de terreur devant la destinée. Je ne sais pas ce que je vais devenir. Je me console parfois en pensant à des bombes complètes où je me recomposerais un peu l'âme aux moments trop amers. Je vais bientôt toucher 300 francs à la Revue Blanche. Ça va être 300 francs de cuite. Je pense aussi à des voyages, à tout quitter, à chercher partout, pendant toute ma vie, à rOcéanie, à je ne sais quelles folies de gamin ou de désabusé.

Mon pauvre vieux cœur, je suis bien malade. Tu ne peux pas savoir comme j'entends résonner ces mots : nêtre quun homme de lettres. Sais-tu que toutes les joies littéraires me rendent bien plus amer. J'ai appris des choses extraordinaires : n'en parle à personne, à personne entends-tu, pas même à Toisoul. C'est Descaves et Geffroy qui lancent la chose. Il y a un prix Concourt de 5000 francs donné à un jeune écrivain, prosateur. Et il est question de moi pour l'avoir. Bien entendu, rien n'est sûr, puisqu'il y en a huit autres qui ont peut-être des candidats, mais Huysmans, par exemple, qui est un familier de Descaves n'en a pas (il est vrai qu'il ne me connaît pas et que son vote est soumis à l'impression que lui feront mes livres). D'autre part, Mirbeau a, spontanément, fait demander tous mes livres à la Plume. Eh bien!

>ar

cette espérance m'a rendu triste jusqu'au fond. J'ai de l'argent, je suis tranquille, on me complimente de tous côtés, on recherche mon amitié et tout cela ne sert qu'à me rendre plus amer. Tout ce que j'eusse voulu me manque. 11 y a des moments où je suis malade comme un chien enragé.

... La date ûxèe pour la mise en vente de ^ Bubu' est le 26 février (d'aujourd'hui en 15). Je n'aime pas du tout les Stances de Moréas. C'est prétentieux et rien de plus : pas d'émotion, rien d'original que de la pré-ten-tion. Un nouveau Russe épatant : Gorki ^ de trente-trois ou trentequatre ans. Je n'ai fait qu'en lire des passages. Fièvre littéraire.

29 mars 1901.

Mon bon frère, je suis bien en retard pour t'écrirc. J'ai eu tant d'occupations et surtout ma chère petite amie Marie qui est encore toute seule à Paris me prenait tous mes soirs. Je suis à la fois content et malade : c'est un beau sentiment auquel j'espère bien ne jamais faillir, mais qui a aussi de

mauvais passages lorsqu'cn amitié Ton s'est tout donné et que l'on pense à ce qui reste encore. Nous nous aimons infiniment et en plus de cela il y a une délicieuse camaraderie, un enjouement. Je l'emmène partout, avec mes amis, et bien des fois nous nous sommes dit que nous avions l'impression d'être mariés.

Je suis très heureux de ce que tu me dis à propos de Bubu et j'ai beaucoup à te raconter là-dessus. Il y a un chapitre inédit. Voilà : le livre avait paru le jeudi en librairie. Le samedi matin je reçois une lettre de la petite que j'ai appelée Berthe, m'annonçant qu'elle venait de quitter Bubu et qu'elle travaillait depuis la veille. Je vais à son rendez-vous. Lasse d'être battue, après trois ans de trottoir, ayant souffert de n'être pas née pour ce métier-là, elle avait tout lâché. Je me suis occupé d'elle et j'ai trouvé quelques amis qui ont bien voulu m'aider. Il n'y avait qu'une solution pour elle : quitter Paris parce que Bubu l'aurait tuée si elle n'avait pas voulu recommencer. Nous lui avons payé le voyage de Marseille où elle avait quelqu'un à qui elle tenait un peu. Elle est partie, espérant d'ailleurs trouver du travail. Elle m'écrit souvent. N'a encore rien trouvé, va être obligée de recommencer, parle d'aller à Toulon où il y a des officiers de marine qui... Enfin elle est une femme libre, je ne sais pas ce qu'elle fera, mais l'essentiel c'est que Bubu ne la retrouvera pas. J'aurais voulu la faire aller à Bruxelles et te demander de lui trouver

de l'ouvrage (elle est fleuriste). Très gentille et douce, extrêmement bien élevée, bons sentiments, et ayant l'envie de rentrer dans la vie commune.

Garde ça pour toi : le chapitre de l'église est vrai. Il y avait trois ans qu'elle n'avait pas mis le pied dans une église, l.e trottoir la nuit de la mort de son père est vrai aussi. Plus étonnant : le dernier chapitre est vrai. La lettre est vraie ! ! !... D'ailleurs tout le détail de Bcrthe et Bubu est rigoureusement exact, Blanche aussi est vraie. Le grand Jules, lui, n'existe pas.

