CHAPITRE III
irs^ITIATION A LA PEINTURE
Une lettre de Fromentin à Bataillard nous montre l'utilité des conseils que le jeune peintre reçut à l'atelier (1). Il vient de copier un tableau, paysage avec figures. Il apporte son travail à Rémond. « Il m'a désapprouvé de m'être assujetti servilement à copier les moyens, au lieu de copier seulement l'effet, et, somme toute, il a paru content. Il prétend que certaines parties sont une charge de l'original, ce qui n'est pas un compliment, mais ce qui me prouve du moins que j'ai assez bien attrapé la manière. »
Pour étudier sérieusement le paysage, Eugène ne se contente plus dorénavant de fréquentes promenades autour de Paris, il va s'installer de temps à autre, pour quelques jours, dans un coin de la campagne environnante. Il passe à La Celle-Saint-GIoud, en compagnie d'.Vlbert Aubert et d'Emile Augier, les mois d'août et de septembre 1843 (2).
Il y dessine d'après nature et copie aussi, pour se faire la main et pour contenter son père, un tableau de Marilhat. Fatigué par le grand air et par la chaleur, la
(1) De Paris, 26 juillet 1843.
(2) Emile Augier lit à ses amis sa Ciguë, qui sera représentée Tannée suivante avec le succès que l'on sait.
vue affaiblie, il est cependant heureux. Il écrit à du Mesnil, alors en voyage à Dieppe :
La Celle, 10 août [1843], jeudi soir.
« Mon bon Armand, je suis aussi fatigué qu'hier, aussi abruti, mais il ne faut pas vous faire attendre et je me suis promis de vous consacrer ma veillée. Vous savez, mon ami, ce que nous entendons par veillée dans ce fortuné pays; ce sont les deux heures de nuit tout au plus qui suivent le coucher du soleil. Il est rare que nous nous couchions après dix heures, mais il est rare aussi que je me lève après six heures du matin. Aussitôt levé, je prends mon café, m'arme de mon carton, de mon bâton, de ma blague à cigarettes, et me mets en route. Je rentre assez ordinairement vers deux heures, me repose un instant en cassant une croûte, et retourne à la besogne jusqu'au dîner. Le soir, quand je n'ai pas à finir une esquisse ou à observer un effet de ciel, nous allons, Aubert, Augier et moi, courir dans les bois jusqu'à neuf heures. Délicieuses promenades au clair de lune par des sentiers de bois complètement déserts, — qui seraient bien plus délicieuses encore si l'on pouvait s'abstenir de calembours et de plaisanteries. Quoi qu'il en soit, cette indépendance, cette solitude, l'admirable température dont nous jouissons depuis quelques jours, et par-dessus tout, ce spectacle permanent d'un beau ciel et d'une belle campagne m'enchantent et me préparent de délicieux souvenirs. Malgré toute mon activité, mon travail ne marche pas au gré de mes désirs et de mon impatience.
« Après beaucoup d'essais infructueux, parce qu'ils étaient sans doute maladroits et que le temps me contrariait, j'ai renoncé à peindre pour me mettre à dessiner.
Les premiers essais de dessin n'ont guère été plus heureux; mais depuis deux ou trois jours, j'ai réussi à faire quatre ou cinq études de détail dont je suis content. Je rencontre à chaque pas des difficultés qui me désolent; il faut que je devine, n'ayant personne pour me donner le secret d'un mécanisme que je ne connais pas. Toutefois ce séjour et ces tentatives acharnées ne m'auront pas été inutiles. Car sans produire, on apprend beaucoup à observer la nature d'aussi près. J'exploite le parc du château que vous avez vu de nos fenêtres; il est admirablement planté et j'y trouve, sauf les châtaigniers, tous les sujets d'études que je puis désirer...
« Et vous, mon ami, toujours triste, toujours gémissant, vous m'affligez beaucoup, je vous assure...
« Je comprends, pour l'avoir éprouvé bien souvent, que des impressions pareilles à celles d'un voyage, le mouvement, les longues contemplations de la mer ou des champs, sont autant de toniques qui ne conviennent nullement à un esprit à jeun, pas plus qu'ils ne conviennent à un cœur malade, pas plus que l'air salin ne convient à un estomac délabré par la diète.
a En outre, ne savez-vous pas qu'il y a dans l'imagination une impatience qui fait sa faiblesse et son malheur? Ne savez-vous pas qu'il suffît de s'être longtemps à l'avance entretenu des objets qu'on va voir, pour en affaiblir l'impression quand on est en leur présence? Ne vous occupez pas de comparer le présent à votre rêve.
« Vous voyez, comme moi, comme nous tous, gens écervelés, les choses en vous plutôt qu'en elles-mêmes. Ayez donc soin seulement de voir beaucoup, de regarder longtemps, de sentir souvent, et puis tout se transfigurera naturellement dans vos souvenirs et vous serez heureux sans déceptions. Voyez-vous, le souvenir est un admirable instrument d'optique. Etourdissez- vous le
moms possible, mais ne vous faites aucune violence, n'attendez aucun bien de ce voyage, rapportez-en seulement du plaisir. Quand vous serez de retour, il sera temps de vous soigner.
« L'admirable nuit, mon ami! Je suis seul, les fenêtres sont ouvertes, neuf heures et demie sonnent à l'église, l'air est orageux, le vent qui s'est élevé ce soir souffle dans les grands peupliers nos voisins, les chiens aboient dans le village au bas du vallon; du reste pas un bruit humain. Vous ne sauriez croire le monde de souvenirs que ces aboiements de chiens soulèvent en ce moment dans mon esprit. L'admirable puissance, mon ami, que de résumer ainsi des années d'existence dans un petit bruit qui vous arrive à peine au creux de l'oreille! Figurez-vous de même qu'une bouffée de vent de sud, une odeur de bitume, vous arrivent un soir que vous serez, dans un ou deux mois, à votre fenêtre de la rue des Martyrs, et vous rappellent immédiatement Dieppe avec ses odeurs de goudron et ses rafales de mer. — Vous verrez alors si votre voyage n'est pas, heure par heure, ineffaçablement marqué dans votre esprit! Que voulez-vous de plus? Mais je fais le pédant et vous savez tout cela mieux que moi.
« Adieu... Je vais m'endormir en lisant CandidCy faute de mieux,
« Eugène. »
Quelques jours après cette lettre, Eugène rentre à Paris prêter le serment d'avocat; puis il retourne jusqu'en septembre à la campagne. Paul Bataillard l'accompagne ensuite à La Rochelle et à Saint-Maurice où ils passent ensemble une partie des vacances de 1843. Ils y retrouvent Beltrémieux et tous les trois mènent eu commun la vie intellectuelle qu'ils aiment.
Eugène croyait presque en avoir fini avec le droit,
mais il a été décidé, pour son malheur, qu'il commencerait son doctorat. Déjà s'accuse entre ses parents et lui la lutte sourde qui attristera toute sa jeunesse. Dès les premiers jours de novembre, il se dispose donc à repartir pour Paris afin d'y prendre sa première inscription. Il se plaint d'avoir mal employé ses vacances, de laisser « beaucoup de plans inachevés et d'espérances déçues »• Il continue à voir Madeleine chez des amis communs, jamais ailleurs. Le mari ne s'absente pas et toute entrevue est ajournée à l'année suivante. « J'en suis d'ailleurs moins préoccupé, avoue le jeune homme,depuis que je pense un peu plus au travail. »
A Poul Batailla rd,
Saint-Maurice, vendredi soir, 41 h. 1/2, 17-20 novembre 1843.
« ... Je partirai vers la fm de la semaine prochaine, au moment où l'on déménagera de Saint-Maurice. J'avais espéré pouvoir passer quelques jours à la ville. Je caressais le secret espoir d'utiliser quelqu'une de mes soirées, puisque les nuits me sont doublement interdites; mais on n'en finit pas ici, vous le savez; ma mère est en lessive; après quoi, viendront les nettoyages, en sorte que nous ne partirons pas de la campagne avant jeudi ou vendredi prochain. Emile travaille toujours. Il est venu la semaine dernière dîner et coucher ici. Nous avons passé deux jours ensemble auprès du feu, car il faisait déjà froid, à causer littérature. Nous avons repris dimanche, quand je dis repris je veux dire continué de divaguer sur toutes choses, prenant successivement Lucrèce, les Cariatides, le Cid
Cinna, Phèdre^ etc.; finalement, coEcIuant en faveur de Corneille et de Racine sur Ponsard et sur Banville, conclusion prévue. — J'étais fort triste, découragé, honteux de mon oisiveté, ou, pour parler plus juste, du mauvais emploi de mon temps et de mon esprit. Il m'a remonté et je lui dois d'avoir mieux employé les premiers jours de cette semaine.
«Il faisait froid; je ne suis pas sorti de la semaine, et j'ai badigeonné une toile sans savoir pourquoi ni pour quoi. Il en est sorti un petit effet de Soir dans un lieu quelconque de la Normandie ou de la Touraine, car il y a des prairies, un grand horizon fuyant sous un ciel fuyant; pour second plan un terrain en pente et des arbres légers et droits en silhouette; pour premier une mare avec des roseaux, un chemin de côté. J'y mettrai, quand ça sera sec, un homme à cheval sur une vache avec un chien qui le suit, figures pillées dans un de mes volumes de gravures, et puis, une file de canards ou de gi"ues volant en plein ciel du nord au sud. — C'est moins que rien, mais il y a, je crois, de la vérité et peut-être du sentiment; je l'ai fait du moins avec sentiment; je ne sais s'il est visible. Je ne sais pas si mon père en est content : 1° parce qu'il se prononce rarement; 2° parce que là dedans rien ne doit lui plaire, ni le choix plus qu'agreste du sujet, ni le négligé des détails, ni les formes des nuages qui ne répondent en rien à ses théories sur la marche des nuages; mais tant pis! je Vcis tout de même à ma guise.
