‹ Lettres de jeunesseChapitre 8 sur 12 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

l'orient révélé (1846-1849)

Eugène Fromentin s'était lié, dès les premières années de son séjour à Pai4s, avec un peintre orientaliste de son âge, Charles Labbé. La famille de Labbé habitait r.\lgérie. Il mariait sa sœur à Blidah dans le courant de mars 1846. Il proposa à Fromentin et à du Mesnil de l'accompagner dans *le court voyage qu'il allait entreprendre.

Eugène avait été vivement frappé des aquarelles rapportées d'outre-mer par Labbé. Delacroix, Decamps, et surtout Marilhat avec sa belle exposition de 1844, avaient éveillé en lui, sans la satisfaire, l'ardente curiosité des pays du soleil. Depuis cinquante ans, peintres et littérateurs y avaient à pleines mains puisé la célébrité ou la gloire en évoquant le prestige de leur lumineuse étrangeté. Eugène Fromentin tenait en haute estime les orientalistes de son temps, son Salon de 1845 en témoigne, mais il devinait derrière leurs toiles des terres vierges qui l'attiraient. L'Algérie, récemment conquise, pas encore complètement pacifiée, n'était devenue française que de nom; de race, de mœurs, de civilisation, elle demeurait africaine.

Parvenu à un de ces tournants de la vie où l'on scrute anxieusement l'horizon, le jeune peintre eut-il

le preôsentiment de ce qu'il allait découvrir? Enfant d'une race aventureuse et d'une cité en perpétuel contact avec les rivages lointains, céda-t-il plutôt simplement à la fascination qu'exerçaient sur son imagination d'artiste la lumière et la poésie du midi? Dès sa première jeunesse, il avait tant de fois, même à travers les maladroites copies de son père, rêvé tout au moins de la Provence et de l'Italie!

Cette fugue de quelques semaines avec des amis intelligents, dans des conditions pratiques et à frais restreints, se présentait comme une aubaine. Eugène n'osa pas consulter ses parents dont il redoutait l'opposition. D'ailleurs, le temps pressait, il n'avait que deux jours pour se décider. Il puisa momentanément dans la bourse de ses amis, il se prépara en secret, et il partit, laissant à Bataillard le soin de transmettre à Mme Fromentin les lettres qu'il lui ferait tenir d'Algérie. C'étaient des lettres banales où les nouvelles du travail et de la santé seraient savamment dosées, coupées de vagues allusions aux sujets qu'il eût été dangereux de passer sous silence.

Le 3 mars, Fromentin et Labbé se mette-nt en route. Du Mesnil les rejoindra à Marseille. Quatre jours sont nécessaires aux deux jeunes gens pour atteindre la Méditerranée.

A PauL BataïUara.

Marseii'C, dimanche soir, 7 mars 1846, 10 t\. 1/2.

t Mon ami, nous sommes arrivés ce matin à huit heures, assez fatigués, mais bien portants. Je ne vous racontersd point, car le temps me manque, les péri-

péties du voyage fait, moitié en voiture de Paris à Chalon, moitié en bateau de Chalon à Avignon. — Nous n'avons point séjourné à Lyon, comme nous en avions le projet, nous n'avons fait qu'y coucher, et le lendemain, vendredi, nous partions à quatre heures du matin pour Avignon.

« Une merveille, mon ami! La journée, qui s'annonçait pluvieuse comme la veille, est devenue magnifique vers midi. Les montagnes de l'Ardèche et de l'Isère, à la droite et à la gauche du Rhône, se sont débarrassées des vapeurs qui les enveloppaient le matin. Le vent, assez frais, n'était plus incommode, le soleil était chaud, l'air de cette transparence et le ciel de cette hauteur qui semblent propres aux grands horizons de montagnes. Tout le monde sur le pont, et ce souffle inconnu du midi qui m'arrivait, dans la poitrine, de cette terre souhaitée de la Provence. Bénédiction! mon ami, que n'étiez-vous là pour voir la nature si belle et pour me voir heureux!

« Nous avons passé la journée du lendemain samedi à Avignon. Les cr©quis que nous rapportons de cette partie de la route et de cette ville superbe ne vous donneront qu'une mince idée des constructions du moyen âge; ils ne vous en donneront aucune de l'architecture des montagnes. Je reviendrai dans ce paysci; j'ai un pressentiment que je trouverai là une veine originale. Je ne connais rien de plus beau dans le Poussin, rien de plus extraordinaire dans les plus fins coloristes. Tout ceci ne peut se dire, il me faudrait des pages; encore ne les comprendriez-vous que sur des études peintes et fidèles, s'il m'est jamais donné d'en ! dre. Nous reviendrons probablement par la même route, en remontant le Rhône, nous aurons plus le temps de dessiner.

« Les seuls croquis suffisants sont les quatre ou cinq que nous avons iaits hier, tout en courant sur les hauteurs d'Avignon. — La pluie nous a repris cette nuit; c'était un déluge aujourd'hui sur Marseille. Nous avons fait une fois le tour du port en barque, exactement entre deux eaux, une autre à pieds par un mistral à nous jeter par terre. La mer est très forte et le vent continue ce soir à souffler vigoureusement du nord. C'est un bon vent pour nous pousser vers l'Afrique; mais s'il continue, nous hésiterons pourtant à nous embai^quer, — vu le mal de mer imminent pour moi et peut-être quelques inquiétudes. Nous avons encore demain et après-demain matin pour nous décider. Si vous ne recevez pas d'autres nouvelles de moi de Marseille, c'est que nous serons en mer, sinon nous attendrons jusqu'au 13, et alors je vous écrirai un autre p3tit mot.

« Il fait froid, la ville est atroce et sale. Les Grecs, Parcs ou gens à moustaches et à bonnets rouges, tous lus crottés que des masques de la Gourtille. Ils ont pourtant une crâne tournure et ce sont des révélations. Somme toute, il manque à ce beau port, qui contient à cette heure-ci plus de huit cents gros navires, à cette belle mer, si sévèrement ceinte de montagnes rocheuses, le ciel clair et la couleur bleue que je rêvais. On dirait un port de Hollande, et deux Belges de nos compagnons de route persistent à préférer Amsterdam. Quant aux oliviers, j'en ai à peine entrevu quelques-uns ce matin, à la lueur grise du jour levant, tapis sous une pluie battante, dans les déchirures des rochers.

« Je ne vous parle point de nos compagnons de route, parce qu'il y a là dedans tout un roman; il faut bien que la femme maintienne en tous lieux ses droits

dans la création sur mon pauvre et faible cœur. — Il s'agit d'une Espagnole de Gastille. — Labbé ne la trouve point belle, et il a raison, mais je lui trouve un charme. Nous ne nous sommes point quittés, elle et son mari, Charles et moi, depuis Auxerre. Ils venaient de Paris; l'intimité s'est vite établie, — nous leur avons rendu quelques services, et avons eu pour eux d'extrêmes attentions. Il y a des incidents charmants, il y en a d'extrêmement drôles : tantôt je ris aux larmes, et tantôt j'ai des larmes sans envie de rire; j'ai le cœur un peu malade. Ils vont en Italie. Nous nous quitterons mardi, pour nous revoir à Anvers, où ils nous attendent à l'époque de la prochaine exposition. Je suis enchanté de mon voyage.

a Mais Armand? Je l'ai regretté bien vivement, et je ne me consolerai point d'ici mon retour qu'il ait manqué cette occasion de se retremper à des sources si vives.

« Adieu, mxon ami, j'ai la tête un peu à l'envers, je vais prendre du repos. — La mer ronfle beaucoup. — Adieu, l'Espagnole que nous quittons, le palais des Papes, les montagnes de l'Ardèche, celles des Basses- Alpes couronnées de neige, la terre des Arabes de l'autre côté de la mer douteuse... Adieu, adieu, je vous regrette et vous aime et vous embrasse.

Eugène. »

Armand, retardé en route, arrive enfin à Marseille. — Le temps se rassérène. Le 10 mars, on met à la voile pour Alger.

il% LETTRES DE JEUNESSE

A Paul Bataillard.

8 heures du soir, Blidah, 14 mars 1846, samedi.

« Enfin, mon ami, nous y sommes! en pleine terre d'Afrique, au pied de l'Atlas, du vrai Atlas. — Il y a de la neige au sommet et des lauriers-roses et des orangers sur les pentes. — Les Bédouins y marchent pieds nus dans le lit des rivières et dans les cailloux des petits chemins ardus.

« Partis de Marseille mardi 10 mars, par une grosse mer, à bord du Sphinx, mal de mer pendant trois heures. — Traversée de cinquante-trois heures. — Arrivés à Alger, jeudi à quatre heures.

« La première impression a été nulle. Alger, vu de la mer, n'est beau que par un temps clair et nous aurions cru entrer dans un port de la Manche.

« Mais, en revanche, le soir, la pleine lune éclairait les mosquées, les places, la mer blafarde où roulaient les navires à l'ancre; de grands burnous blancs entraient furtivement dans les ruelles obscures, il y avait dans l'air je ne sais quelle odeur d'encens et d'orangers. Le lendemain matin, l'impression était bien vive. Comme population, comme architecture, comme horizons, c'est superbe. Je ne puis démêler ici des souvenirs confus mais profonds dont je vous ferai jouir, mon ami; la langue parlée, aidée des gestes, est plus commode, et nous causerons.

« Nous avons quitté Alger hier à deux heures, par un temps froid pour les indigènes, chaud pour nous, très chaud; à sept heures, nous étions à Blidah.

« Nous sommes installés dans la maison de Labbé, un peu campés, mais en vrais colons, en pionniers;

murs de ciment, cheminées en terre pétrie, quatre fusils ou carabines chargés suspendus au râtelier; pour nous servir, une négresse de quinze ans, Aïcha; pour nous garder, un chien bédouin, Kilba.

« Aujourd'hui, à cinq heures, nous étions sur pied; à onze heures, nous remontions, dans les gorges de l'Atlas, le cours de l'Oued-el-Kébir jusqu'aux sources, — rivière rapide, peu bruyante, coulant parmi les roches, les lauriers-roses, les lentisques. J'ai pensé à l'Eurotas. — Çà et là, cachés dans les broussailles de la montagne, des villages bédouins; tout le long du sentier; des Arabes avec leurs ânes, allant à la ville ou en revenant. Grands airs, sous des haillons pleins de vermine, expression douce, fière, rêveuse, enfantine. Des ânes grands comme des chiens courants.

« Nous avons dessiné un cimetière arabe, dessin manqué; nous y retournons après-demain. Demain, nous allons dans la Mitidja couper des joncs et dessiner.

a Adolphe (1) est dans ce moment-ci à fondre des balles à côté de moi. Nous avions assez bonne mine aujourd'hui, le fusil en bandoulière, avec le carton, et la pique à la main.

« Adieu, adieu, c'est beau, c'est beau! Tout est beau, même la misère, même la boue des sandales, — oh! les enfants! — je vous écrirai plus tranquillement, j'espère, par le prochain courrier. Comptez sur notre prudence; nous nous portons bien. Armand ressuscite. Nous travaillerons; — mon Dieu, si cela me faisait peintre! — Ecrivez-moi, j'ai besoin de vous entendre, que n'êtes-vous ici? Mille amitiés de la part d'Armeind et de Charles; à vous de cœur, je vous embrasse.

8 EUGÈISE. »

(1) Beau-frère de Charles Labbé.

il2 LETTRES DE JEUNESSE

Au même.

Blidah, dimanche 22 mars 1846.

« Mon bon ami, nous partons, demain, si le temps le permet, pour une expédition qui nous tiendra trois ou quatre jours éloignés de Blidah. Je tiens à répondre le plus tôt possible à votre lettre; je suis très fatigué et souverainement bête...

« Nous nous levons de bonne heure; entre sept et huit heures nous sommes à la besogne, soit dans la ville, soit aux environs, suivant le temps. On rentre à la nuit; le soir, on digère; on a des visites, on se repose, on se couche. Il faudrait six grands mois pour exploiter ce petit coin de l'Afrique. Quand je dis exploiter, je veux dire non seulement en prendre les aspects, mais s'en empreindre. Je ne crois pas, à part la grande végétation (d'ailleurs assez rare) propre à ce climat, que les montagnes de cette partie de l'Atlas aient une physionomie bien originale. Mais les hommes, mais les constructions, mais les bêtes!... Et puis la plaine immense, absolument nue, qui, le soir, fume au soleil couchant et ressemble au désert! D'ailleurs tout est nouveau pour moi, tout m'intéresse; et plus j'étudie cette nature plus je crois que malgré Marilhat et Decamps, l'Orient reste encore à faire (1). Pour ne parler que des hommes, ceux qu'on nous fait sont les bourgeois. Le vrai peuple arabe, en haillons et plein de vermine, avec ses ânes misérables et teigneux, ses chameaux en guenilles passant, noirs et rongés par le soleil, devant ces horizons splendides, cette grandeur dans les attitudes,

(1) Voir Une Année dans le Sahcl, 9« édit., p. 219 à 235.

cette beauté antique dans les plis de tous ces haillons, voilà ce que nous ne connaissons pas.

« Ceux qui, sous prétexte de couleur locale, font de la Bible avec le costume arabe, sont des imbéciles qui n'en savent point tirer parti (1). Je défie qu'on me montre un antique mieux drapé, mieux proportionné, plus scrupuleusement beau, qu'un Bédouin n'importe lequel pris au marché, au café, dans la rue. Malheureusement, il est très difficile de les dessiner au passage, et ils ne veulent point poser; leur Gode religieux le leur défend. Je n'en ai pu faire que quelques croquis informes, mais je les ai si bien étudiés que je crois en pouvoir reproduire facilement le type et l'allure au besoin. Somme toute, même au point de vue du travail, je n'ai point à me plaindre et, du train dont je vais, je promets de vous rapporter un album assez intéressant.

« Nous devions partir aujourd'hui pour Médéah; il pleut à verse et la partie est remise à demain. L'entreprise n'est point sans quelque danger, aussi ne négligeons-nous aucune précaution. Nous partons en force, armés jusqu'aux dents; nous ferons route jusqu'aux gorges de la Chiffa, coupe-gorges assez fameux dans le pays, avec un officier de notre connaissance, qui nous offre un abri sous sa tente, car il faudra camper dans la montagne. Le lendemain, nous serons à Médéah, où nous passerons un jour. Si nous avions le temps, nous pousserions d'un côté jusqu'à Milianah, de l'autre jusqu'à Goléah, car malgré sa population de 6,000 indigènes, Blidah est encore trop français pour nous, et nous voudrions voir, chose rare dans la province d'Alger, une ville arabe à peu prés intacte.

(1) Voir Vn Eté dans le Sahara, 12« édit, p. 57 à 61.

« De politique locale, on ne s*en occupe aucunement ici. Nous apprenons par les journaux de France ce qui se passe à dix lieues de nous dans les montagnes de Médéah entre Abd-el-Kader et nos colonnes. Il en est de lui comme des jésuites en France : ceux-là seuls y croient qui ont un intérêt puissant à le détruire, ou qui sont les agents des intérêts nationaux. D'inquiétude, on n'en a point, on parle des assassinats journaliers commis aux portes des villes comme à Paris des attaques nocturnes, pour occuper les causeries de la veillée. On porte des armes plus par habitude que par précaution. Les colons spéculent sur la terre conquise et n'ont d'autres soucis que de jouer sur les propriétés, comme, à Paris, sur les chemins de fer.

« On cultive peu, mais on bâtit beaucoup : il y a trois ans, il n'y avait pas une maison française à Blidah; aujourd'hui, la moitié de la ville est française; dans dix ans, il ne restera plus, si les démolitions continuent, vestige de masure arabe. Quant à la langue, la langue usuelle qui sert entre Européens et indigènes, c'est un idiome bâtard mêlé d'espagnol, d'italien, de français et d'arabe. Nous baragouinons de l'arabe et les Arabes parlent correctement la langue de Bossuet. Les Mauresques se donnent le plaisir de s'habiller en Parisiennes et mettent des gants glacés pour cacher leurs ongles noirs de henné.

« Nous nous portons bien, — malgré le temps variable de l'extrême chaleur au froid humide; nous nous soignons et prenons beaucoup de café; nos hôtes sont excellents. Armand a retrouvé sa gaieté, Charles est le moins dispos de nous trois. S'il avait travaillé autant que moi, nous aurions un carton bien garni.

« Adieu, mon ami, je tombe de fatigue, car j'ai passé une nuit sans sommeil. »

Au même,

Blidah, 28 mars 1846, samedi soir.

« Mon bon ami,

« ...Nous sommes revenus un peu fatigués, mais bien portants de notre expédition dans la montagne. Nous avons eu trois jours de rude fatigue et deux nuits passées sous la tente, couchés sur la terre humide, à trois pas d'un torrent gonflé, et sous la gouttière des cascades. C'était dans les gorges de la Ghifîa, je vous l'ai dit. Pays étrange, chaos d'ardoise et de marbre, où les hommes n'ont pas la grosseur des fourmis, où les aigles tournoient incessamment dans l'étroite échancrure du ciel bleu et que les hyènes et les chacals emplissent le soir et la nuit de leurs glapissements douloureux. Je n'ai pu en rapporter que quatre ou cinq croquis informes. Mais les souvenirs sont vifs. Nous partons demain, à cinq heures du matin, pour Aïn- Telajsi, point culminant de l'Atlas de Blidah. Il y a cinq heures de montée dans la montagne. Nous quittons Blidah mercredi, nous passerons à Alger une semaine franche.

« Je ne vous parle point de mon travail; vous en jugerez. J'ai fait ce que j'ai pu et employé, je puis le dire, les minutes. J'emporte beaucoup de matériaux et un dessin qui vaut un tableau tout fait, quant au motif, car je n'ai pas le temps de m'arrêter aux soins de l'exécution, et je fais plus volontiers des croquis que des dessins.

« Adieu, il fait ce soir une chaleur étouffante; il y a eu un peu de sirocco aujourd'hui et je m'en suis senti très abattu. Je cours à la poste, et de là rentre à mon lit.

car depuis mon départ j'ai pris fort peu de sommeil et j'ai demain besoin de toutes mes forces.

« Eugène. »

Après un séjour de trois semaines àBlidah, du 13 au 15 avril, et cinq jours à Alger, le voyage s'achève.

A peine débarqué à Marseille, hanté des visions et des souvenirs de l'Afrique, Eugène trouve des lettres de sa mère. Elle est fort inquiète du vide des réponses de son fils, et plus encore de son long silence, car Bataillard a cru préférable de ne pas transmettre à La Rochelle les dernières missives de son ami. Eugène s'effraie lui-même des conséquences de son escapade. Il voit sa mère malade, son père en poste pour Paris. Il prend le parti de tout avouer :

A Mme Fromentin mère.

Marseille, 13 avril, lundi 1846.

<r Ma mère bien-aim.ée, le timbre de ma lettre va l'apprendre ce que depuis six semaines j'ai mis tant de soins maladroits à te cacher : je viens de faire un voyage au delà de la mer. Je veux avant tout te rassurer car je te sais bien inquiète, mon père aussi, tous les miens aussi; je ne pouvais l'éviter, tu le verras bien. Surtout, assez de faux-fuyants, prends ceci pour la plus exacte vérité, je te le jure, sur riwnneur, je suis à Marseille, bien portant, parfaitement portant, débarqué de ce matin. Dans quatre jours, je serai de retour à Paris. Je suis désolé, ma mère chérie, affreusement inquiet de penser que tu peux l'être, et justement; aussi je ne puis attendre jusqu'à Paris pour te rassurer. J'aime mieux t' avouer la vérité tout entière : dût-elle vous irriter

tous et beaucoup, elle vous tirera du moins d'une incertitude plus cruelle pour vous et pour moi que la colère la plus vive.

« L'important pour moi était de te cacher que j'avais à traverser deux fois la mer. Tu n'aurais pas vécu, ma mère chérie, pendant ces six semaines et jo n'aurais pas eu le courage de te tenir en de pareilles anxiétés...

« Ce n'est pas le moment de te dire à quel point ce voyage m'a rendu heureux, vous ne seriez guère en état de m'écouter, ni de m'en féliciter...

« Adieu, adieu. Le courrier me presse et je ne veux pas vous laisser un jour de plus dans l'anxiété. Pardon encore une fois et mille fois; je vous aime tous et vous embrasse plus tendrement que jamais.

« Eugène. »

« Attendez une autre lettre de moi pour me condamner ou pour m'absoudre. Jugez sans colère, attendez et écoutez-moi. Surtout comptez que je vous aime, et que ceci n'est point pour démentir toute l'affection que je vous ai toujours montrée...

« Adieu, adieu. »

Le désir de rassurer ses parents en leur apprenant qu'il a repris ses habitudes quotidiennes décide Fromentin à renoncer à son projet de s'aiTêter quelques jours en Provence. Il écrit à Mme Fromentin, le 19 avril, de Paris, où il est arrivé la veille. Il explique en détail les circonstances qui l'ont amené à entreprendre son voyage et les précautions par lui prises pour le cacher à ses parents. Il continue :

« Le voyage ne devait durer que six semaines. Toute courte qu'elle fût, cette excursion dans un pays si

nouveau, réputé si beau, me promettait non seulement une grande satisfaction de curiosité, mais un réel profit pour ma peinture, et j'estimais que ce n'était point .'suspendre mon travail que d'aller puiser en Afrique des éléments plus riches et plus variés. Enfin, je partais avec l'engagement d'y beaucoup travailler, engagement que j'ai certainement tenu au delà de mes espérances.

« Je reviens mieux portant que jamais, enchanté de tous mes souvenirs, et le seul regret qui me reste, c'est de ne pas avoir eu tout d'abord votre assentiment. Si vous dissipez ma dernière inquiétude en m'apprenant que vous ne me blâmez pas trop, ou que vous m'excusez, si tu m'apprends, ma mère chérie, que tu n'as pas trop soufîert de mon silence et de ma prétendue négligence, si enfin vous ne voyez pas dans ma conduite un acte d'émancipation coupable envers vous, ou déraisonnable, je n'aurai plus qu'à m'applaudir de ce voyage.

« A une autre fois les détails. Pourquoi ne suis-je pas avec vous!... En attendant, ma mère aimée, je t'envoie sous ce pli, comme premier souvenir de mon voyage, trois petites fleurs cueillies au sommet le plus élevé de l'Atlas de Biidah; je les ai cueillies en pensant à toi, à mon père, à Charles, à tous les miens, le dimanche de la Passion, 29 mars, vers 3 heures de l'après-midi. C'a été une des plus belles journées et des plus belles heures de ma vie. A cette hauteur extrême de deux mille pieds environ au-dessus de la plaine, dans la région des cèdres et des neiges, avec un horizon de montagnes de trente ou quarante lieues autour de moi, et vers le nord, au delà des montagnes qui bordent la Mitidja, ayant en vue la mer qui me séparait de la France, j'ai récapitulé subitement, dans un moment d'émotion singulière, et revu comme s'ils m'étaient présents, tous les lieux et tous les êtres qui me sont chers, et j'ai compris mieux que

jamais, dans ce rapide élan de la pensée à travers quatre

cents lieues de pays, la puissance du souvenir qui s'affranchit ainsi de l'espace et du temps. Une des sœurs de Charles Labbé me demandant en ce moment-là à quoi je pensais, je lui dis que je pensais à toi et que je te voyais à genoux dans la cathédrale de ma ville natale, assistant aux vêpres, et c'était vrai. Je te prie de garder ces fleurs; tout puéril qu'il soit, c'est un souvenir auquel j'attache du prix.

« Adieu, ma mère chérie, adieu; écris-moi tout de suite, et mettez-moi plus à l'aise pour vous parler à cœur ouvert de mon voyage, car je suis trop plein du bonheur qu'il m'a causé, pour ne pas vous le faire partager. Adieu, adieu, je vous embrasse tous et vous aime tendrement en vous demandant mille et mille fois pardon de mes torts si vous m'en trouvez de réels.

« Eugène. »

A la même,

Paris, vendredi 1«' mai 1846, matin.

« Ma mère chérie, je te remercie de ton petit mot de réponse; il m'a tiré d'une réelle inquiétude. Malgré le mécontentement que tu me marques, il est tendre; il m'a semblé y lire, sous la forme du reproche, comme un pardon involontaire. Il y a pourtant un mot qui m'a été pénible, et que je discuterais volontiers si je ne craignais d'être entraîné trop loin; c'est celui d^émancipation; mais il faudrait encore beaucoup de raisonnements, qui ne te persuaderaient pas mieux que les premiers. J'aurais voulu que mon père m'eût écrit déjà, afin qu'il n'y eût plus entre nous ni réticence ni contrainte.

« Je me flatte donc, ma mère aimée, peut-être à torf, que votre ressentiment n'ira pas loin, et que, me sachant

heureux de mon voyage, bien portant, et remis au travail, vous consentirez à me pardonner l'un et l'autre, même une extravagance.

« Ecris-moi tout de suite après la réception de ma malle, et plus longuement; dis-moi tout ce que tu auras sur le cœur. Tes reproches les plus vifs ont une secrète douceur, ma pauvre mère chérie, qui me fait encore mieux sentir toute ta tendresse, et qui les rend plus eiTicaces. »

Réinstallé à Paris, le jeune peintre travaille fié\Teusement, au milieu de ses souvenirs d'Afrique. Il quitte la chambre qu'il occupait dans la même maison que Paul Bataillard et va loger rue de Laval, n^ 1, près de la rue Pigalle, à côté de ses amis du Mesnil et Labbé. Il ne quittera plus jamais ce quartier. Deux pièces au nord, sur des j ardins, pour 260 francs par an. C'est gai, c'est propre. « La même bonne fait le ménage de Mme du Mesnil et le mien (1). J'ai presque trouvé une seconde famille auprès d',\rmand et de sa mère. Nous nous voyons tous les matins et tous les soirs, et je fais assez souvent porter mon déjeuner chez lui afin de le prendre en commun. » — Emile Beltrémieux, qui vient d'entrer au National, va probablement venir habiter auprès d'eux. Eugène prépare sa première exposition.

Cependant, le docteur Fromentin n'a pas désarmé; son fils attend toujours de lui le pardon de son escapade. Il se décide à le lui demander directement en montrant les résultats acquis (2). Il a rapporté des dessins incomplets, mais nombreux; ses amis ne s'attendaient pas à lui voir tirer un tel parti d'un si court voyage.

(1) A sa mère, 18 mai 1846. Un peu plus card, Eugène ayant été pris de la grippe, la bonne Mme du Mesnil lui donne pendant plusieurs mois sa propre chambre.

(2) A son père, 19 mai 1846.

L'ORIK-M REVELE 181

A M. Fromentin père.

Paris, mardi 19 mai 18i6.

« ...Tu penses, d'ailleurs, que mes impressions ont été assez vives pour que mes souvenirs soient durables, et je me suis assez fortement pénétré de ce pays-là pour en faire passer dans ma peinture une fidèle et vive empreinte; c'est à quoi je travaille en ce moment-ci. Tu ne me reprocheras plus, j'espère, de mécontenter du premier paysage venu. Qui n'a rien vu, n'invente rien sans' risquer de copier les autres ou de tomber dans le banal et le convenu; puis chacun voit à sa manière, ce qui m'a toujours empêché de faire autre chose que ce que j'ai vu, sur la foi d'un tiers. J'ai maintenant le droit de faire de l'Orient, des montagnes et des fabriques comme tu les aimes, à ma manière et sans imiter personne. Je ne trouve point qu'on ait jusqu'à présent compris ce pays-là. Marilhat, seul, et Decamps en ont reproduit avec un immense talent certains côtés déterminés, malheureusement trop restreints. J'ai senti là-bas qu'il y avait une veine originale pour moi. Il aurait fallu quelques mois de plus. J'ai pleuré de chagrin en laissant là tant de trésors que je venais de décou\Tir. Un autre ira peut-être à ma place qui en découvrira de nouveaux. Mais ceux-là resteront enfouis, parce qu'il n'appartient pas, je le répète, à deux hommes de voir la même chose de la même façon.

« En attendant, je m'essaie dans le paysage d'Afrique. Il y en a déjà beaucoup trop à l'exposition de cette année, mais ils sont loin de me satisfaire; le sujet pourrait bien être défloré, mais n'est point usé. L'originalité consiste moins dans le choix du sujet que dans la ma-

nière dont on l'interprète. J'aurai à l'exposition prochaine quatre ou cinq tableaux qui seront des souvenirs de mon voyage. Ils sont ébauchés, moins un. Je ne sais si je m'abuse, mais ce voyage, la diversion nouvelle imprimée à mon esprit, l'excellente leçon que j'ai prise en ce pays de la lumière, de la couleur et des formes grandes, les progrès réels que je me sens faire de jour en jour, tout cela me donne un nouvel élan, me provoque et me fortifie. Je voudrais te rendre témoin de ma vie, tu verrais que j'emploie bien mon temps, et tu douterais moins du succès de mon entreprise, à voir la volonté et l'ardeur que j'y apporte.

« Les deux dessins que je t'envoie ne sont point très bons, et je crois pouvoir mieux faire, j'en ai même d'autres qui sont meilleurs, mais le sujet t'intéresserait moins.

« Tu ne te doutes pas à distance, et ne voyant rien de moi, que je travaille et produis beaucoup. Tous mes dessins les meilleurs se dispersent ici dans les mains de mes amis. Je voudrais ne t'envoyer quelque chose qu'avec la certitude de te satisfaire.

« Prends donc patience, mon bon père, écarte, je t'en prie, tout ressentiment et crois-moi sur parole quand je t'affirme que mon voyage est un des actes les plus raisonnables de ma vie,

« Adieu, je t'embrasse et t'aime tendrement. »

Quelques jours après, Eugène reçoit de son père une réponse modérée, indulgente, qui le rassure pleinement et dont il demeure très touché. Il peint avec acharnement et tire grand profit de son voyage. « Je n'ai pas h don, dit-il, d'inventer ce que je n'ai pas vu, et il faut être sobre d'hypothèses en fait d'art dans la reproduct'on du vrai et même du possible (1). »

(1) Lettre à sa mère, juin 1846.

L'installation de Fromentin, rue de Laval, réunit tous ceux qui, avec Bataillard et Beltrémieux, encoro exilés au quartier Latin, vont former le « phalanstère );• Le terme était à la mode, pour désigner les cénacles de jeunes gens; mais vraiment le cercle au milieu duquel vivra dorénavant Fromentin mérite plus que tout autre d'être ainsi nommé : il participe à la fois de la famille et du petit Etat. C'est là que l'artiste retrouvera, dans un cadre approprié à sa vie nouvelle, les affections et les habitudes familiales qui lui sont chères. Une vieille amie va former avec Mme du Mesnil le centre de ces réunions intimes.

A Mme Fromentin mire.

Paris, jeudi 25 juin 1846.

« ...Ce brave Armand et sa mère sont si excellents pour moi, que je ne crains même pas de les gêner; tou.si les soirs, Armand et moi, nous dédoublons son lit, et le matin, sa femme de ménage, qui est aussi la mienne, fait notre chambre et notre déjeuner commun quand je dis commun, c'est que j'y contribue pour ma ration de café et de lait.

« Je ne t'ai jamais parlé d'une dame (baronne Regnault), ancienne amie de la mère de Labbé, sa seconde mère, dont j'ai fait la connaissance à Chevreuse, il y a un an, et qui, depuis cet hiver, m'accueille vraiment plutôt en fils qu'en ami, et m'entoure d'attentions et de soins incroyables.

« Elle est veuve du baron Regnault, secrétaire des commandements du duc d'Angoulême. Attachée, par hasard, par la position de son mari, aux destinées de la Restauration, elle n'en a rien gardé, ni des préjugés, ni des petitesses aristocratiques. C'est la femme la plus

simple en même temps que la mieux élevée. Charles Labbé prend ses repas avec elle et lui tient lieu des enfants qu'elle n'a plus auprès d'elle. Elle n*aime point le monde, et il est bien rare qu'elle ne nous tienne pas compagnie à table ou le soir à la veillée. J'y dîne assez régulièrement deux ou trois fois par semaine, quand cela se rencontre, que le désir m'en prend, ou qu'elle a de la soupe au lait, car elle sait mon goût. Hollandaise de naissance, élevée dans les vapeurs de la bière et du tabac, non seulement elle permet, mais elle aime qu'on fume le soir au salon.

« C'est d'ailleurs quelque chose d'incroyable que la droiture, l'indulgence et la bonté de son esprit, et je crois impossible d'allier mieux qu'elle ne le fait l'extrême sans-façon avec le plus parfait savoir-vivre. Je lui ai beaucoup parlé de toi, ma mère chérie. Elle était complice de mon voyage, et c'est elle surtout qui m'a poussé et décidé à le faire. Je l'ai consultée comme mère, et c'est sur son avis que je me suis décidé à te faire un mensonge, parce que, m'a-t-elle dit : comme mère, j'aimerais mieux un mensonge excusable qu'un aveu qui me causerait de pareilles inquiétudes. Si jamais nous nous trouvons ensemble à Paris, tu verras ce que vaut et ce que fait pour moi Mme Regnault; j'ajoute, car c'est à ce propos que je t'en parle, qu'elle occupe le premier étage de la maison d'Armand, ce qui fait que tout le monde se voit ou se réunit à toute heure du jour.

« Je t'en parle aussi, ma mère chérie, et j*insiste parce qu'il me semble que je lui dois de te parler d'elle, et que c'est un moyen, le seul que j'aie, de reconnaître les bontés extrêmes qu'elle a pour ton fils.

« Voici la situation des lieux; je tiens à ce que tu juges du voisinage :

L'OR il: NT REVI<:lE 18.1

« La maison d'Armand et de Mme Regnault se trouve au fond d'un grand jardin, qui s'ouvre d'un côté sur la rue de Laval, de l'autre sur la rue des Martyrs. La mienne remplit précisément un angle rentrant dans le jardin et fait le coin des deux rues, de sorte que je me trouve entre les deux portes du jardin et qu'on pourrait, si mes fenêtres donnaient de ce côté, m'appeler des fenêtres d'.\rmand. L'atelier de Charles donne aussi du côté du nord, sur le même jai'din, et nous correspondons de chez Armand chez lui. Tu vois qu'il n'est guère possible d'être plus rapprochés.

« Je t'écris de chez Armand (où je dîne) en attendant qu'il revienne de son ministère. Si j'en croyais les personnes qui m'entourent, je prendrais pension chez elles et je ne m'occuperais plus de ma table (1). »

Le docteur et Mme Fromentin ont fait en juillet un voyage aux Pyrénées. En réponse à une lettre de sa mère sur ce sujet, Eugène évoque ses propres souvenirs d'Algérie et commente à son père les dessins qu'il lui a envoyés.

A Mme Fromentin mère.

Paris, 27 juillet 1846, lundi.

« Ma mère chérie,

« Ta lettre m'a fait un bien vif plaisir; elle respire un contentement et comme une plénitude de cœur qui

(1) Il arrivait souvent aux jeunes gens de descendre avec leur dîner chez Mme Regnault et de mêler leur cuisine à la sienne. Elle ne faisait guère une promenade et n'allait jamais au théâtre, qu'un d'eux au moins ne l'accompagnât. (Lettre de Fromentin à sa mère, 27 juillet 1846.)

ne te sont point ordinaires. Cette vie extérieure, en rompant tes habitudes sédentaires, semble avoir aussi rompu le fil de ces idées noires que tu dévides dans la solitude.

« L'activité du voyage, les émotions causées par les lieux, si diverses, si profondes, comme tu me le dis, ont donné une santé nouvelle à ton pauvre cœur fatigué de souffrir. Le voyage a ceci de salutaire qu'il nous transporte en dehors de nous-mêmes pour un temps et qu'il nous renouvelle. Pauvre chère mère, que n'aurais-je pas donné pour être à côté de toi pendant ces belles excursions dans les montagnes? C'a été et c'est un de mes plus vifs désirs qui ne se réalisera peut-être jamais de faire un voyage avec toi. Nous avons jusqu'à présent partagé toutes nos joies ou toutes nos peines de famille; nous n'avons jamais eu de vie commune extérieure. Quoi de plus doux à mettre en commun que les impressions d'un voyage! Mon père aura bien fait de reprendre après vous l'excursion de Barèges et de Gavarnie. C'est, il paraît bien, une des plus belles qu'on puisse faire dans les Pyrénées. Je voudrais que nous puissions nous réunir aussitôt après notre retour afm de confronter et d'échanger vos souvenirs et les miens.

« Si fai vu beaucoup plus beau que cela en Afrique? Je n'en sais rien, mais à priori je ne le crois pas. Comme montagne, l'Atlas n'est certainement pas plus beau, dans la partie que j'ai visitée, que cette partie des Pyrénées. Seulement, la végétation africaine, l'éclat du ciel, les constructions, le costume particulier des habitants et jusqu'aux noms des lieux, donnent à ce pays une physionomie qui lui est propre et qui fait qu'on ne peut guère le comparer à d'autres. Sur les points même où la grandeur des lignes vient à manquer, où

la végétation s'amaigrit ou disparaît, où la peinture n'en peut plus rien tirer, il y a toujours l'empreinte arate qui, pour nous autres Européens, est d'un extrême intérêt. En sorte qu'il se pourrait bien qu'un jour, si Je les visite, les Alpes de la Suisse, les Pyrénées de Bigorre ou de Barèges, le.s Apennins de la Sabine accrussent de beaucoup mon admiration naissante pour les montagnes; mais je suis sûr que jamais rien n'effacera le souvenir de certains petits chemins escarpés dans les gorges pierreuses de l'Atlas où le Bédouin va pieds nus, poussant devant lui son âne lépreux, sa femme et son fils en haillons; certains lits de rivières bordés d'aloès et de lauriers-roses qui me faisaient songer à l'Eurotas; certains horizons de montagnes du côté de Milianah, vagues et bleus dans la brume ardente du soir, qui nous faisaient crier d'un même instinct ; 0 Palestine, ô Palestine!

« Le voyage est admirable, à mon sens, moins pour ce qu'il offre de réalités nouvelles que pour les rêves qu'il éveille, les illusions qu'il crée, les perspectives indéfinies qu'il ouvre à l'imagination sur l'inconnu. Pour moi, le grand charme du mien, c'est qu'il me semble avoir voyagé dans les temps anciens et parcouru le pays de la Bible et des patriarches. L'Afrique, comme l'Orient, quoiqu'un peu moins pourtant, est un anachronisme vivant, c'est ce qui rend ces pays-là incomparables.

« J'ouvrais ta lettre avec précaution croyant trouver une fleur de la montagne; viendra-t-elle dans la prochaine?...

a Je suis bien content, cher père, que les dessins t'aient à peu près satisfait. Tes observations sont justes; ils n'ont qu'un mérite c'est d'être assez vrais, surtout pour des dessins d'atelier, et leur principal défaut,

183 l[:ttres de jeunesse

c'est d'être lourds d'exécution et insuffisants. Ils étaient certainement plus fms qu'ils ne le sont, ils étaient surtout francs d'effet, clairs et lumineux, mais la liqueur qu'on est obligé de passer derrière pour fixer le fusain, a l'inconvénient de noircir certains papiers mal collés et de brouiller un peu le dessin en le charbonnant. En sorte qu'après l'opération, les tons ne sont plus en rapport, et que le dessin se trouve presque toujours altéré quand il n'est pas entièrement perdu. Il y en a un des deux que j'ai été forcé de recommencer, le premier s'étant tout effacé sous le fixatif. Je ne sais point me servir de la sépia et je préfère de beaucoup, pour certains dessins d'effet, le fusain au crayon. Le crayon noir ou de mine de plomb ne peut servir qu'à des croquis ou à des œuvres d'adresse. Le fusain a ce grand avantage, quand on sait le choisir et l'employer, de fournir non seulement une assez grande variété de tons roux ou gris, mais encore une grande intensité dans les ombres et une transparence égale dans les demi-teintes. Les fameux dessins de Decamps, beaux et colorés comme de la peinture, ne sont pas faits autrement; seulement ils sont faits avec une habileté extrême et par des procédés que lui seul a trouvés, que seul il sait appliquer. J'ai fait beaucoup de dessins de ce genre cet hiver, avant mon voyage; j'en ai fait de meilleurs que ceux que je t'envoie; mais ils avaient le malheur de ressembler à des Decamps, presque comme des fac-similés, ce qui leur ôte tout mérite d'originalité. J'ai tâché depuis de me détacher de cet esprit d'imitation qui est un plaisir et un danger et je n'ai fait jusqu'à présent que perdre les qualités d'emprunt que j'avais acquises, sans parvenir à m'en procurer d'autres qui m'appartiennent.

tLe dessin d'arbres est un portrait exact d'une partie

L'ORIENT REVELI] 189

du Bois des Oliviers de Biidah, plus connu sous le nom de Bois Sacré (1). Ce bois, autrefois très étendu, composé d'oliviers et de frênes séculaires, est célèbre dans l'histoire militaire de la conquête; il s'y est livré en 1839 et 1840 plusieurs combats très meurtriers, et c'est à cet endroit même qu'un de nos compatriotes et anciens camarades de classe, Métivier, a été tué par une balle arabe. On en a incendié la plus grande partie, on a surtout détruit complètement les broussailles qui, à cette époque-là, le rendaient presque impénétrable et en faisaient une position si forte pour les tirailleurs arabes. Aujourd'hui, il ne reste plus que cent ou deux cents pieds d'arbres fort beaux, dont les troncs noueux et crevassés portent partout les traces du feu. C'est à l'ombre de ces arbres, autour de ces troncs énormes, sur une pelouse courte, maigre et languissante malgré les nombreux courants d'eau qui l'arrosent, que se tient tous les vendredis le grand marché arabe de Biidah. C'est aussi là que se font les exécutions. La route de Bhdah à Médéah par la Mouzaïah passe entre le bois sacré et la montagne; les convois d'ânes et de mulets et les caravanes de chameaux y défilent à toute heure du jour. J'ai fait plusieurs dessms de ce bois, un des endroits les plus pittoresques de Biidah, un surtout que je réserve pour un tableau.