Elle a acheté mon livre à Marseille. Je ne lui en avais parlé qu'au moment de son départ et je voulais le lui envoyer. Elle l'a acheté ! Elle m'a écrit que c'était bien vrai, tout lui était revenu, qu'elle avait eu bien de la peine et qu'elle avait pleuré surtout quand je dis que son père était peintre et qu'il est mort des coliques de plomb.

Le plus extraordinaire est ceci : Je l'ai fait connaître à la petite Marie. Voilà mes deux petites bonnes femmes qui du premier coup se mettent à s'aimer. Marie lui sautait au cou en disant : Je vous aime de tout mon cœur ! Elle montait sur le marchepied au moment du départ du train pour l'embrasser encore. Et quand nous revenions elle disait en pleurant : Mon Dieu ! la voilà sauvée 1 Et ses larmes à toutes les lettres quand la pauvre gosse Berthe m'écrit qu'elle ne peut pas trouver d'ouvrage ! Elles s'écrivent.

La vente, je ncn ai pas de nouvelles depuis

plus de quinze jours. Natanson m'a dit que ça allait gentiment, et qu'il y avait quatre-vingt-dixneuf chances et demie sur cent pour qu'on en tire une nouvelle édition, c'est-à-dire 500, de i 500 à 2000. J'ai eu de vagues comptes rendus dans les journaux, assez aimables mais bébôtes.

29 avril 1901.

Mon ami bien aimé, il faut me pardonner bien des choses parce que je suis malade et que les circonstances s'embrouillent autour de moi. 11 y a bien du nouveau depuis que je t'ai écrit, mais je suis de ces pauvres bougres à qui le bonheur se compte ou tout au moins pour lesquels il y a des complications autour des plus simples espérances. Ma chère petite Marie et moi nous nous aimons, nous nous le sommes dit et il nous semble dans la vie que nous passer l'un de l'autre serait de la folie. Elle a dû partir à Lyon, voici déjà quatre semaines et, par une de ces chances dont j'ai le secret, aussitôt arrivée, voici qu'elle tombait si malade que pendant trois semaines elle ne pouvait pas m'écrire et que je n'avais d'elle que de vagues

nouvelles que m'envoyait la bonne femme chez qui elle est, laquelle sait à peine écrire. J'ai connu toutes les misères de l'attente, ce piétinement sur place et ces douleurs terribles alors qu'on pleure d'avance ceux qu'on aime. Et depuis huit jours qu'on m'a écrit qu'elle allait mieux, je ne sais quels événements se passent qui me poussent en avant, qui l'empêchent de m'écrire et qui m'assomment au point que je ne sais plus penser. Je suis vieux, courbé de douleur et je n'ose regarder trop loin dans la vie, tant j'y vois d'éternelle horreur. J'ai l'air bien romantique dans mes phrases, mais je suis bien las, positivement, sèchement las.

J'ai reçu la Planète^ je l'ai lue, je l'ai trouvée belle, mais je suis trop malade pour sentir une chose et il vaut mieux que je ne t'en parle pas maintenant parce que je ne puis plus recevoir les bonnes bouffées d'air des plus beaux printemps. Quelque jour je guérirai, je renaîtrai au monde où tu vis et, soit que le bonheur m'arrive, soit que j'aie secoué tous les poids qui m'écrasent, alors je pourrai te goûter et je te parlerai bien longuement, bien lons^uement de ton livre et de ton cœur. Ne m'en veuille pas. Je puis avoir des nouvelles demain, ressusciter instantanément. Je t'écrirai tout aussitôt.

Pour le moment j'ai besoin de bonnes paroles. Il faut que je sente que mes amis m'aiment et sont tristes avec moi. Panse mon pauvre cœur malade, écris-moi vite, dis-toi que je t'aime et que je pense

à toi parmi toutes mes peines. Embrasse tous les tiens. Je t'embrasse.

Louis.

30 mai 1901.

Mon ami bien-aimé, je ne t'ai pas écrit depuis longtemps parce que j'ai eu des aventures puis des ennuis et enfin j'attendais la suite pour te mettre au courant et ne pas t'écrire une lettre te racontant des histoires qui n'eussent plus été vraies le lendemain. Sache donc que j'ai été collé huit jours exactement et que je suis maintenant libre encore, et cette fois-ci pour longtemps. Mon ami qui était avec Marie avant moi est venu me voir et m'a raconté des choses extraordinaires, preuves en main, l'a reprise et nous sommes restés excellents amis, lui et moi, ou plutôt, c'est depuis ce temps-là que je me sens pour lui une forte amitié, comme pour quelqu'un qui vous a sauvé la vie. Je marchais, jusqu'au mariage, j'avais déjà fait la demande au grand-père qui, paraît-il, s'y opposait, puis à la mère, qui allait consentir avec quel bonheur ! et je n'attendais plus que la réponse de celle-ci pour