« Hier, je suis allé passer le jour à la ville, le soir au spectacle pour voir les Taigny du Vaudeville et surtout Mme *** (1) qui s'y trouvait flanquée de l'époux. Aujourd'hui j'ai continué, ou plutôt recommencé sans
(1) Madeleine.
98 LETTRl::b DE JEUNESSE
plus de succès un portrait trois fois manqué de Jenny, ma cousine; et enfin dépité comme il convient après une quatrième tentative malheureuse, je suis revenu rêvassant à la campagne par un temps charmant, tranquille, légèrement humide, brun comme en cette saison où tout est brun. J'avais depuis hier une idée que j'ai esquissée ce soir à ma veillée, sur toile, aussi, pour m'y mettre dès demain matin. J'ai là, sous la main, mon esquisse au crayon encore inachevée et, sauf correction, voici le sujet et le plan (première idée) : une naïade ou une nymphe quelconque dormant auprès d'un ruisseau en plein bois. Il est midi. Le soleil est à pic. Le paysage est voûté par des arbres; le ruisseau qui coule du fond de gauche au premier plan de droite est entièrement dans l'ombre, il n'y a qu'un cercle de lumière vive embrassant une langue de gazon émaillêe de fleurs. La nymphe étendue dessus est, par devant, auprès du ruisseau. Le soleil étant vertical, j'aurai des ombres en dessous qui me permettront d'accuser vigoureusement sans les dessiner les formes de la nymphe et pu's j'aurai son reflet dans l'eau. Elle a le haut du corps sur l'herbe, le bas-ventre et les jambes pud'quement voilés par le transparent cristal. Derrière elle de grands jets d'arbres, attachés par le pied, très flexibles, très élégants, droits, sans ramifications, à la Lessieux ou à peu près, laissant voir à travers leurs touffes étagées du ciel dans le fond, par éclaircies. Tout à fait sur le premier plan, car le sujet est adroitement rejeté au second, de grands roseaux (ceux du Jardin des Plantes), des rameaux, des châtaigniers (ceux de la Celle) jetés en travers et pendant sur l'eau, puis des lianes qui tomberont d'en haut, des nénuphars et tout ce que je pourrai inventer d'humide, de vert et de tranquille, tout cela noir pour faire valoir mon cercle lumineux. Ajoutez
à cela des masses de vigne sauvage, de houblons, etc, etc., que je me propose demain de grouper où et comment je pourrai. — Comprenez et voyez, si vous pouvez. Quant à moi, je vois bien mon affaire, mais l'exécuter, voilà la question! en tout cas, si je manque, ce qui est presque certain, j'en garderai le projet pour plus tard. Je vais y mettre tous mes soins, parce que cela répond à un sentiment vif et depuis longtemps acquis, du midi dans les bois au, bord de Veau. J'oubliais des ibis ou des cigognes qui dormiront tranquillement debout sur une patte pendant qu'une ou deux tourterelles folâtreront à travers une éclaircie. — Voilà. Ne riez pas, mon ami, il sera temps quand vous aurez vu. Je n'ai aucune force d'invention. Je regarde de côté cette malheureuse esquisse, c'est triste, c'est du pillage, de la routine, sans adresse d'assimilation, ni d'arrangement.
« Enfin, petit poisson deviendra grand, si... si... si... Ah! mon Dieu, je voudrais être à l'année prochaine! et pourtant qui sait?
« J'ai le sentiment des effets, mais je n'ai pas la mémoire des formes, et je n'ai pas l'imagination et la fantaisie qui vaut mieux que la mémoire. Je ferai du grand en espace, je n'en ferai pas, à moins d'effort, en proportions, ou pour mieux dire, je ferai de l'étendu et pas de grand.
« Je pense aussi, tout en écrivant, qu'il faudra ou recommencer ou agrandir mon esquisse en l'ébauchant, car ma figure est microscopique et mes arbres principaux ont l'air d'allumettes ou d'échalas et dansent dans ma toile. Me voyez-vous peignant des arbres, rien que des arbres? Quand il n'y a que des teintes plates, ça va encore tant bien que mal, mais des arbres! Il n'y a pas à dire, ce seront de vrais arbres vus à demi-portée d'œil. — Je vais me coucher pour y penser avant de
m'endormir et demain matin je me mets à la besogne. Je vous dirai demain soir en fermant ma lettre comment l'ébauche aura marché.
« Bonne nuit; il est une heure à l'instant, heu o indue à la campagne; mon feu est mort et bien que le temps tourne à la pluie, à en juger par le vent qui vient du sud dans la tonnelle, il fait froid dans le grand salon. Bonne nuit, mon ami, à demain.
Lundi soir.
« Mon ami,
V ... J'ai travaillé aujourd'hui; l'ébauche est faite tant bien que mal, je la débrouillerai demain et les jours suivants. Je n'ose rien en espérer, mais l'important pour moi, c'est de me sentir en goût de peinture et de dessin...
« Allons, adieu, mon ami.
Eugène. /
A Armand du Mesnil.
Saint-Maurice, lundi soir, 23 novembre 1843. a Mon bon Armand,
a A la fin de cette semaine je vais faire mes malles et je serai auprès de vous dans les premiers jours do l'autre... Allons, mon ami, nous allons piocher. Si vous voulez de l'émulation je vous en offre, car, si Dieu m'assiste, je travaillerai cet hiver. Que de projets, mon ami! Un premier examen de doctorat dans l'année, et puis la peinture, et puis bien d'autres choses! J'ai été bien abattu, bien découragé, ces derniers temps;
la température, les dérangements, les œntrariêtés secrètes, tout y concourait...
« Si vous saviez aussi comme la vie commune est contraire à toute espèce d'activité intérieure! On n'est plus soi, on est sa mère, on est son père, on est son frère. Gomment veiller, quand toute la maison se couche disciplinairement à dix heures? Gomment se retirer dans sa chambre, après le dîner, quand la famille fait cercle au coin du feu et qu'on y a sa place marquée depuis vingt ans? Gomment penser, rêver, s'appartenir enfin, quand il faut causer en commun, rire en commun, tisonner en commun? Insensiblement l'esprit de communauté vous enveloppe, vous envahit. Après une enfance très ouverte, très gaie, presque bruyante, j'ai eu, par l'effet de circonstances que vous connaissez, une jeunesse extrêmement taciturne. J'avais pris involontairement l'habitude de la réserve et du silence, habitude suspecte, souvent importune, qu'on respoctait pourtant, autant par pitié que par tolérance. J'échappai par là à ce danger dont je vous parle et j'acquis temporairement une personnalité toute-puissante.
« G'est à ce concours de circonstances fortuites que je dois de m'être développé dans le sens de ma nature : sans cela, j'étais faussé, étouffé, perdu. Aujourd'hui je n'ai plus les mêmes motifs, je n'ai même plus le prétexte; tout au contraire, c'est un devoir pour moi de faire oublier le passé et de rassurer par mes habitudes d'esprit ma pauvre mère trop prompte à s'alarmer du moindre nuage qui traverse notre existence naturellement si sereine. G'est ce qui fait que de longtemps peutêtre je ne serai plus libre dans ma famille, et que je ne dois plus compter beaucoup sur mes vacances pour avancer mes travaux, quels qu'ils soient.
« En outre, si vous connaissiez les mœurs de nos pe-
tites villes, les exigences des parents, des camarades ou des simples connaissances! Je ne vais jamais à la ville, — et j'y vais souvent, — que je n'aie plusieurs visites à faire. Encore suis-je en retard avec tout le monde. Nous sommes complètement seuls à la campagne; l'unique voisine qui nous visitât tous les soirs est rentrée à la ville. Aussi, depuis six heures et demie jusqu'à dix heures ou dix heures et demie, restons-nous tous quatre au coin du feu : ma mère avec son aiguille, mon père avec son journal, Charles avec un livre de médecine, et moi avec n'importe quoi, crayon ou livre de littérature. Quelle triste saison! Charmante, quand il fait tiède comme aujourd'hui. Le jardin est complètement dépouillé, quelques arbres exceptés qui se couronnent de feuilles à l'été de la Saint-Martin. Il y a bien des poèmes et bien des tableaux dans tout cela : je vous parlerai de mes tilleuls, de mes guérets ensemencés, de mes treilles sans feuilles, de mes frênes emmaillottés de lierre, de mes grands ormeaux chargés de lichens jaunes, et des oiseaux d'hiver qui passent et s'en vont vers la mer, quand nous flvânerons ensemble, dans une dizaine de jours, sur vos boulevards... »
Fromentin quitte enfin La Rochelle le 2 décembre. « Jamais on n'avait mis tant d'insistance à me retenir (1). Mon père oubhe, quand il m'a auprès de lui, que j'ai d'autant plus de besogne qu'il m'oblige à cumuler et qu'il me réduit mon temps... Je n'ai rien fait de ce que je voulais faire; tout a manqué faute d'études, de savoir, faute de tout. Je garde mon sujet, qui est fécond, et l'ajourne à la fin de cette année...