« L'autre dessin représente un petit café maure à Biidah (rue de la Mosquée). Il y en a beaucoup de ce genre, et beaucoup de plus pittoresques, que je n'ai pu dessiner faute d'espace ou de commodité. Les rues sont fort étroites, on ne peut se reculer pour prendre un ensemble. Il faut d'ailleurs s'arrêter debout au milieu de la rue et dessiner sur le pouce, sous peine d'être

(1) Voir Sahel,%^ éiiit., p. 159

à chaque instant bousculé par les ânes, les mulets ou les chariots. Encore, a-t-on sur les épaules une masse de Bédouins ou de Maures que la curiosité rend fort indiscrets, pour ne pas dire embêtants. On a bien un moyen de les dissiper, c'est de paraître les dessiner, car c'est un précepte de leur Coran ou une superstition chez eux, de ne point se laisser tirer en portrait. Makacke, makache marcar, point marquer, point marquer moi, comme ils disent dans leur patois; mais il faudrait passer son temps à les mettre en fuite, et j'aimais mieux souvent leur laisser la place.

a Tu sais que les cafés maures se composent tout simplement d'une salle ouverte sur la rue, avec une rangée de bancs tout autour, ou des nattes jetées à terre. Les fumeurs sont assis à la turque sur les bancs ou sur les nattes, et ce qu'il faut voir c'est leur gravité. Au fond, un enfant maure de quinze à seize ans, beau comme ils le sont tous, avec une rose de Bengale ou une tige d'acacia en fleur passée sur le coin de l'oreille gauche entre le bonnet et la tempe, remue le café dans une grande bouilloire en fer-blanc et souffle le feu au moyen d'un chalumeau de fonte ou de sureau creusé. Le café se sert dans de très petites tasses, sous forme de crème liquide, noire, et répandant une forte odeur de mélasse; on y trouve à manger autant qu'à boire. C'est pourtant une boisson qui devient agréable avec l'habitude, beaucoup moins échauffante que notre café; on en peut prendre impunément quatre ou cinq tasses après son dîner. Il nous est arrivé souvent, dans nos journées de marche à travers la montagne et les tribus alliées, d'en prendre chemin faisant jusqu'à un litre par jour sans être autrement incommodés.

« Les cafés des Bédouins sont beaucoup plus simples et encore plus curieux. C'est une hutte couverte en

roseaux de la forme d'une tente longue, haute de six pieds au plus à son sommet; les fumeurs s'y empilent les uns à côté des autres, jusqu'à ce que la hutte soit pleine; les derniers venus s'asseyent à l'entrée ou en dehors à l'ombre de la hutte. Souvent il n'y a qu'une ou deux pipes pour tous les fumeurs; ils se la passent de main en main, chacun fume à son tour. La fumée du fourneau, celle des pipes n'a point d'issue par le fond et les fumeurs y sont enveloppés d'un nuage odorant qui, joint à l'horrible chaleur amassée sous ce hangar et à la puanteur de ces messieurs, suffoque un Européen qui n'est pas habitué à ces singuliers séjours... »

A Mme Fromentin mère.

Paris, dimanche 16 août 1846, soir.

« ...Ne t'effraie pas de voir tes souvenirs s'effacer un peu et de sentir que tes impressions perdent tous les jours quelque chose de leur première vivacité. Le souvenir, en vieillissant, se concentre, se simplifie, et comme les vins de bon cru devient plus limpide et en quelque sorte plus généreux. Il y a beaucoup de détails insignifiants dans un si grand voyage dont le temps fait justice et dont la mémoire se débarrasse afin de ne garder que les détails essentiels. En passant par le souvenir, la vérité devient un poème, le paysage un tableau. Si grande et si belle que soit la réahté, tu verras que le souvenir finit encore par la dépasser et réussit à l'embellir. Je suis bien sûr que tout ce que j'ai vu il y a trois mois reste maintenant au-dessous de l'image transfigurée que j'en ai gardée...

« ...J'ai deux ou trois toiles à peu près finies. En somme, il y a progrès. Je t'affirme que je me donno

bien du mal, peut-être plus qu'il ne faudrait, mais tu sais que je suis de ceux qui, prenant les choses sérieusement, et invinciblement défiants, font des secousses d'Hercule pour soulever un fétu.

« Mon père a mis mes dessins à l'exposition de La Rochelle? Il est aussi bon juge que moi de l'opportunité de la chose; je crains pourtant qu'ils ne me fassent peu d'honneur auprès de gens à qui j'ai donné quelques droits d'être exigeants par ma modestie même et ma répugnance à montrer mes produits. La modestie se prend volontiers pour de l'orgueil, et je ne voudrais pas qu'on m'en crût capable.

« Il est impossible de vivre plus doucement, plus paisiblement que je vis, grâce aux commodités de cette hospitalière maison. On dirait que nous étions tous faits pour nous rencontrer et nous associer dans une communauté complète d'idées et d'existence. Quelle bénédiction de rencontrer de si bonnes gens!... »

Dès la fm d'août, Fromentin va s'installer en Normandie, à Gournay-en-Bray. Mme Regnault et Labbé l'ont accompagné. Il écrit de là à du Mesnil (1).

« ...Merci des souvenirs de Mlle Marie (2); fais-lui nos amiliés et n'oublie pas la poignée de main que j'ava s pris, soir et matin, la douce habitude de lui donner. Tu sais que c'est wie enfant que j'ai du plaisir à voir et qu'elle est de ces figures propices qui se retrouvent dans un petit coin de mon cœur à de certains moments et y répandent une petite lumière.

« Je ne suis pas très bien portant depuis deux jours,

(1) Mardi matin, 6 heures, 1846.

(2) Mlle Cavcllot de Beaumont, nièce d'Arnnand, que Fromentin épousera en 1852.

je souffre assez vivement de Testomac pour m'empêcher de travailler.

« Vous m'effrayez, mes amis, en vous attendant à trop; ce que j'ai fait est bien peu, bien peu, si peu que j'ai honte maintenant d'en avoir paru satisfait... «

De 6 heures du matin à 7 heures du soir, Eugène peint : des pochades, des études, des tableaux, mais pas un croquis (1). Après six semaines ou deux mois de ce régime, il fera, pense-t-il, quelque chose qui ressemblera à de la peinture : « J'arriverai dans peu à peindre en petites dimensions aussi vite que je dessine. Je cherche surtout l'exactitude du ton, je sens qu'avec des efforts j'y arriverai, plus même que je ne croyais. Je n'ai pas eu de peine à sortir de ma routine et de mes tons d'atelier, tant sont vives, pressantes et claires les leçons que donne cet admirable maître le Soleil...

« La solitude ne me pèse pas trop ; j'y trouve plus de liberté pour mon travail et ne perds pas une minute. Mais, mon Dieu, que c'est difficile ! Ce sont, certes, les efforts les plus vifs que j'aie jamais faits pour pénétrer dans l'intimité de cette admirable nature. Tout cela est, absolument parlant, bien peu de chose, mais je sais bien que pour moi c'est beaucoup... »

Eugène n'avait guère, jusque-là, peint d'après nature. Il redoutait l'épreuve ; il est heureux de l'avoir affrontée. Il échappe ainsi au mal du pays qui le prendrait, à de certains moments, s'il n'était soutenu par les vives impressions qu'il ressent et par l'émulation du travail. C'est ce qui le console du sacrifice qu'il fait de ses vacances à La Rochelle (2).

Au milieu de septembre, la petite colonie émigré à

(1) A Paul Bataillard, 5 septembre 1846.

(2) Lettre à sa mère, 6 septembre. — A Bataillard, 13 septembre.

GhaiHy, près de Fontainebleau : « J'ai besoin, je t'assure, — lit-on dans une lettre d'Eugène à sa mère, du 23 septembre, — de tenir mon cœur à deux mains pour l'empêcher de s'élancer trop vivement vers toi, vers vous, vers le pays, vers ces lieux, les plus chers de tous ceux que j'aie vus ou habités. J'ai eu quelques jours de secrète langueur pendant lesquels je vivais au milieu de vous. La nouvelle que tu me donnais que vous entriez en vendanges a ravivé tous mes souvenirs. C'est, je ne sais pourquoi, une époque anniversaire à laquelle je suis particulièrement attaché. »

A Paul Bataillard.

Chailly, près Fontainebleau, vendredi, septembre 1846.

« ...Tout ne me plaît pas dans cette nature, fort diverse quand on la regarde d'un peu près. Il y a d'abord beaucoup de parties banales ou qui le sont devenues par l'abus qu'en ont fait les peintres. Il y en a d'autres dont l'emploi pour la peinture est presque impossible ; il n'y en a qu'un très petit nombre dont le caractère soit tranché, qui représentent un sentiment et impliquent un sujet. Car je ne demande point à la nature un tableau tout fait, mais la substance et l'idée génératrice d'un tableau. C'est ce qu'on trouve rarement ici où la nature, abandonnée à elle-même, semble s'être habituée à se passer de l'homme et s'y conforme malaisément. C'est le propre, au contraire, des lieux habités, ou qui l'ont été, d'offrir des épisodes tout prêts de la vie champêtre. Ici, à part une figure de chasseur, de voyageur ou de bûcheron, on ne sait que mettre pour animer le paysage, ou qu'imaginer. J'ai, par hasard, découvert un groupe d'arbres ayant un caractère

antique ou m'en ayant produit l'impression. Ce sera le sujet de ma principale étude, et je tâcherai d'exprimer, en m'y maintenant jusqu'au bout, cette impression originaire qui me fournira peut-être le moyen d'y approprier des figures moins vulgaires.

« Pour toi, mon ami, qui n'as pas à t'en servir, tu trouveras dans la forêt des impressions uniques. Quand tu reviendras le soir avec nous, le soleil couché, par les petits sentiers perdus sous la haute et épaisse futaie, ou par le pavé large et sonore de Ghailly, et que tu sentiras peser sur ta tête cet incroyable silence du bois..., c'est un des effets les plus inexprimables et les plus profonds que je te promette. »

Eugène écrit un peu plus tard à sa mère (1) : « Il y a un grand vide au fond de cette existence, d'ailleurs en apparence exactement remplie. Aussi, je verse dans mon travail, qui seul m'alimente et me soutient, tout ce trop-plein de tendresse que je ne puis répandre à toute heure du jour sur les êtres absents qui me sont chers avant tous. Vous pouvez donc être sûrs que je ne vous oublie pas, et je puis affirmer aussi que la pensée constante de mon père, de ce que je lui dois, de ce qu'il attend, m'aiguillonne et me provoque sans cesse à dea efforts continus. »

La saison, devenue détestable, finit par chasser les jeunes peintres de la forêt de Fontainebleau. Eugène rentre à Paris, rapportant ses études inachevées. L'automne l'incite, comme d'habitude, aux mélancoliques retours vers le passé.

« Pauvre mère chérie, j'ai pensé bien des soirs à toi avec des larmes dans les yeux pendant ces derniers

(1) Chailly, mercredi, septembra.

jours sombres, pluvieux, glacés (les derniers d'une saison que j'ai toujours passée près de toi) et qui me rappelaient avec regret les veillées de Saint-Maurice, les premiers feux de ceps de vigne allumés, tant de souvenirs, tant de souvenirs groupés autour de ceuxlà !... J'ai vingt-six ans depuis deux jours ! Et je n'ai plus le droit de compter sur la jeunesse !... » (26 octobre 1846.)

Fromentin s'installe rue de La Tour-d'Auvergne, 40, dans un petit atelier dont l'entrée donne rue des Martyi^. En face de ce logement habitent, cité Rogron, la famille du Mesnil, Mme Rcgnault et Charles Labbé, en attendant la prochaine venue d'Emile Beltrémieux. Eugène dînera tous les soirs chez Mme du Mesnil. Le « phalanstère » se reconstitue.

Beltrémieux, collaborateur assidu d'Armand Marrast, va se marier. Dès le mois de septembre il s'est fiancé à Mlle Thérèse Waldor, la fille de la célèbre Mélanie Waldor, la muse romantique (1).

« La femme qu'il épouse, écrit Fromentin (2), est de toutes celles que j'ai connues (et je crois qu'il faudrait chercher longtemps pour en trouver une seconde) la seule qui me paraisse valou^ une fortune à elle toute seule et compenser le défaut d'argent par sa propre personne. C'est vraiment un cœur et un esprit d'élite, plus mûre qu'on ne l'est à vingt-deux ans. Sans avoir pris des airs de femme, elle sait ce qu'elle fait en se mariant, ne se donne ni par étourderie, ni par curiosité d'enfant, ni par calcul, mais par pure envie de partager dans toutes ses chances la destinée de l'homme qu'elle

(1) Mélanie Waldor (1796-1871) commença à écrire en 1831| elle s'essaya dans tous les genres et collabora à la Revue de Paris, à la Patrie, etc.

(2) A sa mère, septembre 1846.

estime autant qu'elle l'aime. Ils s'adorent, et le spectacle de leur mutuelle tendresse est vraiment une chose belle à voir, tant on la reconnaît sincère, sérieuse et profonde. »

A Mme Frorhentin mère>

Paris, vendredi 13 novembre 1846.

a ...Le mariage d'Emile a eu lieu hier, après de longs retards et des ajournements- impatiemment supportés par les futurs. Tout s'est fait très simplement, tout à fait en famille. Il y avait beaucoup de monde à l'église (Saint-Sulpice) et des notabilités littéraires ou artistiques du cercle Waldor. On n'était que quinze à table.

« La mariée n'avait point l'air de se marier, ce qui, pour moi, est une grande preuve de bon sens, de savoirvivre ; elle portait sa toilette de noce comme une toilette de ville, simplement, tout uniment. Je n'aime point qu'une femme se présente à l'autel comme une victime et fasse dire à ceux qui la voient si dolente et si confuse : oh! quel dommage qu'une chose si pure tombe entre les mains d'un homme! C'est faire du mariage une profanation et rendre le mari odieux. Je veux, au contraire, dans la tenue des époux l'expression visible de leur consentement et de leur mutuelle liberté ; que l'épouse montre aux témoins de son union qu'elle se donne avec réflexion et volontairement. Emile était très gentil, simple et digne. Le dîner a été convenable, très bien présidé par Mme Waldor, qui n'a pas toujours autant de bon sens qu'elle en a montré dans la journée d'hier. J'étais le second témoin d'Emile, par suite de combinaisons qu'il serait trop long de t'expliquer. Le premier témoin était M. Marrast, rédacteur en chef du National; les deux témoins de Mlle Waldor étaient

MM. Pongerville, de l'Académie française, et le capitaine Blanc, un ami de Mme Waldor. A titre de témoin j'étais au déjeuner...

« Mon exposition est en bon chemin, mais ce n'est rien à côté de ce que je voudrais faire.

« Je regrette surtout de ne m'être pas avisé plus tôt d'une idée qui m'est venue depuis mon retour : c'est de n'exposer que des tableaux d'Afrique; à mérite égal (si mérite il y a), ils auront celui d'être autre chose que ce que tout le monde fait. J'en aurai trois de prêts, peut-être quatre. Je commence moi-même, le plus difficile de tous mes juges, à être moins mécontent de mes progrès...

« C'était hier le 14 novembre, veille de la Saint- Eugène ; pour la première fois de ma vie on m'a souhaité ma fête. C'était la première fois que je passais loin de vous cette journée. Nous avons, depuis cet été, établi entre nous l'usage de nous souhaiter nos fêtes, comme une occasion de nous rapprocher davantage encore et de nous donner réciproquement des marques de notre commune affection. Après le dîner, on m'a fait appeler chez moi sous prétexte que quelqu'un m'y demandait. J'ai trouvé mon atelier chauffé, éclairé, les chaises disposées pour recevoir un cercle et dans un coin, derrière un chevalet, un charmant voltaire qui ne faisait point pai-tie du mobilier. Mes amis, qui me suivaient pour jouir de ma surprise, me l'ont alors solennellement offert au nom du phalanstère réuni et d'Emile absent ; et nous avons achevé la soirée chez moi en jouant au lansquenet. J'ai été bien heureux, ma mère chérie, de ce nouveau gage d'attachement, et cette excellente Mme Regnault, l'âme de tout cela, avait l'air si vraiment heureux de ma surprise que j'en aurais pleuré de reconnaissance et de joi^... x

Si Eugène Fromentin s'est privé de vacances, s'il travaille avec une rare assiduité, c'est qu'il prépare, on l'a vu, la première exposition à laquelle il prendra part, celle de 1847.

Le Salon annuel, qui se tenait au Louvre, ouvrait alors le 15 mars, les envois étaient reçus jusqu'au 20 février seulement. L'hiver se passe donc dans la fièvre de cette préparation. Eugène met la dernière main à un grand tableau (1). Ses amis en sont contents, mais il est plus difficile qu'eux. Cette sévérité envers soi-même, que certaines personnes prennent pour de l'irrésolution, est à ses yeux la cause des progrès qu'il a faits depuis un an. Il cherche l'équilibre, le repos moral : a Je suis, tu le sais, prompt à me jeter dans les extrêmes (2). Mes jours d'extrême modestie, comme le disait ce pauvre Drouineau, compensent mes jours d'extrême orgueil. Je me défie également de mes découragements déraisonnables et de mes présomptions factices; les uns et les autres sont passagers. L'avenir m'inquiète toujours sourdement, mais j'ajourne des anxiétés qui auront trop bien leur temps. »

L'expérience va être, en une certaine mesure, décisive cette année. Il faut frapper un grand coup, entraîner par n succès éclatant la bonne volonté chancelante du père de famille (3).

Avec les appréhensions de l'avenir, Eugène subit les tristes impressions de l'hiver. Il souffre d'être exilé loin de ce foyer familial auquel, pour la première fois, l'automne ne l'a pas vu s'asseoir.

A sandre. — Décembre 1846 ou janvier 1847. — « J'ai

(1) A sa mère, 17 décembre 1846.

(2) A la même, 27 décembre 1846.

(3) A Bataillard, 19 novembre 1846.

besoin de recevoir des lettres de vous; j'en ai besoin pour me rattacher à ce point fixe et consolant des affections de famille, sans lequel il n'y a que ballottement et désarroi dans les choses de la vie. Je plains sincèrement ceux qui, n'ayant point cette amarre puissante, flottent au hasard à la surface de ce triste monde. »

A Mme Fromentin mère.

Paris, samedi 2 janvier 1847.

a Ma mère chérie, la chambre d'Armand où je suis établi le jour et où je fais ordinairement ma correspondance, était envahie par les amis. Les membres du phalanstère ne faisaient que descendre ou monter de l'un chez l'autre avec des bonbons. Tout cela se passait comme en famille, et c'était, je t'assure, malgré le bonheur réel que j'avais de me sentir si bien entouré d'affection, une vraie douleur d'être le seul qui n'eût point sa famille à embrasser (1).

(1) Eugène s'est étendu et s'étendra souvent encore dans sa correspondance sur les joies de la famille qu'il goûte à Paris, sur la sollicitude et sur les mérites de Mme du Mesnil ou de Mme Regnault, — [A Mme Fromentin mère, Paris, 10 février 1847.] « ...J'ai remis à Mme du Mesnil le petit billet à son adresse, elle y a été je crois très sensible, olle l'a lu avec larmes, car chez cette excellente femme, comme chez toi, la moindre émotion un peu vive se traduit de cette manière. Elle a voulu y répondre tout de suite et je t'envoie sa lettre, écrite il y a déjà cinq ou six jours. — Tu jugeras peut-être par ce peu de lignes, de la bonté simple et profonde de ce cœur aimant et pieux. — Je suis heureux, ma mère aimée, de ce rapprochement entre vous et je désire que ces relations continuent... Vous êtes bien faites pour vous comprendre. Je t'ai gagné depuis longtemps toute son amitié. — [A la même, vendredi matin, 5 mars 1847.] «Mme du Mesnil a été vivement sensible au paragraphe de ta lettre qui la concerne, elle t'en remercie. Elle te o vénère autant « qu'elle t'aime », voilà ses expressions. Tu sais qu'elle est très pieuse; mais d'après ce que je lui ai dit de toi, ma mère chérie.

L'ORIENT RÉVÉLÉ ÎOl

« Ce que tu me dis des coups de vent des 23 et 24 confirme les nouvelles générales que les journaux nous donnent du pays. Je lis ce soir dans la Presse une liste de naufrages effrayants.

« Etes-vous maintenant à couvert? avez-vous épongé partout? Ta lettre m'a rappelé des scènes domestiques qui ont toujours eu le singulier effet de me beaucoup divertir quand j'étais enfant. Je te voyais, escortée des deux bonnes, courant d'une chambre à l'autre jusqu'au grenier et disposant des plats sous les gouttières. J'entends encore retentir dans toute la maison les cris d'alarme de : « Il pleut ici, il pleut par là!... » Et je t'avoue que, malgré le côté très sérieux du sinistre dernier, je n'ai pu m'empêcher d'en rire un peu dans mon petit coin.

« J'ai mis le plus d'économie possible dans mes étrennes et je n'ai eu que deux ou trois cadeaux à faire, assez insignifiants. J'ai donné, après m'en être entendu avec Mme du Mesnil, à sa petite-fille, Mlle Marie, une épingle faite avec les cheveux de sa mère, morte il y a déjà plusieurs années. Mon intention était de donner à cette aimable et gentille enfant une marque de ma reconnaissance pour sa grand'mère et de mon amitié pour son oncle Armand. Je suis bien aise d'avoir chois, un objet qui a eu pour elle un double prix. »

Eugène, atteint de la grippe, ne peut terminer à temps pour le Salon de 1847 le grand tableau sur lequel il fondait de vives espérances. Il en est très contrarié, car son exposition va devenir insignifiante. Mais il a la sagesse de ne pas s'entêter. Ce peut être une oeuvre

elle t'estime « une sainte ». Quelle excellente et admirable femme! Je suis toujours chez elle; je t'écris debout, sur le coin de la cheminée. Mme du Mesnil dit ses prières à côté de moi, et Armand sommeille encore de l'autre côté dans son lit. C'est uae vie de famille aussi complète que possible. »

de début importante; il ne faut pas la risquer (1) : « J'ai repris avec Gabat nos relations interrompues par son absence et par quelques bouderies réciproques. Il a vu ma peinture et m'a témoigné beaucoup de satisfaction. Lui et d'autres m'ont rendu le mauvais service de me prôner d'une façon que je trouve imprudente, parce qu'elle m'impose, en quelque sorte, des engagements que je me sens incapable de tenir... J'enverrai à l'exposition, uniquement pour donner à mon père cette preuve de bonne volonté, trois petits tableaux. Je voudrais ne les point signer, non pas qu'ils soient déshonorants, mais parce qu'ils ne prouvent rien et ne méritent point la mention que j'aurais souhaitée; je voudrais qu'.ls passassent aussi inaperçus de mes amis que du public et de la critique. »

Les trois petits tableaux de Fromentin sont admis au Salon à l'unanimité (2).

Gabat a demandé à son élève de lui faire, dans une grande composition qu'il achève, un ciel très important

(1) A Mme Fromentin, 22 janvier 1847.

(2) Une Ferme aux environs de La Rochelle, composé, on le sait, en 1846 et qui fut donné à Paul Bataillard; Une Mosquée près d'Alger et les Gorges de la Chiffa. « Le premier de ces tableaux, dit M. Louis GoNSE {ouvr. cité, p. 40), est caractéristique de sa manière du début. A le regarder à la surface, il n'est que lourd et pâteux. Il renferme cependant déjà des marques curieuses de la justesse d'œil de Fromentin. Il ne trahit aucune autre influence que celle de Cabat : c'est une œuvre timide et naïve, mais qui n'est ni niaise, ni vulgaire. > Les Gorges de la Chi§a sont louées par M. Gonse pour la « fermeté cristalline de l'exécution qui rappelait beaucoup celle de Mnrilhot.» C'est le « lever de rideau de l'Algérie dans l'œuvre de Fromentin ». Cette toile fut mentionnée dans quelques comptes rendus du Salon, notamment au cours d'un article de Théophile Gautier dans la Presse. Maxime du Camp écrit de ce Salon {Souvenirs littéraires, t. I, p. 255) : « Je n'y devinai point le futur maître des élégances orientales. La touche était plate, sans transparence, grisâtre et tâtonnante; néanmoins, çà et là, une finesse précieuse et une sincérité d'aspect qui me rappela les paysages que j'avais parcourus. »

et qu'il avTait manqué : « Il comptait sur les ressources particulières de ma palette colorée par mes souvenirs d'Afrique. Je lui ai fait un ciel, — le meilleur que j'aie jamais fait, — qui a paru le beaucoup satisfaire. » Et Fromentin, réconforté par l'appui de son ancien maître, s'écrie : « J'ai de l'ambition, malgré mes continuelles défiances, et de la modestie réelle, quoique avec un grand fonds d'orgueil (1). »

A Mme Fromentin mère,

Paris, mercredi 24 mars 1847.

« ...L'exposition est ouverte depuis le 16. Etant prévenu, je n'ai pas eu la douceur d'une surprise. Le jury a été cette année plus sévère que jamais. Il y a eu, dit-on, trois mille tableaux de refusés sur cinq mille et quelques cents.

« Je suis assez bien placé, je n'ai donc point à me plaindre, et c'est ma faute et bien ma faute si ma peinture ne se soutient pas mieux au grand jour du Salon; c'est une rude épreuve, j'ai reçu une leçon sévère et qui me profitera.

« Quand la peinture n'a, comme la mienne, qu'un certain équilibre de qualités secondaires, un dessin à peu près correct, une couleur fine et agréable, mais dénuée de ressort puissant, enfin ce je ne sais quoi de tempéré que je m'applique à maintenir, de peur de m'égai^er dans les excès, et de grossir le nombre déjà trop grand des excentriques, elle pâlit, s'efîace, et n'ayant rien de tranchant, a déjà l'air émoussé. En outre, le jour très vif et vertical des galeries trahit tous les se-

(1) Lettre à Mme Fromentin mère, 26 février 1847.

crets de l'exécution, quand elle n'est point parfaite, et on découvre impitoyablement la moindre inexpérience.

a J'ai donc été un peu déconcerté en me voyant tout d'un coup mis à nu dans mes moindres défauts. Cette découverte m'a pendant quelques jours abattu. Elle m'oblige non seulement à des efforts et à des soins plus grands, mais encore à des modifications notables dans ma manière de peindre. C'est à quoi je songe et vais m'appliquer maintenant dans les tableaux que j'entreprends.

« Mes amis n'ont pas éprouvé sans doute le même désappointement que moi, car ils m'ont tous fait des compliments mêlés à des conseils fort sages. Cabat a été content, et il me disait hier ne pas comprendre mon dépit. Le fait est que je ne fais point tache au Salon, même à côté d'œu\Tes beaucoup plus fortes. Mais je me sens si loin, quoique sur le chemin, de la bonne et saine peinture que je rêve, que j'ai besoin de reprendre haleine.

« En somme, l'exposition n'est pas forte, et le moment eût été superbe pour un jeune homme inconnu, mais vraiment solide, de s'y faire jour. Les maîtres n'ont point exposé, c'est encore, comme je le disais du Salon de 1845, une exposition d'élèves. Il y a beaucoup de choses estimables, presque point de saillantes, une incroyable dépense de talent, d'adresse, d'habileté mécanique, de prestidigitation, une réelle et inquiétante indigence de sentiment réel, d'idées élevées. La peinture me semble devenir un jeu d'adresse, une espèce de gymnastique; c'est à qui fera le plus de tours de force et d'escamotage devant le public ébahi et trompera les peintres eux-mêmes par l'inexplicable complication de ses procédés. La peinture qui n'étonne plus paraît trop Bimple. Il faut écrire en rébus pour piquer la curiosité

de certains amateurs. Telle est du moins la mode que propage et qu'accepte la jeune école des peintres de genre ou de paysage, la plus nombreuse, et celle qui se partage cette année presque exclusivement l'exposition. Il y a bien encore quelques gens qui protestent, et ce qui me console, c'est. qu'ils réussissent à se faire regarder, même admirer. Ils ont aussi leurs partisans, moins nombreux, mais non moins fanatiques, peut-être plus aveugles. Ceux-ci combattent un excès par l'excès contraire et poussent beaucoup trop loin le mépris des procédés dont les autres font leur unique affaire.

« Il y a peu de gens raisonnables; c'est ici seulement que je comprends le juste milieu, et l'école du bon sens. Les journaux vous donneront les détails; je n'y pu s entrer. Il n'y a qu'une œuvre très saillante au Salon : c'est une Orgie romaine d'un jeune homme (1) qui n'en est point à ses débuts, mais qui consacre cette année sa réputation d'une façon éclatante. Cette œuvre le place au premier rang, et je ne me rappelle pas avoir vu, depuis six ou huit ans,rien qui fît autant d'honneur à notre jeune école...

« Eugène. »

A la même.

Paris, samedi 3 avril 1847.

a ...J'ai reçu, il y a deux jours, la visite d'un employé des Musées royaux, qui venait, au nom d'une personne qu'il n'a point nommée, me demander si j'avais l'intention de disposer d'un de mes trois tableaux du Salon

(1) Thomas Couture. Ce tableau lui valut une première médaille et la croix de la Légion d'honneur. Il est aujourd'hui au musée du Louvri.

{les Gorges de la Chiffa) et le prix que j'en voulais : j'ai demandé 400 francs. Il en a pris note et m'a dit qu'il m'instruirait du résultat de cette affaire. J'ai peur que mes prétentions un peu élevées ou qu'un examen plus attentif de ma peinture ne détournent mon acheteur inconnu de cette bizarre envie de s'approprier mon œuvre. »

L'effort fait pour le Salon a fatigué Eugène Fromentin. Il se décide à partir pour La Rochelle le 4 avril. Il prévient ses parents la veille seulement. « Je me fais une fête de ce voyage improvisé, je n'aime rien tant que l'imprévu. » Après quinze mois d'absence, le voici de nouveau parmi les siens.

A Armand du MesniL

Li Rochelle, jeudi 8 avril 1847.

« Cher vieux.... j'ai fait un voyage absurde au milieu de gens que je n'ai pas gratifiés d'une parole pendant quatre-vingts lieues, par une pluie continue, avec l'esprit fort sombre, pensant à vous avec un vif regret et à ma famille avec une certaine appréhension qui diminuait un peu mon impatience d'arriver. J'ai changé de voiture à Saumur, où l'on m'a plongé, moi huitième, au fond d'une espèce de coffre infect et sans air, ballotté sur de mauvais essieux et traîné par des haridelles poussives et paralytiques; nous allions le pas d'un piéton qui se promène. Enfin, hier au soir, à 4 heures et demie, on me déposait à Lafond, à la porte même de la maison de mon père, où tout le monde m'attendait : père, mère, frère, domestiques et la suite. — Ma pauvre chère mère s'est tout à fait évanouie en me voyant, et nous avons dû l'emporter sans connaissance. — Mon

père était sérieux et froid. Charles donnait ses soins à ma mère; j'étais stupide et fort consterné... Voilà mon arrivée. Il pleuvait toujours, et la soirée était très triste. J'avais le cœur serré, et j'ai un moment regretté d'être vonu.

« Les choses pourtant se sont arrangées, les visages se sont éclaircis; ma mère a versé d'abondantes larmes qui l'ont soulagée, puis elle s'est occupée de me voir maigri, puis chagrinée de ma barbe qui l'offusque et de mes cheveux qui manquent et qu'elle ne reconnaît plus. Charles plaisantait aimablement sur tout cela. Il a fini par égayer tout le monde et la soirée s'est ter» minée au milieu d'entretiens divers sur les Pyrénées, sur l'Afrique, sur toi, sur ta mère, sur notre intérieur de Paris. Mais pas un mot de peinture, du Salon, etc. Seulement ma mère me dit à la dérobée que mon père avait été blessé que je vinsse ici sans lui rien apporter, que je songeasse à vendre ma peinture avant de lui en avoir offert le moindre échantillon, des minuties de ce genre, un petit égoïsme de père, mal entendu selon moi, mais qu'il faut bien excuser et satisfaire pour avoir la paix.

« Ce matin, je m'en suis expliqué avec lui et lui ai représenté que, n'ayant pu lui apporter ni mes tableaux qui sont au Salon, ni ceux inachevés qui sont sur mon chevalet, j'avais cru mieux de lui faire ici même quelque chose en attendant. Il a paru comprendre et goûter cette idée...

« Tout )e monde se porte bien. Charles a pris de l'embonpoint, l'embonpoint de province et du vieux garçon. Toujours excellent, d'une philosophie pratique un peu bizarre, mais plaisante et commode pour ses semblables et ses proches.

a Cher, cher vieux, je ne regrette presque pas de ne

pas t'avoir avec moi, tant j'ai trouvé notre intérieur froid, exigu, peu attrayant. Décidément, nous comprenons l'existence autrement. Et, pourtant, quels cœurs excellents et quelle mère! Elle t'embrasse, et ta mère d'abord, de tout son cœur; je vous assure qu'elle vous aime bien et je vous promets que ma mère aime solidement.

a Enfin, c'est moi qui mets de l'ombre dans toute la maison; il faut que j'y ramène un jour le soleil et le contentement. Il sera peut-être bien tard, et tous ces êtres qui me sont si cbers seront si bien déshabitués du bonheur qu'ils n'en sauront plus jouir.

« Je t'ai à peine embrassé, pau\Te vieux, ta mère aussi que j'ai quittée comme sans y penser, tout en courant après toi qui portais ma malle. Je me suis dédommagé dans la voiture et vous ai fait de longs adieux.

« Figure-toi bien que je suis autant à Paris qu'à La Rochelle, comme il y a quatre jours j'étais moitié avec ma mère et moitié avec vous. Vous faites si bien partie de mon existence que je ne puis vivre en aucun lieu qui soit en dehors de vous, et vous m'êtes, ta mère et toi. présents partout. Hier à table, à trois ou quatre reprises, j'ai répondu à ma mère a oui, madame » croyant répondre à ta mère et ne m'en suis aperçu qu'en voyant qu'on riait de ma distraction.

« Que les détails de mon arrivée restent entre nous deux. Tout le monde ne fait pas justement de différence entre la sensibilité profonde de nos mères et la sensiblerie. Je t'écrirai sous peu de jours, je me doute que j'aurai beaucoup à te dire du présent, et je t'ai promis des notes sui^e passé. J'y ai beaucoup songé depuis quarante-huit heures.

a ...Je voulais m'adresser à ta mère en même temps qu'à toi; je ne sais comment m'y prendre. Dans une lettre.

Madame est bien nul. Dis-moi donc comment il faut que je lui dise, car j'entends causer avec elle en même temps qu'avec toi, excepté sur les sujets trop intimes qui font que nous nous taisons quand ta mère entre et qu'elle se retire après avoir rôdé autour de nous. Embrasse-la, cher vieux, comme je l'aime, bien tendrement, et portetoi, s'il le faut, caution de mon durable attachement pour elle. M'est avis que nous sommes mariés les uns avec les autres et qu'il n'y a pas de séparation possible entre nous...

« Porte-toi bien, cher ami, soigne-toi, mais travaille. Tâchons ensemble de donner, toi à ta mère des jours plus faciles, moi des jours plus heureux à la mienne. C'est un devoir bien grave, pensons-y...

« Eugène.

« P.-S. — Mes amitiés à Mlle Marie. Tu sais la valeur de certains post-scriptum. »

Le jeune peintre, pour contenter son père, lui brosse un « Repos de la sainte famille » : a La scène se passe dans un pays quelconque de la Judée ou d'ailleurs (1). Il y a là force rochers et montagnes, juste assez d'arbres pour que cela prenne aux yeux de mon père le caractère véritable du paysage. Car il est, vous le savez, de cette école où un pays sans arbres ne peut, dit-on, prêter au paysage. L'exécution n'est pas forte. C'est un peu sec et lourd de métier.

« Il n'est plus question de la magistrature ni du

(1) Lettre à Bataillard, de Lafond, 23 avril 1847. — Ce tableau était bien dans le goût du docteur Fromentin : un ciel verdâtre, des rochers roses, une pâte lourde, noire et des valeurs peu justes, mai? la composition en était heureuse, et l'exécution point maladroite.

barreau, la position est maintenant acceptée. Reste la question d'argent sur laquelle je trouverai toujours mon père intraitable... Il a l'habitude de passer sous silence et de paraître oublier les questions qu'il ne veut ou ne sait résoudre...

« J'habite avec mon père et ma mère la grande et triste prison de Lafond (1). Je m'y consumerais d'ennui si je n'avais du travail ou que j'y dusse séjourner plus longtemps. La perspective si prochaine de retourner à Paris anime un peu cette solitude profonde...

« L'état moral de mon pays est toujours à peu près le même : un égoïsme profond sous les noms d'esprit de famille, d'esprit de localité, d'intérêt de paroisse, la petite morgue des enrichis, l'insolence du rentier et son dédain pour le pauvre artisan de sa fortune, l'amour insupportable des cancans, la manie des nouvelles propre à tous les esprits oisifs, l'inquiétude de ce qu'on dit ou pense, la curiosité de ce qu'on fait chez le voisin...

« Ma première visite à Saint-Maurice a été, mon ami, un religieux pèlerinage à travers tout mon passé. Mes souvenirs ont encore une extrême vivacité; je me suis retrouvé, en présence des lieux témoins impassibles de tant de changements, jeune et amoureux comme il y 8 huit ans. Amoureux de quoi, je vous le demande? Amoureux d'une ombre, de Vombre d'une ombre. J'ai recomposé pièce à pièce l'histoire de ma vie. J'en ai retrouvé les débris épars au pied de chacun de mes arbres. Vous aviez bien raison, mon ami, il y a des choses tombées de mon cœur qui sont à jamais regrettables, des instincts, des naïvetés, des idolâtries, des

(1) Eugène s'était installé pour peindre dans l'atelier de menui- Brrie de l'asile des aliénés. Il travaillait là au milieu des outUs et des planches, souvent auprès d'un cercueil préparé pour un des pensionnaires de l'éljblissen.ent.

superstitions : toutes ces fleurs de l'extrême jeunesse. Les fruits de l'été vaudront-ils les fleurs de mai? C'est donc fini, mon ami, la jeunesse et tout le reste! Nous ne nous reverrons donc plus! C'est au tour des jeunes gens qui nous suivent à être amoureux, à le dire, à faire des vers, à jouir des délicieuses mélancolies de vingt ans. Un jour, peut-être bientôt, nous perdrons jusqu'au souvenir que nous avons été jeunes, jusqu'au regret de ne plus l'être : ce sera la fin de tout, la première mort.

« Dans quelques jours, nous nous reverrons. Et puis vous partirez, et peut-être après je m'en irai de mon côté..,

« Courage, mon ami, puisque la vie que nous avons choisie est ainsi faite, acceptons-la, avec ses ennuis, ses lenteurs, ses obstacles, sa continuelle inconstance.

« Je ne suis ni triste, ni gai, plutôt triste, comme il m'arrive quand je retombe sur moi-même et que je me retrouve seul entre un peissé en deuil et un avenir fort incertain... Adieu (1). »

En l'absence d'Emile Beltrémieux, fixé à Paris,

(1) Bataillard répond le 5 mai ces lignes, qui marquent en quoi les deux amis se ressemblaient et par où ils différaient à cette heure de leur jeunesse : « Jamais, mon bon Eugène, vous ne m'avez écrit une page qui m'ait plus ému que celle où vous me parlez de votre visite à Saint-Maurice et du pèlerinage dont elle fut pour vous l'occasion à travers tout votre passé... Le cœur a des paroles qui ont, comme la musique, un sens multiple et indéfini. — Mais vraiment je m'oublie. N'est-ce pas justement à toutes les choses qui ont un sens multiple et indéfini que je dois en vouloir? Oui, j'en veux à l'art qui ne produit que des jouissances indéterminées, aux sentiments éthérés qui n'aboutissent pas, à l'enthousiasme qui ne peut durer, à tout ce qui n'élève que pour donner le vertige et troubler la vue; j'en veux à toute expression qui ne laisse pas une idée nette, un sentiment vivant, à toute idée, à tout sentiment qui ne laisse pas un fait. Ce que je cherche maintenant, c'est la précision de l'esprit et du cœur dans l'élévation... J'en veux à beaucoup de choses. J'en veux même, vous l'avez sans doute deviné, au langage si éloquent des lieux où l'on a aimé. N'avons-nous pas un cœur pour y embaumer nos souvenirs, et faut-il donc aue les pierres se souviennent pour nous?... ■

Eugène a repris ses relations, assez intimes, avec l'indolent Mouliade, nommé à La Rochelle dans la magistrature ou l'Enregistrement. Mais, loin de ses meilleurs amis, il se sent plus isolé que jamais.

A Emile Beltrémieux.

La Rochelle, 4 mai 1847.

t ...Si ta vie, mon ami, désormais complète et remplie, peut momentanément se passer d'amitiés, la mienne est plus vide que jamais et rien ne supplée, ni les affections de famille, ni le bien-être intérieur, rien ne supplée les amitiés absentes. Je ne puis m'habituer surtout à vivre à La Rochelle sans toi. Dans tout La Rochelle, il n'y a, tu le sais, qu'un heu que j'aie vivement aimé, où j'aie toujours trouvé une douceur et un repos d'esprit extraordinaires : c'est ta chambre, du temps que tu l'habitais. Ta chambre vide fait de La Rochelle une solitude.

« Si je n'avais pas ta famille et Léon Mouhade], je n'y viendrais presque jamais. Il est vrai que Lafond ne vaut guère mieux. J'attache aux lieux une importance extrême, et celui-là me déplaît particulièrement. J'y suis étranger, inconnu comme dans une hôtellerie, je n'y ai rien laissé et n'y laisserai rien de moi. Je n'y ai jamais eu d'intelligence avec les choses, avec les bruits, pas d'habitudes, pas de superstitions, pas la moindre tradition, ni le plus petit souvenir.

« Je ne suis allé, grâce au temps et à mon travail, qu'une seule fois à Saint-Maurice, et encore à la hâte, et par un soleil douteux. C'est fmi, c'est bien fini, mon ami. Le passé, la jeunesse, les jeunes amours, les rêveries des années oisives, tout cela est loin, bien loin,

à huit, à dix ans déjà de distance. La grande transparence de mes souvenirs, la longue portée et l'extrême vivacité de ma mémoire me font croire par moments que rien n'est changé, ni au dedans de moi, ni au dehors; parfois je m'exerce aux mêmes impressions qu'autrefois, essayant pour ainsi dire de revivre et me jouant à moi-même la triste comédie de ma jeunesse. C'est devenu une histoire que je me raconte à moi-même afm d'essayer si, ne pouvant la remettre en action, je serai du moins sensible au récit, — triste chose que de passer ainsi dans une égale et perpétuelle inquiétude des espérances vaines aux regrets inutiles. Gomme tout cela est imaginaire, et comme l'impuissance d'en jouir rend précieux les biens perdus! Qui sait si la réalité vaudrait pour moi maintenant l'illusion du souvenir?