initier ma famille. J'ai été la victime d'une femme d'ailleurs extrêmement intelligente, très fine, très femme, mais menteuse par hystérie, maladivement menteuse. Oh ! les petits yeux de quatre ans où l'on voit jusqu'au fond du cœur, les témoignages d'amour, le don de soi-même ! Je suis très documenté là-dessus. J'ai classé, numéroté, épingle mes documents et maintenant que, dégagé de tout, je suis célibataire à nouveau, je me sens plein de force pour la vie à venir, avec du Nietzsche dans mon sac et tout mon tonnerre de Dieu de volonté. Car j'ai bien de la volonté, c'est même un jour sous lequel tu ne me connais pas.

Je ne puis pas te raconter toutes les histoires, c'est très compliqué. Il faudrait que je te montre mon dossier. Des choses comme ceci : Marie tenant la main de sa mère qui ne sait pas écrire pour me faire écrire des lettres disant qu'elle était malade et ne pouvait pas m'écrire. 11 y a même une lettre où il y a: 1° le mot de la mère, 2° un mot de Marie: "Cher bien aimé, je suis au lit... une soif ardente me consume. . . je t'aime, je t'aime. . ." Cela avait pour but d'abord de gagner du temps et vers la fin de m'affoler. Joins à cela, pour la femme qui commettait ces actions, une grande générosité du cœur, un extraordinaire mépris de l'argent, des yeux merveilleux d'innocence et de vie. J'en tire cette conclusion, qui est aussi celle de mon ami, que j'ai eu afl^aire à une hystérique sans continuité morale. Et les intrigues, les cocu-

fications qu'elle lui a fait subir ! Il m'a montré des lettres étonnantes.

Je quitte cette histoire pour te parler de la Planèle que y n.\ lue et relue et que tous ceux que je connais ont trouvée très bien. C'est étonnant : Tu sais faire le vers plein, solide, et tu sais faire la strophe. Comme métier, comme langue, c'est très beau. Pour le reste, tu sais que je l'aime de tout mon cœur, tes beaux départs, tes voluptés, tes extases, ce qui est toi, mon cher ami Henri dont le cœur m'est si cher. Et ce que je te disais du vers et de la strophe s'applique au poème entier qui est bien un tout. J'aime beaucoup ce livre et je l'aime surtout, te connaissant, parce que maintenant que tu as cette forme solide, tu peux aller, et je sais tout ce que tu vas faire. Je t'écris à la hâte, je n'ai pas le temps de trouver une phrase définitive pour te parler de ton livre avec grande précision comme je le voudrais. Mais je te répète que je l'aime beaucoup.

Ton article de Uldée libre sur Buhu m'a fait un grand plaisir. Mais je te l'ai déjà dit tu me vois trop comme un cœur sensible et pas assez comme un homme fort. Mes amis d'ici qui me voient tous les jours savent que je suis un homme fort, avec de la résistance et du courage et que j'ai des volontés furieuses. Il faut que tu le saches aussi, et que je ne suis pas qu'un bon type, mais aussi que je puis commettre des actes de sombre crapulerie, à froid, parce que je l'ai décidé. Et je

suis peut-être plus près de Nietzsche que de Dostoievsky. Ne crois pas que je fasse du chichi, en ce moment, je n'ai jamais dit si vrai.

30 janvier 1902,

Je passe à d'autres choses.

Le cœur va admirablement bien. Depuis six mois je n'ai pas cessé d'être dans un état de joie insolente. Je me sens fort, courageux, maître de moi-même. Et les vieilles sentimentalités qui débordaient dans mes lettres sont mortes à tout jamais. Je suis aimé d'ailleurs par une excellente femme, riche, bonne, pleine de qualités et qui me porte la tendresse la plus intelligente et la plus délicate. J'ai pour elle une grande affection, une grande estime, mais pas d'amour pour le moment. Je crois d'ailleurs que je n'en aurai jamais plus. Vraiment.

Côté tête. Je viens de terminer un roman qui

s'appelle Le Père Perdrix, C'est l'histoire d'un

vieux pauvre, en province, et je pense qu'il te

plaira. Il doit paraître en avril à la Grande

Revue et ensuite il sera édité à la Revue

Blanche. Je ne sais pas s'il vaudra mieux le faire paraître en juin ou en octobre. Je me suis mis depuis huit jours à un autre roman que je te raconterai prochainement. J'en ai au moins pour un an.