« Oh! si vous saviez comme je sens pour vous, pour moi, pour nous tous, la nécessité d'arriver par le travail,
(1) A Bataillard, de La Rochelle, 1«» décembre 1843.
par la constance plus encore que par l'ardeur! Vous savez l'histoire du Lièvre et de la Tortue. »
Dès la fin de l'hiver 1843-1844, Eugène Fromentin déserte l'atelier de Rémond pour entrer dans celui de Cabat (1). C'était passer à l'ennemi. Le transfuge ne profitera que peu de mois des leçons de son nouveau maître. Il ne serait cependant pas impossible de discerner l'influence que, par le sentiment et l'intimité de ses tableaux, par la grâce et la distinction de son art, le paysagiste exerça sur la première manière de son élève, dans la faible mesure où cet esprit original subit l'action d'autrui. Peintre correct et mesuré, d'un tact parfait dans ses allures comme dans ses créations, Cabat avait, l'un des premiers avec Dupré et Rousseau, ouvert au paysage la voie dans laquelle il s'est depuis lors si heureusement engagé. Adonné à l'étude des Hollandais, fasciné par l'œuvre de Gainsborough et de Constable, celui qu'on a appelé « le père du paysage naturaliste » tentait, en réaction contre l'école académique, de ramener le peintre à l'amour de la vérité et à l'étude directe de la nature. Plus de simplicité, plus de sincérité dans la façon de sentir, plus de conscience et plus de charme dans l'exécution, n'y avait-il pas là de quoi séduire un Fromentin?
Il est vrai que, depuis 1840 environ, Cabat, à la suite d'un séjour en Italie, semblait revenir insensiblement à la conception historique du Poussin dont ses débuts Téloignaient si fort. Mais cette seconde manière, essai de conciliation du réalisme avec les traditions de
(1) Louis Cabat, né à Paris en 1812, mort en 1893, élève de Fiers, débuta au Salon de 1833. Membre de l'Académie des beaux-arts en 1867, directeur de l'Académie de France à Rome de 1877 à '885, il resta toute sa vie en excellents termes avec Fromentin.
i')i LETTRES DE JEUNESSE
l'école, n'était pas encore nettement caractérisée en 1844. Eugène Fromentin, en son ardeur de travail, sent avec joie que les ailes de l'artiste lui poussent. Mais il n'a pas encore conquis l'équilibre absolu de ses forces. Il se dégage à peine de la mélancolie dont sa première jeunesse a été voilée (1). Il tâtonne, il se cherche.
Subitement, dans les derniers jours de juin 1844, il apprend que Madeleine, dont la santé depuis longtemps languissait, est de passage à Paris pour y subir une opération redoutable. Une amie d'enfance, Mme Z..., consent à l'introduire un soir jusqu'au seu "1 de la chambre où agonise la jeune femme. Il ^a contemple un instant dans la pénombre, à travers une porte vitrée. Le mari est là. Les deux hommes, oubliant dans leur commun malheur ce qu'ils furent l'un pour l'autre, se serrent la main en silence. Eugène sort de la maison en chancelant. Dans l'aiïolement de sa douleur, il court se jeter à genoux dans l'église voisine pour y prier machinalement et y sangloter à son aise. Les prières et les chants — c'était l'heure du salut — apaisent enfin sa douleur.
Madeleine mourut quelques jours après, le 4 juillet. Elle avait vingt-sept ans. Elle laissait trois petits enfants. Eugène fut parmi les rares amis de Paris qui su'virent le convoi.
Qu'avait été pour lui la jeune femme depuis 1839? Nous ne possédons, pour en décider, aucun indice. D'une lettre inédite d'Emile Beltrémieux (22 mai 1845), on peut seulement inférer que la désillusion avait fini p.-ir ternir chez Eugène Fromentin l'éclat du sentiment premier. Ce qu'à vingt-quatre ans il pleurait, c'était tout un passé douloureusement cher, ces longues années,
(1) Beltrémieux continue même à lui reprocher de ne pas s'astreindre à se nourrir comme tout le monde.
ces Années légères de l'extrêrae jeunesse « dont la cendre tiendrait dans un médaillon de femme (1) », c'était le premier amour autour duquel l'adolescent cristallise le meilleur de ses aspirations. Il perdait, en son amie, la figure qui incarnait ses souvenirs et d'un doigt mystérieux lui avait ouvert les palais enchantés du rêve. L'ensevelissant, il s'ensevelissait lui-même, et nul plus que lui ne soufîrit de sentir se briser le fil qui relie à l'enfant l'homme mûr.
La perte de Madeleine produisit donc en Fromentin un ébranlement de la sensibilité qui se propagera d'année en année pour aboutir à Dominique.
La première explosion de douleur inquiéta sa famille et se 5 amis. Les lettres éplorées qu'il leur écrivit alors ont leur reflet dans les réponses qu'y faisait Emile Beltrémieux (2). Il y est fait allusion à d'étranges pensées qui traversèrent, aux heures cruelles, le cerveau d'Eugène. Il songea un instant à s'enfermer dans un monastère. Pendant quelques jours, ses amis parisiens veillèrent sur lui. Quand le calme fut revenu, ils
(1) Une Année dans le Sahel, 9« édit., p. 84.
(2) a Tout est bien pardonné, s'est écrié ta pauvre mère!... Les larmes qu'elle verse maintenant n'ont d'autre cause que le malheur même que tu pleures... Ecris-lui tous les jours... dis-lui que tu as du courage... Ne te laisse pas abattre; que cette vie nouvelle dont tu parles à ta mère et dont le malheur présent est l'occasion soit une vie de courage et d'efforts, qu'elle soit une vie d'homme! Mais tout entier au désespoir, ne rêve pas ce que tu condamneras plus tard et ne prends pas de résolution impossible. » [Lettre du 6 juillet.] — € ... Tu as pensé à de graves résolutions dont un souvenir toujours présent doit t'assurer le succès. Mais sois prudent, il faut méditer bien longtemps sur la nature de ses efforts avant de s'engager, parce qu'on pourrait se tromper dans un premier mouvement et entrer dans une voie dont on ne pourrait sortir sans parjure et qu'on ne pourrait suivre sans péril... Frappé d'un coup semblable, je me vouerais à une vie austère, laborieuse, sainte aussi... C est ce que tu as fait certainement... Mais aurais-tu songé à aller \.l\is loin?... » [Lettre du 11 juillet.^
comprirent que la solitude à laquelle il aspirait lui était
nécessaire et n'offrait plus de danger. I\îoins de huit jours après la mort de Madeleine, Eugène se réfugia dans les bois de Meudon et s'y ensevelit avec ses souvenirs.
Meudon, samedi soir, 10 heures, juillet 1844.
« Arrivé ce soir à sept heures. Promenade après dîner sur la terrasse du château. Temps couvert, menaçant. Vent du sud-ouest humide et chargé de pluie. La terrasse était déserte; la nuit tombait. Impression d'automne.
« Une ou d-3ux lumières brillaient faiblement au rezde-chaussée des châteaux qui sont au pied des bois; des chiens de garde aboyaient au loin dans la direction des étangs de Villebon; des cors de chasse sonnaient par là-bas. Mille impressions m'ont assailli. J'ai senti d'abord que j'étais un voluptueux en fait de sensations; grande cause de paresse, maladie peut-être incurable...
« Tout mon passé m'a traversé la mémoire, depuis mes lointaines rêveries dans mon allée verte de Saint- Maurice, jusqu'à mes dernières promenades avec Emile dans les environs de Paris. Puis le souvenir incessant de ma pauvre amie s'est emparé de moi pour ne plus me quitter. En quelques secondes, j'ai remonté le cours des sept années passées ensemble. Enfin je l'ai revue morte. En ce moment, l'horloge du château sonnait huit heures et demie! J'ai tressailli. J'ai regardé Paris qui s'étendait à perte de vue dans la brume, et je me suis dit : Combien de gens sont maintenant à genoux auprès du lit mortuaire d'un être chéri? Combien de bras tendus vers le ciel? Combien de vœux désespérés? Combien de cris de détresse et de prières héroïques traversent invisiblement cette atmosphère funèbre et vont
INITIATION A LA PEINTURE i07
chercher dans l'infini des oreilles qui les écoutent, un cœur miséricordieux qui les exauce et des bras qui s'ouvrent aux âmes délivrées! — Mais le ciel était obstinément tendu de nuages plombés; il n'y avait pas une échappée sur le bleu. Je fermai les yeux et cessai de penser... »
Meudon, jeudi soir, 18 juillet.
« Jo pense à toi qui dors là-has iious l'herbe mouillée du cimetière, pauvre tête si belle, aux yeux si doux, au teint si blanc, aux cheveux si noirs!
« Je pense à toi, qui subsistes là-haut dans Tinconnu dévoilé, chère âme, âme heureuse, âme satisfaite, âme apaisée!
« Pourquoi, — si l'on parle d'un cimetière, — dit-on toujours : là-has? Le cimetière est à ma porte; je vois de ma fenêtre le fossoyeur creuser et combler les fosses; je puis compter les bouquets qu'on dépose et les feuilles que l'automne fait tomber des rosiers sur les tombes, et pourtant je dis en le montrant : là-bas, j'écris, en en parlant : là-bas, — C'est qu'il y a aussi loin du cimetière à la cité qu'il y a loin de la mort à la vie.