« La saison est absurde; je n'ai jamais eu de goût pour le printemps. Je compte un ou deux printemps à peine qui sont marqués par des souvenirs très doux et me seront éternellement chers. Mais il faut avoir seize ans pour trouver du charme à cette saison douteuse de vert tendre et de bleu pâle toujours indécise entre le soleil et la pluie, comme l'inconstante humeur d'une jeune fille entre le sourire et les larmes. C'est la saison des mais, des premières communions, du pain bénit, des cerfs-volants. Bientôt viendra cette abominable foire de Dompierre qui a été le jour néfaste, un des plus exécrés de mon enfance. En attendant, on se promène le soir du dimanche, par un petit vent aigredoux, sur le cours Richard.

« L'automne a je ne sais quoi de grave et de magnifique qui prête aux lieux les plus ingrats un charme extraordinaire, le charme du regret, la réverbération sereine du soleil qui s'en va; le printemps laisse à toute chose sa plate, son indigente réalité.

« Et puis quel soleil, quel temps, quel froid! Si je ne sentais pas d'avance le bon soleil de Blidah (I), si je ne revoyais pas la mer bleue et les orangers et tout le reste, je ferais, je crois, comme les tortues à l'approche du long hiver, je m'endormirais de désespoir.

« Je vois souvent ta famille. Tu sais mon affection pour ta sœur (2) et pour Edouard et pour tous les tiens. Je trouve au milieu d'eux toutes tes qualités de cœur et dans ta sœur beaucoup de tes qualités d'esprit. C'est la seule personne de La Rochelle que je regrette de ne point avoir auprès de nous... Je l'ai vue samedi dernier au bal de la préfecture, où je me suis laissé entraîner.

a Le bal était joli. J'y ai dansé toute la nuit, afin de faire aussi comme tout le monde et trouvant sot de poser dans un coin pour l'ennui de ceux qui vous voient. Je n'ai fait danser que des jeunes filles. N'ayant point d'inquiétude de cœur, j'ai trouvé tout le monde aimable. Si je ne l'ai pas été autant qu'il le faudrait, c'est par défaut d'habitude et par un reste de raideur dont je ne puis me défaire, mais je faisais causer et voyais de près ces jeunes visages tout honnêtes, tout candides. Autrefois, mon ami, je ne voyais dans un bal que le côté mystérieux, l'envers de toutes choses, — la femme éprise et l'amant trompant un jaloux, — à peu près comme nos romanciers voient le monde. Maintenant, je suis beaucoup plus simple et ne vois que ce qu'il en paraît; je crois volontiers tout le monde aussi désintéressé, aussi innocent d'intrigues que je le suis moi-même...

« De moi, je n'ai pas grand'choso à dire, mon ami. Tu sais que je fais un tableau pour mon père. Je suis sûr d'avoir avancé beaucoup mes affaires générales : ma carrière est acceptée. Mon exposition notoire me

(1) Fromentin projetait son second voyage en Algérie.

(2) Mlle Lilia Beltrémieux; Edouard était leur frère.

fait une position officielle de peintre que je suis bien obligé de subir. J'apprends que je me réhabilite un peu dans l'opinion de mes connaissances, et je crois qu'on sera toujours disposé à me prêter du talent. J'ai pensé faire un petit acte de politique en me montrant au bal, j'ai jugé nécessaire aussi d'y faire quelques frais. Je voudrais faire croire à des goûts que je n'ai pas pour le monde, et surtout paraître le plus simple possible, afin de détruire ce préjugé stupide qui prête aux artistes des prétentions à l'excentricité.

« Ma vie intérieure, tu la connais. Je n'ai pour société intime à Lafond que mon père et ma mère... »

Séquestré, dit-il, chez ses parents, par la tendresse jalouse de sa mère, Eugène se décide enfin à repartir pour Paris.

A Armand du MesniL

Lafond, jeudi matin [27] mai 1847.

« Enfin, enfin, j'ai pris mon cœur à deux mams et malgré les prières unies de tous les miens et de tous mes amis, je pars...

« Cher ami, tu sais si je t'aime, tu sais si j'aime ta mère, tu sais si tous vous m'êtes chers, et quel besoin j'ai de vous revoir ; tu sais si mon travail m'intéresse et si je suis pressé de le reprendre, — et pourtant j'ai le cœur bien gros de m'éloigner d'ici.

« Cette séparation, vois-tu, est plus grave que toutes les autres. Ma position est telle aujourd'hui, que ce dernier départ est une rupture définitive avec le pays et la première expatriation véritable. Me voici décidément fixé pour toujours à Paris, et pour toujours séparé

de ma mère et de ma famille. Tout le fardeau de mon avenir pèse entièrement sur moi; à partir de ce jour, je m'appartiens et ne relève que de ma propre volonté. « Tout cela fait que ce moment me semble assez solennel. Ma chère et pauvre mère, qui est la première à c-n comprendre la gravité, est bien triste, tu le comprends. Mon père, que ma conduite depuis un mois, mon travail assidu, les preuves de bonne volonté et de volonté persistante que je lui ai données, enfin le résultat même de mon travail, ont converti à des sentiments tout à fait bienveillants, ne me marque plus qu'une tendre et sérieuse sollicitude, et mes engagements envers lui me semblent, par cette raison même, d'autant plus sérieux. Mon frère ne m'avait jamais témoigné plus vivement le regret qu'il a de me voir partir. Enfin, tout semble se liguer contre ma propre faiblesse, et je te l'avoue, à toi à qui je dois tous ces aveux, jamais je ne m'étais senti si faible devant un départ... »

A Paul Bataillard.

Lafond, jeudi matin 27 mai 1847.

a Vous avez mille raisons de m'en vouloir, mon bon Paul. Votre lettre, qui m'a véritablement et profondément ému, voulait une longue réponse, je ne me suis pas senti le courage de la faire. Vous comprendriez cela si vous saviez dans quelle langueur d'esprit et de cœur, dans quel attendrissement bizarre, j'ai passé ces dernières semaines; c'est un état maladif peut-être. Je ne saurais l'attribuer à aucune cause précise. Mais quelle qu'en fût la cause ou l'excuse, il était tel qu'il m'était impossible, sans me mentir à moi-même, de prendre ce moment-là pour défendre ma volonté et ma force si

L'ORIKNT REVELK 217

tendrement attaquées par vous. Cependant, il y avait beaucoup à dire, et je ne pouvais m'avouer coupable et faible sans réserve et sans explication.

t Mon mal, je le sens bien, vient d'une extrême, d'une incurable sensibilité morale et physique. J'espérais que l'âge et les intérêts sérieux de la vie en amortiraient une partie. Mais chaque fois que je retombe sur moi-même et que je reprends dans la solitude possession de mon cœur, je le sens plus faible que jamais. Et cependant, car je ne m'épargne point les examens ni les reproches, je ne saurais m'accuser tout à fait, ni me laisser condamner sans résistance.

a Aimez-moi donc tel que je suis, mon pauvre et bon ami; je mérite, je crois, malgré tous mes torts et mes indignités, qu'on aime en moi quelque chose qui, je crois, est bon.

« Je suis très triste de partir, je serai très heureux de me retrouver au milieu de vous tous et près de mon travail à Paris.

« Je suis un peu souffrant depuis quelques jours, je crois que le mal vient du dedans, je me consume dans des ardeurs singulières.

a Mon tableau a réussi au delà de mes espérances, mon père est converti, je suis libre; je suis peintre; mon avenir est entre mes mains.

« Le moment est bien grave, allez! jama s départ ne m'avait causé pareille émotion, je crois retrouver à Paris mes forces, un peu abattues, en ce moment. Et puis, je m'appuie maintenant sur l'estime et la confiance de ma famille et de mes amis de La Rochelle.

« Enfin, la saison est propice, j'ai la tête pleine de rêves, je suis dans ces dispositions maladives qui précèdent, je crois, l'enfantement. Je compte sur ma saison d'été. Les orages fréquents que nous avons agissent

fortement sur moi. Jai peu que ma constitution, qui se fortifie en apparence, ne devienne cependant plus susceptible.

a Je ne suis pas encore tout à fait à Paris, mais dans trois jours je serai un autre homme, celui de Paris, qui ne ressemble guère à celui du pays.

« Adieu, adieu, mon ami... »

A Mme Fromentin mère,

Paris, dimanche 30 mai 1847.

« Ma mère chérie, je suis arrivé hier soir bien portant et nullement fat gué.

« ...Mes amis m'attendaient au bur au des messageries depuis deux grandes heures. J'ai trouvé le Armand, Emile, Mme Emile et Charles Labbé. Mme du Mesnil, Mme Regnault et Mlle Marie m'attendaient à la maison du 47, où le thé était préparé. La façon dont tous ces excellents amis m'ont accueilli m'aurait, je crois, fait pleurer d'attendrissement si je n'y étais habitué depuis longtemps déjà; je puis dire que la maison était en fête. On s'est séparé tard...

« ...Chère mère aimée, je ne puis me croire éloigné de tant de heues en si peu de temps. Je me suis trouvé transporté à Paris sans m'en douter, n'ayant guère cessé de penser à vous pendant la route; je n'ai compris et senti la réelle séparation qu'en reconnaissant ici les lieux et les gens qui vous sont tout à fait étrangers. La première partie de mon voyage a été bien triste; j*ai beaucoup dormi pendant le reste, afin d'abréger le temps, de tuer l'ennui et d'assoupir les regrets.

« Que veux-tu, ma pauvre mère chérie, c'est apparemment une destinée qui s'accompHt, quelque chose

de plus fort que notre propre volonté qui me pousse ainsi à sacrifier le bonheur de vivre ensemble et sans jamais nous quitter!...

« Je viens de passer six semaines heureuses. Le bonheur intérieur, celui que je goûte le mieux, ne se manifeste jamais chez moi. par de la gaieté, en sorte qu'on pourrait souvent le prendre pour de la tristesse.

« Pauvre mère chérie, si tu savais ce qu'il m'en coûte et ce qu'il m'en a coûté pour me séparer de toi, de vous! J'ai pris mon cœur à deux mains pour ne pas le laisser faiblir devant vos prières et mes propres regrets.

« Adieu, ma mère aimée, adieu, ma pauvre amie chérie, adieu, mon bon père, adieu, vieux ami Charles; portez-vous bien tous, mes amis, aimez-moi sans trop d'aniroisse, et comptez sur moi pour vous aimer du fond du cœur...

« Je vous embrasse tendrement.

a Eugène. »

A peine de retour à Paris, Fromentin y bat le pavé pour y faire, un peu à contre-cœur, les commissions dont on le chargeait à chacun de ses départs. Il s'agit, cette fois, de toilettes à choisir pour une cousine, de modes et de bijoux. Nous le voyons discuter la qualité et le prix du crêpe de Chine, marchemder un chapeau de paille d'Itahe, des boucles de ceinture; il achète un livre pour M. l'Aumônier, des bottines destinées à Mme C. M. et jusqu'à une poupée dont il fera cadeau à sa petite amie Juliette Bué. Enfin, il se remet en hâte à ses grands tableaux (1).

(1) A sa mère, 6 et 19 juin 1847.

2â0 LETTRES DE JEUNESSE

A Mme Fromentin mère.

Paris, samedi 19 juin 1847.

c Depuis quelques jours, je fais des études de figures, un de mes amis ayant modèle; j'en profite pour m'exercer à ce genre d'études que je n'ai jamais faites et que tout paysagiste devrait se résoudre à faire, car c'est la clef de bien des difficultés. Je m'en tire assez mal, mais pour un début il ne faut pas être très exigeant. Mon tableau est parti pour Strasbourg, résidence de mon acheteur; je n'ai pas encore reçu l'argent, je l'attends avec une certaine impatience. C'est bien 350 francs. On me dit qu'il en fallait demander 500; ce sera pour le prochain. »

Quelques jours après, Eugène Fromentin fait avec des amis une rapide excursion à Dieppe. Il est curieux de noter l'extrême indigence des impressions qu'il en rapporte. Est-ce parce qu'il est déjà en proie à une crise de stérile ennui qui pendant plusieurs semaines annihilera ses facultés sensibles? Ou plutôt les spectacles de cette nature n'ont-ils pas le don d'émouvoir le peintre du désert africain?

A Paul Bataillard.

Dieppe, samedi matin [26 juin 1847].

« ...Rien de bien intéressant sur notre séjour de Rouen : des églises, et puis des églises, et toujours des églises. Hors de là, rien ou presque. De beaux quais, de belles et riantes collines autour de la ville; à l'inté-

rieur des masures qui avaient jadis un caractère, qui n'en ont plus, une population assez plate, assez silencieuse; bref, je m'y ennuierais à mourir.

« Mercredi, nous avons poussé jusqu'au Havre, un magnifique port encombré de navires; des quais couverts de farine. La mer était superbe; un immense orage enveloppait tout l'horizon.

« Dieppe, au moins, a une physionomie. Le temps, toujours à la pluie, est doux et supportable. La mer est fort calme et l'on en embrasse de la jetée une admirable étendue. Je n'ai jamais si bien joui de la mer; c'est vraiment beau, quoi que j'en aie dit. »

Rentré à Paris, Eugène écrit le 3 juillet à sa mère : « Je pense beaucoup à vous ce soir, à Lafond, à La Rochelle, à Saint-Maurice; cela me vient par bouffées, comme une haleine des vents du pays. »

A M, et à Mme Emile Beltrémimx,

Paris, mardi 20 juillet 1847.

fl ...Je ne fais absolument rien, quoique essayant tous les jours de travailler. Ma santé n'est pas très bonne. Je m'ennuie cruellement, c'est plus que de l'ennui, je ne sais plus ce que c'est. Je ne me suis jamais trouvé dans un état de si complet anéantissement, et voilà déjà près de trois semaines que cela dure. J'ai toutes les peines du monde à rassembler mes idées pour vous écrire. Je viens de me mettre encore pendant plusieurs heures de suite à mon chevalet, tentative inutile. J'ai dans le cerveau comme une nuit profonde, la palette me tombe des mains, et la peinture me donne des nausées...

« Ce qui m'effraie, c'est que de jour en jour cela

2i2 LETTRES DE JEUNESSE

empire. J'ai commencé par m'indigner, maintenant je subis ma morne ineptie presque patiemment.

« Prenez ceci non pour une lettre mais pour une preuve d'amitié, car il m'en coûte beaucoup de me montrer dans un pareil état d'esprit. »

Cet accès de découragement, concordant avec le retour de la saison brûlante, réveille en Fromentin la nostalgie de l'Afrique. Il reprend le projet de faire un second voyage en Algérie et il finit par s'en ouvrir catégoriquement à ses parents (1). « Je crois pouvoir affirmer qu'après de fortes études faites dans ce pays-là, j'en reviendrai avec un talent du moins personnel. Je sais qu'il y a là quelque veine originale, je vous l'écrivais il y a un an. J'en ai aujourd'hui la certitude. Pour moi, si j'avais le choix entre Rome et Alger, vu les besoins présents de ma peinture, je n'hésiterais pas.

« Tu comprends, ma mère chérie, combien ce projet est sérieux pour moi. Je vous supphe donc, mon père et toi, de le prendre aussi tout à fait au sérieux et de le bien examiner avant d'y faire une opposition trop positive. »

La réponse du docteur Fromentin tarde un peu. Elle arrive enfin. L'adhésion au projet de voyage est si peu formelle qu'Eugène s'en attriste, ainsi que des inquiétudes que ressent déjà par avance son excellente mère (2). Le père s'abstient de donner un avis qu'il regarde comme inutile, ne voulant ni encourager ni empêcher le voyage pour n'avoir plus tard aucun reproche à se faire. Cette façon de le laisser libre afflige beaucoup Eugène. Il se plaint d'agir toujours, depuis quelque temps, sans le

(1) Lettre sans date, qui se place vers la un de juillet.

(2) A son père, 13 août 1847.

L'OHIEXT RÉVÉLÉ 22S

concours de la volonté paternelle, quand ce n'est pas contre elle. I! remercie cependant ses parents de ne pas contrarier ce nouveau projet et il entreprend de réfuter leurs objections.

A M, Fromentin père.

Paris, vendredi 13 août 1847.

«... Ce qui me manque en ce moment, ce n'est pas précisément une nature nouvelle et toute différente de celle qui m'est familière. Ce sont d'abord des matériaux plus complets en dessins, des études peintes plus sérieuses devant servir de régulateur et de renseignements dans l'atelier. C'est, en outre, indépendamment de ces résultats matériels, la science elle-même de la nature acquise au moyen de ces études.

a II m'est trop bien démontré que jusqu'à ce jour, également dépourvu de savoir et d'études personnelles, j'ai travaillé sous l'inspiration des autres; que je n'ai vu la nature qu'à travers les peintres eux-mêmes, et que je ne suis capable du peu que je fais que parce que j'ai beaucoup étudié la peinture des maîtres. Je réussirais peut-être de la sorte à me faire une fausse expérience d'imitateur, à me composer un savoir d'emprunt; ma peinture pourrait n'être jamais servile, mais ne serait non plus jamais personnelle. Il m'est non moins démontré que la nature, étudiée de près dans son exacte vérité, me fera naturellement oublier les peintres et les systèmes, que ce qui est me détournera de ce qu'on fait et que je reprendrai mon indépendance en regardant à travers mes propres yeux.

« Il y a dans la peinture historique beaucoup de traditions qu'on respecte peut-être par impussance de les renouveler, car elles ont été imposées par des

maîtres jusqu'à présent inimitables. Il s'en faut qu'il

en soit de même en paysage. Il n'est pas de genre où le sentiment individuel soit plus libre, où l'indépendanco soit plus nécessaire. L'éclectisme que tu recommandes ne consiste point à se soumettre, à s'abdiquer, mais à profiter de l'expérience ancienne en ce qu'elle nous paraît avoir de rationnel d'abord, ensuite de conforme à notre sentiment propre. Il n'est pas un des paysagistes ^ modernes dont je n'aime ou n'admire certaines qualités, ^ dont je ne partage certaines tendances. A quoi me servira cet éclectisme, si je ne trouve pas au milieu de ces sympathies diverses ma propre et personnelle tendance?

« Il est certain que tout en aimant chacun d'eux à des titres différents, je n'en voudrais imiter aucun. Et ce qui fait que quelque chose encore m'en sépare et me fait choisir les qualités et rejeter les défauts, c'est précisément cette façon particuhère qui m'est propre d'envisager les choses. Où trouverai-je donc l'occasion d'essayer mon indépendance et de me créer ma manière, si ce n'est devant la nature elle-m.ême, interprétée librement en vertu de ma propre inspiration?

« Les peintres eux-mêmes qui sont devenus nos maîtres n'en avaient pas d'autres pour leur faire la leçon. Pourquoi, venant après eux, n'agirions-nous pas comme eux? Ils ont ouvert les grandes routes; il en reste encore peut-être d'imprévues à percer. Nous savons comment ils ont fait, profitons en ceci de leur expérience; toute autre imitation serait servile, tout autre emprunt serait du plagiat.

« Ce qui me manque encore, c'est une nature qui m'intéresse, qui s'accommode précisément à mes besoins d'esprit. Tu conviendras qu'en fait de nature, et quand il s'agit de l'art, il y a des goûts déterminés : tel se con-

sacre à la Normandie parce que son goût l'y porte; si tel autre se tourne vers le Midi, c'est que la Normandie ne lui aura paru qu'un agréable pays de promenade. J'en suis là, je n'ai jamais souhaité, depuis que je fais de la peinture, de visiter les bords du Rhin qu'on dit magnifiques, les Pyrénées, ni la Suisse. Un natif instinct me portait vers la nature du Midi, je l'avais en quelque sorte devinée avant de l'avoir vue. Et si je fais aujourd'hui ce nouveau voyage, de préférence à tout autre, c'est uniquement pour suivre la voie qui m'est indiquée par mon exclusif penchant. C'est afin de ne point sortir de mes goûts, de ne point aller à l'aventure dans un pays qui me serait tout à fait étranger et peut-être me laisserait froid.

« A présent suis-je en état de profiter d'un pareil voyage? Mieux que de tout autre, puisque le pays m'intéresse davantage et que les études que j'y ferai, même à valeur égale, auront sur des études faites ailleurs, aux environs de Paris, par exemple, cet important avantage de servir directement de matériaux pour les tableaux que je veux entreprendre. Je crois être en état de faire de bonnes études, non sans peine, bien entendu, car c'est pour tout le monde une chose fort difficile. Il y a plus, ceîa m'est nécessaire, c'est urgent. Pourquoi ne pas les faire là-bas auss bien qu'ici? En apprenant mon métier, j'apprendrai en même temps cette nature dont j'ai besoin. Ce sera à la fois une éducation générale qui me sera partout utile et une connaissance acquise des aspects pai^ticuliers du Midi. J'aurai là-bas plus de soleil qu'ici, plus de lumière, une richesse de tons qui n'est jamais superflue dans aucune peinture. Je ne parle pas de la constance du cHmat qui permet de longs travaux en plein air qui sont impossibles en France.

a Quant à faire sur la foi des autres ce qu'on n'a point vu soi-même, quant à faire de l'Italie, sous le ciel de France, avec les végétations de la France et quelques grains de couleur locale empruntés çà et là, ce n'est point une chose sérieuse à proposer comme exemple à suivre. Pour ma part, je ne peindrai jamais rien qu'en toute sincérité d'esprit; et comme, après tout, je ne veux relever qae de mon propre sentiment, je ne toucherai pas du bout du doigt à ce beau pays d'Afrique avant de me l'être approprié.

« Il n'est pas dit, tu le comprends, que je me restreigne au point que tu parais le craindre dans tel ou tel genre de paysage. La nature est là-bas infiniment variée, comme en France, quoique tout autre, et le sentiment est infiniment plus varié encore; c'est une veine avec des ramifications multiples.

« Considérant mon voyage sous un autre rapport, tu parais craindre pour mon exposition prochaine, et tu semblés objecter du temps perdu? Mais crois-tu, qu'à supposer mon exposition compromise, ce qui n'est pas certain, je n'emploierai pas mon temps plus profitablement pour Vavenir là-bas, dans un travail suivi, complet, aussi sérieux qu'il est possible, au miheu de richesses extrêmes et de matériaux surabondants, qu'ici dans un travail difficile, décousu, partagé entre l'atelier et Fontainebleau, dans des conditions de climat certainement inférieures, sinon tout à fait contraires, comme il m'est arrivé depuis deux ans?

« En définitive, si Alger se trouvait à cinquante lieues de Paris, ou même aux frontières d'Espagne, nul doute que tu m'y laisserais aller. Reste donc la question de distance, qui se traduit par une question d'argent,

« Je vous ai dit dans quelles conditions j'entreprends ce voyage : avec l'intention de me fixer à Blidah, à

L'ORÏKNT REVELE 227

dix-sept lieues d'Alger, près d'une famille amie et d'y vivre avec mon compagnon de voyage comme nous vivrions en France, à Fontainebleau ou dans la vallée de Royat. Je n'y dépenserai pas plus qu'à Paris. Le trajet, je vous l'ai dit, ne doit se compter que de Paris à Marseille : notre passage nous est bien et dûment assuré, aller et retour...

« ... Ce que tu m'écrivais, l'autre jour, de mon tableau m'a fait réfléchir. Je crois savoir d'où vient l'altération de certains tons : les couleurs que j'ai employées pour le ciel, en particulier, sont fines isolément, mais ne sont pas susceptibles de se combiner. J'ai, depuis, éprouvé que le bleu m^inéral et le jaune indien, combinés avec les blancs, blancs de plomb surtout, noircit et donne à la peinture ce ton plombé que tu remarques. Il est prouvé aussi que la peinture est moins solide sur une toile blanche que sur une toile déjà couverte; j'y veillerai.

« ...Je n'ai pas le temps de t'écrire aujourd'hui, ma mère aimée, ce sera pour dans quelques jours. Je ne pourrais discuter froidement avec toi, chère mère chérie; les meilleures raisons échoueraient devant cette inébranlable raison du cœur; je ne puis que te rassurer, ce que je ferai; te connaissant, je m'attendais à ta lettre tendre et résignée; ce n'est pas résignée que je voudrais te voir, mais heureuse. »

Eugène s'efforce, d'ailleurs, de convaincre sa mère de l'excellence du cHmat algérien et d'atténuer, dans son esprit, les inconvénients de la distance.

Emile Beltrémieux, alors dans l'île d'Oléron avec sa femme, se fait l'avocat d'Eugène auprès de ses parents (i).

(1) « On a tort, écrit Beltrémieux à son ami (15 août 1847), de se maintenir dans la dépendance qui ne fortifie en rien les affections

«28 LETTRES DE JEUiNESSE

A M. et Mme Emile Beltréjnieiix.

Paris, vendredi 3 septembre 1847.

« Encore une fois merci, mes amis, de votre bonne lettre de consolation...

« Depuis l'époque où je vous ai écrit, je n'ai eu que trois semaines d'activité soutenue; jusque-là ça n'avait été qu'un long et douloureux affaissement sur moi-même. Tout y concourait : le temps variable de l'extrême chaud au froid, à travers des orages continuels, le mauvais état de ma santé, l'impuissance réelle de faire un pas de plus dans la peinture sans de nouvelles études, et puis des tristesses annuelles, des anniversaires pénibles. J'ai passé plus d'une semaine à exhumer de vieux souvenirs, à relire d'anciennes notes enfouies dans mes tiroirs, à fouiller dans les reliques du passé mort; puis une autre à lire des livres désolants, vingt fois lus déjà, l'histoire du faible Amaury(l) et celle de cette pauvre Mme de Mortsauf (2). J'ai été étonné de pénétrer plus avant que jamais dans ces intimes douleurs. Tout cela était fort malsain, et je rougis, non point tant de cette faiblesse indigne de mon âge, que de cette sensualité qui me fait trouver un charme dans l'acre saveur de toutes les afflictions réelles ou imaginaires. Enfin la raison a pris le dessus, et je me suis remis tant bien que mal au

de famille... Tu devrais régler tes rapports de toute sorte avec ton père de manière à éviter des discussions et à n'être pas à sa merci. Tu n'as pour cela qu'à lui faire part de ta résolution, sans solJiriter une approbation que tu n'en peux pas attendre, et à spécifier plus nettement le revenu qu'il te fait... Ton père croit que tu spécules sur ce défaut de netteté dans vos rapports pécuniaires... Tu ne sais pas ce que tu reçois et tu ne peux faire une dépense extraordinaire sans un crédit extraordinaire. C'est une position fausse et très gênante. »

(1) Volupté, de Sainte- Bku XI.

(2) Le Lys dans la Vallée, de Bai^ZAC.

travail; je m*étais donné ma tâche, et je Tai faite sans m'en distraire un seul jour. Aujourd'hui je me dispose au grand voyage.

« Vous savez déjà, mes amis, que l'affaire est décidée...

« Je n'en espérais même pas tant du premier coup, connaissant l'indécision habituelle de mon père. Je me suis borné à réfuter sa lettre point par point. On ne m'a pas encore répondu, et j'ai passé outre.

« Je n'ai pas dit un mot de la question d'argent, j'ai mal fait peut-être. Ta lettre sur ce point est parfaitement sensée, je devrais suivre tes conseils, j'aurai peutêtre bientôt besoin de les suivre; pour le moment je ne m'en suis pas senti le courage. Tu connais mon horreur pour les démêlés de ce genre. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis, comme tu le dis fort bien, dupe de ce défaut de netteté dans nos rapports pécuniaires. Il est certain que si je touchais effectivement ce que mon père est présumé débourser pour moi, je serais beaucoup plus heureux que je ne le suis.

a Que je me sois ou non fourvoyé dans la voie quo j'ai prise, on ne peut, Dieu merci, m'empêcher d'y faire mon chemin. Cet entêtement, légitime ou non, ne prévaudra pas contre moi. Je pourrais faille à des raisons d'intérêt le sacrifice d'espérances douteuses; je ne ferai jamais, même à mes devoirs de piété envers ma mère, celui de ma vie tout entière. Je regrette de ne pouvoir mettre ceux qui me sont le plus chers de moitié dans ma confiance, mais, s'il faut que je me passe absolument de tout concours et de tout encouragement, je m'en passerai, quoi qu'il m'en coûte. Quant à la direction de mon travail, je me la réserve exclusivement, et je ne souffrirai pas que personne se l'attribue.

« Nous partons trois, Labbé, un peintre de nos amis communs, nommé Salzmann, et moi. Salzmann a pris le

devant. Il est allé passer quelques jours dans sa famille et nous le rejoindrons à Marseille du 20 au 22 de ce mois. De tout ceci, pas un mot. Je tiens à ce que ma mère ignore le jour précis de notre embarquement : ce serait pour elle une anxiété terrible. Je veux qu'elle me croie encore en France quand je serai déjà de l'autre côté de la mer...

« Nous avons notre passage gratuit, aller et retour. Je n'ai point dit le temps que nous devons rester. Mon père ne peut pas supposer que nous y restions moins de trois mois. La vérité est (mais, silence absolu!; que nous n'y resterons pas moins de six mois, à moins d'événements ou d'accidents imprévus. Je veux un voyage assez long pour nous permettre, non seulement de beaucoup amasser, mais de faire des progrès. Il faut une initiation, surtout dans un pays origind comme celui-ci. J'entends, tu le comprends, tirer un double parti de ce voyage : d'abord faire mon éducation de peintre dans ce long et étroit contact avec la nature. Mon travail d'atelier m'a appris tout ce qui me manque; il faut que je l'acquière; je le puis là mieux qu'ailleurs. Mes observations porteront sur tout à la fois, car l'éducation d'un peintre ne saurait se faire d'une manière complète dans une nature qui ne Test point elle-même. Je compte, en outre, meubler mes cartons et amasser de quoi suffire à de longs travaux d'atelier. Mon programme est arrêté. Outre les études qu'il faudra faire à titre d'exercice, j'en ferai en vue de travaux prévus, déjà médités. Nous emploierons la saison des pluies à faire la figure. Je ne sais pas encore à quelle époque nous quitterons Blidah pour voyager; il est probable que ce sera vers la fin de l'hiver. Toujours est-il que nous verrons les points extrêmes de la colonie, Oran et Constantine.

« Nous voici donc au moment d'entreprendre sans

VOUS ce beau voyage que nous avions rêvé en commun!... Peut-être retournerons-nous ensemble un jour [dans le Midi] un peu plus tard. Espérons que la vie sera longue, et plus facile et moins dépendante. Nous nous écrirons régulièrement, si c'est possible, mais je souffre de ne pas vous embrasser avant de partir, cela fera près d'un an sans nous voir, — c'est énorme.

« La maison est bien triste, vous le comprenez. Mme Regnault frémit à l'idée de passer toute seule ce long hiver. Je laisse Armand et sa mère fort ennuyés, plus inquiets de l'avenir que jamais. La santé d'Armand est meilleure, mais le travail ne va pas aussi vite que les nécessités. Il est faible comme nous; il a, comme nous, besoin de n'être pas seul. La moitié de ses ennuis se dissipe aussitôt qu'il nous a; réduit à lui-même, il y succomberait. Ces quinze derniers jours nous seront pénibles à tous; c'est comme un enfant de la maison qui s'en irait, et je vous assure que, de son côté, l'enfant de la maison a le cœur assez gros.

« ...Après cela, rien de nouveau que vous ne srchiez aussi bien que nous. Vous savez qu'on ne « chourine » plus, mais qu'on « prasline ». Avez-vous lu dans le Journal des Débats la réhabilitation de cet affreux duc? et quelle distinction grande ces messieurs font entre le crime bas et vil qui prend sa source dans un ignoble sentiment de vengeance ou de cupidité, et ces passions violentes qui sont le privilège des classes éclairées, et ne se recontrent d'ordinaire que dans les grandes âmes?... Tout cela est de la plus comique effronterie. Décidément nous dansons plus que jamais sur un volcan. Voici que pour 8 sous qu'un maître cordonnier refuse à un ouvrier, on casse les vitres dans la rue Saint- Honoré, et que, hier soir, il y avait une armép ^angée en bataille dans tous les environs du Louvre. L'affaire

Praslin a produit un immense effet, d'autant plus fort que l'opinion n'a point eu la satisfaction qu'elle voulait et que ce gredin nous a volé sa tête; je suis de ceux que son suicide a fort mécontentés. L'affaire Cubières à peine éteinte, voici l'affaire des cinq journaux et peutêtre l'affaire Warnery qui va venir. Je crains que quelque chose n'éclate en notre absence, et nous aurions souhaité d'y être présents.

« ... Adieu, mes deux amis, ne me négligez pas quand je serai loin, pensez à moi.

« Je, vous embrasse et suis bien à vous.

« Eugène. »

A Mme Fromentin mère.

Paris, 11 septembre 1847, lundi.

« Ma mère chérie,

« Ta seconde lettre m'a causé une émotion que je ne saurais te dire, j'ai le cœur encore remué des larmes qu'elle m'a fait verser. Chère mère aimée, si je n'écoutais dans de pareils moments que la voix de ma tendresse, il n'est rien que je ne me sentisse prêt à faire pour t'épargner l'ombre d'un chagrin. L'affliction que je te cause me déchire profondément; mais comment faire, mon Dieu? Je subis en la maudissant ce que je regarde comme une nécessité de ma vie. En vérité, ma mère adorée, dans de pareils moments, je fais le vœu insensé que tu n'aies plus pour moi cette tendresse qui fait ton tourment. Ta lettre est de celles que je garderai comme une relique. Si tu pouvais voir au fond de mon cœur, cela rachèterait tout le mal involontaire que je te fais. J'ai mis immédiatement à mon cou la chère et sainte médaille, je te remercie d'avoir eu confiance que je ne

la refuserais pas, elle ne me quittera pas un instant. Tu peux regarder la promesse que je te fais ici comme sacrée.

« Mon Dieu, mon Dieu, je voudrais pouvoir t'ouvrir mon cœur à deux mains; chère mère, mon père chéri, croyez-moi bien digne en tout de votre affection.

« Merci encore une fois de ta lettre, merci de la médaille et du précieux souvenir que tu y as joint; vous ne saurez jamais le mal et le bien que m'a fait l'ouverture de cette lettre et la vue de ce petit sachet. Ce sont des émotions qui fondraient des cœurs de pierre; je voulais t'écrire sur le moment, le trouble où j'étais ne me l'a pas permis...

« ...Je te remercie, chère mère aimée, de l'offre d'argent que tu me fais et ne l'accepterai qu'à la condition que cela ne vous gênera ni toi ni ma grand'mère. Mme du Mesnil, qui se trouvait de l'argent disponible, a mis sa bourse à ma disposition, c'est donc à elle que je devrai. Cette dette ne m'inquiéterait ni ne me gênerait en rien, vu nos rapports de complète intimité. Il pourra se faire qu'un jour je sois à même de lui rendre un pareil service, et je sais qu'elle en usera sans plus de scrupules que moi. J'emprunte à Armand exactement comme j'emprunterais à Chai^les... Puisque mon père a l'obligeance de m'envoyer d'avance les 300 francs de mon trimestre prochain, je les emporterai avec l'argent qu'Armand m'avance.

« ...Tu n.' saurais imaginer la tendre affection de Mme du Mesnil et d'Armand. «Si je n'étais pas si pau\Te, « me disait Armand hier soir, je partirais le même jour « que toi et j'irais passer trois ou quatre jours auprès de « tanière, peut-être que nous nous consolerions ensemble « de ne plus t'avoir. » On t'aime bien dans cette maison, chère mère aimée, et cette pauvre femme aussi n'est pas

heureuse. Je rêve un moyen de les rendre l'un et l'autre plus heureux, mais ce sont des rêves insensés.

« Je ne réponds point à mon père, sa lettre tendre et grave m'a vivement ému, je l'en remercie.

« Adieu, chère mère adorée, adieu; sois forte et confiante en Dieu; je crois me conduire de manière à ne point l'offenser et mes torts sont de ceux qu'il doit pardonner. Si les prières d'une sainte mère sont efficaces, je n'ai rien « à craindre sous cette puissante sauvegarde, et la Pro- I vidence aura soin de nous conserver tous...

« Eugène. »

.4 la même.

Paris, dimanche 19 septembre 1847.

a ...Le bonheur que Mme du Mesnil éprouve à recueillir partout des louanges sur tes vertus m'a touché encore plus que les louanges elles-mêmes. « Mon bon « ami, me disait à ce propos cette pauvre femme, je 0 suis bien vieille, je tiens bien à la vie pour mes enfants, « qui, sans moi, n'auraient pas de soutien, mais je don- « nerais la moitié des années qui me restent à vivre « pour ressembler à votre mère. » Je t'ai déjà dit que c'est plus que de l'amitié, c'est une vénération, je n'exagère pas.

« Chère mère aimée, continue de m'écrire ces tendres lettres qui, par l'émotion qu'elles me causent, me font sentir combien je vous aime; mais, je t'en conjure, tâche de t'habituer à cette idée de la distance im peu plus longue. J'emporte ta petite prière dans mon portefeuille, et dans ma mémoire. Tu sais bien, pauvre amie chérie, qu'en me parlant au cœur, tu viendras toujours à bout des résistances de ma raison. »

Le départ, retardé par une indisposition de Charles Labbé, peut enfin s'effectuer le 24 septembre. L'autre compagnon de voyage d'Eugène Fromentin, le peintre Auguste Salzmann, qu'il connaît depuis peu, lui semble distingué, sérieux et doux.

A Armand du Mesnil.

Lyon, 25 septembre 1847, samedi, 10 heures 1/2 du soir.

« J'ai voyagé comme une n.achine inerte et comme privé de sentiment pour entendre et pour voir; vous ne m'avez pas quittés d'un instant, mes chers bien-aimés; c'est absurde de voyager quand on laisse tout son cœur derrière soi. Je ne me suis un peu réveillé que ce soir en arrivant à Saint-Etienne, pays étrange, tout planté de cheminées pointues flambant comme des torches, et peuplé de gens tout noirs, enveloppé d'un double nuage de fumée et de poussière de charbon. Les montagnes du Rhône s'agrandissaient à l'horizon, les villages prenaient de la tournure et de la grandeur; j'ai reconnu mon Rhône, et j'ai senti un petit tressaillement intérieur, le premier signe de vie que j'aie donné depuis Paris.

a Voici les trente-six premières heures d'une séparation qui doit être bien longue. Pauvre cher, si je m'arrêtais à cette idée que ces arbres encore tout verts se dépouilleront, que l'hiver et la neige passeront dessus et qu'ils reprendront des feuilles nouvelles, et qu'un autre équinoxe viendra avant que nous nous revoyions, le cœur me manquerait pour aller plus loin. J'ai senti hier matin combien vous m'êtes chers

« Bonne nuit, cher vieux...

« Adieu, chère bonne amie, adieu, Mlle Marie. Si

VOUS m'aimez au point que je crois, souhaitez-moi de vous oublier un peu afin d'avoir le cœur et l'esprit plus libres que je ne l'ai. Je voyage à reculons, les yeux

tournés vers vous. »

Au même.

Marseille, mercredi 29 septembre 1847.

« Cher vieux,

« Lundi, à 9 heures du matin, nous descendions au milieu d'un flot de poussière blanche les pentes arides qui mènent à Marseille. Je n'ai pas retrouvé, je ne sais trop pourquoi, peut-être à cause de l'extrême malaise où j'étais, la forte impression de mon premier trajet sur le Rhône. A deux ou trois fois seulement, entre Valence et le Pont-Saint-Esprit surtout, entre deux tiraillements d'estomac, je me suis senti peintre. La silhouette vive et cassante des premières Alpes nageait dans un air d'une limpidité extraordinaire. Les nuages, qui nous avaient suivis depuis Lyon jusque-là, se repliaient derrière nous en mille plis, comme une draperie de soie rose et or, et nous entrions enfin dans la Provence sous une arche étincelante de lumière. C'était beau, c'était beau, mon pauvre vieux, et j'ai eu un battement de cœur qui s'adressait à toi. Mais le vent s'est levé, et comme je déteste le vent, je n'ai plus rien vu ni senti de la journée. La nuit en diligence a été fort belle, le vent s'est calmé vers minuit; à 2 heures du matin, il avait tout à fait cessé, la lune était encore presque pleine, il n'y avait presque pas d'étoiles, tout le ciel était d'un bleu clair, l'air était d'une extrême douceur. L'arrivée à Marseille m'a ravi : il y a là une impression, je la noterai dans mon journal.

L'ORIENT RÉYICLÉ 237

« Le temps est magnifique, il y a sept mois qu'il n'est tombé de pluie à Marseille; tu peux juger de la poussière amassée. Le port est encombré, mais peu de Grecs, et peu de Croates.

« Il y a ici un café tenu par un Maure et trois juives d'Alger; deux sont ravissantes. L'aînée des deux ressemble en plus grand et un peu plus lourd à Aïcha, la plus jeune est d'une adorable sensualité : — c'est un avant-goût. Nous nous sommes un peu promenés, mais nous n'avons pas le temps de visiter les environs, ce sera pour le retour...

« Cher ami, cher ami, j'ai passé ma journée d'hier à causer de toi tout en flânant avec Salzmann. Te voilà tout seul, pauvre ami, que fais-tu? as-tu repris ton travail? et ta santé? Je ne m'habituerai point à ne pas t'avoir, je ne puis en dire davantage. J'ed eu déjà des avanies, il m'a fallu entendre des choses affreusement bêtes, et subir de fastidieux récits. Enfin je me bouche les oreilles et réponds par des nutus muets. Je ne connais que toi, cher ami, qui n'aies jamais blessé les susceptibilités de mon esprit.

« Mes bons amis, mes chers bien-aimés, je suis à vous, bien à vous sans partage. Notre pauvre maison, nos dîners en famille, nos soirées en commun, nos deux lits si près l'un de l'autre, vraiment je ne vois pas de vie plus complète...

« Eugène. »

. Au même,

Alger, lundi 4 octobre 1847.

« ...Nous n'avons pas encore fait de dessins. Si demain nous allons à la campagne, nous commencerons. Je suis impatient, je crois parfaitement sentir le pays;

ce que je ferai, je n'en sais rien. Je crois décidément que le mieux est de s'abandonner naïvement à son impression, sans programme; en tous cas il y a immensément à faire.

« Notre hon ami Azoum du bazar a fermé sa boutique. La tour de la mosqué^ qui dominait la fontaine de la porte Bab-el-Oued a été abattue; je ne reconnais pas non plus la fontaine, U dessin que j'en ai fait est plus intéressant que ce qui en reste.

« La frégate n'est pas encore signalée. Nous allons en attendant voir à Mustapha le goum arabe campé dans la plaine au nombre de 1,500 à 2,000 hommes : ce soir, il y aura fantasia (1).

Tout ce qu'il y a de Maures et de Mauresques dans Alger est sur pied et tous en toilette. En ce moment, je vois, de la table où je t'écris, la rampe de la place, qui donne sur la mer, couverte de gens qui regai^dent la mer et attendent qu'on signale le pavillon français.

