‹ Lettres de jeunesse à Henri VandeputteChapitre 3 sur 8 · XLVII I · texte numérisé non relu

XLVII I

27 novembre 1899.

Mon existence, mon cher ami, est bien plus triste qu'autrefois parce que toutes les anciennes

tristesses viennent s'ajouter aux nouvelles. Il y a môme des jours où je me demande comment ça finira, car il faut bien que ça ait une fin. Parfois mon chagrin prend la forme d'une idée ûxe et je le promène dans les rues en baissant la tête comme une bête en colère. Le seul bon moment est celui où, ayant dîné, je rentre chez moi, je m'assois et je fume un cigare en buvant une tasse de café. Je pense \ ce que je vais écrire tout de suite, je l'ordonne. Si les chagrins reviennent, je relis une pensée de Dostoievsky que j'ai inscrite sur mon mur: " Celui à qui il a été donné de souffrir davantage, c'est qu'il est digne de souffrir davantage ". Au fond c'est bien faux, mais je t'assure que c'est quand même bien consolant. Je regarde aussi une tcte de Dante avec des lèvres abaissées et des plis d'amertume et je sens que celui-là aussi a souffert. C'est un vieux compagnon de misère. 11 était bien plus grand que moi, mais il est mon frère.

Je travaille à mon roman sur la prostitution dont je t'avais déjà parlé. Mon bonhomme se promène boulevard Sébastopol, une heure de raccrochage, et il va lui arriver malheur. Mon livre sur l'amour maternel va paraître, partiellement, en mars prochain. Ça fera un petit volume de la grosseur de mon dernier. On n'en a pas voulu au Mercure.

Tu vois Christian Beck. J'ai gardé de lui un souvenir excellent. Rappelle-le-lui. On m'a dit qu'il portait maintenant une barbe de sapeur.

J'espère aussi qu'il est, comme autrefois, d'une gravité également de sapeur. Et Toisoul ? Je voudrais bien qu'il fasse encore des vers, pour en lire. A ce propos, toi qui oublies tout, n'oublie pas de lui dire que j'ai perdu, dans mon déménagement, ses Images de Dieu. C'est un livre dont je n'aime pas me passer. 11 aurait la meilleure tète du monde s'il voulait m'en envoyer un autre exemplaire. Je dirai partout qu'il a beaucoup de talent !

Il y a à Paris de pleines rues de Méridionaux. X. Y. Z. et toute une bande, avec des accents horribles, parlent et vont courir chez tout le monde pour être connus, pour intriguer, pour "arriver ". J'ai peut-être tort de mettre Z. dans cette bande, parce qu'il m'a eu l'air plutôt d'un brave garçon très modeste. Le cas de Y. m'amuse énormément. Voilà un garçon qui a prêché la décentralisation un peu partout. Eh bien ! il vient habiter Paris. Et pour venir habiter Paris pendant trois ans il a consenti à

se préparer à l'Ecole Il vient d'être reçu.

L'Ecole ne lui plaît pas. Mais alors, vous qui

aimez la décentralisation, qui vous forçait à venir à Paris, — malgré votre famille. Vous avez aussi chanté la libre nature et médit des bibliothèques. On n'est pas plus conséquent avec soi-même.

J'insiste sur ces choses parce que l'écrivain doit vivre d'accord avec sa théorie. Nous qui n'aimons pas les riches, nous ne devons jamais être riche. Si un jour je gagnais des ors, j'estime que je n'aurais

pas le droit de m'en servir pour vivre dans le luxe et les plaisirs. Sinon je me condamnerais moimême. Je n'aurais plus le droit de parler à un ouvrier et de lui dire : Mon frère... Il n'y a qu'un système : c'est de donner ses biens comme, dit-on, l'a fait Tolstoï. Sinon l'on n'est qu'un chien qui aboie sans cause.

Ecris-moi bien vite pour que je te puisse raconter toutes mes histoires et surtout pour que je sache toute ton existence. Parle-moi de mes " neveux ". Dis à ta femme qu'elle est mon amie.

Je t'embrasse, mon vieux frère.

Louis.

14 janvier 1900.

Mon ami bien-aimé,

Je t'écris ce soir, dans ma chambre, alors qu'il est tard et que je pense à notre amitié avec bien du remords. Tu m'écris une lettre de douze pages et je mets des jours à y répondre. Comprends bien, mon vieil Henri, que si je t'écris moins ce n'est pas parce que je t'aime moins. A mon bureau, durant le jour, il y a trop de bruit pour que je puisse t'écrire avec intimité. Le soir je travaille et

puis j'ai le cerveau trop las pour t'adresser assez clairement les pensées que je te donne. Tu es une bonne vieille chose de ma vie, une chose déjà ancienne. Je dis une chose parce que tu m'es utile, tu es là, je te vois, je te touche et notre amitié est si profonde et si ancienne que j'en ai une sensation physique. Tant mieux que tu sois heureux et que tu aies une vie qui te plaise jusque dans ses travaux. Nous avons causé souvent du travail. Mais tiens-moi toujours au courant de tes petites histoires de vie et de bonheur.