« Amie, ma divine et sainte amie, je veux et vais écrire notre histoire commune, depuis le premier jour jusqu'au dernier. Et chaque fois qu'un souvenir effacé luira subitement dans ma mémoire, chaque fois qu'un mot plus tendre et plus ému jaillira de mon cœur, ce seront autant de marques pour moi que tu m'entends et que tu m'assistes... »
Après une dizaine de jours passés à Meudon, Eugène va s'installer dans cette forêt de Fontainebleau où Obermann avait promené ses rêveries et où Michelet voit un « lieu admirable pour guérir de la grande ma-
?adie du jour, la mobilité, la vaine agitation ». Il passe le mois d'août à Ghailly, il y peint, avec un de ses camarades d'atelier. La fièvre du travail, le réconfort puisé dans les fréquentes visites de du Mesnil et de Bataillard et dans les lettres affectueuses de sa mère lui permettent de triompher de la crise morale dont il a été la proie. Mais les pluies persistantes contrarient ses projets. Trempé « comme après un bain, et crotté jusqu'aux genoux », il se dépite, la tristesse l'envahit de nouveau (1) :
« Ces jours derniers, j'avais quelque contentement de ma besogne, aujourd'hui je suis démoralisé et je jetterais mes brosses au feu. Venez, mon ami, que nous causions, car depuis si longtemps que je suis obligé de me contenir, mon cœur déborde... Le souvenir de ma pauvre amie m'a poursuivi aujourd'hui et ce soir obstinément. La forêt était bien grave, le ciel bien lugubrement rayé. Dans l'après-midi, j'ai levé deux ou trois fois les yeux vers le ciel bleu qui perçait à travers les chênes et j'ai senti je ne sais quoi d'aigu et de glacé m'entrer dans le cœur comme un coin. »
Le 28 août, Eugène écrit à sa mère : ( Je ne veux pas difYércr mon dépait d'un seul jour. Je m'ennuie horriblement et du peu de succès de mon voyage et surtout de ma sohtude. Le mal du pays me gagne. J'ai besoin absolument de vous voir... Toutes mes amertumes se réveillent. Je me sens le cœur plus vide et plus délabré que jamais. Tu me comprends, ma mère chérie, tu sais quel endroit de mon cœur est vide. Le reste vous appartient et Dieu sait qu'il est bien rempli! »
Et deux jours après : « Jamais je n'avais été plus impatient de vous voir. Je m'attends et me résigne à dea -émotions bien douloureuses. »
(1) A Bataillard, de Chailly, 22 août 1844.
Eugène part enfin pour Saint-Mam^ce, dans les premiers jours de septembre, étrangement vibrant, avide d'épanchements et de vie intérieure.
A Paul Bataillard.
Saint-Maurice, mercredi soir, 11 septembre 1844. « Mon ami,
« ...Je suis arrivé lundi dernier au soir, criblé de poussière, mais bien heureux de me trouver au terme si désTé de mon pèlerinage. On m'a reçu comme je comptais Fêlre; ma mère a été d'une tendresse inexprimable. Je ne puis vous dire que' baume ces affections de famille ont mis sur mes récentes blessures. Depuis le premier et confidentiel entretien, il n'est plus guère question entre nous du sujet commun de nos tristesses. — Je vais assidûment visiter le tombeau de ma pauvre amie c'est mon palladium, mon ami. — Vous comprenez à quel point Saint-Maurice m'est cher. Je vous reparlerai longuement de ces douces et pieuses visites. Je vois souvent les enfants (1), je les adore; je voudrais les avoir toujours auprès de moi.
« Dès le mardi, lendemain de mon arrivée, je me suis m s à la besogne.
« Je me suis décidé pour Vaugoin, la ferme que vous connaissez en bas du marais (2). C'est très pittoresque; et, quoique mal éclairé par l'effet du soir que je choisis,
(1) Les trois enfants de Madeleine.
(2) Le tableau dont il est question ici figurera au Salon de 18 i7 sous le nom d'Une Ferme aux environs de La Rochelle. Il peint la maison de campagne où, avec son camarade Seignette, Fromenliii aimait à jouer tout enfant. C'est aussi, sous le nom des Trembles, le cadre où se déroule T action d« Dominique.
j'espère avec de la patience en tirer bon parti. Je n'ai qu'un regret, c'est d'entreprendre trop tôt un tableau que je convoite depuis mon enfance et dont, avec plus d'habileté, je pourrais faire une chose excellente. Mais je n'ai pas trop le choix des motifs; celui-ci est à ma portée; que je le manque ou non, ce sera toujours une étude profitab'e. J'ai travaillé tous ces jours-ci, pendant que mes souvenirs sont frais, à ma toile de Fontainebleau. J'ai fait en outre une étude peinte de la ville, prise de la porte du jardin; je n'en suis point mécontent. Le ciel, pour mon premier, n'est pas mal réussi.
« Bref, je me sens assez d'énergie. Je suis régulièrement à huit heures du matin devant mon chevalet et ne le quitte qu'à la nuit. Je vais consacrer mes soirées au droit romain. J'achève ce soir pour vous et Armand mes lettres arriérées; demain, je me mets aux Instilûtes. Si, comme je l'espère, le temps me favorise, et que mon ardeur se soutienne, j'espère réparer tout ce temps que j'ai si douloureusement gaspillé.
« Je suis d'ailleurs bien peu soutenu; mon père, loin de l'approuver, critique amèrement tout ce que je fais. Si je n'avais pour moi la conscience du bien et l'autorité de mon maître, je renoncerais à peindre, mais ne craignez pas pour moi ces influences : j'en souffre, voilà tout; elles me stimulent d'autant plus que je ne puis compter que sur mes propres forces et sur mon propre sentiment. Je sens avec joie que mes perceptions s'aiguisent et s'agrandissent; j'ai devant les objets extérieurs des visions plus nettes, plus réquentes, plus précises qu'autrefois. J'ai déjà trouvé quatre ou cinq motifs d'études ou de dessins que je ferai quand le cœur m'y poussera, et qui, je crois, seront originaux, s'ils viennent à point. Je vous dis tout cela, mon ami, sans présomption, ni sans trop de sécu.^ité, car bien qu'un
peu remonté, je crains encore des défaillances; aussi je profite avec rage de la bonne veine, a Adieu, je vous embrasse et vous embrasse de cœur.
« Eugène. »
Fromentin dessine et sa toile de Vaugoin est « en assez bon train ». Mais la vie claustrale qu'il mène à Saint-Maurice le replonge dans un passé douloureux. « Pourquoi ne puis- je vous dire, mon ami, [à Bataillard, 29 septembre] les émotions que me cause ce retour périodique de mes chers souvenirs d'automne? Je ne suis pas mort pour la rêverie; je sens que si je m'y laissais aller, elle me consumerait. Quelle triste et fervente saison! »
Le lendemain, il encourage cependant du Mesnil, dont on répétait le premier drame au théâtre de l'Odéon : « Quand nous sentons que le temps est venu pour le monde de nous demander nos preuves, c'est que nous sommes à peu près disposés à les donner... »
A Armand du Mcsnil.
Saint-Maurice, lundi soir, 30 septembre [1844].
1 ...Le passage de la jeunesse à 'a maturité n'est pas un faH si simple qu'il puisse s'accomplir en un jour ni en une année. Chez les gens positifs, attelés de bonne heure aux fonctions pratiques, chez les négociants, les employés, les clercs d'avoués ou de notaires, ce passage a lieu tout naturellement à des époques marquées d'avance et invariables qui sont : le terme de la cléricature ou du surnumérariat, le mariage, l'achat d'une étude, l'admission à des emplois salariés. Gomme leur
existence (je parle de la plupart) est tout extérieure, toute sociale, leur jeunesse et leur maturité dépendent de circonstances précises et se reconnaissent à des signes très palpables. Quand un jeune homme commence à se raser périodiquement, dans le monde on prétend qu'il se fait homme; ce qui ne l'empêche pas de rester enfant, ou plutôt de rester neutre toute sa vie.
« Mais nous autres qui, nous pouvons l'avouer sans présomption, prétendons à une puberté plus complète, à celle de l'âme, ce n'est qu'après de longues angoisses, après des hésitations douloureuses et des transformations bien lentes que nous la sentirons se manifester en nous. Elle se révèle, vous le voyez, comme a puberté physique, par des désirs, par des troubles intérieurs singuhers, par des efforts stériles d'abord qui nous font douter de notre puissance génératrice et de nos facultés viriles. Qu'augurer de ces phénomènes? Rien encore; il faut attendre, aider au déve oppement de nos forces morales, les accroi're par l'exercice, les diriger par le sentiment acqu:s du juste et du vrai et surtout les tendre vers le but choisi avec une volonté forte, constans ac perpétua çoluntas, comme dit Justinien. L'esprit humain est un arc dont la volonté est la corde. Je le sens comme vous, mon ami, je me fais homme; la meilleure preuve de ce fait, c'est que l'avenir me travaille incessamment, — non pas l'avenir social, mais l'avenir intérieur, ou plutôt les deux à la fois.
a Une chose m'étonne et m'attriste, c'est qu'il y ait si peu d'hommes, parmi tous ceux qui s'appellent ainsi : entendue en ce sens, la plaisanterie de Diogène est profondément ph losophique. Le secret de la vie, c'est de connaître sa mesure; le but, c'est de la fournir; le moyen, c'est de choisir une sphère d'action proportionnée... »
Les journées d'Eugène sont strictement consacréf^s à la peinture. Il ne fait aucune promenade qui n'ait un but de dessin déterminé.
« Personne ici ne m'encourage (1). Je manque également d'avis et d'exhortations. Je travaille absolument à huis clos. C'est à peine si mon père hasarde de temps en temps une observation, presque toujours défavorable... Mon plus grand malheur est de sentir c[ue je ne puis prétendre, à poursuivre une entreprise qui me serait si chère et à laquelle je voue aveuglément tout ce que j*ai d'espérances et d'énergie. Le moment est venu des graves discussions. Il n'y a plus moyen de les ajourner. »
Sur ces entrefaites un deuil imprévu vient bouleverser ce paisible foyer. Eugène en fait lui-même à Paul le récit romanesque. Il a l'imagination frappée et la plaie de son cœur s'est rouverte. Il redevient l'analyste aigu qui se regarde sentir, agir et vivre, le frère cadet de Werther, le disciple de Byron et de Chateaubriand.