« Quand nous aurons pris notre assiette, je vous écrirai à tous les deux plus posément. Dans ce moment-ci, le sang-froid me manque, et l'impression même est trop présente et trop vive pour que je la puisse exprimer.

« Sans adieu, cher vieux, à ce soir; cher, cher, tu me manques bien.

« J'ai noté pour mon journal un ou deux détails charmants que je n'ai pas le temps de mettre ici.

« Ce peuple est adorable et leur puanteur même garde une arrière odeur de benjoin...

« J'écris à Paul; tu trouveras dans sa lettre un passage que j'extrais et transcris de la lettre de ma mère, il aura peut-être de l'intérêt pour toi...

(1) Voir la lettre qui suit, du même jour. Il s'agissait d'une fête donnée en l'honneur du prince de Joinville dont on attendait le dé- Larquement.

« 9 heures et demie. — Nous revenons de chez Aïcha. £ilo va mieux, elle était gaie, et elle a fumé avec nous. Voici trois petites fleurs qu'elle a prises elle-même dans sa gorge où elle en avait répandu une poignée, et qu'elle t'envoie. La sœur, Afiêfa, est fort jolie, je n'ai jamais vu d'yeux plus longs et moins ouverts; elle est rose au poMt que nous lui croyons du fard; mais elle chante Gastibelza et le Domino noir.

« Le prince n'est pas arrivé, la fête est remise à demain.

« Nous avons revu notre ami le vieux brodeur (voir la lettre de Paul), nous avons fumé une cigarette assis sur son seuil. »

A Paul Bataillard.

Alger, lundi 4 octobre 1847.

0 Mon ami,

« En ce moment, au miheu du tumulte d'impressions qui se fait depuis vingt-quatre heures autour de moi, je n'ai presque plus le souvenir ni du Rhône, ni de la Provence. D'ailleurs, je veux toujours revoir le Rhône à travers mes premiers souvenirs qui ont un charme que je n'ai plus retrouvé cette fois-ci. Il y manquait je ne sais quoi, peut-être le puissant attrait d'un premier voyage, peut-être les yeux de Mme d'Arripe.

« Je ne vous dis rien de la traversée. C'est cependant bien beau et très varié. Songez qu'un oiseau qui passe en vue du navire est un événement qui met tout l'équipage en mouvement. Le moindre accident devient un sujet d'émotion générale. Et puis il y a dans cette solidarité qui s'établit devant le danger entre tant de destinées séparées et étrangères quelque chose de sin-

gulier, qui est plus que la simple familiarité d'un voyage en diligence; c'est du dévouement, c'est presque de l'amitié. La mer a, pendant quinze ou dix-huit heures, été vraiment très forte. Nous avons traversé un oraga de toute beauté. Si j'étais M. Bernardin de Saint- Pierre, j'en ferais un morceau de style à mettre dans le prochain cours de littérature.

« Enfin nous voici. — Alger n'est plus nouveau pour moi; mes souvenir-s se sont mûris depuis un an que je les ai retournés de tous côtés; je vois mieux, plus juste et plus précisément, ce qu'il faut voir. Tous ceux qui ont fait ce pays n'y ont rien compris. Il faut décidément changer sa palette : le gi^s, voici l'avènement et le triomphe du gris. Tout est gris, depuis le gi^is froid des murailles, jusqu'aux gris puissants et chauds des terrains et des végétations brûlées. C'est décidément admirable. Les hommes sont incomparables. Je ne puis quitter ce pays sans avoir fait de la figure.

« J'ai revu Atcha, j'en parle à .Armand, et d'autres encore. Je ne sais qu'en dire; je veux pénétrer profondément dans l'intimité de ce peuple. Je suis si loin de toute idée sensuelle que j'affronterai sans danger ces lieux où d'autres se dépraveraient. C'est le menu détail de la vie domestique, des usages, des coutumes, que je veux apprendre; je veux que tout cela me devienne aussi famiher que notre vie européenne. Peu de voyageurs ont eU; je crois, le temps ou le goût d'observer cela de près. Les Européens fixés ici n'y apportent pas la réflexion qu'il faut, ou cela leur devient trop familier. Il y a la poésie de l'intérieur arabe, comme il y a la poésie du foyer français. C'est ce côté poétique et intime des choses qui me frappe et que je veux saisir. Voici un détail que je note dans mon journal, et que je transcris de la lettre à ma mère :

« Avant-hier soir, Salzmann et moi, nous visitions à la nuit des recoins obscurs de la haute ville. A cette heure-là toutes les boutiques étaient fermées. Les chiens errants fouillaient au coin des bornes, et les Bédouins sans asile dormaient roulés dans leurs burnous sur lis dalles de marbre noir. Des bruits vagues de tambourins et de musettes nous venaient, à travers les profondeurs des rues étouffées, d'une festa qui se donnait dans les environs. Arrivés dans une impasse, rue Darfour, nous nous arrêtâmes devant une échoppe ouverte où travaillait seul, assis devant une petite lampe, un vieux Maure que nous avions déjà remarqué dans la journée travaillant de même, et également seul (1). Ce vieux brave homme brode en fils d'or des pantoufles et des fonds de bourses et de calottes. Il était là, propre, paisible, souriant à son travail, avec un écheveau d'or passé autour de ses oreilles et découpait attentivement avec un canif des arabesques dans un rond de parchemin. Sa petite lampe en cristal était suspendue par un fil de fer fixé au plafond, à la hauteur de son œil, et pour mieux y voir, il avait posé sur un escabeau encore plus près de lui, une petite bougie de cire verte et rouge qui touchait à sa fin. Devant lui, dans un vase en terre à long goulot, trempaient deux tiges d'une plante qui ressemble à un petit lys avec une faible odeur d'oranger et qu'on appelle misk-romi (à l'orthographe près). De temps en temps, il interrompait son travail, regardait ses fleurs et se penchait en avant pour les sentir. Nous nous assîmes sur le seuil, et hâmes par gestes (car il ne savait du français que le mot « bonjour ») une espèce d'entretien avec lui. Sa femme est morte et dans le ciel; du moins il nous le fit comprendre en mauvais patois

(1) Voir Sahel, 9^ édit., p. 48.

italien. Il est seul, et comme nous avions l'air de le plaindre d'avoir perdu sa mouchera, et de nous étonner de sa constance au travail dans la solitude, il leva ses deux mains en l'air, et fit un mouvement de tête et d'épaules qui voulait dire : « A quoi bon se plaindre, a Dieu est grand et Mahomet, etc.. » Tout ce qu'il y a de profonde sécurité et de soumission dans le fatalisme oriental se résumait là dedans. En nous séparant, il nous donna, sans que nous les eussions demandées, ses deux tiges de misk-romi. Nous gardons la fleur de ce vieux juste.

e Le prince devait arriver aujourd'hui; la ville est en émoi, tous les travaux chômaient, Arabes et Francs stationnaient sous nos fenêtres sur la place du Gouvernement, confondus dans un incroyable pêle-mêle. On lui prépare une réception brillante; les goums des environs, commandés par leurs scheiks, venus spontanément ou convoqués pour concourir à la fête, attendent, campés dans la plaine de Mustapha, le moment de se mêler au cortège et de commencer leur fantasia. Ils sont campés sous leurs tentes au nombre de 1,000 ou 1,500 avec un immense convoi d'ânes, de mulets ou de chameaux. Les chevaux sont entravés autour des tentes, les hommes dorment à l'ombre.

!( Mardi matin, 6 h. 20. — Le prince vient d'arriver. Le signal de trois coups de canon et le salut de vingt et un coups auquel la frégate a répondu, nous ont réveillés. En un clin d'œil, la place, £d)solument vide, s'est couverte; des nègres dansent au milieu, la frégate double le môle et entre dans le port. Le rappel bat dans tous les quartiers. Nous restons à nos fenêtres qui dominent le port, la place et les rues par où doit passer le cortège.

« Voici les zouaves qui débouchent à gauche par une

petite rue qui longe la Zanina. Voici le goum arabe qui défile au galop sous nos fenêtres, les chefs seulement il y en a beaucoup de décorés. Voici le l^"" escadron du 1^' chasseurs d'Afrique; nous apercevons M. de Lacarre (1) à la tête de l'escadron; nous allons descendre lui dire bonjour. Dites-le à Armand.

« Les haies se forment. Le mouvement devient tel et si intéressant que je ne puis plus quitter la fenêtre.

« Adieu, nous nous portons bien... Le tapage et le mouvement sont incroyables!

« A vous de cœur, je vous embrasse.

« Eugène. »

A Armand du Mesnil.

Blidah, jeudi 14 octobre 1847.

« Cher ami, nous sommes depuis trois jours dans les grands embarras de l'emménagement; c'est à peu près fini; ce soir, nous couchons enfin dans notre maison (2).

« C'est une maison mauresque arrangée à la française, avec une cour intérieure et un étage sur la rue, un balcon à l'étage; sur les appartements du derrière, une terrasse. L'exposition est du nord au couchant; nous habitons le rez-de-chaussée; des deux pièces de l'étage nous faisons nos ateliers. L'ameublement est des plus simples; il a fallu tout acheter ou presque tout; on nous assure que nous revendrons le tout à peu près au prix coûtant. Nous avons un domestique espagnol, nommé Vicenzio Vidale, bon cuisinier, homme de confiance, connu dans le pays. Nous aurons peut-être un chien. La maison est située sur la place de l'Orangerie, à l'extré-

(1) Parent d'Eugène Fromentin.

(2) Voir Sahel, 9« édit., p. 117

mité de la rue que nous habitions ensemble. Du balcon au nord nous avons vue, par-dessus les orangers de la place, sur la plaine et sur le Sahel au nord, sur les orangeries de la porte d'Alger au levant et sur les montagnes de Milianah au couchant. On ne voit pas, je crois, le Tombeau de la Chrétienne. De la terrasse, nous embrassons, par-dessus les toits plats de la vieille ville, une partie de l'Atlas. Nous avons une salle à manger qui fera salon, chacun une chambre et une cuisine. Dans chaque chambre : un lit de sangle, une table en bois blanc, une chaise idem, un râtelier pour les armes, et un long roseau pendu par deux ficelles servant de portemanteau et de commode.

« Nous avons remonté l'Oued, c'est moins beau que les souvenirs. Le cimetière de Sidi-el-Kébir est intact. Le bois des Oliviers (1) est ridiculement petit à côté de mon tableau; je dois maintenir mon dessin, et me borner à des études de ton. Je vais décidément faire l'étude ou le tableau sur place du petit dessin d'Emile, porte d'Alger.

« Pris dans un autre sens, le soir, il m'a donné l'idée d'un autre job tableau que je ferai concurremment. Blidah est bouleversé, on n'a pas bâti, mais démoH. Je suis un peu désorienté. C'est égal, il y a encore à faire et Goléah, Médéah, Mustapha, Biskadem ne sont pas loin...

a Je ne suis pas gai! Jusqu'à ce que j'aie fait quelque chose, je serai inquiet; et tu sais que rien au monde ne m'attriste comme des installations.

(( Adieu, cher.

« Adieu, madame, adieu, chère bonne amie, je vous aime comme ma mère. Soyez sûre que je me sens là

(i) Voir Sahf'l 9« édit.. p. 160

quelque chose de bien tendre et de bien profond pour vous. Triste matinée où je vous ai embrassée, puis dit adieu de la main pour la dernière fois! Je suis à vous, mes amis, comptez sur moi pour vous aimer toujours du meilleur de mon cœur; je vous embrasse tous deux.

« Eugène.

« Mes amitiés à Mlle Marie. »

A Paul Bataillard,

Vendredi soir, Alger, 12 novembre 1847.

« >Ton ami, je vous écris d'Alger, où je suis venu pour affaires diverses. Je serai demain soir de retour à Blidah.

« En descendant dans la voiture les pentes boisées de Mustapha, j'ai vu dans le brouillard, qui déjà tombait sur la mer, la fumée du bateau qui m'apporte des lettres de France. Elles seront distribuées demain et me précéderont à BUdah. J'aurai sans doute, au moins, indirectement, de vos nouvelles.

« Malgré la tristesse propre de votre lettre, elle m'a fait un bien extrême, à cause de la chaude émotion de cœur qu'elle m'a causée et qui s'adressait à vous. Je l'ai lue d'abord en revenant de la poste au milieu du tumulte de nos petites rues populeuses, et puis avec plus de recueillement sur le balcon de la chambre qui me sert d'atelier. Je ne saurais jamais trop vous remercier, mon bon Paul, de revenir ainsi sans rancune et sans défiance aux lettres confidentielles d'autrefois. Vous comptez toujours que mon cœur vous est ouvert et vous faites bien. Si j'ai une malheureuse et coupable mobilité de sentiments, j'ai du moins, j'en suis sûr, et

VOUS le jugez aussi, une grande persistance dans mes attachements véritables. Les apparences sont souvent blâmables; le fond de mon cœur est bon, et je n'endors jamais tout à fait ma conscience sur mes torts, légers ou graves. Cette lettre vous représente tout entier, mon ami; jamais peut-être vous n'avez exprimé d'une façon plus simple à la fois et plus frappante les singulières duplicités d'un tempérament si tendre et d'une raison si vigoureuse. Les passions actives s'y font sentir à côté des tendres regrets donnés aux passions languissantes, aux voluptés inertes.

« Ce moment d'une belle après-midi d'automne où vous avez lu ma lettre sur le penchant des bois de Seineport peut servir d'image au moment de la vie où nous entrons l'un et l'autre, où vous entrerez peut-être un peu avant moi.

« Je ne suis ni surpris ni inquiet de vous voir ces défaillances en face des nécessités prochaines de la vie d'homme. Vous me semblez tout prêt à remplir les devoirs sérieux, quels qu'ils soient. Je voudrais seulement vous voir plus de résolution pour agir. Je voudrais surtout que vous missiez un peu plus du vôtre dans la question du mariage. Jusque-là votre vie ne sera ni complète ni heureuse. La solitude morale dont vous souffriez le jour où vous m'avez écrit, m'a serré le cœur. Ces longs circuits dans Paris désert, les maisons des amis fermées, les amis absents, l'horrible ennui de rentrer dans sa chambre vide à une heure inaccoutumée, l'esprit qui s'échappe en tous les sens et ne peut se fixer sur le travail, les souvenirs alors qui vous arrivent par bouffées, avec le bruit plaintif des cloches de Saint- Germain-des-Prés, des horloges éloignées, des passants de la rue... Le cœur s'imbibe, s'imbibe, et se grossit dans la poitrine, de toutes les douleurs anciennes; il acquiert en

ces moments-là une susceptibilité douloureuse et le voilà prêt à fondre en sanglots. Enfin le solitaire fait un austère effort sur lui-même et se condamne avec un acre plaisir de mortification à une de ces lectures ardues qu'il ajourne par ennui, par dégoût ou par indifférence depuis des années...

« Nous voilà bien, mon ami; vous ne sauriez m'écrire une chose qui vous soit plus personnelle et qui nous soit en même temps plus commune. En lisant ce passage de votre lettre, quatre années intermédiaires se sont d'un coup effacées. Vous avez soulevé le rideau qui me cachait à moi-même ma vie d'autrefois. Merci encore une fois, mon ami, merci de votre lettre. Vous voyez bien, au plaisir qu'elle m'a fait, que je mérite encore que vous m'en écriviez de pareilles.

« J'ai dans la vie, le plus souvent extérieure, que je mène ici, d'assez longs oublis de moi-même. En revanche, et surtout le soir, j'ai par moments des recueillements salutaires. Quelquefois aussi, quand le peintre s'efface devant la nature, le cœur de l'homme se dilate avec une énergie prodigieuse. Ces retours me réconcilient avec moi-même en me prouvant que l'artiste n'a pas tué chez moi toute sensibihté naïve.

« Par le dernier courrier, j'ai écrit une longue lettre à Armand. La première moitié contenait uniquement le récit d'une course de quatre jours faite à Tifsa. La seconde, écrite dans des dispositions d'esprit toutes particuHères, la nuit, dans le silence profond de la ville. en face de ma bougie voilée d'un abat-jour, n'est qu'une redite de mes anciens souvenirs du pays. Si, comme je lui disais, vous avez eu communication de cette lettre, vous avez dû voir, mon ami, que le vieux cœur proteste toujours, et quand il parle je suis trop heureux de ne le pas interrompre.

« J'ai eu beaucoup de plaisir à faire ce soir, à la nuit tombante, ma rentrée dans Alger : c'est décidément fort beau, surtout quand on revient de Blidah, où la grandeur manque absolument. Mustapha m'a fait croire aux délices des jardins de Péra. Nous n'avons rien en France qui puisse en donner l'idée. Toutes ces maisons bizarres à petits compartiments, à petites fenêtres grillées, à petites colonnades intérieures, à petites terrasses échelonnées en amphithéâtre, ont l'air d'avoir été bâties par des mains espiègles de femmes et d'enfants. J'imagine que nos architectes français ne sauraient avoir cette puérile imagination de détails. Il faut être de l'Orient pour se construire ces charmants joujoux. Il y a dans cet art de construction une sensualité que je ne saurais dire. Tout à fait au sommet de ces maisons, Far la dei j.ière terrasse, il y a une petite chambre; d'un côté, une porte en trèfle avec deux colonnettes qu'on découvie de loin, de l'autre, trois lucarnes ouvertes au vent du sud. La porte s'ouvre au vent de la mer. Peutêtre que sur cette étroite et haute terrasse il y a un petit jardin, im bassin à jet d'eau avec de l'eau qui court dans des rigoles de marbre. Un haut palmier ou bien un cyprès, planté, dans la cour la plus basse, viennent balancer leur tête au niveau de la petite chambre et les colombes bleues se posent en passant au sommet du vieux arbre. A l'intérieur, il y a des coussins et des nattes étendues sur un pavé de mosaïque, des consoles en bois doré, à galeries découpées, supportant les tasses à café, les narghilés à longs tuyaux garnis de fil d'or et les pipes. De grands coffres en bois, peints comme des étoffes, contiennent les vêtements de toilette, et du fond de ce nid charmant, où il fait toujours sombre et frais, quelqu'un, Zuleika peut-être, regarde, sans se lever, la mer qui s'enflamme, les cavaliers qui passent

là-bas sur la route, et les tourterelles bleues qui, du sommet du vieux arbre, viennent laver leur plume et boire à Teau du petit bassin.

« N*avez-vous jamais, étant enfant, rêvé les jouissances furtives de pareils abris? Ne vous êtes-vous jamais disposé une cachette bien haut dans une fourche d'arbre, où vous étiez seul, d'où vous voyiez très loin? Les gens passaient au bas sans vous voir. Singulière jouissance, mêlée du plaisir de se cacher, de sensualité et de beaucoup de paresse. Voilà le génie de ce peuple et le secret de ces constructions.

a A mon précédent séjour à Alger, j'étais chez une femme, dans une petite chambre, au sommet d'une maison mauresque fort élevée, et dans le quartier le plus élevé de la ville, en sorte que de sa petite fenêtre, imperceptible à ceux qui, du port ou de la place, auraient regardé par là, nous voyions pourtant et nous embrassions d'un coup d'œil tout le mouvement de la ville, du port et de la rade. J'eus le sentiment de cette jouissance dont je parle. La femme était charmante. Elle est Turque de Stamboul et ne ressemble pas du tout aux Mauresques : des yeux plus ouverts et qui par moments sont capables d'une animation extraordinaire, les cils longs et tout à fait recourbés, le nez sec et plus aquilin, la bouche accentuée et d'une dignité un peu dédaigneuse, quelque chose de plus ferme dans les contours; avec cela une voix d'une douceur singuHère, un susurrement d'oiseau qui devient bref quand le caractère se prononce; je ne sais quoi dans toute sa personne de moelleux et de tranchant comme un damas. Elle me disait donc, tout en grasseyant du français, comme si les r eussent déchiré ses lèvres si fines, qu'elle ne s'ennuyait jamais chez elle, bien qu'elle ne sortît jamais que pour aller au bain, qu'elle ignorait absolu-

ment ce qui se disait ou faisait dans la ville, mais qu'elle assistait de sa fenêtre à tout le mouvement de ce peuple comme à un spectacle de pantomime. Et la fumée légère de sa cigarette s'envolait par la fenêtre et dessinait des ombres mobiles sur le fond éblouissant de lumière des montagnes, de la mer et du port. Elle se nomme Kedoiidja, — prononcez le k comme le / espagnol, mais plus doux, un r aspiré, — son nom, prononcé par elle, la représente.

« Imaginez, mon ami, que sur une étendue de plus d'une lieue et sur une profondeur de plusieurs kilomètres, Mustapha est couvert de maisons pareilles, juchées sur les plateaux, posées sur les pentes ou enfouies dans les vastes profor.deurs des ravins; et figurezvous bien aussi que rien n'est charmant, régulier à l'œil, distingué de lignes, comme le profil de ces petits joujoux si bizarres.

« Nous comptons consacrer une semaine ou deux à ce côté des environs d'Alger. Il y a vraiment de fort jol's dessins à y faire. En descendant le Sahel pour entrer dans la plaine, on traverse deux villages, Bounandrès et Biskadem, où sont deux fontaines ravissantes, celle de Biskadem surtout; je compte bien ne pas les omettre.

c Nous travaillons, nous trouvons cnfm des modèles; hier nous avons eu séance depuis 8 heures du matin jusqu'à 5 heures. Nous n'avons fait que des dessins; à mesure que je m'exerce, je comprends l'atroce difficulté de la figure, et je comp e ; Is ce qu'il faut que j'acquière. Je sais saisir et rendre le caractère; quant à la conception, j'ai tout à faire; et puis c'est sec, inanimé, comme des poupées de bois; il y manque le laisser-aller, l'accent de la vie. Enfin, chose non moins grave, je vois joli et pas ^ranci; c'est peut-être, do tous mes défauts.

celui qui me désole le plus, parce que c'est un défaut de nature qui ne sera jamais tout à fait corrigible. Vous voyez que sur ce point seulement j'ai beaucoup d'études à faire. Du reste, je sais ce que je dois faire et j'y viserai de toutes mes forces. Je ne pourrais trop vous dire ce que j*ai en train, bien que j'aie plusieurs choses. Le plus important pour le moment est un tableau assez grand d'une rue de marchands à Blidah.

« Le motif est intéressant en ce sens qu'il a l'intérêt de la vérité, étant pris sur nature, et qu'exprimé avec conscience et naïveté, il serait un spécimen assez fidèle de ce côté de la vie du peuple arabe; j'ai beaucoup d'éléments à recueiUir pour le compléter.

a Je me sens l'esprit dans un mouvement satisfaisant; je ne me suis pas proposé de programme précis. J'accepte au contraire plus volontiers les impressions comme elles viennent, sauf à les traduire ou non en tableau; ce serait un moyen de rester naïf. Mais, bon Dieu! j'ai bien de la peine à le devenir!

« Ce qu'il y a de vraiment profitable dans notre genre de vie, outre les études positives de forme ou de Ion, c'est qu'après une aussi longue intimité avec ce peuple, il nous deviendra familier comme le nôtre, et nous penserons en arabe, naturellement et sans recherche.

« Jusqu'à présent nous parlons peu, cependant, j'achète demain des formulaires, grammaires et dictionnaires, -^f nous travaillerons le soir en commun.

a II commence à se faire tard, je dois être levé de bonne heure pour un rendez-vous. Je vous quitte pour me mettre au lit... Décidément, bonne nuit. Voici une heure qui sonne, tout l'hôtel dort et ma bougie s'en va; je vous embrasse, mon ami.

« Samedi 13, 1 h. 1/2. — Je pars dans une heure pour

Blidah... Le temps s'est gâté; il fait un vent vif et frais qui charrie les nuages de l'ouest et va nous amener de la pluie. Je ne me lasse point, malgré la poussière qu'il y fait, de traverser ce long et populeux faubourg Bab- Azoun; cela sent on ne peut plus la grande ville arabe.

a Dimanche. — Je n'ai que le temps de fermer ma lettre en vous embrassant...

« Eugène. »

Depuis quelques mois, la santé d'Emile Beltrémieux déclinait rapidement. Malgré les bouffées de vie qui lui montaient encore de temps à autre au cœur et au cerveau, les symptômes inquiétants se multipliaient. Obligé par cet état maladif de renoncer à la collaboration qu'il fournissait au National, contraint même de quitter Paris, Emile était venu passer l'été de 1847 à l'île d'Aix et à La Rochelle.

Lorsque Eugène Fromentin partit pour l'Algérie, à la fin de septembre, son malheureux ami, fié^Teux, abattu, projetait un voyage dans le Midi. On se retrouverait en Provence. Pourquoi pas même sur la terre africaine?

Fromentin, lorsqu'il apprend le désir du malade, se hâte d'écrire à M. et à Mme Beltrémieux pour les mettre en garde contre les fatigues d'un tel voyage et les inconvénients du séjour (1). Comment ne l*a-t-on pas consulté, déjà, sur ces questions? Depuis son départ de France, il n'a pas reçu un mot d'Emile ni de sa femme. Il s'en étonne et se plaint qu'on l'oublie.

(1) Lettre du 17 novembre 1847.

L'ORII:nT REVELE 253

A M. et Mme Emile Beltrémieux.

Blidah, mercredi 17 novembre 1S47.

« J'ai beaucoup d'amertume et plus encore de tristesse que j'épanclierais ainsi pendant des pages, si je ne m'arrêtais. Je ne suis pas sûr non plus de n'avoir pas de torts, et tout cela m'afflige, et m'affligera jusqu'au jour où je recevrai votre lettre qui me dira : mon ami, nous pensons à vous et vous aimons toujours de même. Ce sera à la fois mon absolution et la vôtre.

« Je ne sais pas ce que vous avez appris de mon voyage... J'ai traversé la France sans trop m'en apercevoir... J'avais une hâte extrême d'arriver; je ne comptais guère les quarante-huit ou cinquante heures de mer que j'allais passer dans le demi-sommeil du mal de mer. J'étais encore un peu fatigué de ce grand mouvement de la mer, et du balancement du navire, quand on nous débarqua dans les petits canots biskris qui nous mirent au quai. Cependant, cette indéfinissable odeur propre à l'Orient, qui vient de la fumée du bois de chauffage, du tabac, des orangers et de la propre personne des indigènes, et qui m'avait saisi lors de ma première entrée dans Alger, me saisit de nouveau avant que je ne fusse au pied du grand escalier de la marine; et cette première sensation fut si vive et si lucide qu'elle anima tout à fait mes souvenirs de dix-huit mois et qu'il me sembla n'avoir point quitté ce pays. Alger est décidément fort beau, je le connaissais mal, je soupçonne la plupart des Européens indifférents qui l'habitent de ne pas Je connaître mieux.

« Je ne saurais dire si je suis content ou mécontent de mon travail. J'apprends beaucoup : c'était mon but

plutôt que de produire. Je m'efforce enfin, en consultant à chaque instant la nature, de me débarrasser de ces à peu -près dont je n'aurais pu sortir dans mon atelier. En ce moment-ci je fais un tableau d'un intérieur de rue de marchands arabes. Je veux que ce soit sinon un portrait, du moins une impression fidèle et comme un spécimen de pays. J'ai déjà fait un assez grand nombre de dessins de figures. J'ai deux autres tableaux commencés, et plusieurs autres en projet, dont je ferai du moins l'esquisse ou l'ébauche au prochain jour. Je commence à voir plus juste et surtout plus large. Je péchais par une singulière mesquinerie dont je ne pouvais me défaire loin de la nature : celle-ci est, de toutes celles que je connais, la plus propre à vous agrandir le dessin. C'est une chose remarquable aussi et propre aux pays du Midi, que si nombreux, si discordants que soient les détails, ils forment un ensemble toujours simple, toujours lisible à l'œil et facile à inscrire dans un tableau.

« Je vous ai souvent et longuement parlé de Blidah, mes amis, des orangeries où l'on se promène en pleine ombre à midi sous les épais feuillages chargés de fruits comme les pommiers de Normandie; des deux vieux palmiers de la porte d'Alger; des vénérables oliviers du bois sacré; de la plaine bornée au nord par la longue chaîne des collines du Sahel, collines plates, grises le matin, rousses à midi, marquetées de taches sombres qui sont des bois de lentisques, d'oliviers et de myrtes, avec un point blanc vers le nord-est, qui est Coléah, et à gauche une lairge échancrure formée par l'embouchure du Mazapan, à travers laquelle on voit la mer, à douze lieues environ de Blidah.

«Le soir, cette immense plaine, d'un gris fauve uniforme, va se perdre à l'ouest dans la vapeur enflammée du soleil couchant. Toujours sur quelques points

l"oril:nï révélé 255

s'étendent ou montent suivant le vent de longues fumées blanches, et la nuit les incendies allumés par les Arabes pour défricher la lande colorent tout l'horizon. « L'intérieur de la ville a peu changé, car on a peu travaillé depuis un an, vu le manque absolu d'argent. Dans tout ce côté de la colonie, la moitié de la population de Blidah a émigré, les maçons n'ont pas eu le temps d'abattre le peu qui reste de la vieille ville arabe. Mais voilà qu'ils s'y remettent. Depuis que j'ai ébauché mon tableau de la rue, ils en ont démoli la moitié, la plus intéressante, l'entrée. Heureusement qu'ils ont respecté la tour de la mosquée. La population indigène, du moins, restera longtemps intacte. Il y a plus de chance ici et dans les villes de l'intérieur pour qu'elle se conserve que dans les grands centres, habités surtout par les Juifs, les Turcs et les Maures marchands. Ici il y a presque autant de Bédouins et de Mozabites que de Maures, et ceux-là seront plus lents à se rapprocher de nos usages. Les riches Maures, les jeunes gens surtout qui ont grandi sous la domination française, en contact avec les Européens, sont bien près d'abandonner leurs traditions et leurs coutumes. J'en connais ici qui n'attendent que leur indépendance pour aller habiter Paris et prendre le frac anglais, le chapeau rond et les souspieds. Quand on leur dit qu'ils ont tort d'abandonner leur costume pour le nôtre, ils ne comprennent pas ce reproche qui ne s'adresse qu'à leur mauvais goût : mais le Bédouin ira longtemps, je Tespère, pieds nus et la tête rasée, sous son haïk blanc et sous son long burnous. Il continuera de coucher, s'il est riche, sous la tente en poils de chameau du douar, ou dans les petites échoppes de la rue Abdallah; et s'il est pauvre, sous l'auvent des boutiques ou sous le vieux caroubier de la porte d'Alger. Ceux-là, les vrais Arabes, identiques

à ceux du Hedjaz, n'ont guère changé, j'imagine, depuis Mohammed-ben-Aboubeker et peut-être depuis Jacobben-Isaac, Le fait est que certaines parties de ce paysci, c'est la Bible en images (1).

« En allant, il y a quelque temps, faire une longue excursion au lac Haloula (2) (voir une lettre à ma mère du 5 novembre) à moitié chemin du lac et de la plaine, au milieu d'un carré d'herbe courte, semée de touffes de palmiers nains et de tamarins, j'affirme que j'ai rencontré le vieux Isaac de la Ger èse. Ses deux fils étaient avec lui. Ils surveillaient ensemble un troupeau de maigres brebis; ils n'avaient point de burnous et pas de haik; une seule chemise en laine épaisse et d'un blanc sale, serrée à la ceinture par une corde en poils de chameau bruns, laissait à découvert leur cou, leurs bras jusqu'aux épaules et leurs jambes couleur de bronze florentin. Une simple calotte, en laine feutrée, garantissait le sommet de leurs têtes rasées. Le vieillard, grave et un peu voûté comme un patriarche de Raphaël, avait une barbe blanche, longue et floconneuse. Il s'appuyait sur le bras de l'un des jeunes gens; l'autre, un long bâton recourbé à la main, dirigeait le troupeau à travers les lataniers et le conduisait aux endroits plus fertiles. Le troupeau marchait tête basse, et serré, comme on est convenu qu'il doit marcher dans un tableau de style. Quand notre nombreuse cavalcade passa près d'eux, pas un des trois ne leva la tête. Le vieillard semblait tenir un discours à celui de ses fils qui lui servait d'appui; quant à l'autre, il s'en allait toujours à l'écart comme un réprouvé. Lequel était Esaù, lequel Jacob? Peut-être s'agissait-il du plat de

(1) Voir Sahara, 12e édit., p. 57 à 60, p. 98 et p. 162. — SaheU 9«édit., p. 218 et 2A8.

(2) Voir Sahel, 9* édit., p. 24'J.

lentilles. Deux ou trois chameaux bruns paissaient au loin dans le chaume, au pied d'un groupe de palmiers. Et le soleil descendait derrière le triple étage des montagnes qui nous faisaient l'année dernière nous écrier : O Palestine! O Palestine!

« Je vous écris par une nuit magnifique; pleine lune, et la silhouette blanche des montagnes se dessine comme en plein jour : il n'y a que peu d'étoiles, à fleur de montagnes et qui semblent posées sur la neige. Le reste du ciel est tellement clair qu'il semble vide.

« Il y a longtemps que ces messieurs dorment. Le froid me gagne, cai^ je vous écris sans feu. Bonne nuit. Que je voudrais savoir comment vous êtes l'un et l'autre à l'heure où, de si loin, je cause paisiblement avec vous!

tt Adieu encore et je vous embrasse tous les deux.

« Eugène. »

A Armand du Mesnil.

Blidah, samedi soir, 27 novembre 1847.

« La température est demeurée très froide. Nous ne pouvons pas nous passer de feu le soir. Le jour cependant nous travaillons en plein air sans incommodité.

« Ce soir, le temps semble se gâter de nouveau et tourner à la pluie. Le vent souffle avec violence du sudouest, le ciel est noir et l'air très humide. Nous traversons notre premier hiver; nous allons entrer dans les beaux jours de décembre, qui est le vrai printemps et l'unique de ce pays-ci, car tu sais que l'été commence brusquement après les dernières pluies de mars.

« Les oranges sont mûres; on va tout à l'heure en faire la récolte; les orangers de notre place en sont cou-

verts; elles seront vendues à l'adjudication et l'adjudicataire, qui est, je crois, un indigène, aétabli un gardien de jour et de nuit pour surveiller les maraudeurs. C'est un vieux Bédouin qui passe sa journée au pied d'un oranger, dans une place éclairée par le soleil, auprès d'une rigole où coule notre source, la nuit dans une toute petite tente en coutil, si petite qu'il ne peut évidemment s'y tenir qu'accroupi ou roulé sur lui-même. « J'ai revu hier matin sur la place du marché arabe la petite fille au haik bleu. Deux des coins de son haïk étaient attachés par derrière autour de son cou, ce qui lui donnait à peu près la forme d'une gourde. Si grotesque que fût son accoutrement, elle n'en était pas moins charmante et d'une imperturbable dignité; elle rôdait autour des marchands de pastèques et de figues de Barbarie, allant de l'un à l'autre. »

Au même

[Blidah], lundi malin, 29 novembre 1847.

« Je n'ai pu continuer ma lettre samedi soir, cher ami, j'avais comme un petit mouvement de fièvre qui m'a forcé de me mettre au lit. Le cœur me manquait et j'ai dû quitter la plume...

« Hier soir avait lieu le baptême (1). Nous sommes restés jusqu'à minuit passé dans la maison Fournier et je n'ai pu reprendre ma lettre. Auguste et moi, nous étions en Turcs, pour ne pas mettre un fez avec un habit noir; on a bien voulu nous passer ce travestissement. Je t'écris encore à la hâte, car je ne puis me dis-

(1) Baptême d'un enfant de Mme Fournier, sœur de Clnrle» Labbé, habitant Blidah,

penser de travailler aujourd'hui, j'ai sur mon chevalet des glacis faits hier qui m'attendent.

« Ta lettre m'a fait un bien... un bien... Pauvre cher! voici qui est enfin une lettre d'homme. Je suis avec angoisse, avec bonheur, les tâtonnements de ta volonté, les progrès de maturité de ton esprit. Tu m'as écrit dans la vie déjà des lettres bien senties, tu m'en as écrit de courageuses, jamais je ne t'ai vu si décidément maître de toi. Il y a beaucoup de tristesse dans ta lettre, mais cette tristesse a des raisons palpables, légitimes, fort graves; il y a de la souffrance, mais c'est l'effort douloureux d'un homme qui se résout. Je te connais, j'ai surveillé depuis des années toutes les transformations de ta pensée, tu peux m'en croire quand je t'affirme que ta lettre est une preuve infaillible de quelque chose de nouveau. Ne nous hâtons pas, cher ami, d'ensevelir notre jeunesse, elle n'est pas morte, elle ne peut être stérile, elle doit produire. Tous ces sacrifices cruels que t'impose l'absence de ta mère et la mienne, cher frère, te seront salutaires; je l'avais prévu, je m'en étais consolé d'avance, sachant qu'ils te serviraient. Ce complet isolement te force à rentrer plus sévèrement en toimême; l'ordre qu'on met dans sa conscience passe aussitôt dans l'esprit. Uordre, voilà ce qui te manquait et ce que tu es sur le point d'atteindre.

« Cher, merci de m'avoir souhaité ma fête avec les fleurs bien-aimées des anciens jours. Je vous remercie, madame Regnault, de vous être associée à Armand dans ce vsouvenir qui m'est bien cher, vous avez le droit de voir aussi le fond de mon cœur, et je ne crains pas de mettre à découvert, devant vous, des sentiments qui me seront toujours respectables et qui n'ont de puéril que les apparences.

« J'approuve ton idée de demander un congé, non

pas pour voyager, mais pour t'enfermer au cœur de Paris, dans cette brume et dans ce froid, et mener enfin pendant quelque temps la vraie vie solitaire d'homme de lettres. Cette vie a bien des douceurs et vaut bien celle que nous venons chercher si loin de notre pays. Je le sens de plus en plus, l'esprit a des soleils plus beaux que ceux de tout l'Orient.

« Pauvre vieux, pauvre vieux... pense encore à la pâle figure de ta mère entrevue dans la froide salle du chemin de fer (1); va-t'en, grignotant tes petits pains de seigle dans les brumeuses rues de Paris, impose-toi des peines, fais-toi stoïque, exagère-toi tes douleurs afin de fortifier d'autant plus ta volonté, fais-toi martyr^ afin de devenir vraiment fort.

« Nous travaillons tous trois beaucoup, c'est-à-dire que nous ne perdons pas un moment de nos journées. Je continue mon tableau de la rue des Koulougli. En voici la première idée, elle n'est que peu modifiée (2). Toutes les figures seront faites d'après nature afin qu'elles soient à peu près correctes et qu'elles aient autant que possible un cachet reconnaissable d'authenticité. J'ai déjà fait d'après des modèles divers cinq ou six études peintes ou pochades et un assez grand nombre de dessins grands ou petits. C'est faible; mais pour moi c'est le début, il n'y a pas à me plaindre, je crois qu'ils ont sinon du caractère, abstraitement parlant, du moins le caractère de la nature. Je ne te dirai pas que je suis content, tu sais que je ne puis l'être. Mais j'espère et ne me repens pas, bien au contraire.

« Je fais les études que je m'étais précisément promis de faire, et je sens que j'apprends beaucoup. Mon

(1) Mme du Mesnil était allée faire en Saintonge un séjour de que Iqiie durée.

(2) Un croquis de ce tableau accompagnait la lettre.

tableau ne sera point une œuvre, mais une occasion d'études; il n'en sera point l'eiïet, je veux qu'il en soit le prétexte, car tu sais que les observations sont ainsi plus précises, mieux dirigées, que si elles étaient faites en général sans but déterminé.

« Nous sortons peu, nous jugeons que ces études d'atelier, posées et patientes, nous ne pourrions les faire nulle part aussi bien qu'ici.

« 11 heures. — Tous les jours, pour peu que le temps le permette, nous faisons, pendant un quart d'heure après le déjeuner, les cent pas devant la maison. Nous avons vue, tu le sais, à gauche, sur toute la rue de l'Orangerie, à droite sur l'Orangerie où est le lavoir. C'est l'heure où les bourriquots reviennent du marché indigène. C'est aussi l'heure où les petits enfants vont porter leurs galettes à la boulangerie banale. Nous leur disons : Ouack, entrez/// Ils nous répondent : Meher; nous leur donnons des sous. Le soleil, qui dans cette maison est très bas sur l'horizon du sud, n'éclaire qu'une bande étroite de terrain, entre le seuil de notre porte et le terrain de la place; c'est sur cette bande formant chaussée que nous nous tenons. A chaque instant, quelque figure nouvelle, ou déjà connue, passe à côté de nous; il est rare que nous ne fassions pas chaque matin de nouvelles observations utiles; nous ne sommes pas toujours du même avis et de là des discussions qui se continuent dans l'atelier.

« Je te disais, l'autre soir, que j'avais revu la petite au haik bleu. Je ne l'ai point approchée, car tu sais qu'il faut mettre une extrême réserve dans ses rapports apparents avec les enfants indigènes. Ils sont d'une défiance injurieuse pour les Européens, à qui ils supposent tous les vices qu'ils ont eux-mêmes, et dont ils sont

jaloux. Elle s'en allait, se dandinant sur ses jambes grêles, appuyée d'une main sur un bâton boaucou] plus grand qu'elle. Elle ne passe plus aussi souvent devant notre porte.

« Ces messieurs sont allés à Alger... Ce n'est pas sans regret que je les ai vus partir pour cette belle ville où retourneront toujours mes regrets en quelque pays que je sois. Auguste Salzmann partage mon vif attachement pour Alger : il a ati Rome, il y est arrivé le soir à la plus belle heure, par la route du midi, il a vu le soleil couchant colorer les Apennins et la coupole de Saint-Pierre; il a vu Naples au printemps; il a vu Pestum et le commencement de la Calabre; il a descendu le Rhin; il a débouché sur le lac de Genève par les montagnes du Jura; il a vu presque toute la Suisse allemande; il me répète que jamais impression ne fut si forte que son entrée dans Alger. Il y est retourné depuis, habitué au pays, aux Arabes, au climat, son impression a été plus vive encore. Ah! que nous avions raison, cher vieux, de pousser des soupirs vers ces hauts remparts, quand le bateau qui nous emportait en France se détacha du môle et se mit à labourer l'eau sombre de la haute mer! Enfin nous avons ^ra cela ensemble. Dieu veuille que nous ayons d'autres souvenirs communs, mais que celui-ci ne s'efface jamais!...