Ma vie continue à m'ennuyer. Je me dis : la solitude est fortifiante et je lui dois d'avoir des émotions, des désirs et du caractère. Je regarde la tête de Michel-Ange, celle de Dante et des gens qui ont souffert et je m'en compose une sorte de remède à mes chagrins. Car les chagrins sont les plus forts et crient à certains moments. Je les traite encore par le travail et par la vadrouille quand j'ai touché mon mois. Rien n'y fait. Comme ils correspondent au besoin physique et moral que j'ai d'une femme, ils ne peuvent pas me quitter, avant bien des années encore. Car je ne compte que sur le Temps. La femme, je sais toutes les raisons matérielles qui l'écarteront. Quand ce ne serait que ma pauvreté présente et à venir. —

Je bûche. C'est le roman sur la prostitution dont je t'ai parlé. Je viens d'achever le troisième chapitre, mais il y en aura bien dix.

T*ai-je dit que je comptais faire paraître au mois de mars quelque chose qui s'appellera La Mère et r Enfant ? Ce sera à peu près de la grosseur de mon dernier.

As-tu lu Résurrection de Tolstoï ? C'est un des grands livres. Lis-le si tu ne l'as déjà fait, sinon ta vie morale ne serait pas complète. Il y a des choses qu'il faut avoir lu. Tu m'en parleras dans ta prochaine lettre. Je te répète que tu ne peux pas te passer de le lire.

26 avril 1900.

Mon ami bien aimé, il fait de beaux jours de printemps et les premières verdures me semblent toutes neuves. On a chaque année l'impression qu'on n'avait pas encore vu ça. Sous ma fenctre, il fait bien bon, avec la Seine et l'éclaircie. Je ne te dirai pas que j'ai de la joie parce que je n'en ai plus guère, mais j'ai quelques gaîtés nerveuses qui me rendent tout tremblant. Voici donc l'état d'aujourd'hui. Ça ne sera pas celui de demain parce que le printemps des jeunes gens seuls...

Tu as dû recevoir mon livre lundi dernier. Parle-m'en sans crainte. Je me demande si le

premier et le troisième chapitre ne sont pas un peu longs et filandreux.

Je travaille à mon roman qui s'avance un peu. Il y aura dix chapitres et J'en suis au septième. C'est parfois d'un raide, à friser la Cour d'Assises.

Et toi, quand vas-tu te décider à faire paraître quelque chose ? Pourquoi ne publierais-tu pas tes vers ? Je ne vois pas tout à fait la chose comme tu la vois. J'estime au contraire que nos œuvres correspondent à un moment de notre vie et que les publier le plus tôt possible c'est donner à sa vie du moment même une plus grande force. Passé quelque temps nous nous désintéressons de notre œuvre parce que nous nous sommes éloigné d'elle.

L'Exposition est ouverte, les restaurants vont être pleins et nous mangerons un peu plus de cheval et de vache enragée. Pas moyen d'avoir l'omnibus ou le bateau. Nous sommes fixés dans Paris, dans un Paris dégoûtant. Les femmes aussi augmentent leurs prix.

As-tu des nouvelles de Max .? Il y a des mois que je n'en ai plus. Et Beck ? Sa revue ne m'a pas intéressé parce qu'elle est philosophique et que la philosophie de Beck, quelque profonde qu'elle soit, ne signifie rien. Je n'aime pas le raisonnement pour lui-même. C'est un de nos outils, et voilà tout. Ça n'est pas non plus le seul outil, comme Beck semble le croire. Et puis se croire supérieur,

parler de son influence sur la foule, tuer des nègres... c'est simplement naïf.

Et je te quitte, mon cher ami, pendant qu'il fait beau tout autour de mon bureau obscur. Il doit faire bon vivre pour beaucoup de jeunes gens. Je me console de toutes ces choses mais je ne m'en console pas bien profondément puisqu'il suflit parfois d'un spectacle pour me ramener d'un seul coup mes vieux chagrins.

23 mai 1900.

Mon ami bien aimé, je t'écris au bureau. C'est un assez vilain jour pour moi parce que je m'ennuie beaucoup. Je suis dans un moment de crise et c'est bien plus embêtant parce qu'il y avait quelques jours que ça m'avait quitté. Il y a des moments où tout me semble absolument noir et où les vieilles espérances qui font que je vis quand même semblent bien malades. Ça craque terriblement aujourd'hui et il suffit d'une femme qui passe, d'un geste autour de moi pour que je l'entende craquer à en mourir. Je ne m'en prends à personne, pas même à mes maladresses et à mon

peu de chance, je remonte bien plus haut et je m^imagine que je suis venu en ce monde avec un destin fait de cette manière. Vois-tu, mon vieux frère, si le Bonheur venait me visiter maintenant il serait trop tard. J'ai trop l'habitude de souffrir et le Bonheur ne pourrait que me faire souffrir encore. Je t'assure que c'est triste.