A Paul Bataillard.
Saint-Maurice, mercredi soir, 23 octobre 1844.
«. Mon bon Paul, vous m'en voudrez moins de mon silence quand vous saurez comment le temps a passé depuis ma dernière lettre et les nouveaux malheurs qui nous ont frappés. Mon pauvre oncle Emile Billotte, dont vous connaissez la famille, le père de cette chère enfant que nous avons perdue l'année dernière à l'été (2), a succombé vendredi, après cinq jours à peine de maladie. Il était venu passer quelques jours auprès de nous.
(1) Même lettre.
(2) Sa petite cousine Caroline, morte en 1843, fut une des vives a)Tections d'EVgène Fromentin dans la première période de sa vie.
« Vendredi, à trois heures de l'après-midi, il expirait dans nos bras, après nous avoir fait ses adieux avec une lucidité d'esprit et un sang-froid si grands que nous doutions encore de l'imminence de la séparation...
« J'ai été témoin, mon ami, de scènes bien lamentables. Mes douleurs récentes se sont réveillées d'une manière cuisante, et en suivant samedi, par une triste et froide soirée d'octobre, le convoi de mon malheureux oncle, je n'ai pu me défendre d'une illusion douloureuse; il me semblait porter en terre deux morts au lieu d'un.
« C'était la seconde fois de ma vie que je voyais la mort d'aussi près. Mon père et Charles étaient absents. Les pauvres femmes épouvantées s'étaient enfuies. Je restai seul avec M. Drouineau (1). Au moment où le pouls cessa de battre, le mort ne bougea pas, et il demeura sur son séant, les bras allongés sur ses genoux, les mains étendues, les yeux fixement ouverts. — Un pâle soleil éclairait le bord du lit, le bruit importun des tonneliers et des scieurs de long du voisinage continuait au dehors; l'aiguille de la montre déposée sur la tat'le de nuit n'avait pas cessé de marcher, le feu de brûler dans la cheminée; quelques mouches attirées par la chaleur de l'alcôve, volaient autour de la tête ou se posaient sur les lèvres du mort. — En me retournant, je me vis dans la glace, et me trouvant très pâle, je remarquai que cette pâleur m'allait bien.
« Cette permanence et ce sang-froid des hommes et des choses me confondirent...
« Jeudi soir. — Je n'ai pu continuer hier. Je le regrette, car j'aurais essayé de démêler certaines impressions nouvelles. — Jamais je n'avais si bien compris que la mort paraisse enviable à ceux que le monde a
(1) Le médecin de la famille.
INMTIATION A LA PEINTURE H5
fatigués et dégoûtés de la vie. — La mort, comme tous les mystères, a besoin d'obscurité: il faut la voir à distance. — Je comprends qu'en l'exposant au grand jour, qu'en l'observant de trop prés et trop fréquemment, qu'en se familiarisant avec les phénomènes physiologiques de l'agonie, on n'imagine rien au delà des apparences. — Avez-vous observé comme les liens du sang se brisent aisément? Ceux-là mêmes que, vivants, on croit le plus indispensables, morts, vous deviennent indifférents et sont bien vite remplacés...
« Samedi soir. — ...Je voudrais pouvoir répondre à votre lettre, mon ami, — elle m'a vivement intéressé. — L'état de votre cœur est nouveau... Pourquoi n'ai-je pas pu vous assister dans ces moments-là, comme vous l'avez fait jadis pour moi, dans des circonstances analogues? Vous avez dû beaucoup souffrir, et quelque attrait qu'aient pour moi, malgré leur amertume, les sentiments que vous avez éprouvés, je souhaite que vous y ayez promptement échappé. — C'est très curieux pour l'observateur, ma's très amer pour la victime. Somme toute, je ne suis pas fâché que vous ayez passé par là; il vous en restera des souvenirs mêlés de charme; c'est un nouvel espace lumineux dans votre vie. — Heureux ceux dont a flamme intérieure ne s'éteint jamais!
« Pour moi, je crois que le malheur et la faiblesse de bien des gens viennent autant de l'oisiveté du cœur que de l'inaction de l'esprit. — Cherchons dans nos souvenirs nos jours de force, d'ardeur et de plénitude, et nous verrons que ce sont ceux-là mêmes où toutes nos facultés aimantes et pensantes étaient occupées. « Nous naissons « avec un caractère d'amour dans nos cœurs qui se dé- « veloppe à mesure que l'esprit se perfectionne et qui
« nous porte à aimer ce qui nous paraît beau, sans que « l'on nous ait jamais dit ce que c'est. Qui doute après « cola si nous sommes au monde pour autre chose que « pour aimer. En effet., l'on a beau se cacher, l'on aime a toujours... Il semble même que nous ayons une place « à remplir dans nos cœurs. La netteté d'esprit cause « aussi la netteté de la passion... » Ceci est un fragment philosophique sur l'amour attribué à Pascal, que j'ai lu ces jours-ci, en pensant à vous...
« ... Le beau temps, la belle nuit! Vous savez tout mon chapelet sur l'automne, je ne vous le défilerai pas pour cette fois, mais vraiment, plus je vais, plus je me trouve un attachement passionné pour l'automne, pour Saint-Maurice, et pour ma mère. J'aurais pu commencer par ma mère.
« Caroline..., l'amie de Mme Bettina d'Arnim, lui disait qu'elle ne ferait jamais rien en poésie parce qu' « elle était de ces esprits qu'on nomme poétiques ». Je crains qu'il en soit ainsi de moi. La poésie, chez moi, est une qualité, non une faculté.
« Adieu, écrivez-moi promptement, je vous répondrai de même et vous parlerai de mes entretiens avec mon père qui menacent d'être décisifs.
« J'aurais grand besoin de vous voir pour vous dire toutes les choses que je ne vous écris pas, un peu par paresse, beaucoup par ineptie. J'ai une vie intérieure assez active, j'absorbe surtout énormément par les yeux
... Il ne se passe pas de jour que je ne pense bien souvent à ma pauvre amie, pas de soir que je ne m'endorme avec son souvenir. Pauvre Saint-Maurice ! ♦•
" Je vous embrasse et vous aime de tout cœur.
« Eugène. »
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Le jeune homme ne s'appartient pas. Son esprit est frappé d'impuissance (1). Il est resté plus de quinze jours sans toucher crayons ni brosses. Il les reprend pour achever son petit tableau qui lui paraît bien pitoyable. — « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Dire que je vois de si charmantes choses en moi ! J'espère, pourtant, j'espère. Pourquoi ? sur quoi fondé ? — Que voulezvous, il y a des moments, comme celui-ci, où j'espère fermement, et d'autres, il est vrai trop fréquents, où je ne crois à rien, pas même au jour du lendemain qui ne me paraît ni sûr, ni enviable... C'est vrai qu'il y a des jours, mon ami... où je ne compte aucunement sur l'avenir et où je juge bien superflu de me tourmenter pour enrichir ou glorifier des jours qui ne me seront point donnés. Ces défiances sont déraisonnables ; elles cachent peut-être tout simplement une insigne lâcheté. Quoi qu'il en soit, elles sont poignantes et m'accablent souvent. Si l'on pensait trop souvent à la mort, il faudrait se faire moine, ou bien... »
A travers ces méditations et ces rêveries, des projets littéraires s'ébauchent, pour la première fois peut-être depuis un an et demi, dans l'esprit d'Eugène. L'irrésistible ardeur intellectuelle de Beltremieux, à peine modérée par la maladie, se communique à son ami. Il s'agit de fonder et de faire vivre à La Rochelle une revue destinée à réveiller l'esprit public dans ce coin de province et à le mettre en relation avec Paris (2). Emile s'adjoint tous les collaborateurs de bonne volonté, au premier rang desquels ses amis du Cénacle parisien. Fromentin, pour sa part, s'est engagé à faire une série d'articles d'art. « Je vous le confesse avec
(1) Même lettre, ainsi que ce qui suit.
(2) A Bataillard, de Saint-Maurice, 1" novembre 1844, ainsi que ce qui suit.
défiance, parce que vous me connaissez fort en promesses, mais faible en exécution. Ce serait encore un enseignement sur la peinture contemporaine destiné à détruire une foule de préjugés sur les hommes et de prédilections pour certaines œuvres non moins absurdes, en y substituant le respect des artistes et l'admiration réfléchie des écoles saines et élevées dont la plupart ignorent jusqu'à l'existence. Dussé-je ne leur apprendre que ce peu de faits élémentaires : qu'il existe un Gabat, un Scheffer, un Aligny, un Duprez, deux Flandrin; que Lapito est un cuistre et Decamps un maître immortel ; que Delacroix et M. Ingres ne se ressemblent pas, mais ne s'excluent en rien ; ce que c'est que le dessin et ce que c'est que la couleur ; ce que c'est que le spiritualisme en fait d'art ; en quoi Poussin diffère autant de David que de Géricault, etc.. ce serait déjà un grand service. J'ai eu de longs entretiens avec Emile qui m'ont fait naître une foule d'idées assez neuves et que nous croyons justes, riches en développements... »
Voici la saison d'automne qu'Eugène sent si profondément. Lutte sans cesse renaissante contre les résistances de la famille à la vocation de l'artiste, reviviscence des souvenirs amers d'une passion désormais sans objet, tout attriste le jeune homme et l'incite aux confidences. Ses lettres se font plus intimes et se suivent de près.
A Paul Baiaillard.