« Aussitôt que la plaine sera praticable nous irons Coléah et à la même époque nous irons enfin à Médéah, soit par la Chiffa, si la route est libre, soit par le col. De là, nous pousserons, sans doute, avec un colon de notre connaissance, jusqu'à Boghar : il y a par là des montagnes que nous sommes curieux de voir. La Chiffa devient méchante; il s'y noie toujours du monde. Ces faits-là sont si fréquents qu'on ne les enregistre plus et que ceux-là seuls en font leur profit qui ont besoin

de la passer. Aussi serons-nous prudents quand nous en serons là!

« Je ne fermerai ma lettre que demain; peut-être aurai- je de tes nouvelles et de ta mère? Ghers amis, ma famille, mon autre famille, allez, allez, je vous aime bien!... Tu vois, je suis à cinq cents lieues de toi, voilà deux mois et demi, presque trois mois que nous ne nous sommes embrassés ni vus, et je suis près de toi, je t'appartiens, je cause avec toi, comme au lendemain de mon départ.

Gomme tout paraît extraordinaii-e à distance, et comme l'inconnu, quand on l'habite, est simple! Ah! Blidah, l'Afrique! traverser la France, passer la mer, ces Bédouins, l'Atlas, des gens qui marchent nus et qui ont plusieurs femmes, des gens hostiles, un soleil torride, un ciel éternellement bleu!... Eh bien! Voilà, il pleut, il fait presque aussi froid qu'à Paris. J'ai près de moi un volume de Louis Blanc, un verre rempli d'eau rougie sucrée, du feu, mon paletot bleu sur le dos, mon fez au lieu de ta calotte et je t'écris comme de ta chambre j'écrivais à ma mère. G'est au point que j'ai besoin de me transporter hors de ce pays-ci, à Paris, par exemple, pour lui restituer son prestige. Et ce qu'il y a de plus drôle c'est que ces détails si simples et si bien d'accord pourtant avec le pays lui-même, me deviendront délicieux en souvenirs. Voilà l'esprit. — Je fais tous les jours des méditations profondes sur la mémoire.

« Mon feu s'éteint et, quoiqu'il soit encore de bonne heure, je tiens à ménager notre bois qui est rare, et dont j'ai juste pour demain. Je vais me coucher. Adieu, cher, adieu, à demain. »

Depuis son départ de France, Eugène n'avait pas eu de nouvelles directes d'Emile Beltrémieux. Dans les

lettres qu'il recevait de sa mère, il n'était pas question — on ne voulait pas inquiéter l'absent — d'une aggravation dans l'état du malade.

Or, le 11 décembre, Eugène reçoit tout à coup d'Emile deux pages d'une écriture méconnaissable qui l'émeuvent profondément : a Je m'étonne que mon silence ne t'ait pas été expliqué. J'ai pensé plus d'une fois au tien avec amertume. » Le malheureux conte qu'il est à la dernière période de la phtisie pulmonaire. Depuis quinze jours, il dort dans un fauteuil, sans pouvoir se coucher. « J'ai souffert plus que la part d'un homme... J'ai la vie dure et j'en ai vu succomber à moins... Un avenir brisé à tout jamais, et pour tout rêve, pour toute espérance, vivre, non pas vivre mais durer, car je ne m'appartiens plus; dans un coin de terre où il y ait du soleil, végéter sans émotion, sans mouvement, dans du duvet, sans parler jamais de l'année prochaine... J'ai confiance dans ma forte nature. J'ai toujours espéré contre toute raison et toute vraisemblance. J'aurai encore le bonheur de prendre racine dans quelque coin... »

Cette lettre était accompagnée d'un billet très dur de Mme Emile Beltrémieux : Eugène était inexcusable d'avoir, lui seul, laissé sans un mot de sympathie son ami mourant.

C'est pour Fromentin un déchirement inexprimable d'apprendre sans ménagement que la vie échappe au plus cher ami de son enfance et de sa jeunesse, au premier et au plus fécond directeur de sa pensée. Toute autre préoccupation disparaît à ses yeux. Ses lettres refléteront pendant un mois et demi le tourment que lui fait subir ce reproche d'abandon et la douleur d'une perte que l'éloignement rend particulièrement cruelle. Il y a là un malentendu qu'il faut à tout prix dissiper. Emile va-t-il mourir sans avoir pardonné? Se justifier

auprès de lui, de ses parents et de leurs amis communs, telle est, pour le moment, l'idée fixe d'Eugène.

A Armand du MesniL

Blidah, samedi 11 décembre 1847.

« Cher ami,

{( J'ai reçu ce matin seulement ta lettre, et avec elle un petit mot, deux pages suprêmes d'Emile, suivies d'un mot amer et cruel de Mme Emile. J'ai le cœur déchiré! Je n'ai pas encore ma tête à moi; je veux écrire pourtant pour me soulager.

(( On me croit mieux instruit que je ne le suis; j'ignorais tout. Je me livrais à l'espoir d'un mieux possible...

« Ces reproches, cher ami, ces reproches dans un pareil moment, ces reproches accompagnant une nouvelle imprévue, terrible, au milieu d'un adieu qui sera peut-être le dernier — cela m'est horrible! Il m'est impossible de les repousser, je ne le puis qu'au moyen d'aveux qui seraient des vérités cruelles, je ne les repousserai pas, je les subirai. Et pourtant, mon Dieu! qu'il ne soit pas dit que mon ami s'en aille avec cette fausse, cette abominable idée de moi sur le cœur!...

€ J'ai cru meilleur de me taire afin de ne pas trahir des inquiétudes, et voilà qu'on m'accuse d'y être resté indifférent! « Votre ami est mourant, entendez- i^ous cela? » Mon Dieu, on aurait bien dû m'épargner des mots pareils! Pauvre femme, pauvre chère femme, je la plains, et je l'aime de toute mon âme.

« J'ai délibéré dans la journée si je ne partirais pas. Je serais indépendant, libre de moi, que je serais parti ce soir et que dans trois jours je serais en route pour La Rochelle; mais je ne m'appartiens pas, je ne le puis.

je crois ne pas le devoir. Mes engagements, mes devoirs de famille, me forcent à discuter le mouvement de mon cœur qui serait de courir auprès de notre ami.

« Pauvre ami, j'ai le cœur et l'esprit mort. J'y ai comme un trou par où s'échappent toutes les douleurs remuées de ma vie. J'ai erré toute la journée, à la face de ce soleil impitoyable, traînant comme un« chaîne aux pieds cette fatale nécessité qui me retient ici, et me débattant sous ces soupçons, comme un fou importuné par des fantômes.

« J'ai lu et relu vingt fois cette funeste lettre; j'ai palpé du haut en bas la place où s'est appuyée la main du malade, interrogé cette écriture altérée, médité le billet de Mme Emile et plus j'ai pesé les mots soulignés, plus ils m'entraient dans le cœur d'une façon cuisante; ces lignes lugubres ont fini par me faire peur. Puis j'ai pleuré de rage autant que de douleur. Je n'ai pas encore écrit; j'ai voulu commencer par toi, afin d'épancher le peu de colère qui se mêle à mon chagrin.

« Adieu, pauvre ami, que se passe-t-il là-bas à cette heure-ci? Où est notre ami? Il s'est peut-être déjà passé des choses bien affreuses que tu sais et que j'ignore. Mon Dieu! Mon Dieu! que je suis lom! Adieu, encore adieu; je t'embrasse bien tristement... »

Une lettre de Mlle Lilia Beltrémieux, parvenue le 13, n'était pas plus rassurante. En termes émus, Mlle Lilia s'étonnait du long silence d'Eugène et du ton de sa lettre du 17 novembre. Ignorait-il donc l'état du malade? Mme Fromentin adjurait également son fils de se disculper.

Le sensitif artiste, affolé, répond à tout le monde à la fois; il épanche longuement sa douleur.

A Emile Beltrémieux.

Blidah, 13 décembre 1847

« Ami, mon pauvre ami, ta lettre m'a déchiré le cœur. Merci, merci d'avoir trouve la force de me l'écrire, quelque mal qu'elle m'ait fait. J'aime mieux souffrir avec toi que de rester dans cette affreuse ignorance de tout.

« Je te jure qu'en tout ceci je ne suis pas coupable. La distance, l'éloignement, l'absence de nouvelles précises, la crainte de te trouver dans des dispositions contraires à celles où je t'écris, mieux ou plus mal que je te supposais, voilà mes seuls torts.

« Que ta femme m'écrive, que dans votre cœur, il n'y ait rien de secret, qu'il n*y ait surtout rien d'amer. Si, au lieu de ces lignes inanimées, sans persuasion, j'avais vos deux mains dans les miennes, je vous défie de me soutenir en face que je ne suis pas l'ami d'autrefois.

« T'oublier, t'oublier! ah mon Dieu!... Je suis loin, bien loin, voilà tout. C'est terrible et c'est nécessaire...

« Adieu, pauvre et cher ami, à bientôt. Je suis près de toi, aussi près que possible. Courage, courage, que Dieu te vienne en aide et à ceux qui te soignent et que des jours meilleurs nous rendent à notre amitié impérissable! Adieu, je t'embrasse avec ta femme et suis bien à toi...

< Eugène. »

A Mlle Lilia Beltrémieux.

Blidah, lundi 14 décembre 1847.

« ...Vous seule m'avez compris. Vos reproches n'ont rien d'amer. Votre douleur, pauvre et chère amie, ne

VOUS avait pas égarée jusqu'à me croire odieux, odieux envers Emile.

« Malgré tout, en dépit de tout, j'espère, je veux espérer, je résisterai jusqu'au dernier jour contre l'évidence du danger. Vous me rappelez des temps bien heureux, des temps que je n'oublierai jamais, quoi qu'il arrive, et le souvenir de notre amitié, alors nouvelle et bien douce, je vous le jure, se mêlera toujours à celui de la vieille amitié de quinze ans qui m'unit à votre pauvre frère, à mon pauvre Emile. Mais, rappelez-vous, à votre tour, les temps bien malheureux, où, malade ajssi, horriblement malade, Emile allait nous échapper; à trois reprises différentes, il descendit si près de la mort que ce fut comme un miracle qui le ressuscita. Voici qui me soutient, qui m'empêche de croire que tout est perdu.

« Oh! que je voudrais être auprès de vous, car Mme Thérèse n'est pas seule à plaindre : vous aussi, mademoiselle Lilia, je vous plains du plus profond de mon cœur.

« Emile est pour vous plus qu'un frère, c'est une partie <ie vous-même, de votre force, de votre orgueil, de votre avenir. Il y a entre vous et lui des liens qui ne peuvent se rompre sans vous déchirer le cœur et partager votre esprit par moitié.

« Prenez courage, pauvre amie; tant qu'il restera un peu d'espoir, gardez-le, réchaufîez-le. Soutenez son courage à lui, car la force morale est souvent tonte-puissante...

M Je prie pour Emile, avec toute la force d'une amitié désespérée...

« A vous, bien à vous.

a Eugène. »

Une seconde lettre de Mlle Lilia apprenait à Fromeû-

tin que tout espoir était désormais perdu : le malade lui-même ne conservait plus aucune illusion. Ses amis l'entouraient. Paul Bâta illard venait de Paris s'asseoir auprès de son fauteuil (1).

A Armand du Mesnil.

Blidah, 18 décembre 1847.

« En ce qui nous concerne, toi et moi, ton travail et notre amitié commune, mon pauvre ami, ta lettre m'a fait un bien infini. Les nouvelles que tu me donnes d'Emile sont affreuses.

« C'est fini, c'est bien fini, maintenant déjà ou un peu plus tard; notre pauvre ami ne reviendra jamais à la santé, au bonheur qui lui échappe après de courtes illusions de moins d'une année.

« Je ne me consolerai jamais de ne lui avoir pas fermé les yeux, si le malheur veut qu'il s'éteigne à cinq cents lieues de moi...

« Ce que j'éprouve en ce moment, ce n*est point une douleur bruyante avec larmes, c'est un chagrin silencieux qui m'enveloppe d'une ombre sinistre et me fait songer.

« Ce que tu me dis de toi me console de bien des ennuis, de bien des chagrins.

« Courage, ami, courage. Tu as un esprit distingué, d'élite, il ne peut se faire que tu restes stérile. Il te manquait la volonté, tu l'acquiers. Le savoir-faire, tu l'obtiendras, l'expérience de la langue, tu l'as presquo tout à fait acquise. Songe à ta mère, non pour te désoler, mais pour te fortifier davantage dans tes résolutions,

(1) Lettre à Fromentin, 11 clécer/îhre 1847.

dans ion ardeur. Courage encore; j'ai les yeux sur toi, je t'assiste, et si, comme nous l'avons dit souvent et comme je désiré que cela se proXve et s'effectue ufi jour, nous sommes solidaires l'un de l'autre, je te suis, cher ami, pas à pas; il y a, je te le jure, une terrible émulation entre nous deux.

« Je travaille beaucoup et me désole toujours, mais je suis bien décidé à travailler comme une brute, sans penser, sans prévoir, dans la confiance qu'une volonté ferme mène à quelque chose, que le progrès se fait tacitement et que les résultats apparaîtront après les études.

« Je bûche, bûche toujours, les yeux fermés sur ma conscience — conscience toujours troublée, haletante. Je mène, moralement parlant, une vie de chien, mais sacredieuf il faudra que cela sorte, ou bien je ne serai à tout jamais qu'un cuistre!...

« Notre vie est toujours identique : une demi-heure de promenade au plus entre sept ou huit heures de travail, toujours la promenade indiquée. Même célibat...

ce 0 magnifique pays! Magnifique peuple surtout! J'entasse, j'entasse : il y aura les trois quarts d'ordures, qu'importe? cela sert toujours. Ce sont les chiffons de la hotte, dont on fait de beau papier.

« Le temps est beau, un peu frais, mais superbe; voici l'hiver annoncé, plus de neige, le soleil brûle, l'air est toujours humide seulement.

« N'exige pas trop de ta nièce, mais continue de diriger, de surveiller, autant que possible. La phrase citée me plaît, mais c'est trop mûr; pauvre enfant! N'auraitelle pas de jeunesse? Encore un poids sur mon cœur.

a Je l'embrasse, si tu le permets, monsieur son oncle, ou tout au moins, je lui envoie une poignée de main, de bien bon ami. Chère, chère enfant!...

« Dimanche. — Je suis fatigué; j'ai encore beaucoup travaillé des figures; peut-être trouverai-je enfin ce que je cherche.

a Adieu, cher, adieu. J'ai besoin de rester assis près du feu, sans parler, sans penser.

« Il fait depuis midi un temps effroyable.

« Compte sur moi, pour t'aimer et pour me conduire.

X Je ne te dis que cela : je pioche.

« Eugène. »

A Emile Belirémieux.

Blidah, 24 décembre 1847, vendredi.

« ...Je voudrais te voir, t'entendre, causer avec toi et recevoir toutes les plaintes que le mal arrache à ton cœur si ferme et toujours resté si maître de lui. Il me semble que tu me donnerais des forces pour ranimer les tiennes au besoin, et que je te serais quelquefois un appui.

« Que de choses douces, que de choses graves, pauvre ami, j'aurais à te dire!...

« Nous avons eu de tout temps des entretiens bien sérieux, même au plus fort de tes crises, qui ont été cruelles aussi, tu le sais. Il m'a toujours semblé que tu te soulagerais en me contant tes inquiétudes quand tu les cachais aux autres.

« Je relisais encore tout à l'heure les derniers mots de ta triste lettre. J'ai confiance, me disais-tu, « que je « prendrai encore racine dans quelque coin de terre. »

« Tu es clairvoyant, tu as tout envisagé, tu n'ignores rien de ton état, tu n'as pas l'aveuglement que donne une maladie toute douce, sans douleur; une pareille assurance donnée par toi me fortifie plus que ne le

ferait Tavis de tous les médecins. Tu te sens toi-même. Et tu me dis : je durerai, c'est-à-dire : je vivrai.

« Pauvre ami, pauvre ami, prends courage et faismoi dire par ta femme ou par ta sœur d'en prendre aussi. Tâche que je sache aussi bien que toi ce que tu as d'espoir et fais-moi partager la force qui te restera.

« Je t'embrasse, pauvre cher ami, j'espère, j'espère.

« A toi.

a Eugène. »

Cependant, à Bhdah, le temps change, la pluie tombe à torrents, il fait froid; les trois peintres sont désorientés (1). Fromentin seul s'acharne à faire « de mauvais dessins en regardant l'eau ruisseler sous les orangers. » Le pays devient inhabitable. Mais où aller? La route de la Ghiffa est interceptée, les autres peu praticables, Milianah enfouie sous la neige. Impossible de s'acheminer vers Constantine avant le mois de mars

A Armand du Mesnil.

Blidah, mardi 28 décembre 1847.

« ...Nous sommes dans une grande perplexité, juges-en. Il nous faut à tout prix des matériaux, des études d'après nature. Certes, nous avons étudié le pays de près, nous le possédons, nous avons la mémoire abondamment nourrie de formes et de détails, mais cela ne suffît pas.

«r Désespérés, ne pouvant aller tout de suite dans l'Est, ni subir encore pendant deux mois de séjour dispendieux (nos ressources s'épuiseraient sans profil) des pluies et un froid pareils, nous avons tourné nos

(1) Lettre à du Mesnil, 28 décembre 1847.

vues (tu vas t'écrier), vers Tanger, dont on nous vante le séjour et le bon marché. Mais c'est bien loin; comment y aller? Comment s'y installer? Le bon marché promis n'est-il pas une nouvelle chimère? Sommes-nous sûrs d'avoir là-bas, sous l'unique protection de notre consul, toutes les commodités et libertés qu'il nous faut pour étudier le pays et y travailler? J'ai tellement peur de l'inconnu dans les circonstances embarrassantes où nous nous trouvons, déjà trompés une fois, j'ai tant peur d'une déception nouvelle, je sens d'une façon si pressante qu'il ne faut rien risquer qu'à coup sûr et travailler à tout prix, que dans nos délibérations jo m'oppose à ce projet en invoquant tous les mais que je t'expose, et qu'instinctivement je me détourne da ce voyage en dehors de notre programme.

« En définitive, nous sommes fort tristes, et horriblement ennuyés. Je ne me dissimule pas que ce que j'ai fait jusqu'à présent est le néant, à côté non de ce que je voudrais, mais même de ce que je devrais faire.. Il faut un effort, bien des efforts encore. Et le moyen? Le temps, la pluie, le froid, nous paralysent, nous enchaînent, nous hent bras et jambes. Enfin, nous verrons, je ne crierai jamais sauve -qui -peut; je ne reculerai pas d'une semelle; je ne puis, je ne veux pas retourner en France avant d'avoir fait quelque chose de propre; il le faut, dussé-je en passer par toutes les extrémités de la gêne, de l'ennui, de l'attente...

« Nos amis, les Maures, nous sont devenus un peu suspects; encore une déception. Nous n'avions aucune idée de l'impénétrable dissimulation de ces taciturnes, esprits; ils sont fins et profondément roués.

« Nous avons, il y a huit jours, profité d'une éclaircie de quelques heures pour assister à la fête du Marabout Sidi-Mohammed, à un kilomètre dans la plaine, à côté

de Joinville. Pour la première fois, nous avons joui d'une fantasia en règle (1). C'est fort beau, et je donnerais tous nos steeple-chase, tous nos exercices d'équitation, pour un spectacle pareil. Je t'ai bien regretté, pauvre ami, tu aurais vu là, ce que nous n'avions pas vu ensemble, le cavalier arabe dans toute sa beauté et son ardeur et le cheval dans toute sa vitesse, de fort beaux costumes, force coups de fusil, et l'étrange glapissement des femmes à chaque arrivée de cavalier au bout de l'hippodrome.

« On nous promet pour ces jours-ci une nouvelle fantasia en l'honneur de Sidi-.\bd-el-Kader. A propos, tu sais maintenant la grande nouvelle : dimanche soir, le télégraphe de Milianah l'annonçait à celui de Bhdah; immédiatement, on l'a fait répandre dans la ville par la voix des crieurs pubHcs, avec accompagnement de tambour. Le lendemaàn, lundi, à 5 heures, nous étions réveillés par vingt et un coups de canon tirés à la porte d'Alger. A 8 heures, on courait les uns après les autres dans Blidah, malgré la pluie et le froid, pour se questionner et commenter. Dans l'après-midi, la dépêche fut affichée sur tous les murs; elle se terminait ainsi : (c'est le duc d'Aumale qui parle) : « Je l'emmène à ^' Oran, d'où je le ferai partir immédiatement pour a Toulon. Il y sera mis à la disposition du gouverne- « ment, qui Venverra probablement en Orient. »

« Qu'est-ce que signifie cette phrase, et surtout ce probablement? Pourquoi en Orient? Pourquoi ne pas le garder? Ceci démontre qu'Abd-el-Kader a fait ses conditions.

tt Le duc d'Aumale est allé le recevoir à Oran, averti certainement qu'il était prêt à se rendre. Il y a long-

(1) Voir Une Année dans le Sahel, p. 277 à 267

temps que cela se mitonnait; on en a fait les honneurs au duc, et la nouvelle doit arriver à Paris le jour même de l'ouverture des Chambres... Les charlatans! les gredins!...

« Le militaire est consterné comme s'il no lui restait plus rien à faire. De détails, nous n'en avons aucun, ils nous reviendront par les journaux de France.

« Mercredi soir. ■ — Voici enfin une journée de peintre! nous commençons à nous recroire paysagistes. Nous avons travaillé dehors.

« Mais une affaire de la dernière gravité, dont Job (Auguste) est la victime, survenue dans la soirée d'aujourd'hui, et qui met sur pied depuis deux heures toute la police du Hackem et tous les chaouchs du bureau arahe, ne m'a pas permis de reprendre ma lettre plus tôt (1). Nous sortons de table et nous courons à la poste. Au courrier prochain les détails.

« Ne vous inquiétez en rien; cela ne sera peut-être que risible. Jusqu'à présent, il n'y a que la jantas'.a de Joh de compromise... »

Emile Beltrémieux est au plus mal, écrit Mlle Lilia, sa sœur; on attend la fin d'un moment à l'autre (2).

A Armand du Mesnil.

Blidah, jeudi soir 30 décembre 1847#

« ...Je ne gardais plus d'espoir; à l'heure où je t'écris j'ai pris dans mon cœur le deuil de notre pauvre ami.

(1) Voir Un FAé dans le Sahara, p- 211 à 215.

(2) Lettre à Fromentin, 21 décembre 1847.

La première nouvelle m'a donné une secousse cruelle, mais du premier coup j'ai bien vu que tout était fmi; et si mon cœur protestait encore, si ma longue et profonde amitié menacée se révoltait contre un danger évident, inévitable, mon espoir n'allait pas au delà de cette dernière étreinte dont on enveloppe un être cher que la mort vous dispute. C'est fini. J'y suis bien préparé depuis quinze jours; chaque instant, chaque souvenir, chaque réflexion me rapproche du fatal moment et m'y dispose, et c'est presque sans efîroi quÊ j'attends la nouvelle que m'apportera le courrier prochain, tout au plus le suivant.

« C'est un grand malheur; je m'en apercevrai surtout (longtemps après vous, mes amis) en rentrant au pays, en visitant les lieux déserts, en reprenant les vieilles habitudes où manquera l'absent pour toujours. Le temps aura peut-être calmé les plus vives blessures quand les miennes s'ouvriront tout à fait; on a beau dire et beau faire, la distance amortit le coup de certaines douleurs. De si loin, dépouillée de son épouvante, de son appareil de larmes, de l'agonie, la mort devient une chose abstraite, une idée qu'on ne comprend qu'à demi, surtout quand on n'en sent pas l'effet immédiat, le vide qu'elle a laissé dans le cœur et dans la vie.

« On m'annonce que mon pauvre ami se meurt, qu'il est mort, mais je ne l'ai vu ni souffrir, ni expirer, je D'ai point suivi son convoi, je suis également loin de tous ceux qui le pleurent, proches ou amis.

« Ah! quand rentrant en France, et retrouvant l'un après l'autre tous ceux qui me sont chers excepté lui, le cherchant partout et ne le trouvant plus, ni dans la chambre bleue de la rue des Martyrs, ni dans la grande chambre blanche de La Rochelle, ni dans l'atelier de sa

sœur, ni dans le mien, c'est alors, pauvre cher ami, que le sentiment de sa mort et que la conscience de sa perte me deviendront évidents et terribles.

« Je ne sais si tu me comprends, mais je me fais à moi-même ces aveux pour m'expliquer le sang-froid avec lequel j'envisage le malheur qui s'accomplit si loin de moi. Je te les dois comme à mon confesseur; tu me comprends bien certainement.

« Ainsi ces deux êtres entre lesquels je me suis partagé si longtemps, elle et lui, les voilà morts, tous deux rentrés sous la terre sacrée du pays; l'une auprès de mon grand-père dans le cimetière de Saint-Maurice, l'autre auprès de mon oncle et de ma petite cousine Caroline, dans le cimetière de Saint-Eloi (1). Je connais bien ces lieux-là. Pauvre et triste pays! Tu connais mon attachement profond pour les lieux, en ce qu'ils conservent quelque chose des personnes aimées. Cette pauvre maison de la rue des Trois-Marteaux que j'aimais tant me devient religieusement chère; je te la montrerai, nous entrerons ensemble dans la grande chambre, nous ouvrirons les fenêtres au midi, tu verras les inscriptions écrites sur le mur; si c'est en automne, les tilleuls qui lui font face jauniront et perdront leurs feuilles. Le sombre clocher de Saint-Sauveur nous enverra par bouffées le son fêlé de sa vieille cloche, et tu sentiras venir par-dessus la ville ces bruits du port et ces souffles vivifiants de la mer qui nous ont tant de fois émus jusqu'aux larmes.

« La grande table verte chargée de livres n'y sera plus, ni les dessins au mur, ni l'herbier en presse entre deux rayons, ni la robe de chambre doublée de rouge

(1) Cimetière de la ville de La Rochelle. — Caroline Billotte, morte enfant, en IS'tS, avait été, on s'en souvient, une des plus vives affections de la jeunesse d'Eugène.

sur un fauteuil aux bras minces, ni le verre d'eau souvent poudreux que mon pauvre ami s'était procuré un peu pour moi, ni la lampe de cuivre, ni... cette pâle et sereine figure toujours maigre, assise en face du jour, avec un rayon de soleil dans ses cheveux blonds et m'interrogeant de son œil limpide, attentif, caresseoit, pour savoir si j'étais content ou triste...

« Et nous sortirons par la porte du nord, nous suivrons les tristes glacis plantés d'ormeaux; de loin tu verras des cyprès par-dessus un long mur de clôture, ce sera la demeure de notre ami.

« Je suis triste à la mort; la pluie s'engage comme si elle voulait durer quinze jours encore, le froid revient, la montagne a disparu ce soir sous des nuages impénétrables. Que devenir? Que faire? C'est à désespérer!

« Vendredi, 6 janvier 1848. — J'attends demain une nouvelle; elle sera peut-être la dernière, je ne puis la conjurer. Si le malheur est accompli maintenajit, je suis avide de l'apprendre et je me reprocherai presque les distractions que j'aurai prises pendant que là-ba& tout le monde était dans le deuil. Que veux-tu, cher ami, quand le tonnerre gronde trop loin pour qu'on l'entende, on oublie qu'il est suspendu sur nos têtes!...

A Mlle Lilia Beltrémieux.

A Mme Emile Beltrémieux,

Blidah, mardi 4 janvier 1848.

t Mademoiselle Lilia, vous m'avez bien préparé au malheur qui va nous frapper; je vois bien qu'il n'y a plus d'espoir à garder et je ne fais même plus d'ef-

forts pour conserver une illusion que votre prochaine lettre va peut-être à tout jamais détruire.

« Le sacrifice est déjà accompli dans mon cœur, je ne m'habituerai que peu à peu à l'idée de cette perte. Elle ne me sera rendue sensible qu'à mon retour en France. Mon pauvre ami restera toujours au nombre de mes plus chers absents, jusqu'au jour où je sentirai que lui seul est absent pour toujours.

« Que je vous remercie de me dire que vous aimez à rrCécrire. Si vous saviez le bien que me font vos lettres et comme il m'eût été cruel qu'on m'épargnât jusqu'au récit de vos chagrins! Je n'y puis prendre part autrernont; vous avez bien compris que ne pouvant être auprès de vous, où ma place était marquée, je méritais qu'on m'associât le plus près possible au deuil de tous ceux que le même malheur atteint dans leurs affections les plus vives.

« Je ne vous dirai point tout ce que je pense, tout ce que je sens de clair et d'éloquent dans le fond de mon âme. De plus près, j'aurais des mots qui vous donneraient du courage; mais le moment est terrible, je sais par expérience qu'on aime mieux n'être point consolé.

« Si ma lettre, que vous attendiez le 21, n'est point arrivée trop tard, peut-être mon ami aura-t-il eu le temps de se réconcilier avec mon souvenir et aura-t-il emporté de mon absence des regrets moins amers.

« Je puis encore moins que vous, pauvres amies, qui l'avez vu descendre pas à pas dans la mort, qu'il a par ses entretiens peut-être préparées à cette terrible fin, je ne puis croire à cela ni le comprendre. J'ai bien le contre-coup d'une douleur aiguë, je vous le répète, je n'ai pas le sentiment de ce que je perds...

c Vous a-t-il quelquefois parlé de la mort? Que vous

en a-t-il dit? Eternel sujet dont nous discourions ensemble, pauvre et cher ami, et que tu approfondissais sans effroi, sans trouble, avec la sûreté de conscience d'un homme de bien qui croit à son immortalité.

« N'écartez point l'idée de la mort, croyez-moi; oubhez-en les images funèbres, l'appareil effrayant; mais résignez-vous devant une nécessité plus forte que nous, plus forte que les prières et tous les liens du cœur et du sang, et pensez à la mort comme votre frère y pensait, comme votre mari y pensait, pour vous consoler par vos propres croyances. S'attacher à l'être perdu par le regret du passé, c'est un incurable tourment; s'y attacher par la foi dans l'avenir, c'est un éternel espoir.

« Adieu, mademoiselle Lilia. S'il en est temps encore, embrassez une dernière fois mon ami pour moi. « Votre ami,

a Eugène. »

Aux mêmes.

Blidah, vendredi 14 janvier 1848.

« ...Je n'avais plus aucun espoir, et j'avais pris dans mon cœur le deuil de notre pauvre Emile..., peut-être de son vivant.

« Mes pauvres amies, vos deux lettres ne sont qu'un cri déchirant de douleur et de tendresse. J'y avais répondu immédiatement quatre pages que je déchire parce qu'elles manquent de fermeté. J'avais le cœur à tel point brisé que je n'avais plus de force ni pour vous consoler, ni pour vous soutenir.

« Puisque le malheur, accompli ou non, est devenu inévitable, puisque rien, ni les prières, ni les soins,

ni les révoltes contre Dieu, ni rien au monde, ne peut nous soustraire au coup qui nous menace, il faut le subir sans faiblesse. Il y a, croyez-moi bien, dans les grandes douleurs une douceur à se résigner; n'appelez pa^ la mort, ma pauvre amie, elle ne viendra pas, car elle n'est point à vos ordres; Vous vivrez pour réternel regret et l'éternelle adoration de l'être cher que vous aurez perdu. Mais vous vivrez. Gardez du moins fermement, gardez l'espoir de le rejoindre un jour, quand votre heure sera venue. Je n'ai jamais eu d'autre consolation que cette croyance, mais elle était, elle est encore inébranlable,

a Nous resterons auprès de vous pour conserver en commun le souvenir d'Emile. Vous savez comme on l'aime, vous voyez les regrets qu'il laisse. Chacun de nous perd plus qu'un ami, c'était un exemple; il devait être notre chef et notre guide dans la vie; nous aussi nous mettions en lui la moitié de notre propre orgueil. Emile était celui sur qui nous tous avions les yeux tournés...

<f A vous tous, du plus profond de mon cœur et pour toujours. Je ne vous manquerai pas...

« Eugène. »

La mauvaise saison persistant, Fromentin et ses deux compagnons se décident à partir pour Alger, d'où Labbé rentrera en France. Eugène ne s'avoue pas vaincu. Il veut amasser des matériaux nouveaux dans une autre partie de l'Algérie. Avec Salzmann, il gagnera Constantine. Ils se résignent l'un et l'autre à la plus stricte économie.

A Armand du MesniL

Stora(l), vendredi 21 janvier 1848, minuit.

« Cher ami, ma première pensée en débarquant est pour toi et pour tous les miens.

« Nous sommes partis d'Alger, hier matin 20, sur le navire de l'Etat le Tartare, par un gros temps; grosse mer, un roulis énorme, surtout à la hauteur de Matifou et en deçà de Dellys. Peu après, le vent est tombé, la mer s'est adoucie; nous avons fait escale à Dellys, de 3 heures et demie à 6 heures, à peu près. A 2 heures, le canon du bord m'a réveiL'é, nous entrions dans des eaux plus calmes et tournions d'immenses rochers, faisant môle, pour entrer dans le golfe de Bougie. La lune était pleine, et le Jurjura, couvert de neige, étincelait à gauche sous -es rares étoiles. Bougie s'étageait à mi-côte, sur des rochers noirs abrupts.

« Nous avons roulé trois heures sur notre ancre dans le mouillage du golfe; à 5 heures, nous faisions route vers l'est, par un vent debout, temps clair. Nous avons défilé devant toutes les montagnes neigeuses, de vrais glaciers; à 10 heures, nous mouillons devant Djidjelliy toujours sans aborder. Mer mauvaise, gros roulis, temps clair. Ville entièrement française; seulement deux tours carrées, surmontées de deux minarets, et un petit palmier, formant ensemble le détail le plus oriental que j'aie jamais vu.

« On m'interrompt pour me raconter qu'hier, un navire marchand a fait côte à Djidjelli et a été pillé

(1) Le voyage à Stora a fait l'objet d'une rédaction que Fromentin n'a pas cru devoir insérer dans le Sahara ni dans le SaheU Elle reproduisait à peu de chose près le" lettres qui suivent.

par les Kabyles. Le capitaine a eu la tête tranchée; l'équipage ayant été disputé par deux tribus ennemies comme objet de butin, a finalement été ramené ce matin à Djidjelli. Quel pays original que celui-ci!

« Enfin, malgré le roulis grossissant toujours, malgré le vent debout, nous entrions à 8 heures et demie dans le grand golfe de Stora. Imagine une rade à peu près large comme celle d'Alger, plus profonde. A droite, au pied d'immenses rochers à pic dont le pied plonge en pleine mer, deux ou trois établissements réguliers français à étages, et une vingtaine de baraques en planches, perchées à diverses hauteurs sur des escahers de rochers : c'est Stora. Tout au fond de la baie, à deux lieues en la tournant, des lumières en grand nombre annoncent une ville importante qui est Philippeville.

« Le navire restant en rade, la mer étant forte, on nous menace d'abord de ne point nous débarquer et de nous emmener à Bône. Coûte que coûte, nous n'irons pas à Bône; la mer menace, le temps horrible qu'il a fait ces jours derniers ne peut se reposer longtemps. Nous voulons au plus tôt quitter ce pont tremblant. Pas de barque qui veuille nous amener à terre. Enfin, deux canots accostent à bâbord; nous en hélons un, le patron nous accepte moyennant 20 francs. L'embarquement fut difficile à cause du roulis; le débarquement ne le fut pas moins. Le ressac était dur.

« J'avais pris mxon parti et mes mesures en consécpience; j'étais résigné à me mettre à l'eau s'il le fallait. Nous n'en eûmes pas besoin; des Maltais à demi nus nous enlevèrent du canot et nous portèrent à bout de bras sur le sable, nous et puis nos effets. Nous étions à terre, je poussai un hourra, et mon premier mouvement fut de regarder le Tartare qui se renversait sur le flanc au mouvement de la mer à une demi-lieue de

•Si LETTRES DE JEUNESSK

nous, dans la rade. Un canot nous suivait, portant deux autres voyageurs. Puis, deux ou trois chalands, chargés de troupes embarquées avec nous, abordèrent au même point de la plage.

« Nous suivîmes un prétendu aubergiste, nous escaladâmes les premiers rochers et nous voici.

a Notre auberge est une baraque en planches; la chambre, ou compartiment où nous sommes, est en soupente, un grand feu de liège dans la cheminée, deux matelas sur des planches sur lesquelles nous allons nous étendre, deux par deux, roulés dans nos burnous.

« Nous avons dîné avec des côtelettes de porc et des anguilles de rochers. Nous sommes sortis sur la plage, le Tarîare est encore là qui fume; la mer se brise avec grand bruit sur la plage; une cinquantaine de matelots halent à la côte les chalands qui ont servi au débarquement des troupes. La côte est couverte de débris de navires brisés, hier ou avant-hier, entre Stora et Philippeville. La lime est magnifique. Nous faisons un vin chaud.

« Je t'écris, debout, sur une vieille commode, à la lueur d'une lampe infecte. Une petite fenêtre donne sur la plage, le vent y souffle avec violence. J'éprouve un bien-être indicible à me sentir sur la terre.

« Je ne puis démêler mes impressions, qui sont extrêmement vives : où suis- je? où suis- je? Je crois rêver. Est-ce l'Afrique? Est-ce l'Orient? Est-ce l'Italie? Est-ce le Spitzberg? Du reste, il ne fait pas froid, mais cette mer menaçante! Ces barques de pêcheurs, cet intérieur de contrebandier!... Je te regrette... Que je pense à toi! A demain, je me remets les pieds au feu, avant de m'étendre sur mon matelas. Adieu, cher; je suis bien loin de la France : Biidah, c'était Paris comparé à Stora... Je me rappellerai toujours cette soirée.

Au même.

Philippeville, samedi 22 janvier 1848, au soir.

« Cher ami, nous étions debout à 5 heures; à 5 heures et demie nous flânions sur la plage au jour naissant; la mer charriait des débris des derniers naufrages.

« Les côtes de Stora sont belles, sauvages, d'une grande élévation; des bouquets de chênes-lièges et d'arbres qui, comme d'immenses absinthes, pendent à toutes les fissures du rocher. A 7 heures, nous chargions nos malles sur une légère charrette et nous nous mettions en marche, à pied, bien entendu, vers Philippeville, par une pluie battante. A 9 heures, nous entrions, trempés, noyés jusqu'aux os, dans cette sale ville.

« Ce n'est ni l'Afrique, ni la France; des maisons en pierre et des baraques en planches, d'immenses hôpitaux, une caserne, un campement, voilà Philippeville.

« Nous avons à grand'peine obtenu trois places, les trois dernières, dans la voiture de Gonstantine; nous partons demain matin à 6 heures, on couche en route. Nous n'arriverons qu'après-demain entre 10 et 11 heures du matin. Nos bagages suivent par le roulage, arriveront-ils? Arriverons-nous?...

« Pauvre Emile, pauvre Emile! que j'y ai pensé pendant la traversée! Il est dans le repos éternel, et nous, ami, nous courons, nous voyageons. Triste ironie! Il le faut... »

Au départ de Blidah, cinq minutes avant de monter en voiture, Eugène avait appris la mort d'Emile par une lettre de Mlle Lilia, datée du 6 janvier, jour même de l'événement, et remplie des plus attristants détails.

Beltrémieux approchait de sa vingt-neuvième année. 1 11 disparaissait après un an de mariage au moment où allait éclater ce mouvement d'émancipation sociale qu'il appelait de ses vœux et auquel, depuis l'âge d'homme, il avait tant travaillé. Il laissait inemployés les matériaux qu'il avait accumulés pour l'avenir. Sa main défaillante rédigeait encore une Histoire de France que terminera Délayant.

A Mlle Lilia Beltrémieux.

Philippeville, 22 janvier 1848.

« Je vous remercie bien profondément, mademoiselle Lilia, d'avoir trouvé la force de m'apprendre vous-même la mort de votre pauvre frère, de mon ami. Cette affreuse nouvelle annoncée par vous portait avec elle une espèce de consolation. Vous avez dû voir par mes lettres reçues successivement que je ne gardais plus d'espoir; le premier coup avait été le plus cruel. J'avais suivi peu à peu son agonie, et je l'avais enseveli, mon Dieu, même avant que vous ne lui eussiez fermé les yeux. Je remercie la Providence de l'avoir laissé s'éteindre sans secousse; c'était le seul bienfait que nous pussions attendre d'elle.

« Je garde dans mon portefeuille votre lettre avec la sainte relique de notre mort (1) et la petite bourse que vous m'aviez envoyée dans des temps plus heureux.

« Tout notre passé, tous nos souvenirs communs, ma pauvre amie, ont maintenant un côté respectable et douloureux; nous n'y pouvons plus toucher sans remuer des cendres bien chères. Mais, vous le sentirez

(1) Une mèche des cheveux d'Emile envoyée par sa sœur.

comme moi, n'évitons pas les souvenirs; nourrissonsnous ensemble de nos regrets. Que notre cher absent reste vivant dans notre mémoire, dans notre amitié!

« La lettre de Paul m'a fait assister à ses derniers moments; je souhaitais qu'il en fût ainsi, j'aurais plus souffert de ne rien apprendre. Oh! le dernier moment, quoi qu'on fasse, est horrible! Votre lettre, écrite à la hâte et d'un cœur qui se contient, m'a effrayé comme si je vous avais vue, comme si j'avais été à la porte de cette chambre où la mort venait d'entrer.

« Il y a plus que de la douleur, il y a là dedans des méditations sans fm. Quand Paul appelle les derniers instants des instants solennels, il a profondément raison. J'ai senti cela dans ma vie. Je jure que la solennité de la mort avait tari mes larmes, pour m'inspirer un respect muet.

« Notre Emile, mon amie, a vu maintenant ce qu'il a, pendant toute sa vie, tâché d'entrevoir. Il sait le secret qu'il a cherché dans sa conscience, dans sa raison, pendant dix ans de réflexions et de rêveries. Il est entré dans le repos. Il a la clairvoyance de l'âme délivrée. Il est où nous irons tous après lui, si, comme lui, nous avons la justice et la bonté du cœur, l'honnêteté de la vie.

« Je crois que, sur la foi de ses propres paroles, de sa vertu qui vous était connue, de sa vie dont vous pouvez rendre témoignage à Dieu lui-même, vous avez le même espoir, la même confiance que nous. Emile était plus près de Dieu que bien des cœurs qui s'inquiètent du sort de cette âme vraiment juste. Notre ville doit être dans le deuil. J'éprouve un bonheur inouï à penser aux regrets qu'il laisse.

« C'est une bien grande perte; chacun la sentira à sa manière. Notre Emile était un de ces hommes dont la

vie importe à beaucoup, et qui, par l'unique autorité de leur esprit et de leur conduite, deviennent nécessaires à tous ceux qui les connaissent.