Mon roman s'avance. J'en suis tout à fait inquiet parce que c'est un livre comme je n'en avais pas fait jusqu'à présent. Et puis il y a des chapitres qui sont tellement inférieurs à ce que j'ai senti ! Vraiment nous restons toujours en dessous de la Vie, nous n'en montrons qu'une face, et nous la montrons mal. A ce sujet, je sens que je vais devenir, au point de vue du travail, un drôle de type. Parfois des amis ou des camarades viennent me voir. Eh bien ! on ne me fait pas plaisir quand on vient me voir. On m'arrache à mon travail, on me dérange dans mes habitudes, il me semble qu'on m'arrache à moi-même. Parfois je sors. Je suis nerveux, mauvais, avec des injures plein la bouche.

Mon livre m'a fait recevoir de belles lettres, de ces choses spontanées qui devraient me rendre heureux. Je regarde ces pauvres feuilles de papier, je les replie et je me dis : " A quoi bon ! la seule chose qu'il te faudrait, tu ne l'auras jamais ". Je crois que si un jour j'ai quelque argent j'essaierai de l'alcool.

Et pour finir cette description de ton vieil ami

sur un ton moins noir, je veux te dire que j'aime beaucoup le travail. Si tu savais comme je m'y attache ! J'en mange tout le jour par avant-goût et le soir je m'y mets avec du feu dans la poitrine. C'est un petit coin, le seul petit coin qui me soit resté. Mais pense donc que je n'en recueille aucune joie. Quand on me dit : ce n'est pas mal, votre dernier livre, je souffre un peu plus.

— Je t'en ai dit long, mais il fallait bien que je te le dise. Comment va la petite famille ? Mes neveux, celui qui tette et celui qui regarde téter son frère, où en sont-ils ? Et la maman ? Dis-m'en aussi long que je t'en ai dit. Viendras-tu à l'Exposition .^ 11 y a une exposition de paysages extraordinairement belle. Je n'ai pas le cœur de t'en parler aujourd'hui, mais il faudrait que tu voies ça.

LU

13 juillet 1900.

Mon vieil Henri,

Je suis assez fatigué et assez embêté pour être resté un long temps sans t'écrire, malgré tous tes appels. Ne crains rien, pourtant. Si même je t'écris

encore aujourd'hui avec mollesse, ne va pas croire à de la mollesse ou à de Tindifférence dans l'amitié que je te porte. Il fait trop chaud, aussi.

J'ai fini mon roman, voici déjà quinze jours et je l'ai déposé à la Revue Blanche oii huit jours auparavant Thadée Natanson m'avait fait un accueil extraordinaire. Mais dès maintenant il y a un inconvénient, c'est que ça ne fait qu'un tout petit 3 fr. 50. J'ai donc assez peu d'espoir.

J'attends avec impatience le mois de septembre pour partir en congé. Paris est terrible en été et si à cela on ajoute l'Exposition, il en résulte un état innommable des rues, des restaurants, des hôtels, et de tous les endroits où nous allions vivre notre vie déjà maussade de Parisiens. Je pense avec délices à des petits coins de terre où il n'y aurait personne.

Les jours se suivent comme toujours en m'apportant chacun sa peine. Tout cela s'accumule et je me demande si j'aurai la force de le supporter encore longtemps. J'en doute. Même dans les moments les plus noirs de ma vie je n'aurais pas prévu ça. J'ai une peur horrible de la neurasthénie parce que je sais bien que si mes nerfs commencent à fléchir je ne pourrai plus jamais les remonter. Aussi comme je me tiens raide. C'est même assez drôle de me voir dans la rue où je ne perds pas un pouce de ma taille et où je marche d'un bloc.

Je compose mon prochain roman qui se passera dans mon pays et sera sur la pauvreté. Le person-

nage principal sera un vieil ouvrier ne pouvant plus travailler et qui deviendra de plus en plus malheureux. J'aurai à côté de lui un cher petit personnage que je soignerai. Mais je n'ai pas l'esprit à te raconter toutes ces choses.

Ecris-moi tout de suite quand tu seras à la campagne, et ne t'épargne pas. J'aurai sans doute assez d'énergie pour en faire autant. Parle-moi de mes neveux. Le tout petit va-t-il mieux ? Et la maman ?

Allons, mon vieux frère, je te quitte un peu trop tôt, mais je ne puis que faire des réflexions de gâteux et ne puis pas t'exprimer au millième la tendre affection que je te porte.

En vous embrassant tous.

Louis.

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