Saint-Maurice, vendredi soir, 1« novembre 1844,
« ...Il y a longtemps que je n'ai fait d'examen de conscience, et pour définir exactement les modifications survenues, il faudrait, ce qui ne m'a guère été
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pos'oible depuis longtemps, fixer d'une manière un peu précise le point de la vie où je suis arrivé. Très je une sur beaucoup de points, je me sens envahi sur d'autres par une vieillesse anticipée. Si, comme je le crois et le crains, la vie du cœur a des fluctuations, comme cette autre mer sans fond à laquelle on l'a si souvent comparée, il se peut que, jeté momenteuiément au creux de la vague, je me retrouve un jour porté sur le sommet.
En d'autres termes, il se peut que mes sentiments affectueux (vous comprenez lesquels), refoulés maintenant, se raniment un jour plus forts que mes souvenirs, plus invincibles que mes regrets.
Sur ce point donc, mon ami, vous comprenez où j'en suis. Détaché brusquement d'un passé qui remonte à mes plus lointaines années et qui formait un faisceau si bien lié, il me semble que j'ai reçu en mille endroits du cœur d'incalculables blessures. La passion première et dominante avait poussé des racines si profondes que l'événement qui les a tranchées a, du même coup, bouleversé tout le reste. Je ne puis mieux vous exprimer que par cette métaphore un peu confuse l'état présent de mes affections. Rien n'est tué, rien ne mourra de ce qui doit vivre, mais il y a désarroi ; une grande déception jette toujours un grand désordre. Pour m'expliquer plus clairement, je crois m'apercevoir que tous mes souvenirs jusqu'au mois de juillet dernier, de quelque nature qu'ils soient, à quelque époque qu'ils remontent et à quelque objet qu'ils s'adressent, ont eu le même sort, et qu'ensevelis en commun, ils ont l'énorme intérêt, mais aussi le peu de réalité de toutes les choses ensevelies. Je vous ai dit, il y a trois mois, que ma vie recommençait, et c'est vrai. Je la reprends aujourd'hui en raison de mon expérience acquise, c'està-dire avec plus de sang-froid. Au lieu de dater mes
souvenirs de Marennes ou de la promenade de Saint- Cloud, je les daterai du mois de juillet 1844. Il n'y a dans ce fait, mon ami, rien qui m*accuse et rien qui me justifie ; vous auriez tort d'y voir un renoncement volontaire à ce passé dont vous faites partie. Je n'ai rien abdiqué, rien sacrifié, rien oublié ; seulement, je me trouve transporté si loin de ces époques lumineuses et sereines qui ne reviendront plus, que je les regarde à présent comme autant de périodes merveilleuses. Ce sont mes temps fabuleux. J'imagine que tout homme sn a de pareils à l'origine de sa jeunesse.
« Le côté qui reste toujours jeune et qui fera mon désespoir jusqu'à ce qu'il fasse ma force et mon talent, c'est celui qui touche aux choses visibles et qui regarde la nature. A mesure que mon attention s'est fixée, que mon œil est devenu plus habile et mes perceptions plus nettes, les aspects qui me jetaient autrefois dans des rêveries si languissantes et me causaient des troubles si vagues ont pris des formes arrêtées qui m'éblouissent et me provoquent. Je n'ai plus le temps de rêver, je n'ai ni le temps, ni la force de peindre ce que j'entrevois. Quelquefois, surtout à la fin de mes journées les plus laborieuses, quand j'ai l'esprit excité par le travail du jour, par l'heure de la soirée, et par l'attente du lendemain, à ce moment où tous les objets en silhouettes acquièrent sur un ciel déjà sombre un charme imprévu si grand pour moi, vous ne sauriez croire, mon ami, le nombre de visions étranges qui m'assaillent à chaque pas. Littéralement, de quelque côté que je me tourne, je vois une chose à faire la réputation d'un peintre qui la sentirait comme moi et la rendrait de même. Plus }e vais, plus les règles de composition me sont importunes. Tout en reconnaissant l'incontestable suprématie des idées générales en fait d'art, je me sm^s
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porté, si je m'abandonne à mes instincts, vers les conceptions les plus personnelles qui soient au monde. J'ai trouvé, l'autre soir, en chassant des grives au bord du jardin, un sujet de tableau bien singulier que je ferai pt'ut-être par fantaisie, si je le retrouve ou que je me trouve moi-même à pareille heure en disposition de le concevoir. Car voilà, mon ami, le danger du système, et c'est aussi ce qui le condamne : à force de se particulariser, on finit par ne plus se comprendre.
« Lundi soir. — Mon ami, je ne vous ai pas écrit samedi, ni hier dimanche, car j'étais fort abattu, et je n'aurais fait que me plaindre. Le temps avait changé et mon ardeur s'en était ressentie ; j'étais complètement à bas, rien n'allait, j'étais dégoûté de mon travail ; aujourd'hui je me sens un peu remonté.
a Voici mon tabloau presque à bout ; je n'en sors pas. — Vous n'imagineriez pas, en voyant cet essai plein d'inexpérience, la peine, les soins, lapatience extraordinaire qu'il m'aura coûtés. — Je suis assez content de certaines parties prises isolément, l'ensemble est mal éclairé, diffus ; à force de tendre à multiplier l'intérêt, je l'ai disséminé et détruit ; en somme, c'est visiblement le premier tableau d'un débutant. Qu'est-ce que cela prouve ? Toute la question est là. — Vous en jugerez. — Mon père y prend intérêt, mais il trouve cela trop pénible ; il voudrait me voir improviser et ce système de peinture extrêmement faite, faite à tant de reprises, n'ayant pas pour lui le mênie mérite de célérité que les légers frottis liquides de l'école Bertin, lui semble incomparablement inférieur.
« Quoi qu'il en soit, mon ami, des déboires sans nombre auxquels m'expose vis-à-vis de moi-même et de mes censeurs cette triste peinture faite timidement
et à huis clos, je me surprends quelquefois à ne rien ambitionner au delà.
« J'ai besoin de calme et ae solitude, un besoin incroyable ; autrefois, il n'en était pas de même. Le vent me déplaît plus que jamais. J'aime peu ce qui court, ce qui coule ou ce qui vole ; toute chose immobile, toute eau stagnante, tout oiseau planant ou perché, me cause une indéfinissable émotion. Je rendrai peut-être un jour cet universel sentiment de repos; en attendant, il m'inquiète, parce qu'il accuse peut-être une inertie stérile...
« Mes pieuses visites ? Mon ami, j'en ai fait peu ; on m'a prévenu que ma présence au cimetière était remarquée ; que cela pourrait donner matière à quelques rapprochements fâcheux et réveiller les médisances. Je me suis contraint. Les amis ont fait comme moi apparemment, sans avoir les mêmes motifs, car l'avantdernière fois, jeudi soir, j'ai trouvé, à l'exception d'un seul, celui de la pauvre mère sans doute, tous les bouquets fanés et les vases vides. — J'y portais quatre roses ; trois du Bengale, une blanche; la pluie et le vent les auront déjà flétries et effeuillées. La couronne y est toujours, mais dans quel état ! Je voudrais la remplacer pour perpétuer le souvenir de l'affreuse et ineffaçable journée du départ. — C'est d'ailleurs, vous le devinez, mon idée fixe, permanente ; tous mes soupirs involontaires, tous les refrains que je chante, toutes mes rêveries, tous mes vœux vont au même but :
t O temps évanouis, ô splendeurs éclipsées... « O soleils descendus derrière l'horizon!... »
Ces vers que je redis sans cesse résument tout. Et je n'ai pas fait mes Mémoires. Il me revient pourtant de dessous l'horizon des anciens jours des rayonnements magnifiques.
« C... va bien, sa femme aussi. Je l'ai vue aujourd'hui chez sa mère. Elle est charmante, mais trop jolie ; je suis jaloux de sa beauté. Je n'ai plus rien à lui opposer ; ses mains sans contrastes et ses yeux sans rivaux me paraissent incomparables ; il me semble que toute créature belle et. admirée triomphe par la mort de ma pauvre amie.
« Elle et G... exceptés, Mlle E... aussi que j'ai vue quelquefois, je me dérobe à tout le monde, et vis dans une retraite absolue.
« Un accident heureux ou malheureux de ma peinture, certains effets nouveaux remarqués, certains oiseaux entrevus dans les hauteurs du ciel, une visite où vous savez, quelques heures passées de loin en loin avec les chers enfants, puis les quelques incidents toujours tristes de ma vie domestique, tels sont uniquement et exactement les événements notables de mes longues journées.
« Je n'oublie pas Paris, mais il est bien loin ; c'est une rumeur que je n'entends distinctement que dans mes instants d'inquiétude, comme celle de la mer aux approches des coups de vent. En somme, j'habite une région assez élevée, très calme, dont toutes les clartés viennent d'en haut.,. »
Au même, Saint-Maurice, dimanche soir, 15 novembre 1844.
« Mon ami..., vous savez qu'entre nous il s'agit moins de répondre nonctuellement aux choses que de répondre à l'intention de nos lettres, et c'est ce que la vôtre a fait si justement. Les plaintes appellent des plaintes, les confidences des confidences ; décidément, le meilleur
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moyen de s'enlcndre, de se plaire et peut-être de se consoler, c'est dû parler chacun de l'objet réciproquement connu de ses vœux, de ses espérances et de ses peines. L'accord en musique ne se forme point de notes pareilles, mais de notes correspondantes ; iia des choses du cœur.