« Je m'éloigne encore de vous. Cette extrême agitation, tant de lieues faites en si peu de temps, tant de pays nouveaux, tant de rencontres, tant d'incidents de toute nature, ne me distraient qu'à demi de l'impassible souvenir qui me suit partout, et que j'emporte pour m'y livrer paisiblement dans ma prochaine retraite de Gonstantine.

« Adieu, mes regards sont toujours du côté de la France. Vous m'êtes présents en tout temps et partout. Mon ami, mort, voyage avec moi, et son esprit m'accompagne à travers tout ce pays que nous devions voir ensemble. Pauvre cher mort! L'éternel repos! Ne le plaignons pas, non, non, vraiment, ne le plaignons pas, mais aimons-le toujours.

« Encore adieu, mon amie, dites pour moi à tous les vôtres que j'ai pleuré avec eux l'ami qui m'était comme un frère...

« A vous, votre ami,

« Eugène. »

A Armand du Mesnil.

Gonstantine, dimanche 6 février 1848.

r ...Je t*ai quitté à Philippeville, cher ami; les derniers mots de ma lettre étaient : arriverons-nous à Constan-. tine? On nous avait bien prévenus des difficultés du chemin, et qu'il nous faudrait deux jours pour faire un trajet qui se fait en six heures l'été, et que nous serions souvent obligés de descendre. Nous nous étions chaussés et guêtres en conséquence; la précaution ne fut pas inutile. Nous mîmes une journée tout entière pour

faire dix lieues; la voiture resta trois heiures embourbée dans un marais; il nous fallut, après d'inutiles efforts pour la relever, faire à pied, dans l'eau jusqu'à mijambes, une forte lieue pour atteindre le village le plus voisin. Or, nous étions trois hommes, et je me compte, et nous avions à porter, à traîner, à diriger dans ce cloaque, trois femmes dont une enceinte et deux enfants dont l'aîné, si nous ne l'avions pris sur nos épaules, aurait eu de l'eau jusqu'au nombril et y serait resté, le pauvre enfant. A 6 heures du soir, nous atteignions un des plateaux supérieurs de la montagne et descendions dans un affreux bouge décoré du nom d'auberge et nommé le Kantour. Il tombait un peu de neige, le froid était très vif, le pays sinistre et nos hôtes, je te le jure, ne l'étaient pas moins. Chacun se sécha de son mieux. Cependant, la gaieté qui nous avait soutenus tout le jour commençait à s'en aller devant la perspective du lendemain. Nous étions, d'ailleurs, plus ou moins brisés de fatigue. Notre chambre ressemblait assez à une tente ouverte à tous les vents, ou, si tu veux à une cage à grillage étroit. La lune et le vent entraient sans peine à travers les planches à jour, une moitié de fenêtre manquait, que nous bouchâmes avec une couverture de lit. Nous dormîmes pourtant sous la garde de la baïonnette d'Auguste. Il y eut pendant la nuit une forte gelée qui nous sauva, car nous avions en partant du Kantour deux lieues et demie à trois lieues à faire à pied pour atteindre le beau chemin et je ne sais comment nous nous en serions tirés si la boue n'eût pas été un peu sohde.

« Nous partîmes avant le jour par une aube claire, transparente sous un vent glacé. On nous avait conseillé de charger nos fusils et nous les portions à l'épaule, escortant de très près la voiture, qui n'adlait qu'au petit

pas, et ne quittant plus nos voyageuses qui, dans la journée précédente, avaient appris la valeur de nos services. A mesure que le soleil s'éleva, sur les neiges do la montagne, la matinée devint magnifique et la course tout à fait salutaire. Toutes nos sinistres appréhensions de la veille se dissipaient aux rayons du soleil déjà chaud à son lever; la voyageuse du coupé, à qui notre gaieté rendait des forces, descendit, et tantôt marchant seule, tantôt à nos bras, d'équilibre en équilibre, de pente en pente, atteignit avec nous la fin de l'étape. L'heure était vraiment bien belle et comme ton souvenir n'a jamais manqué de m'assister dans toutes les fortes émotions de ce voyage, nous criions ton nom, cher ami, à tous les échos de ces hautes montagnes. Je pensais à ton bonheur de courir avec nous sur ces pentes où le soleil étendait l'or tendre de ses premières lumières. L'air était si sonore, si vif! L'horizon, borné de tous côtés par des plateaux étincelants, nous donnait le sentiment de la hauteur des lieux où nous étions. De distance en distance et dans les plis imprévus de la montagne nous rencontrions, rangées en cercles, les immenses tentes noires des douars kabyles. Les troupeaux, parqués pendant la nuit dans l'enceinte du douar, se dispersaient à l'entour; d'énormes troupeaux de moutons blancs remontaient en bataillons vers les hauteurs, tandis qu'un vieux berger en haillons, montant à nu un maigre cheval sans bride, menait devant lui le troupeau des bêtes à cornes. Ces impressions si simples sont d'une telle pureté de formes, de couleurs, qu'expn niées ainsi, elles ne disent rien.

« Un jour, je te raconterai cela, et je te ferai assister à ce pittoresque voyage. Mes souvenirs sont fidèles, tu le sais, précis, minutieux et jamais ils ne se transformeront aux dépens du vrai, ni du beau.

Smindouh, où l'on relaya vers 10 heures, est une ferme militaire, bastionnée, crénelée, qui sent encore l'état de guerre. A midi, nous déjeunions au Hamma. Le Hamma est le jardin de Constantine, la végétation doit y être fort belle en été et les palmiers y sont en assez grand nombre. Nous n'étions plus qu'à deux lieues de Constantine. Le soleil était superbe, la gelée fondait, nous descendions dans des régions plus chaudes. La voiture roulait au galop sur une route à peu près unie; ce fut entre nous une émulation de curiosité et une véritable ivresse, lorsqu'en côtoyant le lit ombragé du Rummel, nous aperçûmes le pont d'Aumale d'où nous devions avoir, nous disait-on, la première vue de Constantine. En effet, nous tournâmes, avant de nous engager sur le pont, un dernier angle de montagne; on nous cria de la banquette : regardez! et nous mîmes ensemble la tête à la portière. Le Rummel, sur lequel nous passions, sortait à gauche, d'un ravin profond, fort encaissé, en forme d'entonnoir, refermé par deux immenses rochers à pic, séparés l'un de l'autre ou plutôL fendus par le passage du fleuve. Sur le rocher de droite se dessinait la silhouette grise de Constantine, si petite à cette hauteur qu'on dirait les inégalités mêmes de la pierre. La route, en sortant du pont, s'engage par de longs circuits dans les plateaux de Coudiat-Aty. Une demi-heure après, nous étions au sommet et nous entrions dans la ville par la porte de la Brèche, aujourd'hui porte Valée.

a Si tu te rappelles le premier décor de la Juive de Constantine^ il donne une assez juste idée de la place Valée. De petites maisons basses, des boutiques ouvertes sous des auvents en tuiles. Un minaret carré, avec un toit en pignon et un nid de cigogne au sommet; des murs couleur de brique passée; au fond, à gauche, une

rue étroite comme les plus étroites d'Alger, couverte d'un plafond en planches ou en roseaux, obstruée par les étalages des marchands et si obscure en plein midi que la plupart des boutiques y sont dans de complei.es ténèbres. C'est à cinquante pas dans cette rue qu'est situé l'hôtel du Palais-Royal où nous sommes descendus et où nous restons, par suite d'arrangements économiques pris avec le propriétaire.

« Nous arrivions par un beau soleil; dès le soir, nous avions fait le tour de la ville par le pont El-Kantara, visité le quartier juif, le quartier franc et nous connaissions assez la ville pour nous y orienter nous-mêmes à l'avenir.

« Ce n'est point l'Orient; les maisons, tu le sais, n'y ont point de terrasses, les minarets, carrés ou octogones, y sont aussi couverts les uns en tuiles, les autres en cuivre et surmontés d'une..,

« Lundi. — Je me suis fait violence hier soir pour l'écrire ce qui précède. Je renonce à continuer, l'ennui m passe par-dessus la tête... »

Constantine, 28 janvier 1848 (1).

« J'ai profité d'une journée douce et couverte pour descendre aux Cascades.

« En sortant par la porte Valée, on tourne à droite, et pour abréger la distance et éviter les longs circuits de la route tracée, il est plus simple de descendre tout droit jusqu'au fleuve, par des pentes rapides et des terrains éboulés, l'immense remblai sur lequel est assis le rocher de Constantine.

(1) Note de voyage inédite.

a Arrivés au bas de la descente, au lieu même où sont établies les usines alimentées par le fleuve, j'ai pris un petit sentier formant corniche presque à la base du rocher. Ce sentier, large au plus de deux pieds, à brusques tournants pierreux et rendu glissant par les pluies, est suspendu à quarante ou cinquemte pieds au-dessus du Rummel. Nous le suivons pendant cinq minutes et descendons précisément au-dessus des cascades que nous dominons de quelques mètres.

« Je me trouve à l'entrée du gigantesque corridor dans le fond duquel le Rummel a tracé son cours. Sur nos têtes, la ville, à une hauteur qui donne le vertige. Devant nous, formant l'autre paroi du couloir, l'immense et noire muraille du Sidi Mécid, tapissée et couronnée d'aloès et de cactus. Sous nos pieds, la chute du fleuve, divisée par un rocher tombé des sommets qui surplombent en deux nappes d'un blanc d'argent irisées de bleu. La chute a 12 ou 15 mètres au plus, mais elle est belle par son volume. Le fleuve, qui perd tout d'un coup son niveau, ne se précipite point avec fureur, il tombe en masse et dans toute sa largeur comme une [illisible] qui se renverse. D'abord, ce n'est qu'un vaste flot d'écume et de poussière neigeuse toute diaprée des couleurs du prisme; au delà, d'innombrables petits filets d'eau courante oiouvrent de réseaux d'un bleu tendre un sol jonché de gros cailloux roulés; un peu plus loin tous ces ruisseaux se réunissent dans un lit large bordé d'arbres à fruits, d'aloès et d'oliviers toujours verts, et le fleuve va se perdre dans la direction du nord au fond d'une campagne couverte des sérieuses couleurs de l'hiver.

« Au-dessus de la chute, le lit du fleuve est pavé, pour ainsi dire, de largas dalles naturelles sur lesquelles l'eau basse se promène sans bruit. De distance en dis-

tance ie gros blocs carrés, précipités au milieu du bassin, pourraient permettre au besoin de le passer à gué

c Remontant au fond du ravin sur une étroite chaussée taillée dans le rocher même, on longe une galerie souterraine parallèle au fleuve que le génie -sàent de percer sous le rocher de Constantine et qui doit prendre les eaux à El-Kantara et les mener aux moulins à farine bâtis à côté de la chute. C'est un travail effrayant. Le tunnel est creusé dans le rocher vif. De loin en loin, une brèche pratiquée dans la paroi extérieure du tunnel s'ou^Te sur la chaussée et donne un peu de jour et d'air dans la galerie. Il sort de ces jours une forte odeur de poudre et des bruits sourds de voix et de coups de pioches contre la pierre.

« A mesure qu'on pénètre plus avant dans le ravin, que le bruit de la chute s'affaiblit et qu'on perd le sentiment de la campagne voisine, des arbres et des lieux habités, l'impression du silence, de la solitude et de la grandeur du lieu devient extraordinaire. La profondeur d'un abîme et la hauteur d'un précipice ou d'un rocher produisent le même vertige en sens contraire, l'une un je ne sais quoi qui vous attire, l'autre un poids qui vous écrase, pour ainsi dire vous renverse.

« Quelques pas plus loin, après avoir tourné un dernier angle de rocher, nous débouchons sur une partie du ravin un peu plus large et nous découvrons devant nous le fond de la gorge. Nous étions au but de notre promenade.

« Les parois des deux murailles parallèles du Sidi Mécid et du rocher de Constantine, d'abord écartées, se rencontrent en décrivant une ellipse allongée, se rapprochent et se rejoignent à moitié de leur hauteur, de manière à former une immense arche de pierre sous laquelle s'ouvre un porche noir et béant. Ici, il

L'ORIENT REVKLE 295

faut des mesures, car les chiffres sont la seule langue sensible à l'esprit qui puisse décrire quand la nature atteint ces proportions. L'arche de ce pont naturel, jeté là ou creusé je ne sais par quel effort prodigieux de la terre, peut avoir deux cents pieds de la base au sommet de la route. Le cintre en a soixante ou quatrevingts d'épaisseur. Il reste encore au-dessus trois cents pieds de murailles à pic pour atteindre la corniche supérieure du Sidi Mécid et le niveau de Constantine.

« Tout au fond de cette voûte, là où l'ombre, d'abord indécise et bleue, va s'épaississant jusqu'à la nuit complète, un faible rayon de jour marque l'entrée d'une seconde voûte. Il y a quatre ponts naturels pareils à celui-ci et se faisant suite jusqu'à El-Kantara dont les piliers romains sont appuyés sur le dernier de ces ponts.

« L'été, on peut, en suivant le lit presque à sec du Rummel, achever par ces passages souterrains le tour du ravin, passer sous El-Kantara et déboucher à ciel ouvert dans la partie sud de la ville.

« Il était 4 heures du soir. Le ciel, droit sur nos têtes, dans le morne encadrement des deux montagnes, était brouillé de tons violacés et d'un bleu pâle, il ne laissait plus tomber dans le fond de la gorge qu'un demi- jour de reflet. Des lueurs livides, glissant des hauteurs, se répandaient sur la surface plombée des rochers, pendant qu'à leurs pieds s'amassaient les ombres grises. De minute en minute, une nouvelle vague d'ombre sortait de la voûte, qui semblait receler toutes les ténèbres de la nuit. L'eau du fleuve, lente, à peine ridée par les nombreux quartiers de pierre qui obstruaient son lit, ne réfléchissait rien du ciel. Aucun bruit ne tombait de la ville. L'air était calme, d'innombrables légions de corbeaux et de ramiers venaient, avec des cris plus rares, s'aligner bur une étroite assise du

Sidi Mécid, à quelques cents pieds de nous. Nous tirâmes un coup de fusil à toute portée sur la rangée compacte et noire de ces oiseaux. L'explosion fit rendre un son formidable aux échos de la voûte. Les corbeaux s'envolèrent par centaines, mais un grand nombre ne bougea pas. Un moment après, quand elle eut fait deux ou trois vols en hauteur, la troupe entière vint reprendre sa place au même endroit.

a Le silence se rétablit et la nuit continua de descendre gravement.

« Quand nous regagnâmes l'entrée de la gorge, il faisait encore jour dans la vallée. Le soleil venait de disparaître derrière le Goudiat-Aty, et les neiges de | l'horizon achevaient de s'éteindre. ^

« Des feux s'allumaient dans les gourbis arabes épars de l'autre côté du fleuve et de blanches fumées s'élevaient du fond des vergers. De lourds chariots suivaient à côté de nous le chemin montant qui mène à l'esplanade, conduits par des charretiers valençais dont nous entendions de loin résonner le rude idiome espagnol. Des formes vagues allaient et venaient sur les pentes. Une ou deux femmes arabes rentraient en se hâtant de leur djemrnem (maison de campagne) escor:é s de leurs négresses chargées de paquets, et de longues cavalcades d'officiers français remontaient au galop par le chemin du Hamma. »

A Armand du Mesnil.

Constantine, mardi 15 février 1848, au soir.

a Cher ami, il est probable qu'après-demain, à moins d'un nouveau chang.^ment de temps, nous serons en

roule pour le Sud, c'est-à-dire pour Batna et Biskra.

« Depuis ma lettre du 8, la pluie et le vent n'ont pas cessé plus de quelques heures. Charles (1) est en mesure de t'expliquer ce que c'est que la pluie d'Afrique. Il a vu celle de Blidah, mais il n'a pas senti le froid de Gonstantine, qui rend l'humidité tout à fait insupportable. Nous ne sommes donc guère sortis depuis quelques jours hormis pour secouer un peu le mauvais air et le terrible ennui de l'auberge. Je n'ai pas même eu le courage d'écrire, bien que j'en eusse trouvé dix fois le temps. Ces journées sans soleil, sans activité, sans jouissance intérieure et sans profit, ce sont des lacunes dans notre voyage. Je me réfugie, pour échapper au découragement qui me prendrait sans cela, dans l'espoir du printemps qui vient.

« Je ne t'ai donc point encore parlé de notre voyage de Biskra qui, d'hypothèse très vague, est devenu dès notre arrivée ici, un projet sérieux, et qui serait déjà mis à exécution sans l'obstacle du temps, du climat et des routes.

« Biskra, tu le sais, cher ami, n'est point à la porte de Constantine, mais un voyage fait autrement qu'en voiture ne me semble jamais un voyage, surtout dans un pays où il n'y a ni hgnes de postes ni relais et où l'on n'est point habitué à compter les pas qu'on fait. En outre, le voyage se fait assez facilement moyennant qu'on emporte avec soi des vivres et sa maison. Enfin, là seulement nous trouverons le véritable pays d'Afrique avec ses caravanes de chameaux, ses forêts de palmiers et sa population à peu près intacte. Aucun peintre français, que je sache, n'aura pénétré aussi avant que nous dans le sud de nos possessions. La route est fort

(1) Charles Labbé, rentré en France depuis quelques jours.

belle e\: nous avons presque jusqu'à Biskra, et d'étapes] en étapes, des ruines romaines assez imnortantes pourl mériter un voyage ad hoc. Enfm, la certitude d'y trouver] du soleil et de la chaleur, en attendant le véritable ét^ de Constantine, la certitude aussi d*y trouver des éléments de travail pai'faitement introuvables ailleurs et! d'y travailler régulièrement, tous les jours, robustement, toutes ces raisons nous ont fait, à l'unanimité de nos deux voix, prendre ce parti comme le meilleur et le plus profitable, dans ce moment-ci surtout, et nous nous adjoignons à tfois voyageurs qui retournent à Biskra.

« Nous aurons trois mulets, deux de monture et le troisième pour nos bagages. Nous avons acheté des cantines où nous enfermerons nos vivres pour la route et nos effets de corps de rechange. Nous avons aussi une tente, un lit de cantine et un lit en peaux de moutons. Comme il est probable qu'à Biskra nous ne trouverons point de chambre disponible, nous habiterons notre tente; aussi tâchons-nous de nous pourvoir d'avance de lits à peu près commodes. Nous nous faisons, d'ailleurs, un plaisir de cet essai de vie nomade, et je t'avoue, cher vieux, que ce sera un immense bonheur pour moi, mêlé d'un vif regret que tu comprends, de pouvoir t'écrire au moins deux courriers de notre tente, assis sur nos peaux de moutons, éclairés par notre lanterne de campement. N'aie aucune inquiétude pour ma santé qui est bonne, sohde et qui résistera aisément aux fati« gués modérées de ce voyage...

20 février. — « La pluie, qui a repris de plus belle après vingt-quatre heures de froid vif et presque de gelée, les lenteurs de nos compagnons de route, nous ont retenus jusqu'à aujourd'hui samedi.

« Mais enfin, il est tout à fait décidé que nous partons coûte que coûte après-demain lundi.

« Si nos compagnons nous manquent (ils sont nombreux et nous formerons ensemble un convoi de dix ou douze personnes), nous partons seuls et le bureau arabe nous donne un cavalier d'escorte avec des recommandations pour les caïds. Notre cavalier nous mène jusqu'à Batna; à Batna, nous avons des lettres qui nous recommandent à M. De..., le chef du bureau arabe; M. De... se chargera de nous jusqu'à Biski^a. A un jour de Batna, nous atteignons El-Kantara et nous entrons dans le royaume de l'éternel soleil. Tu vois, cher ami, qu'il faut aller loin encore pour trouver ce paradis véritable de nos rêves.

« Le seul obstacle sérieux, c'est la difficulté des routes, qui se sont effondrées, et le passage de deux ou trois rivières, qui ne sont presque plus guéables. Cependant, comme il n'a pas plu aujourd'hui et qu'il ne pleuvra guère demain, quoique le vent souffle encore du nord-ouest, deux jours de demi-sécheresse auront suffi pour donner au gros de l'eau le temps de s'écouler, et pour réparer un peu la route...

« Tout est prévu, tout est prêt. Le rendez-vous est pris avec les muletiers pour lundi matin à 8 heures.

« Nos montures n'ont point de selle, mais un bât arabe à forme plate, à peu près comme les selles d'exercice des chevaux du cirque. On peut s'y mettre dans toutes les positions, assis à la turque, à l'anglaise ou même debout, si l'on est fatigué de demeurer assis.

« Voici notre costume : notre paletot pardessus, une veste, un gilet, deux chemises et deux gilets de flanelle; par-dessus le paletot, les deux burnous à capuchon rabattu sur la chéchia; les guêtres de cuir, et par-dessus les guêtres, des bas maltais montant jusqu'à mi-cuisses.

J'oubLe la ceinture avec le poignard obligé, faisant fonction ordinaire de cognée pour le bois, et le fusil en bandoulière.

« Quand tu liras ma lettre, cher pauvre ami, à moins d'accidents qu'il ne faut pas prévoir, nous aurons déjà fait une fois ce long trajet que je souhaiterais du fond de mon âme et que je regretterai toujours de n'avoir pas fait avec toi (ce n'est pas français, ô grammairien, n'y regarde pas). Nous serons, s'il plaît à Dieu, sous le soleil et sous le ciel bleu, à deux pas du pays du sable, en pleine Arabie. Je pense à cela comme un aveugle, à qui l'on va rendre la vue, pense à la lumière. Depuis quelques semaines je ne vis plus, je suis mort pour moi, mort pour toi; tu le vois bien, je ne t'écris plus : que t'écrirais-je? Cet éternel horizon de pluie, de neige et de nuages livides, m'a glacé, attristé, endolori l'esprit. Laisse faire, laisse venir l'été; patience jusqu'à Biskra; tu verras, cher vieux, que je ne suis point enseveli tout à fait.

« Je te parlerai de Gonstantine un peu plus tard, quand le soleil y sera revenu : c'est une drôle de ville bien curieuse, à vrai dire. Il y a de fort belles choses qui demandent à être débrouillées. Nous savons positi vement ce que nous pourrons y faire, mais que le bon Dieu nous rende sa lumière! Quant aux gens du pays, je ne crois pas que nous ayons beaucoup à nous louer d'eux. Ne me parlez pas d'un pays infecté par le militaire!...

« Je suis triste, je suis inquiet. Tous ces sacrifices que je fais et que j'impose à mes plus chers seront-ils payés par le succès que je veux et qu'ils attendent? Cette obstination du ciel à nous contrarier, à nous nuire, me préoccupe quelquefois comme un avertissement, presque comme une menace. J'irai pourtant jusqu'au

bout, il le faut; j'affirme que malgré mes ennuis profonds, mes désespoirs fréquents, l'inaction longue et forcée qu'il m'a fallu subir, mon amour pour le travail, mon ambition du but cherché, du progrès atteint, n'ont pas faibli un instant.

« Je t'ai dit, en deux mots, ce que c'est que Biskra. On touche au sable, on y est, on a, à quelques cents mètres derrière soi, les derniers plateaux des montagnes qui servent de limite au pays du Tell. On est dans les oasis, c'est-à-dire au milieu des palmiers, des gazelles, des dromadaires blancs. Les autruches font leurs nids, ou plutôt déposent leurs œufs à très peu de distance de Biskra. Tu devines un pays nouveau, parfaitement différent de celui que tu connais, à peu près intact, puisque nous n'avons pas eu le temps de le défigurer.

« Je t'ai dit que la route est fort intéressante, que les ruines romaines y abondent, je t'ai cité Lambessa, il faut citer encore le tombeau de Siphax, El-Kantara, etc.

« Or, voici notre projet, projet sérieux quejeteco^^e sous le secret, pour mille raisons que tu devines. Nous voulons faire une série de dessins, formant ensemble une espèce d'itinéraire de Gonstantine à Biskra, par Lambessa. De retour à Paris, nous en ferions des eauxfortes que nous publierions sous la forme d'albums, à peu près comme le voyage de Grèce d'Aligny, avec un texte explicatif. Le texte serait bref, mais en rapport avec les dessins. Ce serait autant des notes de peintres que de simples notes d'archéologues ou de touristes. Si, comme cela est très probable, les dessins que nous rapporterons dans un mois en valent la peine et nous permettent de donner suite à ce projet, à notre passage à Alger nous ferions demander au duc d'Aumale la permission de lui dédier le voyage, c'est-à-dire l'autorisation de le faire précéder d'une dédicace et de le pu-

blier Lvec son nom en tête : ceci pourrait nous être extrêmement profitable.

« Nous avons depuis un mois mûri ce projet; il est parfaitement arrêté, nous ferons en sorte que l'exécution et que la conception en deviennent également homogènes, nous n'aurons pas grand effort à faire. Gela sans préjudice des études peintes et des matériaux étrangers à notre œuvre commune (1)...

« Il faut absolument que ce voyage nous rapporte en raison de la peine, de l'ennui et de l'argent qu'il nous auiâ coû-lé.

'( Nous avons une provision de papier et de carton pour études qui me fait bondir de joie, un format charmant, un ton superbe.

« 0 cher, cher! les belles choses que je vois par- dessus ces montagnes du sud que nous apercevons de notre fenêtre!

« Adieu, une dernière fois jusqu'à Biskra, et que le bofi Dieu çeille sur les peijitres!

i' Dimanche matin. — Les cigognes sont arrivées! Le temps est beau, le ciel brûlant; nous n'en sommes pas quittes avec la pluie, mais nous courons sur le printemps.

c( Nos compagnons de voyage nous manquent, Jious n'en partons pas moins demain matin lundi, à 9 heures; notre cavalier d'escorte nous attendra à la porte de la Brèche, au pied du minaret que tu connais par le tableau de Vernet.

« ...Si je vous revenais heureux, aussi riche de matériaux que de souvenirs, quel bonheur pour moi! Je ne puis penser sans douleur que je vais voir sans toi des

(1) Ce projet d'un itinéraire illustré ne fut pas réalisé, on ne sait pour quelles raisons.

lieux si souvent rêvés et que j'aurai tout seul la pleine jouissance de ce pays dont tu n'as eu qu'un si faible avant-goût; ceci sera probablement la perle de notre voyage.

a II faut bien espérer que je vais retrouver là-bas le calme et le contentement d'esprit qui me sont nécessaires pour écrire. Je te le répète, quand le soleil sera revenu sur Constantine et qu'après une journée brûlante bien employée par le travail je rentrerai dans notre chambre sombre et fraîche, je t'écrirai longuement; peu à peu je déroulerai devant toi tout ce tableau bizarre, imposant de la ville et du ravin; je te parlerai du peuple qui ne ressemble pas tout à fait à celui d'Alger, des femmes qui ne ressemblent pas du tout aux Mauresques de l'autre province. Mais patience! adieu encore, porte-toi bien; aime-moi bien, et que la Providence, qui nous a jusqu'à présent conservés l'un à l'autre, nous rende un jour à notre amitié toujours plus vive.

« ...La fleur vient du fond de la gorge du Rummel; je l'ai cueillie au pied d'un rocher presque à pic de 800 ou 900 pieds de haut que nous venons de descendre à quatre pattes.

« Adieu, cher, bien cher, je t'embrasse, nous t'embrassons.

« Eugène. »

A Mlle Lilia Beltrémieux,

Constantine, lundi 21 février 1848.

« ...Votre souvenir, mon amie, la pensée de ce que vous souffrez, vous, votre sœur et tous les vôtres, ne m'a pas abandonné un seul instant à travers tous les

3ii LETTRES DE JEUNESSE

accidents de mon voyage, et quelques lieues de plus entre nous ne font pas que je puisse oublier...

« Nous monterons ensemble dans cette vieille chambre des souvenirs. Vous savez bien que ma jeunesse aussi s'y est en partie passée. Les heures les plus actives peut-être de toute ma vie, les mieux remplies, pas toujours les plus heureuses, mais les plus regrettables, je les ai passées là dans ces longs tête-à-tête avec cette figure aimée. Que n'ai-je pas rêvé, que n'ai-je pas conçu, que n'ai-je pas appris sous l'inspiration de cet esprit qui fut toujours le maître, le guide et souvent le promoteur du mien?... Vous n'ignorez pas les forces qu'on puise dans cette association complète de deux volontés; aussi ce que je dois à notre Emile est énorme. Les seuls travaux que nous ayons faits ensemble ont été faits là sur la longue table couverte en serge verte, où je vois encore la place occupée, dans ces soirées laborieuses, par les livres, par les manuscrits, par les journaux et par la petite lampe de cuivre que lui-même allumait au commencement de la veillée.

« Si j'écrivais l'histoire de cette chambre à tout jamais vénérable, ce serait notre histoire à tous les deux. Pendant bien des années, notre vie fut à tel point unie qu'on n'y peut trouver un endroit où notre pensée et nos intérêts mêmes ne se confondent, et la grande chambre fut le dépositaire et le témoin de tout cela.

« Je suis heureux, c'est puéril à dire, mais vous me comprendrez, que notre cher Emile ait rendu le dernier soupir là plutôt qu'ailleurs. Il est mort au milieu de tous ses souvenirs, en présence de tout son passé. Ces quatre murs enferment d'un bout à l'autre cette destinée, si simple, si belle, si modestement héroïque. Ne la grandissons pas plus qu'il ne l'aimait, restons simples

et modestes comme lui dans nos regrets, mais jugeons-le

sur sa puissance qui ne s'est jamais exercée, et plus encore d'après sa vie que d'après ses œuvres...

« Vous savez mieux que personne ce que valait son cœur, car il vous aimait autant qu'un frère peut aimer. Ceux qui ont reçu, comme moi, l'impulsion de ce vigoureux esprit, qui ont vécu à sa lumière, savent ce qu'il renfermait de puissances naturelles ou acquises.

« Si quelqu'un de nous pouvait se permettre une ambition, c'était lui. Il comptait, il a toujours compté beaucoup sur moi, ce pauvre ami, mais je n'ai rien qu'il n'eût pas; j'ignore une partie des choses dont il s'était fait, par ses lectures, par les applications diverses de tes études, une véritable érudition. Il lui manquait peut-être l'ambition de paraître et de montrer ce qu'il pouvait.

a Cette grande chambre, si longtemps négligée, ces murs blanchis à peine et couverts de dessins ou de plâtres d'une valeur et d'un intérêt tout intimes, la grande bibliothèque, si bien montée, si bien choisie, la science, la philosophie, les lettres pures, la poésie surtout dans le rayon supérieur, la politique introduite depuis, le vieil herbier dont il avait fait des mémoires; Gœthe sur la cheminée, le microscope sur la table, tant de manuscrits épars, cet ordre sous le désordre apparent, cette opulence d'idées, cette richesse morale, au milieu de ce dénuement des meubles et de cette simplicité du lieu... n'est-ce pas notre Emile tout entier?

« Oui, cette grande chambre est bien véritablement notre sanctuaire à tous comme vous l'entendez...

« Ayez confiance. Toute la vie de votre frère n'a été qu'un courageux témoignage de l'existence d'un Dieu juste et bon. Ce Dieu de sa raison et de son cœur, il l'a trouvé à l'heure où je vous parle. Votre frère, mon

so

amit-, est plus heureux que nous. Croyez, espérez, I nourrissez-vous de vos regrets, mais qu'ils ne soient pas stériles; vous vous devez à ceux qui vous entourent...

« Non, le premier accès de la douleur n'est pas le I moment cruel, surtout quand il excède la sensibilité. L'aiTreux moment, c'est la maison vide, la place de l'absent vacante pour toujours, ce témoignage à tout moment, partout répété, qu'il est bien mort, que c'est fini, fini sans retour. Pauvre cher ami!...

« Quand vous irez au cimetière, portez une fleur pour moi. Emile n'approuvait pas ces superstitions, mais c'est une habitude que j'ai toujours eue pour les morts qui me sont chers.

« Votre ami,

« Eugène. »

A Paul Baiaillard.

Constantine, mardi 22 février 1848.

a Mon ami, nous devrions être partis hier pour Biskra; tous nos préparatifs étaient terminés la veille au soir. Hier, à 7 heures du matin, il pleuvait à verse, il a fallu renvoyer nos mulets, notre cavalier, et remettre encore notre voyage. Depuis trente heures la pluie n'a pas cessé; les routes, effondrées par les torrents de tout l'hiver, n'avaient pas eu le temps de sécher tout à fait et les voilà redevenues impraticables. La rivière est grosse et les mulets ne la peuvent plus passer; enfin nous ne trouverions pas d'ici Batna un seul endroit où pouvoir planter notre tente et faire du feu. Nous nous applaudissons même, quelque tort que ces retards nous fassent, de n'être pas partis, car nous aurions pu véritablement, comme tant d'autres plus vigoureux et

aussi intrépides que nous, crever en route de froid et de misère. Jusqu'à quand sommes-nous bloqués dans cette affreuse ville?...

« Vous ne sauriez imaginer ce que nous avons eu de pluie, de froid, de vent, depuis notre arrivée à Gonstantine, il y aura demain un mois. Nous n'avons rien fait, rien pu faire; vous comprenez que nous avons mille raisons d'être désespérés...

« Nous savons, nous sommes sûrs qu'à Biskra il fait chaud et beau. Biski-a est déjà dans le désert; on traverse un peu de sable pour l'atteindre, et, au delà de l'oasis, commencent les quatre-vingts lieues de désert qui la séparent de Tuggurt. Il n'y pleut que très rarement. Nous devons arriver pour la récolte des orges, qui se fait d'habitude dans les premiers jours de mars. Si nous pouvions atteindre ce pays béni, nous serions sauvés; on nous en dit des merveilles. Oh! mon pauvre ami, si vous saviez avec quelle douloureuse avidité nous regardons cet horizon du sud qu'il sufïïrait de franchir, pour être enfin déhvrés de ces inextricables entraves !

« Nous fondons un espoir \Taiment considérable sur ce voyage de Biskra; j'en parle confidentiellement à Aimand.

« Ce qu'il y a de sûr et d'énormément attrayant pour nous, c'est la végétation qui devient tout à fait tropicale, l'immense quantité de dattiers (l'oasis de Biskra en compte 58,000); les mœurs arabes qui sont là dans leur primitive intégrité, et puis ce voisinage du désert qui doit donner à la lumière, au ciel, au pays lui-même un aspect inconnu pour nous, inconnu même à la latitude où nous sommes; les phénomènes du mirage, le sirocco dans toute son ardeur, etc.. Nous avons soixantetrois lieues de pays à traverser et six jours de marche régulière...

« Je vous disais, il y a quelques jours, que nous n'avions rien vu encore de Conslantine; je puis aujourd'hui vous répéter exactement la même chose. Nous ne sortons pas, nous inventons des jeux inouïs pour tuer ces interminables journées, passées tout entières dans notre chambre, où par ce temps sombre il fait presque nuit à midi.

« Gonstantine est un cloaque, une mare, un égout, où patauge et grelotte toute une population sale, en haillons, misérable, exténuée de faim et de froid; je n'exagère rien.

« La misère est atroce ici, parmi les indigènes surtout; les deux tiers peut-être du bétail des douars sont morts faute de nourriture ou d'abri. Les arrivages de France ne se font plus, la farine est sur le point de manquer; le vin, le sucre et presque toutes les denrées de consommation journalière manquent également. L'administration civile, et nous le savons de bonne source, ne sait plus comment approvisionner la ville; on assure qu'il n'y a plus aujourd'hui dans les boulangeries que pour un jour de vivres. Il faudra emprunter la farine aux magasins militaires. Vous jugez de l'élévation des prix et de la misère du pauvre. Sétif et Batna, qui s'appnvisionnent à Gonstantine, sont dans une détresse pire encore, vous le comprenez; tout transport devient impossible; le service des dépêches lui-même, qui se fait à dos de mulets par des spahis indigènes, est interrompu sur ces deux routes. Nous allons donc, aussitôt que nous pourrons nous sauver sans danger, aller vivre du couscoussou arabe.

« En somme, et malgré le désœuvrement, les impressions s'amassent et c'est toujours un fonds de richesse. Gonstantine doit être admirable sous le soleil. Les deux vallées que la ville domme, l'une au sud,

l'autre au nord, sont d'une étonnante beauté de lignes et de tons; les proportions en sont immenses. Quoique la ville ne rentre pas précisément dans le programme ordinaire des villes d'Orient, qu'il n'y ait ni coupoles aux mosquées, ni terrasses aux maisons, que les constructions, presque toutes en briques, bâties sur d'anciens murs romains, ne soient pas blanchies à la chaux, qu'il n'y ait pas un arbre dans l'enceinte compacte des remparts, il est impossible de méconnaître ici l'action du soleil africain, et de supposer pour coupole et pour fond à ce tableau sérieux et bizarre autre chose que le bleu foncé du ciel d'Orient. Les cigognes font leurs nids sur les minarets (on dit qu'elles sont arrivées, mais je n'en ai pas encore vu). Le ciel, au-dessus de la ville et du ravin, est constamment traversé par des volées bruyantes de corbeaux et de pigeons sauvages et par la lente évolution des aigles, des vautours et des milans. On a souvent comparé Gonstantine à un nid d'aigles; le mot est juste dans toutes ses acceptions.

« Le Rummel, vous savez, entoure la ville du côté sud; il s'est creusé, dans l'énorme rocher sur lequel elle est juchée, un lit étroit de 300, de 500 et par endroits de 600 pieds de profondeur. Le pont El-Kantara, qui rattache la ville au plateau de Mansourah, est jeté sur la partie la plus profonde peut-être du ravin. Les parois de ce gouffre véritablement effrayant et dont je n'ai mesuré la profondeur que du parapet du pont, car j'ai peur du vertige, sont taillées exactement à pic; il semble que ce soit bien réellement le fleuve luimême qui s'est tracé petit à petit ce chemin extraordinaire.

a A quelque point qu'on se place au dehors de la ville, à moins de se mettre à l'esplanade de la Brèche et sur le plateau de Goudiat-Aty, le seul point abordable

3i0 LETTRES i;E JEUNESSE

en efiet, par où nos colonnes l'ont attaquée, on la voit de bas en haut. La silhouette en est fort belle et d'un caractère extrêmement sévère, qui rappelle comme couleur et comme dessin les vieux villages de la vallée du Rhône, avec ce je ne sais quoi de fort indéfinissable qui indique une autre latitude et une autre race. J'en ai déjà fait un dessin, nous en aurons plusieurs autres, et nous aurons surtout d'excellentes études peintes, fort utiles, qui seront un échantillon.

« La population ne diffère pas beaucoup de celle de la province d'.AJger; elle est moins riche en apparence, moins aimable, moins brillante. Les Maures y sont en très petit nombre et les juifs ont adopté presque entièrement le costume arabe : burnous et turban blanc.

« Ce qu'il y a de vraiment pittoresque, ce sont les Arabes du sud qui apportent à dos de chameaux les dattes de Biskra et de Tuggurt; ceci, c'est la Bible juive, ce qu'il y a de plus primitif, ce que nous avons de plus sauvage.

« Le costume des Mauresques surtout est beaucoup moins aimable, quoique plus riche et plus imposant que celui des Mauresques d'Alger; elles n'ont ni le pantalon arrêté aux genoux, ni la juta qui s'attache audessous des hanches et s'entr'ouvre par devant pour montrer les jambes nues ornées d'anneaux, ni la veste sans manches laissant tout le torse à nu sous la transparente enveloppe des chemises de soie ou de gaze à fleurs. Leur vêtement, très lourd quand la femme est petite ou qu'il est mal porté, consiste en deux, trois et même quatre longues chemises, caftans ou gandouras, flottantes, retenues au-dessus des hanches soit par une simple cordelière de soie tressée d'or, soit par une large et massive ceinture de velours et de soie fermée pai' une immense boucle d'argent ciselé. Les anneaux des

L'ORIENT REVELE Zii

pieds sont, le plus souvent, largos et massifs comme la ceinture et rendent quand la femme marche un bruit de métal assez semblable à celui d'un forçat traînant son anneau. Leur coiffure est lourde, évasée, écrasée, et les deux ou trois foulards dont elle se compose forment un épais turban, avancé sur le front, ce qui donne à la physionomie de la femme un air fort digne, mais très renfrogné; une espèce de gourmette, composée de sultanins ou de piécettes d'or, se rattache de chaque côté au turban et fait un cliquetis sonore tout autour de leurs joues.

« Nous n'en avons guère vu de remarquablement jolies; une seule est vraiment fort distinguée. Il est regrettable qu'elle n'ait pas un excellent caractère, et que nous n'ayons à nous en louer davantage. Mais le militaire, ici surtout, a tout perverti. Je regrette ma pauvre Zorh (voir mes lettres à Armand et le portrait) (1). Celle-là du moins ne se montrait pas cyniquement cupide; elle nous chantait de sa petite voix bizarre des chansons qui lui rendaient les yeux humides d'émotion. Elle ne restait pas des jours entiers lourdement assise sur sa natte dans la stupide immobilité d'une statue indienne; elle allait, venait, montrait qu'il y avait du sang dans ses veines, et n'avait pas sur la peau ce froid visqueux qui sent à la fois la débauche et l'inertie.

Nous n'avons pas pu encore, malgré d'innombrables et fatigantes démarches, parvenir à faire un dessin d'homme ou de femme.

« 0 Biskra! Biskra!...

« J'ai à peine aperçu dans un journal de France que les Ecoles se soulèvent contre l'arbitraire interdit lancé encore une fois contre la liberté de la chaire. Je voudrais

(1) Eugène Fromentin avait fait de Zorh l'héroïne d'un récit, utilisé en partie dans la rédaction du Sahel (épisode d3 Haoua).

être à Paris, pour signer de mon nom des protestations si justes,

« Quand vous verrez M. Quinet, veuillez me rappeler à son souvenir et présenter mes respects à Mme Quinet...

a Adieu encore, à bientôt. Je vous embrasse du fond du cœur.

« Eugène. »

Jeudi 24 février 1848.

Bivouac de Mélilia (1) 7 h. du soir.

« Nuit close. Nos muletiers arabes de la tribu forment un corps de garde en plein air à la porte ouverte de la tente. Notre lanterne est allumée. Les tentes sont fermées. On n'y fait plus de bruit. Les chiens vaguent dans Tenceinte du douar et continuent d'aboyer...

« Une lueur jaunâtre demeure encore à la base du ciel dans le sud. Par devant, plus de nuages. Auguste examine les armes; nous allons nous coucher. Sentiment profond de solitude et de bien-être. Nous sommes à 532 heues de la France. Si les nôtres nous voyaient ici! Très vite, après un moment de défiance, les chiens eux-mêmes nous acceptent pour hôtes.