Mon vieil Henri, voilà les nouvelles importantes de ma vie. Si j'ai des ors et si un peu de liberté les accompagne : à Bruxelles ! à Bruxelles ! Je te ferai prendre des cuites et je te ramènerai le soir tout branlant à Miette : Le voilà votre époux ! Il est propre ! Je rassemblerai tes deux fils, je leur tiendrai un discours : Voilà, mes enfants, à quoi conduit l'abus des boissons alcooliques. On commence par boire un verre de bière, on finit par tuer sa femme et ses petits enfants.

12 août 1903.

Mon 'vieux,

Je serai à Bruxelles samedi matin 15 août et, quant aux excuses, je t'en ferai tant qu'il faudra bien que tu pardonnes à ma répugnante paresse. Je profite d'un train de plaisir. Durée quatre jours. J'arriverai vers 5 heures, mais le temps de prendre

une petite cuite, je serai chez toi vers 9 heures. Je serai avec un ami qui s'appelle lehl et dont je crois t'avoir parlé et comme je l'aime beaucoup c'est une raison pour que tu l'aimes.

Nous voudrions aller à Rotterdam ou quelque part, samedi soir, parce que lehl retourne à Paris dimanche soir. Moi, j'ai rendez-vous à Anvers avec Elskamp lundi matin.

Une peur m'a pris : seras-tu à Bruxelles ! Vite, une réponse. 11 faut aussi qu'enfin je voie Toisoul.

A propos, ton père a-t-il reçu La Bonne Madeleine et Le Père Perdrix que je lui ai enenvoyés? Je serai bien content de voir tous les tiens.

Embrasse Miette et mes neveux pour moi. Et réponse par retour du courrier. Je t'embrasse.

Louis.

J'habite maintenant (depuis huit jours) 5, quai d'Anjou, 5.

Jeudi 7 mars 1907.

Mon bien cher ami, comme j'ai pensé à toi pendant la traversée et je t'assure que j'ai suivi chaque jour le chemin du bateau en pensant : Encore trois jours, puis deux jours... J'en veux

encore au vent. Je te trouve heureux malgré tout d'être en pleine aventure et quand je compare ta vie à la mienne je me désole bien davantage de me voir ici " casé ", assis, sans que rien ne m'arrive qui vaille la peine que j'en souffre ou que je m'en réjouisse. Pense à moi, rappelle-toi que rien n'est mort de notre vieille amitié et qu'en plus de ceux qui sont les tiens un homme t'aime pour la qualité de ta vie, pour la chaleur de ton âme et pour l'angoisse et la beauté que tu as su mettre dans ta destinée. Je t'embrasse, mon vieux frère.

Louis.

17 mai 1907,

Mon bien cher ami, c'est pour avoir voulu trop faire que je n'ai rien fait. Je pensais t'écrire une longue lettre, et puis les ennuis, les chagrins, le travail ne m'en ont pas laissé le temps. J'ai perdu mon père. 11 est mort le lundi de Pâques, à dix heures du soir, dans son lit, sans avoir été malade. Il a quitté pour jamais sa petite maison de Cérilly qu'il avait acquise par son travail. Il la trouvait si belle, et il avait si bien atteint le but qu'il s'était proposé pendant sa vie entière que je me console

à la pensée que ses dernières années ont été heureuses. Il est mort à soixante-sept ans, avant d'avoir connu les infirmités de la vieillesse.

Non, mon bon vieux, je ne puis aller chez Berlitz. Je ne sais pas lutter comme toi, l'Amérique ne me plairait que si j'allais y faire un voyage d'agrément. J'ai déjà si peu de courage en France. Je t'embrasse.

Louis.

15 juin 1907.

Cher Henri, je t'ai écrit il y a quelque temps à New-York, mais le vent te pousse bien plus vite que nos lettres, mon cher vieux. Je te disais que je viens de perdre mon père (il y a deux mois et demi déjà), que je n'irai pas en Amérique parce que je possède à Paris des pantoufles très chaudes auxquelles je suis habitué, mais surtout parce que je ne veux pas trop m'éloigner de ma mère.

Comme je suis heureux, mon cher ami, du ton de cette carte que tu m'as envoyée ! Où en es-tu maintenant ? Comment ça va-t-il chez Berlitz ? Quand vas-tu pouvoir me faire des rentes ? Tu m'avais dit qu'en automne Miette et tes enfants iraient te rejoindre. Quand je pense à toi j'appelle

l'Europe " notre vieille Europe " et je la trouve bien en retard et d'une autre époque. Courage, vieux frère ! Je finirai bien par aller te rejoindre. Je t'embrasse bien fort.

Louis.

Ecris-moi de longues lettres, toi qui as quelque chose à dire.

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