« Votre lettre, mon ami, il faut que je vous le dise tout de suite, renferme une ardeur d'idées et comme un tumulte de sentiments qui ne vous étaient plus habituels depuis quelque temps. Je ne crois point être abusé par l'envie que j'ai de découvrir en vous ces signes récents de rajeunissement. Je pourrais vous souligner un grand nombre de phrases que vous n'auriez pas écrites il y a trois mois ou, qu'en tous cas, vous n'auriez pas exprimées de la même façon. — Je les attribue aux circonstances que vous venez de traverser, et ce nouvel exemple vient à l'appui de mes convictions que vous savez. Quelqu'un (Chateaubriand, je crois) a dit, en des termes éloquents et concis, que j'oublie, qu'il n'y a pas d'équilibre possible entre le cœur et l'esprit et qu'ils se développent communément en raison inverse l'un de l'autre. — Il y a, si je ne me trompe, dans cette opinion que j'avais jadis acceptée sans examen, sinon une erreur complète, du moins une méprise singulière qui vient de ce qu'on sépare à tort le domaine du cœur de celui de l'esprit. Il est d'abord évident que, pris à leur point de départ, les mouvements de l'un et de l'autre se confondent. Vauvenargues l'a dit : « Les grandes pensées viennent du cœur... »
« Mardi soir, 11 heures. — Je vois bien ce qui nous manque : c'est un point d'appui. Ne le trouvant ni dans l'ambition de la fortune, ni dans celle de la gloire, ni dans une vocation irrésistible, et cependant ne l'accep-
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taiil point des circonstances matérielles, il faut que nous le trouvions en nous. Or, ce qui nous manque à tous, c'est la possession de nous-mêmes, cette possession complète de soi-même que la folie nous enlève et qu'altèrent incessamment et amoindrissent des soins intérieurs, l'influence de la famille ou de la société, surtout le commerce des gens étrangers et dissemblables, l'empire trop absolu de certaines études, le relâchement des principes, le désordre des habitudes, l'oubli des choses passées, l'insouciance pour les choses à venir, etc..
« Cette possession qui nous rend immédiatement maîtres de toutes nos forces acquises, je ne connais point d'événem.ents plus propres à nous la rendre, quand nous l'avons momentanément ahénée, qu'un coup violent frappé sur l'enveloppe endurcie du cœur. C'est le rocher de Moïse. Une passion vraie, quoique superficielle en apparence, quand elle date de loin, a par cela même des racines profondes et des liaisons insaisissables avec tous les faits survenus depuis son origine. Elle touche à tout, tient à tout, ne souffre aucune atteinte qui n'atteigne aussi tout le reste ; elle est le lien de nos souvenirs, elle embrasse, résume et reproduit, dans ses proportions variables, toutes nos existences contemporaines. Elle en est la formule, la trame, imperceptible souvent, mais réelle.
« L'événement qui la détermine, celui qui la déclare, celui qui la conclut (quel qu'il soit, prospère ou fatal), en nous concentrant tout entier sur un point, en y attachant tout : passé, présent, avenir, nous donnent pour un instant la plénitude, la possession et la jouissance de nous-mêmes. Je ne parle pas des mille événements intermédiaires qui servent d'anneaux. Dans ces moments-là, qui sont les points d'intersection de tant d'idées, de sentiments et de choses, et qui forment les
lieux culminants de la vie, on domine, on possède, on gouverne en quelque sorte d'un bout à l'autre toute sa destinée. Les souvenirs sont d'une lucidité merveilleuse ; ils s'enchaînent, se développent, se multiplient ou se résument avec un ordre parfait. Les endroits obscurs de la vie s'éclairent, les mystères du cœur se découvrent, tant il fait grand jour au dedans de nousmême. L'épreuve temporaire étant consommée, l'expérience est riche de tout le trésor des peines ou des joies amassées ; enfin, les perspectives indéfinies du temps s'entr'ouvrant du même coup, les déterminations sont prises, l'inconnu lui-même se révèle et se laisse entrevoir ; les jugements sur le passé sont rigoureux, les prévisions presque infaillibles.
« Voilà, mon ami, ce que j'appelle s'appartenir. Quand on dispose ainsi de soi, on a toute sa valeur ; si minime qu'elle soit, elle vous grandit démesurément ; de plus, on est contemporain de toutes les époques de sa vie, — on est dans la plus haute acception du mot. Pour ma part, je ne connais pas de bonheur pareil à celui-là. Chez des êtres comme nous qui péchons par continuelle dépossession de nous-mêmes, cet état, quand il arrive, nous transforme, et s'il durait, il pourrait nous mener où, sans lui, nous n'irons peut-être jamais.
« Je ne sais si vous me comprendrez d'abord et si vous devinerez ensuite que, tout en étudiant mon propre individu, j'ai cependant tâché d'exposer d'une façon générale ce qui me paraît s'être plus ou moins passé en nous. Tout cela rentre d'ailleurs un peu dans ce que je voulais vous dire l'autre soir, et se réduit à prêcher l'occupation du cœur et à soutenir l'efficacité des passions sincères...
« Il fut un temps où j'aimais à veiller et où je le faisais souvent mal à propos, toujours sans fatigue. Mais au-
joui d'hui mes idées, en s'éveillant un peu moins lard; s'endorment aussi beaucoup plus tôt ; aussi je vais vous quitter. Je comptais vous consacrer entièrement la dernière veillée que je passe à Saint-Maurice. Je me souvenais d'en avoir employé de pareilles à des lettres intimes aussi, mais plus ardentes, en des temps plus heureux, et je voulais fêter dignement l'anniversaire. C'est toujours d'ailleurs une époque solennelle pour moi que celle où je quitte Saint-Maurice : elle était telle autrefois, combien plus aujourd'hui ! Et puis je voulais vous pailler encore de mon jardin tout nu, des couchants humides, des escaliers déjà moussus et des frênes enveloppés de lierre. Je voulais vous dire comme le temps est morne et calme après tant de tourmentes, comme on entend de loin tomber les feuilles dans les allées et crier les laboureurs dans les champs, comme ces brumes roussâtres qui s'élèvent des remparts de la ville, ces cloches du soir qui viennent des églises, apportées par les premiers vents d'hiver, ces voiles rouges sur la mer ardoisée, ce mince croissant de la lune dans le ciel clair presque dépeuplé d'étoiles, moins encore, cette vieille odeur de vendange gardée par les cours de fermes, cette paille de la moisson dernière, convertie maintenant en litières pour le bétail, et ces sillons déjà gonflés où germent les moissons prochaines, — comme tout cela, mon ami, malgré mon endurcissement prétendu et ma maturité si vantée, me jette en d'inexprimables confusions. Tout ce qui me ravit me fait souffrir, toute chose belle me provoque, toute sensation profonde réveille mon désir : j'ai manqué d'être poète, si je n'étais peintre.
« Jeudi, — Non, m^n bon ami, non, le temps des rêves n'est pas encore passé ; non, je n'ai pas encore
i28. LETTRES DE JEUNESSE
pris la robe virile, et je ne la prendrai peut-être pas de longtemps. Non, ces choses ensevelies dont je vous parlais dans ma dernière lettre m'enlacent encore par d'indissolubles embrassements. J'en atteste ces lieux que je vais quitter, cette petite chambre où je vous écris, ce jardin plein d'herbes luisantes que raniment encore le pâle soleil et les tiédeurs des derniers beaux jours, cette mer stagnante qui murmure là-bas, et ces rouges-gorges attardés dans nos climats dont le chant me reporte aux anciens jours. Je suis encore celui qu'ils ont connu, je n'ai point cessé de leur appartenir et de me nourrir de leur impalpable substance. J'aurai beau faire, les joies s'effacent, les douleurs restent ; les roses s'effeuillent, les arbres joyeux se dépouillent ; il y en a qui demeurent toujours verts.
« En recueillant, [me dites-vous], mes impressions et mes idées, les émanations de mon âme, il me semble que je multiplie chacune d'elles par toutes les autres et que je réunis les éléments de ma vie future même au delà de ce monde... »
« C'est admirablement juste, mon ami, je devrais faire comme vous et ma vie ne se disperserait pas à tous les vents... »
Eugène est incertain sur le moment de son départ pour Paris (1). Son père ajourne autant que lui les explications et paraît redouter les difficultés. Ces trois mois paisibles ont été mis à profit pour la peinture. Et pourquoi cet insupportable désir de produire au dehors de lui ce qui l'étouffé au dedans ? Cet éloignement croissant pour les intérêts matériels ? Est-ce lâcheté, paresse ou présomption ?
(1) Même lettre, ainsi que ce qui suit.
« La Rochelle, lundi soir. — Je suis affreusement triste, abattu, également incapable de travail et de détermination. Ma vie se compose d'illusions successives et contraires ; je ne sais plus que résoudi^e, ni à quoi prétendre. La suspension complète de mon travaH m'a dégrisé ; l'absurde produit de mes efforts m'apparaît dans sa désolante nullité. Il ne faut donc pas compter ces trois mois sur lesquels j'avais fondé quelque espoir. Décidément, si je persévère, mes progrès, si j'en fais, seront lents, pénibles, il faut m'y résigner. Je ne suis point un homme de production prompte et facile. Il n'y a rien qui révèle en moi l'artiste, sinon l'absurde entêtement à le devenir.
« La position ambiguë qu'on m'a faite ici m'est insupportable. Les gens qui m'entourent attendent quelque chose de moi. Je me trouve avoir envers l'opinion des engagements que je n'ai pas contractés, soit qu'on compte ici sur mes succès prochains au barreau, soit qu'on m'ajourne à l'exposition prochaine. Je ne suis ni avocat, ni peintre ; je suis un pauvre esprit impuissant que la louable envie de suivre les esprits forts rendra malheureux autant que ridicule, voilà tout.