« Confortable intérieur, inexplicable pour ceux qui ont vu passer nos maigres montures portant la maigre apparence de nos bagages.

« Les trois mulets entravés à un mètre de la tente, la tête de notre côté, le mufle plongé dans un couffm d'orge, une abondante litière de chardons devant eux. Les troupeaux sont rentrés. Les petits moutons bêlent.

a Chaleur extrême au cerveau, voisine du délire. Visages écrevisse. Dilatation du nez. Chaleur tout le jour

(1) Extraits du carnet de rout;' d'Eugène Fromentin jusqu'à la lettre à Armand du Mesoil p. 316.

d'un beau jour de septembre en France, avec plus d'âpreté dans le soleil. »

Au camp d'En Yacoud, 7 h. du soir, vendredi, 25 février 1848.

« Nuit close... La nuit dernière passée sans sommeil. Nos trois muletiers, couchés en travers de la porte de la tente. Les chiens bédouins ne cessent d'aboyer toute la nuit. La lune se lève tard. Elle nous éclaire après la lanterne éteinte. L'air fraîchit et le vent s'élève sur le matin. Nos gens dorment, sous la rosée, du sommeil le plus paisible du monde. La lune était encore au sommet du ciel que déjà une lueur se dilatait au-dessus des nomtagnes de l'est. Nous sommes debout... Nous partons au jour plein, il pouvait être 6 heures ou 6 heures et demie...

a Nous déjeunons au bord d'une fontaine. Nous sommes entourés par un groupe nombreux d'Arabes que la carabine d'Auguste intéresse...

« Second douar. Consultation... Toutes les femmes accourent. Maladies hideuses de la bouche, ulcère des amygdales, des gencives, des lèvres, ophtalmies. Il faut palper tout cela...

« Vaste marais de plus d'une lieue à traverser. Nous atteignons un plateau d'où nous redescendons sur un nouveau lac {Sebkha). Terrible émotion; lumière, solitude, perspectives extraordinaires, grand vol de courlis.

« Majesté étonnante des montagnes de droite. La Grèce. Souvenir d'Aligny. Convois de chameaux portant des dattes. Nous tournons le lac. Nous laissons les montagnes derrière nous. Nous inclinons au sud.

« Douar d'En-Yacoud, appuyé au levant sur un

âl4 LETTRES DE JEUNESSE

plateau découvert (1)... On nous reçoit bien, les chiens toujours exceptés. Primiti^Hté extraordinaire. Enceinte étroite. Les tentes se touchent, la nôtre au centre. La nuit descend. Nous faisons connaissance avec nos hôtes qui revêtent, pour nous recevoir, leurs burnous officiels... « Intérieur indescriptible d'un douar. Nos hôtes continuent de nous tenir compagnie. Ruines romaines. Notes à prendre à ce sujet. Projet de tableau. Décrire un douar. Ya-Muchera. Enfants nus. Nous devons avoirfait douze lieues au moins. Si nos calculs ne nous trompent, nous devons être à vingt-quatre lieues de Gonstantine et n'en avoir plus que six ou huit à faire pour atteindre Batna. »

Batna, 26 février 1848, 9 h. du soir, samedi.

« La dernière nuit n'a pas été meilleure que la précédente. L'air était frais, la tente mal fermée. Brisés de fatigue, nous avions pourtant grand besoin de repos. Nos hôtes nous quittent vers 8 heures. Les chiens continuent d'aboyer. Il est impossible, quelque raison qu'on ait de sortir, de mettre un pied hors de la tente sans attirer la meute furieuse à ses talons... Bruits singuliers. Les enfants, mal endormis, chuchotent. Les chèvres, enrhumées, toussent. Les chiens, activés par l'odeur de l'étranger, viennent flairer autour de la tente. Air toujours limpide. Pas de vent. Un demi-quart de lune dans le ciel semé d'étoiles.

« A 5 heures, Omar est éveillé, allume le feu, fait le café. Nous attendons le plein jour pour nous mettre en marche. Les troupeaux se répandent sur les plateaux.

(1) Le carnet de route contient en regard de ce texte un croquis sommaire du lieu.

« Troupeaux parqués. Vie de patriarche.

« Aussitôt levé, le soleil est chaud. Immense plaine aride qui doit être un marais pendant les pluies. Passage d'une rivière où le génie jette un pont.

« A 9 heures, halte aux Fontaines- Chaudes... Chaleur extrême. On se remet en route. Encore cinq lieues. Nous passons un petit plateau et redescendons dans une seconde plaine. Les montagnes changent d'aspect, se couvrent de végétations sombres, s'abaissent, quoique le sommet soit encore mâché de neiges. Peu à peu la plaine se rétrécit et ne forme plus qu'une vallée d'une lieue de large au plus. Puis le terrain se couvre de cèdres. Sol pierreux, inégal, traversé par des [illisible] desséchés. Aspect du nord triste, désolé, froid, sans majesté. Le vent s'élève. Soif très grande. Halte au bord d'un ruisseau. Deuxième halte au pied d'une ruine romaine (?).

« Une lieue plus loin, la plaine s'élargit de nouveau; nous gravissons des mamelons pierreux. Batna est devant nous. Nous tirons un aigle posé à cent pas...

« A gauche, à deux lieues dans l'est, dans la vallée parfaitement plate où la ville est bâtie, une masse de pierres carrées éclairées par le soleil : c'est Lambessa.

« Nous mettons pied à terre à l'entrée de la citadelle. Nous entrons dans Batna. Des soldats, des goumiers. Contraste avec les douars. Discordance pénible avec les impressions des jours précédents...

« Depuis le cou jusqu'aux jarrets, nous ne sommes qu'une douleur. Coup de soleil. Douce perspective d'une nuit passée dans un lit...

« Toujours du vent. Promenade autour de Batna. La neige fond sur la montagne. Rencontre d'un petit lion. Nous tirons des corbeaux. Un vautour se pose hors de portée. Nous le reconnaissons à sa tête chauve

et rose au soleil, ventre blanc. L'extrémité des ailes, quand il vole, se recourbe en l'air. Il peut avoir de six à sept pieds d'envergure. Nous le mesurons à la longueur des vaches au-dessus desquelles il se promène.

« 5 heures et demie. Revu le capitaine de Neveu. Accueil obligeant. Une heure. Arrivée de la mission de Tuggurt. Cortège magnifique. Ghevarrier en Arabe (1). AiTivée du Marocain.

a M. de Neveu nous présente au colonel Canrobert. Accueil inespéré, chevaleresque. Le colonel nous invite à dîner. »

A Armand du Mesnil.

Biskra, 3 mars 1848, vendredi.

a Cher pauvre ami, j'ai reçu ce matin, en me levant, ta lettre, ta bien triste lettre du 19 dernier; jusque-là tu ne m'as rien dit de ta santé que je croyais bonne, et voilà que tout d'un coup je te vois frappé, malade, réellement malade, et tu es seul, et je m'éloigne encore de 60 ou 70 lieues de toi. Que faire, me i^eux-tii? J'ai passé cette journée dans une perplexité extrême...

« ... Nous sommes ici depuis hier, après un voyage magnifique : ces 60 lieues faites en huit jours, je n'ai pas le temps de t'en parler; après tant de nuits passées sous la tente, tant de journées de fatigue. La journée d'hier a été la plus rude : 15 ou 18 lieues, dont la moitié dans la montagne et onze heures de selle.

« Nous nous portons bien; c'est superbe; c'est inouï... Depuis El-Kantara, ce n'a été qu'un enchantement. »

(1) Chevarrior paraît nvo'r été le type du voyageur Vandell dans Une année dans le SaheL

Saada(l).

Smala du scheik Si-Ahmet-bel-Hadj-Ben-Ganah(2),

9 mars 1848, mercredi.

« Départ de Biskra jDOur la smala du scheik El-Arab, en compagnie de M. Duvernoy, interprète du bureau arabe, et de Ahmet-bel-Hadj. Deux cavaliers d'escorte.

« Traversé Sidi-Okba. Reçus par le scheik. Collation sous les palmiers. Visite à la mosquée et sépulture de Sidi-Okba. Village populeux. Même construction que Biskra. Rues encombrées. Curiosité et émotion. Tout le monde se range et se lève sur notre passage.

« Arrivée à 4 heures à la smala d'Ahmet-bel- Hadj. La smala du scheik El-Arab à deux portées de fusil. Notre tente est préparée. Intérieur somptueux. Tapis. Trois lits couverts de riches tapis ou d'étoffes de soie. Oreiller en soie brochée d'or, en satin rouge et vert. Diffa abondante et recherchée. Le fils du scheik El-Arab

(1) Extraits du carnet de route d'Eugène Fromentin jusqu'au bas de la page 319.

(2) Sidi-Mohammed, neveu de Si-Ahmet-bel-Hadj-Ben-Gana et petit-neveu du scheik El-Arab, nous a raconté que son oncle et sas parents insistèrent vivement auprès de Fromentin pour l'empêcher d'entreprendre cette course dans le désert. Ils alléguaient le pays peu SÛT et la fatigue du voyage. La volonté ferme du peintre eut raison de leur résistance. La chevauchée de Saada eut lieu à travers une contrée qui devait être, quelques mois après, le théâtre d'une insurrection meurtrière. Le siège de Zaalcha, oasis située une douzaine de lieues à l'ouest de Saada, a laissé dans la mémoire des Arabes de cruels souvenirs. Il fallut donc en 1848 la recommandation pressante du commandant de Saint-Germain, qui devait périr lui-même dans un combat, l'année suivante, pour que Si-Ahmrt consentît à se charger d'Eugène Fromentin. La tradition s'est transmise jusqu'à nos jours dans ces tribus de l'ardeur avec laquelle ce Français, d'enveloppe si frêle, mena à bout cette fatigante expéditioii. Il ne laissa pas de faire, par le charme de sa nature, une impression durable sur ces populations accoutumées au rude contact avec no£ soldats.

dîne avec nous. Silence, attitude pensive, attentions exquises de notre hôte.

« Belle nuit, froide. Rêves et réflexions sans nombre. 9 heures du soir. Souvenirs de France.... »

11 mars 1848.

« Journée unique dans notre voyage, et qui doit marquer dans tous nos souvenirs. On nous réveille à 6 heures. Le chameau portant la gefîa est tout prêt devant la tente du scheik. Dessin. Un autre chameau blanc amené de la smala du scheik El-Arab. Nouveau dessin.

« On lève le camp (le scheik El-Arab en a donné l'ordre par écrit hier soir). En une demi-heure, les tentes sont abattues, roulées, les chameaux chargés, tout le matériel organisé pour le transport par la main seule des femmes. Les chevaux sont sellés. Les cavaliers, en grand costume, le fusil au poing, toutes les armes de luxe à la ceinture, montés sur des chevaux caparaçonnés de longues housses de soie de couleurs, attendent le signal du départ. Les deux smalas se mettent en marche en même temps. On nous donne deux chevaux avec selle arabe. Nous ouvrons la marche à côté de Si-Ahmet-bel- Hadj avec les deux fils du scheik El-Arab. Les cavahers nous précèdent et nous suivent. Derrière et lentement, divisé pai' groupes, arrive l'immense convoi composé de sept cents chameaux, chargés ou libres, de femmes à pied, de serviteurs, d'enfants (au moins 1,000 personnes).

« Il est 9 heures environ. Le ciel et la plaine sont noyés dans une incomparable lumière.

« On arrive au bord de la rivière. Nous la passons des premiers. Elle est profondément encaissée entre des bords ombragés de tamarins. Nous mettons piea a lerra

sur Vautre bord et nous nous asseyons près d'Ahmet pour assister avec lui, qui y préside, au passage de la caravane tout entière. Indescriptible défilé. Episodes sur épisodes. Chaque nouveau groupe est un tableau. Le passage se fait avec ordre, mais avec grand bruit. Gela dure une demi-heure au moins.

« Nous voici dans une nouvelle plaine pendant que le convoi s'achemine vers le nouveau campement. Les cavaliers font la fantasia.

« Nous hâtons le pas des chevaux et arrivons sur le lieu choisi pour la smala. C'est un terrain plat, sablonneux, sans la moindre aspérité, sillonné seulement par le passage des chameaux.

« On nous donne un second cavalier et nous allons faire visite au scheik Ahmet-Bey. Réception sous la tente. Diffa. Si-Ahmet y est convié. Il arrive au galop. Nous allons tous ensemble visiter à deux heues dans le sud une oasis abandonnée. Impression entièrement nouvelle.

« Rencontre d'une caravane faisant halte qui vient de Suf. Au retour, on nous offre des dattes. Le scheik Si-Ahmet avec son frère, puis son fils, viennent au galop à notre rencontre. Hospitalité offerte. Nous ne pouvons l'accepter. Ils nous escortent longtemps. On se sépare. Nous nous séparons aussi de Ahmet-Bey. Nous rentrons au camp à la nuit. Souper. Si-Ahmet nous apporte des cadeaux. Promesse d'amitié durable. Emotion très vive. Attendrissement.

a Si-Ahmet porte aujourd'hui un burnous en drap gris-perle sur deux burnous blancs. Les bottes en maroquin jaune et un turban de cachemire jaune [illisible] de la corde de chameau. Physionomie intéressante des jeunes fils des scheiks.

« Projets. Rêveries sans fin. Vraie nuit du désert. Plénitude extraordinaire de l'esprit... »

En France, les événements politiques se précipitent : journées des 22 et 23 février, abdication de Louis- Philippe, formation du gouvernement provisoire et proclamation de la République.

A Armand du MesniL

Biskra, 13 mars 1848, lundi.

« Mes amis, pas de lettres, pas un mot d'aucun de vous; ce silence en un pareil moment m'inquiète, m'effraie. Il est impossible que vous n'ayez pas pris les armes.

« J'ai cherché toute la soirée, dans tous les journaux, la liste des blessés et des morts, je n'en ai pas trouvé. Dieu veuille, mes amis, qu'il ne vous soit rien arrivé! Depuis vingt-quatre heures, notre vie est un cauchemar, un rêve; apprendre à six cents lieues de son pays de pareils événements, et comment! J'ai dévoré à la hâte tous les journaux, pêle-mêle, comme ils me sont tombés sous la main, car vous comprenez que tout le monde ici se les arrache. C'est à peine si je puis à présent suivre la marche extraordinaire de cette révolution opérée en moins d'un jour. Je ne raisonne pas, je ne réfléchis pas, je ne discute et ne prévois rien. Cette odeur de poudre apportée par ces bulletins précipités nous monte au cerveau; c'est aujourd'hui pour nous notre 24 février! Je ne vois qu'une bataille engagée pour la sainte cause, et je me souviens, mes amis, que noi s nous étions promis de n'y point manquer, sans prévoir alors qu'elle dût se hvrer si tôt, et je n'y étais pas! Et certainement, je le jure, j'aurais fait mon devoir.

« Il est impossible d'apprendre des événements plus extraordinaires dans une situation plus dramatique...

Notre place était à Paris. Qui l'aurait pressenti? Nous tournions le dos à la France, et cheminions de rêve en rêve à travers les paisibles solitudes de ce pays reculé. Nous étions sur la route de Batna pendant que la sang coulait dans Paris et que vous vous battiez peutêtre à la barricade du faubourg Montmartre.

« Le jeudi 24 au soir, j'écrivais sur mon album au bivouac de Mélilla : « Sentiment profond de solitude et 0 de bien-être, nous sommes à cinq cent trente-deux lieues a de France; si les nôtres nous voyaient ici! »

« Et pendant que nous nous endormions dans cette égoïste satisfaction de nous-mêmes, que faisiez-vous, mes amis? L'avenir de notre pays se décidait, notre avenir à tous était mis en question!

« Je reçois, à la date du 4, une lettre de ma mère qui me supplie de revenir au plus tôt.

« Nous sommes l'un et l'autre dans de telles perplexités que nous nous abandonnons au hasard des événements qui peuvent bouleverser notre existence entière. »

Au même (1).

Biskra, vendredi, 17 mars 1848.

X Dieu soit loué! mes amis, chacun de vous a fait son devoir et vous êtes tous épargnés!...

« Vive la République ! Vive M. de Lamartine ! Où en êtes-vous maintenant? Où en sont les affaires? Ah! s'il y avait la poste d'ici à Phihppeville! Il faut attendre encore, nous ne pouvons partir tout de suite...

« Oui, nous regretterons toujours de n'avoir pas été

(1) Des fragments de cette lettre ont été insérés dans le texte de Ph. Burty qui accompagne les vingt-cinq dessins de Fromentin gravés par Montefiore. (Paris-Londres, Librairie de l'Art, 1877.

témoins de ce glorieux moment; mais peut-on rester témoin impassible de la lutte? Ah! mes amis, que de choses nouvelles quand nous nous reverrons!

« Voici comment nous avons appris ces nouvelles : un dimanche, il y aura quinze jours après-demain, il y avait revue, revue dont nous ignorions, dont tout le monde ignorait le véritable objet. La revue passée, la petite garnison de Biskra se forme en carré, on appelle les officiers au centre, on nous invite à y entrer aussi; qu'est-ce que cela veut dire? Le commandant de Saint- Germain tire de sa poche une double pancarte et lit deux proclamations datées d'Alger annonçant l'abdication du roi et la régence aux mains de la duchesse d'Orléans. Vive la France! L'émotion fut profonde, inattendue.

« Voyez la situation : ce petit bataillon rélégué aux avant-postes de l'armée d'Afrique, à trente heues de Batna, sur la limite du désert inconnu, insoumis, sans bornes, criant vive la France! aux échos du Sahara, et ces quelques résidents français, trois ou quatre (nous deux compris), apprenant ainsi les destinées changées de la dynastie, peut-être de la France. Nous n'en savions pas davantage, les nouvelles ne dépassaient pas le 24, à midi, je crois.

« Dix jours après, n'ayant rien appris de nouveau encore, nous revenions tous deux, escortés de cavaliers arabes, d'une course de cinq jours dans le sud au milieu des tribus sahariennes. Nous étions à six lieues encore de Biskra, nous alUons entrer dans la petite oasis de Sidi-Okba, quand un cavalier du goum vient à notre rencontre au galop, tenant à la main un paquet cacheté et timbré du gouverneur (1). Il y avait une lettre de

(1) Voir Une Année dans le Sahel, 9« édit., p. 181.

M. de Saint-Germain et un exemplaire imprimé du Courrier de Philippeville. Cet exemplaire portait en tête : Actes officiels du gouvernement provisoire repuhUcain; le titre était en grosses lettres, il me sauta aux yeux, je n'en lus pas davantage; je poussai un cri vers Auguste et lui montrai du doigt ces caractères saisissants. Nous entrions dans Sidi-Okba. Pendant que les chevaux soufflaient et qu'on nous apportait la diffa, nous lûmes dans un enclos planté de palmiers les détails de l'événement qui venait de bouleverser notre pays.

« Nous avons failli partir le lendemain, mais plusieurs raisons nous ont retenus et nous retiennent encore pour quelques jours ici. Notre place est à Paris, nous le savons, mais on ne fait pas d'aussi longs trajets comme on le voudrait...

tt ...Je reçois ce matin une lettre de ma mère qui me rappelle à grands cris. Je viens de lui écrire, et tout en promettant de partir le plus tôt possible pour la France, je lui expose que ces événements ne changent rien à la situation, à la tranquillité, à la sûreté de ce pays; que les événements étant accomplis maintenant, il faut espérer que notre présence au pays n*est pas urgente..., mais je vois bien qu'elle n'aura de repos que lorsqu'elle me tiendra sous sa main.

t C'est une honte que cet empressement, que cette ardeur à la curée des places et des emplois : le désintéressement est-il donc si rare?

a C'est une position extraordinaire que la nôtre, une agitation au milieu de cette nature si calme, de ces populations indifférentes à tout, de cette double solitude également sensible, une agitation dont vous n'avez pas idée. Le travail marche à travers ces préoccupations, ces inquiétudes, ces diversions continuelles...

« Tu m'as quitté à Gonstantine, partant pour ce pays

inconnu du sud, — rien depuis... Depuis j'ai fait soixante lieues à dos de mulets, à travers des pays bien extraordinaires. J'ai pris des notes en route que je ne puis transcrire faute de temps. Le troisième joiu* au soir, nous couchions à Batna, le sixième au soir, nous débouchions par le pont El-Kantara. (Retiens ces noms, ce sera le rendez-vous de tous mes souvenirs, et quand nous causerons de l'Afrique ensemble, je te mènerai sur ce pont) (1).

« La plaine ou la vallée qu'on suit pendant cinq ou six lieues avant d'arriver au pont est un chaos effroyable de pierres. Les montagnes fort élevées, à droite, et d'une ligne superbe, moins élevées à gauche et taillées carrément en forme de tables, ne sont plus que de la roche vive. Le sol est une poussière de pierres, silex ou calcaires. On dirait aux vives cassures, aux arêtes tranchantes des montagnes, qu'une secousse quelconque les a séparées l'une de l'autre et que ce sont les éclats de la roche, réduits en poudre par le temps, par le soleil ou par les eaux, qui pavent aujourd'hui les bas terrains de la vallée. Pas une herbe, pas une mousse; le soleil a des réverbérations incroyables; de loin, on aperçoit à gauche une étroite coupure dans la montagne. Cette échancrure, assez large au sommet, se rétrécit graduellement jusqu'à la base; c'est par là que la rivière El- Kantara entre dans la première vallée du désert : cette porte est la porte du Sahara. On prétend que jamais les vents rigoureux du Tell, que jamais la pluie n'a passé le seuil de ce royaume inviolable du soleil et des chaleurs torrides.

« C'est à cet endroit même et sur la rivière qu'est bâti

(n Voir Un Eté dam le Sahara, 12» édit., p. 4.

L'ORIEiNT REVELK 325

le pont romain El-Kantara qui donne son nom à l'oasis, au village et à la rivière. On arrive par de larges circuits, le chemin devient de plus en plus difficile, à la fin; le sentier pratiqué entre les rochers et la rivière par le pas sûr des mulets et des chameaux devient tellement étroit, tellement accidenté, qu'il semble impossible d'atteindre au pont. Les rochers à pic vous menacent de leur masse énorme de 800 pieds de hauteur. Un homme est une fourmi. On tourne encore, on atteint une rampe dallée de pierres antiques, on est sur le pont à l'entrée de la gorge. La gorge a 100 mètres de long tout au plus; humide, obscure, étroite à la hauteur du pont, elle s'élargit, s'évase; devant vous, dans l'espace compris entre les parois de la montagne, vous voyez une masse compacte d'un vert sombre, froid, sobre, dominée par quelques aigrettes plus élevées; vous reconnaissez des palmiers, un bois de palmiers, quarante-huit mille palmiers embrassés presque d'un coup d'œil et nageant dans un air bleu fluide, pailleté par le soleil couchant d'étincelles de feu.

« Le docteur qui était avec nous et qui pour la seconde fois de sa vie passait ce pont célèbre, arrêta son cheval et salua. Nous redescendîmes une rampe assez rapide, nous étions dans l'oasis d'El-Kantara.

« Je ne puis continuer; cette soirée, mes amis, je vous souhaiterais de l'avoir passée avec nous. Il me faudrait des volumes.

« Le lendemain, septième jour de notre voyage, à 5 heures du soir, après une étape de dix-huit lieues, dont huit environ dans des sentiers de chèvres, nous atteignions le sommet des derniers mamelons qui bordent le désert. Une mince ligne sombre s'étendait en face de nous sur une longueur d'une lieue, c'était Biskra; à gauche et six lieues plus loin, une autre ligne plus

courte, perdue dans les vapeurs, c'était Toasis de Sidi- Okba que nous avons visitée depuis (1). Enfin, au delà et dans toute la largeur de l'horizon une ligne raide, à peine amollie par les vapeurs de l'extrême distance, grise, nuancée par le brouillard, exactement uniforme comme la mer, moins la couleur : c'était le désert.

« Auguste et moi nous arrêtâmes un moment devant cette première et singulière vision, puis nous remîmes nos mulets au petit trot et une heure après nous entrions par les palmiers dans les rues étroites et singulières de ce pittoresque village bâti en boue, le principal et le plus important des sept villages qui composent l'oasis de Biskra.

« Nous sommes logés à la citadelle (il n'y a pas moyen de se loger ailleurs), dans des chambres affectées, parle commandant de Saint-Germain, aux voyageurs de distinction. Nous mangeons à sa table et vivons entièrement avec lui. Toute la population militaire, artillerie, génie, infanterie, administration, bureau arabe, gouverneur et officiers, est concentrée dans cette vaste casbah bâtie sur l'emplacement agrandi de l'ancienne, au centre du village arabe et avec des briques en boue cuite comme toutes les autres constructions sahariennes. Tu vois que la citadelle sert aussi de fondouk aux voyageurs. Le commandant a toujours à sa table au moins deux ou trois officiers et autant de voyageurs.

« Mais avez-vous le cœur de me lire? J'écris comme à des esprits calmes et disposés encore à s'amuser de récits de voyages. En vérité, vous devez voir au désordre de ma lettre, que je n'ai pas l'esprit beaucoup plus calme que vous ne devez l'avoir. Je ne vous parle pas du séjour que nous venons de faire dans une tribu saha-

(1) Voir Sahel, 9« édit., p. 180.

rienne, à dix lieues dans le sud, chez notre bien regrettable ami le scheik Si-Ahmet-bel-hadj-ben-Ganah; ce sont des jours uniques. Je ne veux pas déflorer ce sujet qui mériterait un récit religieux, c'est certainement la fleur, la perle fme de nos souvenirs (1).

Ah! cher ami! cher pauvre ami, toi qui mets un point d'exclamation après Sidi-Madoni! cher ami, que n'as-tu passé avec nous ces soirées silencieuses, sous la tente en laine noire, au centre du grand douar nomade, notre hôte à côté de nous, la porte de la tente ouverte au levant sur l'interminable horizon du désert, pendant que le soleil se couchait sur l'autre horizon sans bornes aussi et que les longs troupeaux de chameaux défllaient sur le ciel rouge! J'ai des dessins, des croquis et des notes de tous ces lieux-là. Nous avons aussi des cadeaux de notre ami Si-Ahmet qui nous seront des reliques.

« Je t'ai mis de moitié, pauvre cher, pendant ces jours-là dans bien des projets, dans bien des rêves. Si les événements politiques de la France ne donnent pas à notre existence une direction imprévue, si l'Afrique demeure entre nos mains, nous reverrons, il faut que nous revoyions ensemble Si-Ahmet. Maintenant, nous disait-il, — et je le crois, — Auguste, moi et lui, nous sommes plus qu'amis. J'aurais pleuré quand je lui ai serré la main pour la dernière fois.

« Il était sur le seuil de la tente quand nous sommes montés à cheval, sa figure toujours grave, toujours pâle, incomparablement douce. Il nous suivit longtemps de l'œil, et nous fit encore à toute distance un adieu de la main.

tt Deux heures après, sous le charme encore de cette séparation, des souvenirs de la veille, de cette soUtude,

(i) Voir Sahel, 9« édit., p. 181-182.

de cette paix, de cette indépendance unique, en plein désert, un cavalier nous apportait de Biskra la dépêche qui nous apprenait que la France était bouleversée.

« Nous travaillons raide, raide. Enfin, enfin, j'aurai, nous aurons quelque chose et je sais que je fais des progrès et que de retour à Paris je tirerai parti de mes souvenirs autant que de mes dessins. Je tombe de fatigue; à demain pour fermer ma lettre, mes amis.

« Je t'envoie deux bouts de lettres commencées, ce n'est rien, ce sont des jalons. Mais ta santé, ta santé. Ah! j'aurai besoin d'expier ce voyage!

« Oui, pauvre, pauvre Emile! c'a été un de mes premiers mots à Auguste, sous les palmiers mêmes de Sidi- Okba; ce souvenir, ce regret amer m'est revenu. Pauvre ami! un mois plus tard il se serait endormi conune Siméon : « Et maintenant, Seigneur, je puis mourir. »

« Adieu, adieu; Auguste dort depuis longtemps. Vent du sud, le ciel est couvert d'un brouillard de sable, la lune est à demi voilée.

« Je travaille un peu en désespéré; avoir tant attendu, être venu si loin chercher le soleil, le trouver et se voir rappeler, arracher de ce pays!

« Adieu, adieu, à demain! »

« Même jour, 4 heures et demie. — Nous venons d'assister à une solennité qui nous a remué l'âme. La nouvelle officielle de l'établissement de la République en France est arrivée ce matin, on vient de la proclamer devant les troupes réunicF,

« Le carré s'est formé sur le champ de manœuvre; c'est une vaste esplanade, au centre de laquelle est bâtie la citadelle, entourée d'une ceinture indéfinie de palmiers. Toute la garnison complète ne forme pas plus de cinq cents hommes. Il y avait, en outre, douze spahis

indigènes, et pour toute artillerie, une petite pièce de campagne, attelée de mulets. Aux cris de Vive la République! cris perdus dans l'immense terrain, le drapeau tricolore, cousu ce matin chez le commandant, s'est élevé sur la citadelle et la petite pièce a appuyé les trois couleurs de vingt et un coups.

« Auguste, moi et un voyageur arrivé hier de l'intérieur, nous représentions toute la population civile française du p.'^.ys. Une centaine d'Arabes, groupés sur les mamelons, assistaient à ce modeste spectacle, sans en comprendre la grandeur. »

Au même.

Biskra, 2 avril 1848, dimanche soir.

« Cher ami!... Je regrette que tu n'aies pas eu le temps de m'écrire plus longuement, nous sommes avides de détails : comment vivez-vous, comment vit-on à Paris? Nous n'avons aucune idée de cette agitation. Que de changements à notre retour? Je ne comprends plus rien à rien; j'éprouve une admiration mêlée d'inquiétude, et je ne sais quelle faiblesse encore qui me fait savourer le repos dont nous jouissons ici avec une égoïste complaisance.

« Notre paisible intérieur serait-il changé? La Répubhque va-t-elle envahir notre petit ménage et nous arracher à nos régulières habitudes? Je lis vos récits comme une histoire héroïque d'un autre temps. Je ne puis croire à de pareils bouleversements avoir l'immutabilité de tout ce qui m'entoure. Pardonne-moi ces lâchetés, cher ami, jamais je ne me suis senti pris d*un tel amour pour le repos; et la concorde, propice au paisible travail de l'esprit, me paraît, aujourd'hui surtout, un des biens

les plus précieux de la terre. C'est le fruit de ce long séjour hors de France et des préoccupations solitaires : je fais un rêve et j'ai peur du réveil.

« Je suis plus peintre que jamais. La paix du désert est entrée dans mon esprit. Je te dois ces aveux et je te les fais, dusse- je vous paraître indigne de vous. A pareille distance, en pareils lieux, je crois que tu ne sentirais pas autrement, tu ne saurais imaginer cet effet des lieux sans les connaître.

« Je te reviendrai tel que tu m'as connu, passionné pour tout ce qui est juste autant que pour le beau; je me crois capable de dévouement actif, il se peut que l'occasion s'offre à moi de l'éprouver. Je crois du devoir de tout honnête homme de concourir dans la mesure de ses forces et de son inteUigence au triomphe des idées que vous avez enfin exhumées, au maintien des libertés que vous avez conquises, au maintien de l'ordre s'il était menacé. Je mettrai certainement ma personne à la disposition de la République et du pays, je ferai mon devoir de citoyen aussi bien que personne; mais je n'en emporterai pas moins du pays que je vais quitter ce profond regret de ne pouvoir vivre selon mon cœur dans un oubli complet des passions grandes et petites qui font tant de mal au monde pour le mener à un bien inconnu. Ceci peut être contradictoire à des opinions que j'ai eues, que j'ai soutenues, que je soutiendrai peutêtre encore quand je rentrerai dans la vie sociale et que je reprendrai cette autre moitié des sentiments humains que j'ai momentanément abdiquée. Aussi, n'en préjuge et n'en conclus rien. Prends-le pour un rêve et rien de plus.

« Je te le répète, je rêve une existence chimérique sans doute, impossible, coupable à certains points de vue en ce qu'elle est pleine d'égoïsme et peut-être de

lâcheté. Mais que veux-tu rêver autre chose devant ce pacifique horizon du désert?

« Si jamais des événements nous éloignent de France, si jamais l'ennui, le dégoût des choses et des hommes, la lassitude ou les nécessités, — tout est possible, tout est à prévoir en ce moment, — nous obligent à chercher un refuge ailleurs, c'est ici que nous viendrons. Il y a un mois que je caresse et que je nourris ce projet que les événemen s survenus depuis n'ont en rien détruit : une amitié, une famille unie, l'existence la plus simple du monde dans un des pays les plus cléments pour l'homme.

« J'ai passé des heures bien douces, des moments inouïs, dont le souvenir me paraîtra incroyable, quand je serai rentré dans ce tumulte de France, comme aujourd'hui, mes amis, ce prodigieux mouvement de notre pays n'entre qu'à demi dans ma pensée habituée à la paix et au silence.

« Je vis hors des lieux, hors du temps; chaque courrier de France me cause une secousse douloureuse en me rappelant des souvenirs, des devoirs, des intérêts. Dans ces moments d'oubli dont je parle, et c'est là ma vie depuis un mois surtout, si je pouvais enlever de France et transporter ici ma famille et toi et ceux qui me sont le plus chers, je me coucherais sur le sable chaud du désert et ne demanderais plus rien à la Providence pour combler ma vie.

« On me rappelle anxieusement de chez moi; j'ai reçu encore une lettre de Charles qui croit nécessaire d'appuyer de raisonnements les prières de ma mère et l'injonction formelle de mon père. Je ne puis encore fixer l'époque précise de notre retour en France^ car nous reviendrons à petite journée et ne laisserons rien échapper de la route, ce qui serait une folie.

i Voici quel doit être à peu près notre itinéraire :

En quittant Biskra nous irons à vingt-cinq lieues sudouest dans le Hodna (voir sur la carte) faire une visite au grand scheik Si-Mokrane et passer quelques jours sous sa tente, de manière à avoir une idée complète du Sahara et du cercle de Biskra. De là nous nous rabattrons sur El-Kantara où nous passerons au moins quarante-huit heures; d'El-Kantara à Batna nous suivrons la route ordinaire de Gonstantine.

(( Nous la quitterons à Batna pour incliner dans l'est en passant par Lambessa et ne la reprendrons qu'à la dernière étape de Mélilla. Nous ferons à Gonstantine quelques dessins de rigueur. Il est probable que nous ne retournerons pas à Alger et que nous prendrons le paquebot direct de Philippeville à Marseille.

« Nous quitterons Biskra dans huit ou neuf jours, je ne sais plus d'où je t'écrirai...

« Notre projet de pubHcation est en bonne voie d'exécution. Si les circonstances ne s'y opposent pas à Paris, il aura lieu; nous aurons les éléments qu'il nous faut, à peu de chose près.

« Le temps nous seconde, la chaleur est tolérable et ne dépasse pas 28 degrés. Que de richesses, si depuis cinq mois le travail avait été comme il va maintenant! G'est, je t'assure, étonnant ce que nous avons fait au miheu de déplacements continuels, en défalquant les jours de route.

« J'estime que nous avons encore un mois de travail, il y a espoir de beaucoup amasser.

« Songe que nous avons El-Kantara, Lambessa, la route de Constantine, Gonstantine et peut-être Mila. Je ne compte pas beaucoup sur le Hodna, sinon pour des détails de douars arabes. Jamais je n'avais plus vécu dans mon travail.

a Nous arrivons d'une course dans les oasis du sud-

LORIKNT RÉVKLÉ 333

ouest (dix lieues de Biskra) où nous avons passé six jours. Nous avons visité des lieux dont le nom ne se trouvait que sur des cartes très détaillées, mais que je cite parce que chacun de ces lieux aura probablement une place dans notre album : Bouchagroun, Lichana, Tolga, Farfar. Ce sont des villages entourés de palmiers à peu près comme Biskra, mais plus agglomérés, et plus primitifs encore, car on voit, à l'étonnement des habitants pour le costume franc, que bien peu d'Européens les ont visités. Nous avons vécu, chez les scheiks, de la vie arabe à laquelle nous sommes maintenant ha'^itués. Je renonce encore à te parler de ce voyage qui demanderait des volumes; tu ne perdras rien, sois-en sûr.

« C'est bien beau, bien curieux; nos dessins s M'ont des notes. Quelles journées, quel peuple, quelle beauté, mon Dieu!

« Nous sommes revenus à chameau, il faut essayer de toutes les montures, c'est une habitude à prendre et quoi qu'on en dise il n'y a pas de mal de mer à craindre. Nous avons fredonné le Désert de Félicien David, au pas mesuré de nos hautes montures. Le temps était d'une pureté extrême, le désert s'étendait à perte de vue tout tacheté de marques brunes, qui sont des oasis, et de plaques scintillantes qu'on prendrait pour des lacs, et qui sont des sables ou des Sebkha, lacs salés desséchés. Les souvenirs deviendront extraordinaires, et si jamais je les écris ils prendront la forme littéraire, ils valent qu'on les exprime avec soin.

« Jamais je n'ai eu l'esprit plus sec et cependant plus rempli d'images, de visions, d'émotions merveilleuses.

« Cher, cher ami, mon travail, vraiment opiniâtre, m'empêche d'écrire, il faut m'excuser. Je n'ai ni sangfroid, ni abondance d'idées la plume à la main... »

Au même,

Biskra, 16 avril 1848, dimanche.

« Cher ami,

« Nous quittons demain Biskra.

« Nous partons à midi pour le Hodna, nous serons dans quatre ou cinq jours à El-Kantara, dans huit à Batna, dans quinze à Gonstantine ou à Philippeville. Je ne m'appartiens plus, la peur nous prend tous ici et je crois que je ne m'arrêterai plus en route...

« Je ne sais, cher, cher ami, si je repasserai par Paris; les instances, les injonctions de ma famille sont formelles. Ce serait un immense chagrin-, tu ne saurais croire, cher ami, le besoin que fai de te voir, de t'embrasser, toi, ta mère, vous tous. Encore une secousse atroce, je sortais d'un délire de quelques jours. Le commandant de Saint-Germain a quitté Biskra il y a trois jours pour rejoindre à trente houes d'ici (nord-ouest) la colonne du colonel Canrobert partie de Batna. Il nous attend à Barika (vingt-cinq lieues ouest) chez Si-Mokrane. Nous reviendrons à Batna, soit avec la colonne, soit avec une escorte. Le pays n'est plus aussi sûr qu'il y a deux mois. On se tient sur ses gardes; ces démonstrations militaires en sont une preuve, mais silejice absolu! et ne conçois aucune inquiétude, on répond de nous.

« Nous avons travaillé, mais j'ai la mort dans l'âme en quittant ce prodigieux pays. Si peu, si peu, pour tant de beauté! J'emporte des souvenirs qui vaudront mieux que mes notes. Dans quel état retrouverons-nous la France et vous tous? Que la Providence veille sur tous ceux qui nous sont chers!

a J'ai un désir, plus qu'un désir : il faut, si cela se

peut, qu'au cas où je n'irais pas tout de suite à Paris, tu viennes à La Rochelle auprès de moi. Il le faut; songe au malheur de vivre séparés encore en France après ce long éloignement. Je ne demande à Dieu qu'une chose, c'est de nous trouver tous réunis un jour prochain, et si des malheurs nous menacent, de les subir ensemble. « Je te presse sur mon cœur, cher tendre ami, et t'embrasse en frère. »

Au même.

Au camp de Barika, 20 avril 1848, 10 h. du matin.

a Cher ami, nous nous portons bien. Partis de Biskra le 17 à midi, nous sommes arrivés à VOutaya à 4 heures; nous y avons campé. Le 18, à 3 heures du matin, nous étions à cheval avec un goum de 20 cavaliers d'escorte; nous ne sommes arrivés qu'à 4 heures et demie, après treize heures pleines de marche, à la smala de S:-Mokrane, au bord de l'oued Barika. Hier 19, à 7 heures, nous étions à cheval et nous partions avec tous les goums réunis, formant un effectif magnifique de 600 cavaliers, à la rencontre de la colonne du colonel Ganrobert.

« Nous avons rejoint la colonne et le commandant de Saint-Germain à midi seulement, à six lieues nord. Fantasia immense.

« La colonne est campée à une portée de fusil de la smala. Nous y avons dîné chez le commandant des zouaves, M. Bourbaki...

« ...Nous voyagerons avec la colonne, nous serons dans cinq jours à El-Kantara. La smala compte 300 ou 400 tentes. Le pays est tranquille. La colonne a fait une razzia de peu d'importance et une quinzaine de prisonniers qu'on garde au milieu du camp.

« Hier soir, à 8 heures, les spahis ont filé à la sourdine pour je ne sais quelle opération, une capture sans doute. Ils ne sont pas encore de retour. On a besoin de ces démonstrations, il y a du feu sous la cendrt.

« En venant de VOutaya ici, nous avons fait la police de la route et désarmé dans la montagne trois ou quatre Arabes suspects... »

Fromentin, rappelé par ses parents, à bout de ressources et hors d'état de continuer avec fruit, dans une région troublée, son voyage d'ai^tiste, reprend à regret le chemin de la France. Il passe la première semaine de mai à Gonstantine. Il se rend de là à Alger, d'où il s'embairque le 19 pour Marseille.

Il va trouver le pays fort agité. A Paris, de fréquentes manifestations dans la rue. L'Assemblée nationale constituante a failli être balayée le 5 mai par une tourmente révolutionnaire. Les événements de juin se préparent.

C'est pour Eugène un pénible réveil. Sa correspondance trahit le désarroi de son esprit.

A Armand du MesniL

Marseille, 23 mai 1»48.

« Cher ami, nous voici sur la terre de France. — Pauvre France! — et je ne vais pas à Paris!... Je suis au désespoir. J'étais résolu coûte que coûte, et malgré les injonctions formelles de ma famille, à courir au moins vous embrasser, vous voir tous, ne fût-ce qu'un jour et rentrer après m'ensevelir, puisque l'on m'y force, dans mon trou. La lettre de ma mère, à la date du 19, que je trouve à l'instant à la poste, est telle que je ne puia

m'empêcher d'obéir à des prières devenues sanglots.

« C'est un sacrifice extrême que je fais à sa tendresse; elle doit le comprendre, si elle sait à quel point vous m'êtes chers, ta mère et toi et vous tous, mes amis. Ainsi, ce n'est pas assez de huit mois d'un éloignement pareil, il faut encore vivre séparés à cent lieues l'un de l'autre, et dans quels moments?

« Je t'écris sans savoir quoi; je débarque, j'ai le roulis de la mer dans les jambes. Je viens de lire les journaux du 20, je sais l'histoire du 15 (1). J'appartiens encore à moitié à l'enchantement des lieux que je quitte.

« Nous avons débarqué hier à minuit, après une traversée de soixante heures, la plus mauvaise que nous ayons faite encore...

« ...Une misère extrême : j'ai vécu de galettes £irabes, achetées et mangées honteusement dans les rues désertes de la haute ville, et de café maure.

« Ce retour précipité ne m'a laissé dans l'esprit qu'une grande confusion. Au milieu de tous ces voyages, de tous ces soins et de beaucoup de soucis, j'ai travaillé, occupant les minutes, je puis dire. Je rentre, la tête pleine de choses en fusion : à quoi bon, maintenant? Je ne sais que croire, qu'adopter, que penser, encore moins que résoudre...

« ...J'emporte avec moi ma boîte, mes couleurs; je vais m'enfouir dans le paradis de mes rêves et je veux rester sourd à tout, car tout cela m'épouvante et tout ce que j'apprends, tout ce que je vois, ne fait que mo remplir le cœur de ténèbres et démolir toutes mes croyances.

« Je ne sais ce qu'on va faire de moi. Je vais opposer à toutes les exigences diversement hostiles qui vont

(1) La Constituante assiégée par le peuple dans la sallo de ses délibérations.

m' assaillir, aux entraînements, aux diversions, aux contraintes, à tout, en un mot, ce qui viendra du dedans et du dehors, la muette obstination de mes souvenirs, de mes rêves. Je veux du fond de ma solitude retournetr vivre au pays pacifique d'où je viens...

« Je pars après-demain...

« Biskra! voilà cinq cents lieues tout à l'heure que je fais, sans conscience de moi, lisant les journaux, faisant des adieux, absorbant la substance de ce pays tant regretté, griffonnant des dessins avec la rapidité de notes écrites, me cramponnant à tout avec désespoir et entraîné, malgré moi, vers la France, par des forces douloureuses. Les deux traversées que je viens de faire coup sur coup, sans être malade pourtant, n'ont été, au moral, qu'un long évanouissement.

« Adieu, je vous embrasse tous, tous du fond de mon cœur.

a Eugène. »

Au même,

Lafond, samedi soir, 3 juin 1848.

« Ah! pauvre cher ami, que je t'ai fait du mal et à •moi aussi! Tu m'as entendu déjà, tu m'as jugé! Je n'écliappe pas au reproche de faiblesse et j'en reste coupabl tout en étant victime,maisj'enairepousséd'autres. Je tt le dis encore, ces tendresses m'ont accablé de douleur, ce que je dis à ta mère est écrit la main sur le cœur. J'eflleure un point, celui de la raison d'argent qui, pourtant, a été grave, car c'est peut-être cette raison-là qui m'a décidé. Plaignez-moi de cette faiblesse qui est ma croix, mais il est bien difficile de reprendre en un jour le terrain perdu depuis dix ou quinze ans.

t Quant à la résignation que tu croyais (j'y reviens avec toi), quant à cette défaillance du peintre, jamais, jamais! Si tu m'avais suivi depuis quatre mois, si tu savais l'énergie véritable, je puis le dire, la ténacité au travail, la vigilance que j*ai déployées dans cette dernière partie de mon voyage, si tu me voyais surtout en ce moment, tu n'aurais pas cette alarme. Crois-le bien, cher ami, quoi qu'on fasse, quoi qu'on entreprenne, je suis peintre par la volonté de Celui qui m'a fait le cœur de cette manière et je ne pourrais (le voudrais-je) me soustraire à cette nécessité de ma nature, à ces conditions de ma destinée. Jamais je n'ai été plus peintre, tu le verras bien et tu m'en accuseras trop souvent. Tu veux que j'abdique au moment où je me sens un peu maître de moi? Allons donc, où as-tu vu cela? Tu ne m'as pas compris, j'étais triste, profondément atterré en t'écrivant. Je retrouvais à mon pied ce lourd boulet que j'avais secoué depuis huit mois, je sentais se tendre de nouveau cette chaîne de la tyrannie domestique, cette chaîne que je n'ai pas le courage de rompre parce qu'elle tient au cœur de ma pauvre mère...

« Je vais, aussitôt ma correspondance achevée, me mettre à reprendre, à partir de janvier, le récit de mon voyage. Il te sera adressé, je le ferai pour nous, sauf à en tirer parti de la façon qu'on pourra si l'occasion s'en offre.

« J'ai fait décidément un bien beau voyage, cher ami, bien curieux, bien senti. Je me sens positivement, chose qui jamais ne m'était arrivée, un certain fonds d'idées et d'impressions nouvelles en moi. Je le sens, j'en dispose et je m'aperçois, à la façon dont j'intéresse mon auditoire, que je pourrais, la plume à la main, amuser peut-être et instruire quelques lecteurs; nous verrons. Arrive, arrive, que nous dépouilUons ensemble mes

3i0 LETTRES DE JEUNESSE

richesses et que nous en tirions ce qu'il y a de bon.

« J'ai mille projets; j'ai toujours le crayon à la main, et tout cela se grossit, se complète. Il y a un trop-plein de souvenirs qui va déborder pendant quelque temps sous mille formes : notes, récits, aquarelles, dessins, esquisses. J'attendrai le sang-froid pour entreprendre une œuvre; je suis trop tiraillé de tous les côtés en ce moment.

« La ville est calme, la politique y dégénère en commérages. Je ne te parle de rien ce soir, je n'aime pas mon cœur; hier soir j'aurais été en veine.

« Arrive, arrive, je t'en conjure, réponds-moi vite... »

« De La Rochelle, dimanche midi. — Cher ami, la fièvre me prend; je l'attribue à ce changement si brusque de température et de climat, ça ne sera rien. »

A Mme Emile Beltrêmieux.

Lafond, dimanche matin, 4 juin 1848.

« Chère madame Thérèse, votre lettre m'a fait un bien et un mal infmis. Vos reproches sont justes, vos craintes ne le sont pas. Je ne serais pas libre de changer ma nature qui s'est prononcée et de comprimer le développement naturel de mon esprit. Mon cœur est à ma mère et à mes amis, ma vie est au travail; rien ne l'en distraira. Vous ne jugez pas les dispositions où je me trouve : je ne rêve plus, je ne contemple plus, je sens, je sens vivement; incessamment, j'absorbe par les yeux des impressions nouvelles; mes souvenirs récents m'obsèdent. Les regrets amers, anciens ou nouveaux, dont mon passé est plein, me sont un aiguillon, non un dissolvant.

L'ORIENT REVKLÉ 341

Deux voix également aimées, également saintes aujourd'hui, sortent de cette terre du pays pour me crier courage, l'une au nom d'une amitié virile et d'une vie exemplaire, l'autre au nom d'un amour vigilant et ambitieux pour moi (1). Je ne me flatterai pas d'être devenu un homme, j'ai peur de rester longtemps enfant par le caractère; mais que voulez-vous, je perdrais peutêtre une force indispensable, en en gagnant d'autres.

« Si, par hasard, ce que je ne prévois pas, je rencontrais ici des obstacles que rien encore ne m'annonce, je saurais les lever par la fermeté, par la violence ou par la ruse. J'ai traversé des moments plus difficiles. J'ai voulu être peintre pendant trois ans, où je ne l'étais pas encore; je le serai, parbleu bien, maintenant que je le suis devenu, je le crois. Je n'ai plus rien à discuter, je n'ai plus rien à résoudre; ce n'est plus un parti à prendre; aussi, je vous le jure, vos encouragements unanimes, mes amis, étaient superflus.

« Ma vie de peintre, par et pour la peinture, ma vie à Paris par conséquent, est un fait accompli contre lequel rien ne peut prévaloir, et rien ne prévaudra.

« Je ne dirai pas que ma voie dans l'art soit bien trouvée, mais du moins j'ai sous la main, j'ai dans la tête des matériaux en abondance; je n'irai plus au hasard errer dans des inventions sans consistance, infirmes, en dehors des réafités. Je viens de faire un admirable voyage. Il m'était à peu près impossible de mieux employer les derniers mois de beau temps que je ne l'ai fait. Je vis dans mes souvenirs et dans un éblouissement qui m'empêchera d'ici quelque temps de bien juger ce qui se passe autour de moi.

« J'ai vu les vôtres une seule fois. J'ai franchi, la mort

(1) Il s'agit d'Emile Beltrémieux et de Madeleine.

dans Fâme, cette porte où la mort a passé. J'ai tout revu, et quand, toute la famille et moi, nous nous sommes trouvés assis dans le grand salon, près du canapé, j'ai vu, j'ai senti enfin cette place vacante et nous sommes restés, les larmes sur les joues, muets et sans nous rien dire.

« J'ai vu la chambre où il est mort. Les volets étaient fermés, le lit couvert, Gœthe et la Vénus impassibles sur leurs socles.

« ...Je ne vous dirai rien de plus, mon amie; ce qui s'est passé en moi de réel ou d'imaginaire, en ce moment bien court, est inexprimable...

« Je me tais sur notre République, je ne puis la juger je fais des vœux pour elle, j'ai battu des mains quand je l'ai vu paraître, mais les faits me dégoûtent, nous y reviendrons. J'ai notre devise commune écrite au fond du cœur, mais je ne porterai pas de cocarde; et je garderai mes croyances, mais je laisserai les hommes agir, sans prendre ouvertement parti pour ou contre, car je crois la plupart de ceux qui nous mènent ni forts, ni honnêtes, ni convaincus. J'en excepte un ou deux qui, j'en ai peur, ne sauveront pas le pays des mains des ambitieux ou des gredins.

« Je vous quitte, chère bonne amie, à bientôt, comptez sur moi. Vous êtes mon Emile. J'embrasse Paul. Je v^eux, entre nous deux, une amitié virile, vous m'en donnez l'exemple. Merci encore de votre lettre, je n'y réponds pas.

« Je ne me relis pas. Que toutes les lettres que je vais écrire dans ces jours-ci vous soient communes à tous! Encore adieu, je vous embrasse et suis à vous.

« Eugène. »

A Paris, la situation se tend. Les ateliers nationaux viennent d'être dissous. Les boulevards, la Cité, se

hérissent de barricades. On s*y bat avec rage. Le 24, les troupes enlèvent aux insurgés les faubourgs Poissonnière et Saint-Denis. Le faubourg du Temple, le quartier du Panthéon sont pris d'assaut. Le 25, on bombarde le faubourg Saint- Antoine, l'archevêque de Paris tombe frappé à mort sur une barricade. Les garnisons et les gardes nationales de province sont mandées d'urgence à Paris. La Rochelle envoie à marches forcées son contingent. Eugène Fromentin brûle d'en faire partie, mais son frère Charles, plus âgé, plus robuste que lui, ayant revendiqué cet honneur, la mère retient à ses côtés son second fils dont elle vient d'être si longtemps séparée.

Eugène, à qui les nouvelles parviennent avec des réticences et des retards, tremble pour ses amis parisiens.

A Armand du Mesnil.

Lafond, lundi 26 juin 1848, soir.

« Que Dieu soit béni! cher, cher ami, le 24 tu n'avais rien, on te retenait à la maison, aura-t-on réussi? (1). Qu'es-tu devenu? Hier dimanche on s'est encore battu, nous le savons par les dépêches de ce matin.

« J'ai perdu mon sang en recevant votre lettre, chère bonne madame. Qu'à l'avenir et pendant ces jours cruels, Armand ou Charles mettent eux-mêmes l'adresse à toutes les lettres qui me viendront de la maison; ce sera m'épargner une seconde terrible.

« J'ai vu ta signature avant de rien voir, j'ai poussé un cri; ma mère, en larmes, mon père, béant, attendaient

(1) Du Mesnil prenait part à l'action rue La Fayette et rue du Faubourg-Saint-Denis.

ce cri de délivrance. Que Celui qui te protège et vous conserve à nous soit béni!

« Cette inquiétude est horrible; je ne sais où courir, où aller, où me réfugier, j'ai passé la journée à la fenêtre, attendant quoi? Stupéfié. Je compte sur une lettre pour demain. Charles est parti ce matin avec son petit détachement de braves gens; ils sont bien peu. Avant 5 heures ils passaient par le village même de Lafond, devant notre porte, escortés par la musique de la ligne et la moitié de la ville. On s'est séparé à l'angle de notre maison, au cri de -.«Vive la République!» J'ai accompagné Charles à une demi-heue; il t'emporte mon cœur. J'ai avalé bien des larmes et suis rentré dans mon atelier en chantant tout seul, en sanglotant le Chant des Girondins.

tt J'apprends ce soir par un exprès qu'ils ont dû coucher à la Châtaigneraie, à dix-huit Heues d'ici; ils seront vendredi soir ou samedi à Paris.

« A demain, mes amis, il me semble que je vous embrasse tous d'une étreinte, et vous dispute au danger.

« Nos dépêches, affichées depuis ce matin, annoncent que le feu a cessé dans Paris et que les insurgés sont réduits ou dispersés dans les campagnes.

« Le détachement rochelais a couché hier plus loin qu'on ne l'avait dit. Ils ont des chariots et des relais. Si rien ne les retarde, ils seront ce soir à Saumur et après-demain à Paris.

« Ma fièvre a cédé, mais le moment me bouleverse.

« Adieu, tous, mes chers, mes bien-aimés; écrivezmoi, je vous en conjure. A vous tous, je vous embrasse et vous appartiens.

« Eugène. »

L'insurrection vaincue, l'ordre est rétabli à Paris

avec le gouvernement du général Cavaignac. Mais la crise n'est pas conjurée. Le pays demeure anxieux, la vie nationale suspendue. Les artistes souffrent particulièrement de ce trouble social. « La peinture est oubliée, écrit Eugène à Bataillard (1), enfouie sous les décombres, mais elle en sortira avec le reste : c'est le moment pour moi de travailler et de me tenir prêt à tout événement... Si ces terribles secousses ne me rappelaient pas au sentiment poignant du pays que j'habite et des événements, je pourrais dire volontiers que je n'ai pas cessé de voyager, tant il y a eu peu d'interruption dans mon travail, et tant mes impressions sont vives et présentes... »

Et cependant, débarquer dans un pays en révolution, trembler pour ses amis, se retrouver aux prises avec les résistances de sa famille et les soucis de l'avenir, c'est trop à la fois. Eugène sent, d'ailleurs, en repassant le seuil de la maison paternelle, qu'il y revient plus étranger. Il subit des alternatives de confiance et de doute qui, dans sa solitude morale, exaspèrent sa détresse jusqu'à la désespérance,

A Armand du Mesnil.

La Rochelle, lundi, juillet 1848.

« Cher ami, je suis depuis quelques jours dans de si mauvaises dispositions que je n'ai pas eu le cœur de t'écrire; je te vois inquiet de moi et je souffre encore davantage que ma pauvre vie, qui m'est par moments à charge, le soit encore à ceux que mon rêve et ma pensée unique étaient de rendre heureux. Je ne sais pourquoi

(1) Lettre du «juin 1848.

(peut-être qu'en cherchant bien j'y trouverais plus d'une cause), j'ai le cœur oppressé, aujourd'hui particulièrement. Je me sens la poitrine gonflée de larmes; il n'en paraît rien, qu'un peu plus de stupeur et qu'une obstination plus grande à me taire...

« ... En ce qui touche aux apparences, Charles ne t'a point trompé si c'est lui qui t'a dit que je vis seul et que je parle peu. Je me fais pourtant quelquefois violence pour rire un peu devant ma pauvre mère. Mais tu sais que je ne puis tromper ceux qui me connaissent, en voulant paraître ce que je ne suis pas.

« Ce n'est pas uniquement la contrainte où je vis vis-à-vis des miens qui me rend ainsi taciturne. Que mon travail aille bien ou mal, je ne puis m'empêcher d'en être toujours fortement préoccupé. Tu dois comprendre aussi que ma vie intérieure se compose aujourd'hui de souvenirs, d'impressions, d'affections, auxquels les miens sont tout à fait étrangers. Nous avons bien peu de sujets d'intérêt communs, en dehors des faits absolument généraux. Et comme, en général, les entretiens de famille sont intimes, je me trouve en dehors de leur intimité, et je ne puis les admettre dans la mienne. De sorte que, sans qu'il y ait précisément opposition d'idées, car je garde les miennes et je respecte les leurs, 11 y a séparation. J'en souffre, chacun d'eux en souffre aussi sans que nous ayons, je crois, le droit de nous en accuser, ni le moyen d'y remédier. C'est l'effet des longues séparations, peut-être un peu de ma nature.

« Lundi soir. — Ce matin ma pauvre chère mère m'a pris à part : elle était émue, tremblante, des larmes embarrassaient sa voix... Elle avait été prévenue par Charles, à qui j'en avais fait part, de mon embarras pour payer et mon loyer et ma dette à Mme Regnault;

elle voulait m*annoncer que l'argent était prêt à mettre à la poste. Ce fut une occasion pour elle de se répandre en tendres et amers reproches; tous étaient justes : pourquoi me cacher ainsi de ma meilleure amie? Pourquoi garder pour moi mes ennuis et prolonger par défiance un embarras dont je ne puis sortir tout seul? N'est-il pas de son devoir de venir à mon aide avant tous les autres?... Je vis au milieu d'eux comme un étranger, indiiïérent à tout, quoi qu'on fasse pour ra'attacher à la maison. La maison m'est devenue importune, et je suis perdu pour elle... Elle me prenait les mains et s'écriait en fondant en larmes : « Mon Dieu, a mon Dieu, qu'ai-je donc fait, pour perdre ta confiance, « mon pauvre cher enfant? » Je n'ai pu tirer de mon cœur brisé un seul mot tendre pour répondre à ces déchirantes tendresses cl je l'ai pressée silencieusement dans mes bras.

« Je suis accablé depuis ce matin, pau^Te cher ami, je suis bien malheureux! »

Au même.

Lafond, samedi 27 juillet 1848.

« Cher ami, dans ma vie toujours inégale, jamais je n'ai eu de plus brusques et de plus fréquents accès de courage et de défaillance, de confiance et de profond dégoût, à moins d'être tout à fait à bas, ce qui est rare, pour peu que je sente ou que je pense. Je n'ai pas d'autre confident que toi; tues toujours là, derrière la chaise où je travaille, et je te questionne d'avance sur mon travail, je sollicite un avis, je quête un encouragement. Pauvre cher, je vis bien seul, et si je n'avais pas ta pensée qui m'assiste, cot isolement me serait intolérable...

« Il m'est absolument impossible de juger mon travail : il y a des jours où je m'imagine, à des soulèvements intérieurs que je sens, que je vais enfin rompre mes lisières et faire tout d'un coup un grand pas. Le lendemain je retombe à plat et me retrouve au-dessous de moi-même. Je ne puis, quelque envie que j'en aie, rien entreprendre de décidément sérieux; et je ne considère ce que je fais que comme de purs exercices.

« Il est fort rare que Charles me donne l'occasion de discuter et de me prononcer franchement. Je me tais avec lui, comme il se tait avec moi, sur les sujets qui nous touchent de près, parce qu'il est tacitement entondu entre nous que nous différons de point de vue. Et, ce qui pourrait me faire absoudre quand on m'accuse, ce sont précisément ces continuels tourments de mon esprit qu'une pudeur invincible m'empêche de découvrir à tout autre qu'aux amis du cœur.

« Non, encore une fois non, les épanchements ne sont pas possibles. J'ai des susceptibilités que je ne puis exposer à des blessures certaines... Ce n'est pas que je veuille repousser certains reproches mérités : en tout et pour tout, vis-à-vis des autres, vis-à-vis de moi-même, je suis faible, j'en subirai éternellement la peine.

a Je ne t'ai pas dit que je suis allé visiter la tombe de notre mort (1), J'y ai versé des larmes amères. Il y avait des fleurs nouvelles dans un vase de porcelaine, sur la pierre, des fleurs des champs... autant d'herbe que de fleurs; c'est le bien connaître que de lui offrir des bouquets pareils.

a Lundi. — De ma vie intérieure, je n'ai rien à dire, car le petit monde où je vis n'a de moi qu'un fantôme,

(1) Emile Beltrémieux.

L'ORIENT RKVÉLK: 3t9

Si je m'y mêle aussi peu, si j'y donne aussi peu de moi., ce n'est pas par calcul ou par dépit, c'est que tout cela m'est devenu extraordinairement indiiïérent. Les hommes sont occupés d'aiïaires qui me sont étrangères, les femmes de puérilités qui me sont importunes. Naturellement et sans que j'y travaille, les liens qui m'attachaient au pays se relâchent ou sont déjà rompus. Mes distractions, mon isolement doivent déplaire, en offenser quelques-uns, en détacher beaucoup. Je m'en occupe assez peu, pourvu qu'un ou deux vrais amis me soient fidèles, et quand je dis deux, je pourrais dire une. Il est positif que Mlle Lilia est désormais la seule personne ici en qui je trouve quelque conformité de nature et qui m'inspire une profonde sympathie. Elle n'est pas du monde où elle vit, elle est bien des nôtres. Tu ne comprends pas encore à quel point nous différons, nous autres, du monde de province.

« Il me semble pourtant que je ressusciterais si je t'avais ici. Tu l'as éprouvé par toi-même, cher ami, tu le vois, on ne se fond pas impunément l'un dans l'autre. Qu'on nous sépare, et nous ne sommes plus bien réellement que deux moitiés d'homme. Ah! mon Dieu! que la vie s'en va, que la vie s'abrège!...

« Je te quitte en te suppliant d'arriver.

« Eugène. »

Au même.

Lafond, août 1848, vendredi soir.

« Cher ami, je t'écris la mort dans l'âme, et je ferais mieux de ne pas t'écrire. Je n'ai pas même la conscience distincte du déplorable état dans lequel je suis, je sens seulement que mon cœur et ma tête ne sont qu'une douleur, je n'exagère rien.

« J'aurais accepté la position temporaire qui m'est faite à la condition d'employer profitablement ce temps d'exil, je dirais d'emprisonnement s'il ne s'agissait de la maison de mon père.

« Depuis ma dernière lettre, ma force est à bout et je n'y tiens plus : ce que je fais est détestable; ce n'est pas de la démence, ce n'est pas un? erreur, c'est l'indigence et la nullité même, je le sens, je le vois clairement,, d'une manière impitoyable...

« Et cependant, même à présent, je sens en moi une intelligence si vive de toutes les beautés! Ai-je mal dirigé mes études? Serait-il temps de refaire mon éducation de peintre? Est-ce faiblesse, inertie?

« Est-ce le mal du pays qui me prend loin de vous? Est-ce la tristesse et l'isolement profond de ma vie qui enfm m'accablent?...

« Et le temps passe, je touche à mes vingt-huit ans!

« Toutes les privations, tous les embarras, toutes les détresses de ma vie sont devant mes yeux comme un reproche et comme une menace. Je suis le propre artisan de tous ces tourments. Je refuse à ma mère un repos, un bonheur dont elle aurait tant besoin. Les jouissances matérielles, la considération, l'honneur, la fortune plus large me sont, je le jure, indifférents, mais j'ai tué mon repos et tué mon bonheur...

« Il me reste assez de force pour écarter de ridicules et sinistres idées qui sont de vieilles connaissances et reviennent aux plus mauvais jours...

« Samedi soir. — La journée a été moins mauvaise; j'ai examiné froidement toutes les toiles éparses dans mon atelier.

« Tout bien considéré, c'est déplorablement faible, mais est-ce désespéré?

« Voici l'état moyen, que j'appellerai raisonnable, do mon esprit. Tu m'as vu hier dans un excès; mais ces bouffées d'ennui et de douleur sont intolérables.

« En te quittant hier soir, la nuit tombait, je suis allé chez mes voisins. C'est là que je traîne souvent ma stupeur et cet ennui sombre qui deviendrait haineux, je le sens, si je n'avais une naturelle bonté qui m'en préserve. Leur vie à eux non plus n*est pas toujours de rose, mais le père a laborieusement et simplement rempH sa vie. Les enfants sont jeunes, actifs, bien dirigés, dans une carrière où il n'y a pas de chemins de traverse. Ils iront droit devant eux, ils ont leur avenir tracé, ils peuvent dire : dans deux ans, dans cinq ans, je serai ceci ou cela. Ils ont confiance, ils sont gais, ce sont des esprits simples et ouverts. Les distractions et le repos du soir sont légitimes après des journées bien occupées. Le plus jeune frère et la sœur ont chanté, c'étaient des chants fort doux, fort tendres, des niaiseries en fait de sentiment, mais la fraîcheur de ces deux jeunes voix unies, ces vifs éclats de rire de la sœur pour une mesure manquée, l'heure charmante, la douceur de la nuit, donnaient à ces fades couplets une expression et un intérêt extrêmes. Toutes les fibres horriblement tendues de mon cœur se relâchèrent, les larmes vinrent dans mes yeux secs et je me sentis soulagé; ce fut une révolution salutaire. Je rentrai plus triste et moins violent, la nuit acheva de me calmer.

« Je travaillerai demain et le jour suivant. Si jo ne puis échapper à l'ennui, que Dieu m'épargne au moins la colère!...

« J'aurais, tu le vois, un immense besoin de toi; peut-être m'éclairerais-tu. Je ne résoudrai rien sans toi, parce que nul autre que toi ne peut me donner un conseil. Je ne puis accepter cette idée de ne pas te voir ici...

« La saison est bien belle, nous touchons aux mois les plus chers. Les vents violents qui régnent l'été sont apaisés et les journées vont devenir si paisibles. Je ne préparais aucun plaisir extraordinaire, pauvre cher : ma maison, le partage de mes habitudes que tu connais, des promenades dans les petits chemins pierreux à l'heure où les ombres sont longues; j'aurais retrouvé des forces pour aimer encore ce pauvre pays qui a ses beautés.

« Tu me demandes la liste de mes dessins; je n'en sais pas le nombre, cher ami, et la hste ne signifierait rien. J'ai quelques indications utiles sur un point que je regrette de n'avoir pas presque exclusivement étudié parce que c'est le côté le plus neuf, le plus pittoresque, le plus riche en matériaux comme en interprétation de ce beau pays. Je veux parler de la vie de la tente de l'Arabe nomade. Là est vraiment le trait bibhque du peuple; pris dans la réalité, c'en est le trait flamand. J'ai des données là-dessus qui me permettront de faire au moins deux ou trois tableaux importants, mes souvenirs y aidant.

« Je réserve, pour être entrepris plus tar-d, quatre ou cinq tableaux tout prêts, tracés d'après nature; les dessins ont été faits sous une impression claire, précise, et j'ai senti le tableau; ils en renferment, je crois, tous les éléments.

« Deux tableaux d'intérieur de tribu : un de jour : le douar est désert, les tentes à demi fermées, au soleil, les enfants jouant au seuil; les ânes, les chevaux, les mulets couchés à l'ombre; peut-être un marchand ou des musiciens ambulants nègres, faisant un groupe au soleil. L'autre, de soir, à l'heure où les troupeaux rentrent; les femmes rapportent les outres pleines d'eau, les feux s'allument, et de minces colonnes de fumée

bleue s'échappent des tentes. Le premier, dans le désert, tout en silhouette, sur le ciel une imperceptible ligne grisâtre marquant à demi-hauteur d'homme la ligne indéfinie de l'horizon. L'autre, sur un des plateaux entre Constantine et Batna; pour fond à droite et à gauche, des cônes abrupts; au centre, la pittoresque et bizarre silhouette du Nif-en-Ser, côté du nord.

« Un café de haichéchia à Tolga, village des oasis de l'Ouest; effet de soir : le silence, la placidité du village du Sud. Le dessin est mal fait mais le motif est beau, Auguste en a le double exemplaire fait à mon intention; qu'il te l'explique. Une mare sous les palmiers, à Tolga, etc., etc.

« En attendant, voici ce que j'ai en train : des palmiers à Biskra, une mare en avant et deux enfants s'y baignant; le mur d'enceinte de Tolga (je n'en puis sortir et cependant c'est l'effet le plus décidé) ; l'entrée du Far- far : un fossé avec des joncs sous des palmiers, à droite le mur extérieur du village (tout cela, petite dimension); deux petites esquisses de musiciens nègres dans une tribu, projet de mon tableau du soir dans un douar.

« Enfin quelques dessins dont je suis content.

« Lundi soir. — Passé la journée d'hier et celle d'aujourd'hui en courses, visites, distributions de prix, dîners d'amis, je me suis produit. J'avais, par ma négligence volontaire, fait des mécontents que j'ai calmés par de caressantes politesses, tactique savante qui me coûte, mais que j'emploie avec succès à toute extrémité.

« Mes impressions de voyage cessent d'être des réalités et prennent le charme incroyable, le charme attendrissant des souvenirs.

« C'est le moment où j'aimerais à les écrire; ils se dé-

gagent avec une limpidité admirable de la confusion des incidents, et ne gardent que les traits essentiels à l'unité sans rien perdre de leur vie. Ils prennent même cette vie particulière et idéaJe, cette valeur absolue qui fait les œuvres d'art. Mais rien ne me pousse à ce travail, et je me complais dans la muette jouissance qui me suffît. Si j'avais à te raconter ici tout cela, le besoin me viendrait de lui donner sa forme, de lui restituer sa couleur; et j'écrirais pour t'y faire participer. Mais quoi, tout seul! A quoi bon? C'est cependant dommage; si tu m'en pries, je l'essaierai...

€ Eugène. »

Au même.

Lafond, vendredi soir, 1" septembre 1848.

« ...Je me consume, cher pauvre ami, je descends de plus en plus bas dans un ennui dont je ne vois pas l'issue. Ce que je t'ai écrit, je pourrais te l'écrire encore, car les choses n'ont fait qu'empirer. Il m'est impossible d'avoir l'esprit plus troublé, à moins d'être fou, plus malade, à moins d'être à la veille d'un crime que je ne commettrai pas tant que j'aurai pour me retenir ma mère, la tienne et toi. C'est un ennui qui m'étouffe, une douleur qui, par moments, me monte du cœur au cerveau comme une apoplexie, et me rend ivre. Ce que je fais est jugé et me dégoûte au point que je n'ai plus la force de continuer ce ridicule effort de volonté, contre une œuvre apparemment impossible.

« Je mène, on me fait mener une vie propre à tuer l'esprit le plus solide; encore un peu et on fera de moi un idiot, si je leur en laisse le temps. Vivre ici n'est pas

Tivre. Mon père oublie qu'il a eu mon âge, ma mère oublie qu'elle n'a pas toujours passé sa vie entre son aiguille et le confessionnal. Ils ne se rappellent pas qu'ils ont agi, qu'ils ont vécu, qu'ils ont été gais, qu'ils ont été jeunes, et on rri'impose à moi (vingt-huit ans) les goûts et les habitudes d'une vieillesse anticipée. J'étouffe entre ces murs qui ne sont faits que pour les raisons fatiguées et les vies presque éteintes. Tous ces fantômes au milieu desquels j'habite ne sont pas des hommes, ce Heu est en dehors des vivants, et c'est presque un cimetière; on m'attache à un cadavi^e...

a Je te le dis, à vingt-huit ans, pour perspective on me donne l'horizon de la tombe. Expliquer cela n'est pas possible; je ne le pourrais pas sans colère, au point où j'en suis, sans de justes et sanglants reproclies. Cette incurie de mon avenir, cette tendresse aveugle qui sacrifie tout au plaisir égoïste de me posséder, cet oubli incroyable de nos destinées, de mes besoins, de mes devoirs et des leurs, m'exaspère après m'avoir affligé.

« Je déclare que mon père et ma mère sont coupables; le dire serait me donner à leurs yeux d'irréparables torts. Je me tais encore, mais si j'éclate, il y aura un malheur dans la famille. Comprenez bien que c'est l'acte d'accusation de la vieillesse; que c'est dire : « Vous êtes au dé- « clin de la vie quand moi je ne suis pas encore au som- « met; ainsi rK)us ne suivons plus la même route, vous « tournez le dos à la vie, où je dois entrer. » C'est horrible! le cœur me saigne. Le mal ne vient pas d'eux, et pourtant il existe; un mot de moi pourrait faire à ces deux cœurs, qui me chérissent après tout, de terribles blessures. Je le contiens.

« Que faire? C'est intolérable; le temps passe. Je crois que je suis perdu; quelque hypothèse que je fasse, je n'y vois qu'obstacles ou impossibilité, inaptitude,

impuissance, avortement, une dépendance matérielle qui resserre les liens. Je ne puis dire : « Je veux, je fais, « je vais. » Il faut dire : «Voulez-vous que? » Tout se réduit à des avances d'argent; et mon père réduit tout à un calcul. Ma vie est manquée. Tu ne saurais croire à quel point je suis amoindri, je me fais pitié à moi-même.

« Je ne puis me confier à personne; personne ici — excepté deux femmes — n'est capable de me donner un conseil éclairé; personne ne me connaît, personne ne me juge. Je me mettrais à découvert devant eux qu'ils ne me comprendraient pas davantage. Il y a entre nous la différence de la nuit au jour, de la vie à la mort. Cette sourde, cette croissante irritation m'aigrit sur les choses les plus insignifiantes. Il n'est pas une idée, pas un fait si simple où je ne sente un désaccord de pi is. Et je passerai pour un mauvais fils.

« La province est horrible. Que Dieu t'en préserve!

« Je finirai par prendre en horreur cette maison de famille, où dans des moments plus heureux j'ai déposé de chers souvenirs... »

De tels appels ne demeurent pas sans réponse. Du Mesnil réconforte son ami par des lettres brûlantes de tendresse et d'éloquents reproches (1). La situation est grave. Le docteur Fromentin fait en faveur de son fils des sacrifices importants pour l'état de sa fortune. Pourquoi Eugène n'a-t-il pas de budget à lui? On solde ses dépenses, et il ne reçoit annuellement en argent que 2,000 francs (2). Gomme les questions de ménage le rebutent, et qu'il a les chiffres en horreur, ces ressources

(1) Lettre d'Eugène Fromentin à du Mesnil, septembre 1848, ain-;i que ce qui suit

(2) Lnttre d'Emile Beltrémieux à Eugène Fromentin, 15 août

ne lui suffisent pas. Il ne comble les vides de son budget et ne paie ses dettes qu'avec les avances des personnes dévouées qui l'entourent. Cet état de choses ne saurait durer. Il faut qu'à tout prix le jeune homme se crée une position indépendante.

Eugène Fromentin en convient; mais si ses parents ne savent que résoudre, il se demande, lui aussi, « ce qu'il doit sagement vouloir ». Dans cette incertitude, il est retenu au foyer familial par l'économie, la prudence et la tendresse des siens...

« Je vis comme dans un orage, enveloppé de ténèbres, ou ébloui de clartés sinistres, et ne voyant devant moi, quand j'y vois, qu'un abime inconnu. Que fais-tu? que fais-tu? cher, cher, mon véritable frère par le cœur et par les liens de l'esprit? (1) »

Du Mesnil ne peut quitter Paris. Effrayé de la crise que subit son ami, il prend le parti d'écrire directement à Mme Fromentin (5 octobre 1847). Il ne comprend rien au manque de résolution d'Eugène. Sans doute, l'avenir est préoccupant pour lui, mais lui seul peut et doit décider; c'est un esprit délicat et rare qui a besoin de ménagements.

Pour comprendre l'attitude de M. et Mme Fromentin, il faut songer qu'à cette époque la carrière de peintre apparaissait comme une profession des plus fantaisistes ne menant guère qu'à la bohème, difficilement acceptable pour des parents bien élevés et soucieux de l'avenir de leur enfant. Le spectacle des angoisses de leur fils ne pouvait cependant les laisser indifférents. Ils consentent enfin à son départ pour Paris (2).

Mais des incidents répétés retardent ce départ. Il

(1) Lettre de Fromentin à du Mesnil, mercredi, septembre 1848.

(2) Lettre 4 du Mesnil, octobre 1848.

faut encore parler, solliciter, presser, agir, pour vaincre une faiblesse qui profite de tous les prétextes. Eugène perd patience, sa colère ne se contient plus : « Quoi que je fasse et de quoi qu'on ait plus tard à m' accuser, leur conduite envers moi m'absout d'avance de tous mes torts! »

Voici qu'au moment de monter en voiture, la grand'mère d'Eugène, Mme Billotte, qui était aussi sa marraine, est frappée soudain d'une attaque d'apoplexie (1). Elle a quat^e-^^ngt-six ans. Impossible de quitter le foyer paternel dans un pareil moment. Le jeune homme ne songe plus qu'à soutenir sa mère que ce deuil va cruellement affecter.... « Outre la douleur de cette perte devenue inévitable, douleur qui me viendra surtout de ma pauvre mère, je me sens dans le cœur une horrible colère.

{( J'en suis à ce point d'injustice que cette maison où l'on me chérit me devient une prison que je déteste, et que pour un rien je la fuirais au moment où le deuil va encore une fois y entrer.

« Je t'écris le cœur aussi sec qu'un parchemin, je crois que ces quatre mois de supplice ont achevé leur œuvre et m'ont rendu mauvais.

« Eugène. »

De ces lettres, l'écriture est désordonnée, le style bat la fièvre. Que pouvait y répondre Armand? Ce qu'on représente à un fils lorsqu'il s'enhardit à juger ses parents (2). Il l'engageait à accomplir son devoir de bonne grâce, résolument.

Sa grand'mère se remettant peu à peu, Eugène finit par expédier ses malles à Paris. Elles contiennent les

(1) Lettre à du Mesnil, 16 octobre 1848.

(2) Note de du Mesnil sur la lettre du mercredi, septembre 1848,

cartons de ses dessins. Du Mesnil les feuillette. Il rassure aussitôt son ami. Non, la partie n'est pas perdue, l'avenir est là.

Le peintre, épuisé de luttes, de doute et d'angoisse, reçoit cette bouffée d'air pur comme un convalescent rendu au soleil et à la vie. Il pousse vers son sauveur un cri de tendresse et de délivrance où tremblent encore des larmes.

A Armand du Mesnil,

Saint-Maurice, jeudi soir, 25 octobre 1848.

« On m'apporte ta lettre. Ah! que de bien et que de mal tu me fais, cher ami, chère moitié de mon cœur! Quelle vie tu m'apportes, quel souffle, quelle lumière! Un prisonnier qui a blanchi, qui s'est perclus, qui s'est exténué dix ans dans son cachot privé d'air, un naufragé qui a jeûné sur son radeau quarante jours, n'est pas plus ivre de liberté, plus affamé, plus fou que je ne le suis en lisant cette lettre. Que veux-tu? Je te l'ai dit, ils m'ont hébété, ils m'ont pétrifié, on m'a tué.

« S'il y a quelque chose dans ces feuilles qui te fait crier que je suis peintre, je l'ai cru, je l'ai cru jusqu'au jour où un voile est descendu devant mes yeux, où \at nuit, où la stupidité s'est établie dans mon cerveau. Aujourd'hui, je ne m'en souviens plus, je n'en sais plus rien. J'ai emballé mes cartons sans les ouvrir, je te les envoie comme je t'aurais envoyé un brin d'herbe, un caillou, une relique de ce beau pays que tu n'as pas vu, que j'ai vu sans toi.

« J'ai peur pourtant, j'ai peur, tant ils m'ont appris que je suis infirme, tant on m'a répété que tout cela n'était rien, j'ai peur que tu ne t'abuses.

« Et puis, comment avoir raison contre eux? Enfin, taisons-nous, taisons-nous, jusqu'au moment où nous pourrons causer ensemble. Je jure que s'il faut céder, ces cartons seront à toi, à toi, et pas à d'autres. Je sais trop bien qu'ils n'y comprennent rien.

« Ah! pauvre ami, je t'ai bien fatigué de mes plaintes, je ne t'ai guère écrit que pour gémir (1). Eh bien! tu ne sais pas encore ce que j'ai souffert avant d'arriver à l'état déplorable où je suis. Mes souvenirs même, mes souvenirs de voyage ne me font plus battre le cœur, et je les laisse dormir en paix, en attendant que je puisse enfin trouver à qui les raconter. »

L'état de sa grand'mère continuant de s'améliorer, et M. Billotte, son oncle, s'étant chargé de plaider sa cause auprès de ses parents, le jeune homme finit, dans les premiers jours de novembre, par quitter La Rochelle.

La crise est terminée. Eugène Fromentin n'en connaîtra plus d'aussi cruelle. Définitivement, cette fois, la vocation du peintre a triomphé des obstacles élevés par la famille (2).

Son talent de peintre va être consacré officiellement, même aux yeux prévenus de son père par la deuxième médaille que lui vaudi^a sa belle exposition de 1849. Il marchera dorénavant de succès en succès, si rapide-

(1) Près de trente ans plus tard, après la mort de Fromentin, du Mesnil écrira de son côté, en marge de la lettre qui lui annonçait ce départ défmitif de Saint-Maurice : a O mon tendre ami, sauras-tu combien je t'ai aimé?... »

(2) Celle-ci pourtant n'est qu'à grand'peine résignée. Lorsque, quatre ans plus tard, au mariage de son fils, on demanda à Mme Fromentin quelle était la profession d'Eugène, en répondant « artiste peintre n elle éclata en sanglots. — Quant au docteur Fromentin, il lui arrivait, jusque dans son extrême vieillesse, de clore une étincelante causerie de son fils par cette involontaire exclamation de regret : a Quel avocat il aurait faiti »

ment que sa modestie en demeurera quelque temps confondue. Tandis que, donnant libre cours à son imagination encombrée de l'Orient, il peint avec une ardeur dévorante, il laisse déposer au fond de sa mémoire ces visions des pays du soleil quMl fixera, en 1856, dans les pages lumineuses d'Un Eté dans le Sahara.

Désormais, établi à Paris sans esprit de retour, loin de la province natale qu'il aime à revoir, mais où il ne peut plus vivre, Fromentin s'est créé un second foyer dans sa famille adoptive, chez Armand du Mesnil dont la mère est un peu la sienne. Entre ces deux êtres chers vient s'asseoir une toute jeune fille, Mlle Marie Gavellet de Beaumont, la nièce d'Armand, à laquelle Eugène s'attache par une lente et progressive affection, et dont, en 1852, il fera sa femme.

A vingt-huit ans, la jeunesse des confidences et des alanguissantes rêveries est close à jamais pour l'artiste. Entré dans l'ère des luttes viriles, il refusera volontairement de tourner la tête vers ces jours de sentiments ardents et de troublante analyse. Mais sa vie intérieure continue, malgré qu'il en ait, et dans les profondeurs de son âme aimante, où rien ne meurt, son exquise sensibilité élabore peu à peu le souvenir mélancolique et doux qu'illustrera plus tard Dominique.

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