« Pas un mot ici de ma position, pas un de mon départ... Mon père a plus peur encore que moi de l'exphcation devenue imminente. Je sais par ma mère qu'il ne tient plus autant au doctorat, mais il ne persiste pas moins contre la peinture. Où trouver des forces pour le combattre ? Si j'avais quelques milliers de francs de revenu de plus, la question serait vidée; on me laisserait faire ce que je veux. Mais elle reste la même; ce ne sont pas mes progrès qui peuvent militer pour moi, je n'ai pas assez d'assurance pour rompre ni pour brusquer. Que faire ? Et puis ma mère se désole et ses lai-mes me brisent.
« Et j'ai vingt-quatre ans ! Je n'ose plus penser, je
n'ose plus veiller, je n'ai de refuge que dans mon sommeil
sans rêve... »
Emile a chargé son ami d'un article conçu en commun sur l'utilité des petits poètes et des petits artistes, en général, dans l'éducation des hommes de génie et du public. Eugène a fait rapidement quelques lectures. Les matériaux sont prêts. Mais écrire ! mais peindre ! mais rimer ! Voilà la difficulté.
« Il fait froid, la campagne est nue, stérile, inerte, comme mon esprit et comme mon cœur. Je rencontre encore, par-ci, par-là, de jeunes et beaux visages qui me sont indifférents et l'essaim dispersé des vieux rêves qui me raillent en s'envolant. Reviendront-ils ? Et s'ils reviennent, à quoi bon ? Adieu, adieu, rien de plus... »
Quelques jours après (1), Eugène écrit à Bataillard qu'il a enfin entamé avec son père les grandes explications. L'entretien a été calme, amical et franc. Le jeune homme a reconnu qu'il lui fallait une situation honorable et indépendante qui le mît au-dessus du besoin, mais déclaré son penchant pour la littérature et la peinture et son « éloignement natif des intérêts positifs de la vie. » Parmi les carrières juridiques, s'il est contraint d'en choisir une, il n'acceptera que les professions d'avocat ou de juge, la première parce qu'elle satisferait en quelque mesure aux besoins de son imagination, la seconde parce qu'elle lui laisserait des loisirs. Il est donc convenu que, renonçant au doctorat, il partagera son temps entre la peinture et les conférences du stage. Il s'efforcera d'acquérir, dans son art, ce talent d'amateur qui est l'idéal de son père. Au bout de l'année, on avisera. Eugène se dit, en ma-
(1) De La Rochelle, jeudi soir, 28 novembre 1844.
nière de conclusion, que s'il ne reste plus à ce moment aucune chance de salut pour lui, il sera toujours temps de revenir se fixer au barreau de La Rochelle.
« Car si je ne suis pas peintre, je renonce à Paris, à ses pompes et à ses œuvres, je m'ensevelis vivant : je ne connais point- de tombeau plus commode et plus souterrain que La Rochelle !...
« Mon père est plus imprévoyant que moi-même, au fond, quoi qu'il dise pour prouver le contraire. D'abord, il ne tient pas compte du bonheur, et je ne connais point de considération plus propre à fixer l'attention des pères. Ensuite, il ne me pousse à prendre un état que parce qu'il me voit sur le point de repartir pour Paris. Je resterais oisivement et stupidement ici, chassant, mangeant, courant le monde et les grisettes, enrôlé dans une loge de francs-maçons, fort occupé des questions courantes, d'élections municipales et d'intérêts vinicoles, faisant de tout, excepté du droit, mais pourtant parlant d'affaires, fréquentant les notaires et les avoués, entretenant même un certain commerce assez libre avec le bai'reau, me plaignant de ne pas voir de clients, et les fuyant, ennoblissant le tout du titre d'avocat au barreau de La Rochelle ; enfin, je vivrais de cette existence odieuse et coupable que mènent ici les colins et les idiots du pays, que mon père, je vous le jure, n'y trouverait rien à redire, et qu'il ne me jugerait pas indigne des plus brillants partis...
« C'est égal, mon père est admirablement bon. Et ma mère ! Je crois, mon ami, que je sacrifierais tout à leur repos, si je le voyais trop sérieusement engagé. Si vous saviez, mon ami, les tendresses croissantes que je me sens à certains moments pour eux, vous comprendriez mieux certaines faiblesses que vous me reprochez... »
Pour surcroît de tristesses, Mme Fromentin subit
une crise de vives douleurs rhumatismales qui préoccupe son entourage et du Mesnil écrit de Paris des lettres mélancoliques. Fromentin le réconforte (1) : il connaît aussi ces découragements. Un jour, prochain peut-être, viendra pour lui de renoncer à Paris, en même temps qu'à ses espérances. Alors pourquoi Armand ne viendrait-il pas à son tour se réfugier à La Rochelle? A trois, avec Emile, ils bâtiraient quelque chose des débris de leur fortune littéraire et artistique ; ils panseraient ensemble leurs communes blessures. « Vous verriez combien la vie modérée de l'intelligence et du cœur est douce en province, et puis nous serions à Saint-Maurice peut-être... »
Eugène, hanté par cette idée, hésite à repartir pour Paris. Il va rester sans doute (2). Encouragé par Emile à tenter coûte que coûte cette dernière expérience, à laquelle son père ne s'oppose pas, il part cependant à la fin de décembre, navré, la mort dans l'âme. « V est impossible de rien discuter avec mon père, qui ne Aoit que la moitié des questions et qu'un côté restreint des choses ; encore plus impossible avec ma mère, que toute séparation désole et que l'idée d'une séparation indéfinie briserait... Ce matin, le cœur m'a manqué, quand il a fallu fermer mes malles, avec l'idée que dans huit mois il faudra revenir me fixer au barreau de La Rochelle, et que d'ici là, je n'aurai ni loisir, ni les moyens pécuniaires de m'occuper de peinture de manière à faire des progrès décisifs... »
Le voici pourtant de retour à Paris, le cœur encore saignant de cette séparation à laquelle il ne peut se faire chaque année.
(1) A du Mesnil, La Rochelle, vendredi matin.
(2) A Bataillard, L? Rochelle mardi 17 et mercredi 18 décembre, ainsi que ce qui suiU
« Adieu, ma mère aimée, adieu, ne te tourmente pas trop (1)... je ne puis me croire à cent vingt lieues de vous, et m'imaginer que nous sommes encore séparés pour dix mois. Adieu, ma pensée est avec vous et je vous embrasse aussi tendrement que je le ferais de plus près. »
Et quelques jours après (2) : « Ne me néglige pas, ma mère chérie, et veuille oublier, je t'en prie, les petits nuages qui se sont élevés entre nous, la veille de mon départ. Les circonstances particulières où je me trouvais ont rendu cette séparation plus dure encore que les autres et je n'oublierai point les derniers adieux que tu m'as faits à travers la vitre de ta petite fenêtre... Sois sans inquiétude... Tu connais mes goûts sédentaires ; ils ne me quitteront plus à Paris ; je n'éprouve aucun besoin de rne distraire, et le mieux qui puisse m'arriver, c'est d'être toujours occupé dans mon intérieur. Je m'abstiens de sortir le soir. )>
Eugène Fromentin se décide, après quelques hésitations, à rentrer dans l'atelier de Gabat qu'il a quitté en juin après l'avoir fréquenté quatre ou cinq mois à peine (3).
« ... Mes travaux sont repris ; je les poursuis avec ennui, avec de fréquents dégoûts, relevés par de fréquentes ardeurs. Jamais de niveau chez moi, jamais d'équilibre dans mon esprit, pas plus que dans mes sentiments. Il n'y a qu'une affection qui reste au-dessus de ces déplorables oscillations du cœur, c'est celle que j^ vous porte à tous, mes bons parents, et à toi en particulier, ma mère chérie. Chaque fois que je reçois une de tes lettres, je sens de nouveau en moi une veine de
(1) Paris, 23 décembre 1844.
(2) Paris, commencement de janvier 1845.
(3) A sa mère, le 6 mars.
tendresse et de reconnaissance, plus vive et plus abondante. Il y a telle de tes lettres surtout — je ne sais pourquoi, parce qu'elles se valent toutes — qui me cause un véritable attendrissement. Je ne parle pas d'un autre sentiment qui, tout enseveli qu'il soit, n'en résiste pas moins à l'oubli et aux accidents contraires de la vie. Et chaque pas que je fais dans ce monde, et chaque expérience qui m'arrive me prouve, ma mère aimée, le prix d'un sentiment vrai, profond, absolu, et me montre qu'un sentiment pareil est si rare qu'on est presque excusable d'y sacrifier beaucoup, quand il est placé surtout sur un objet digne de lui. J'espère que tu me comprendras ; je ne puis m'exphquer autrement, parce que c'est un sujet que je me suis promis de respecter, même avec toi. Le cœur a si grand besoin d'affections qui le remplissent que lorsqu'il s'y fait un vide, tous les autres sentiments s'agrandissent, jusqu'à ce qu'ils aient envahi la place vacante. Il n'en est pas encore ainsi pour celui dont je parle... »
Paris, mercredi soir, 7 heures [mars 1845].
;( Ma mère chérie,
« ...Le travail va toujours son petit train des deux parts [droit et peinture.] Une chose me contrarie du côté de ma peinture, c'est que Cabat va partir au commencement d'avril pour l'Italie et je suis si content des leçons qu'il m'a données cette année, que je voudrais bien les pouvoir prolonger un peu plus. Du reste, il parait assez content de moi, et il me disait ce soir que je serais au printemps en état de travailler seul, avec le secours des vieux maîtres et de la nature. »
Pari?, lundi, 31 mars [1845J.
« Ma mère chérie...,
« Ni mon travail, qui me fait souvent rentrer en moimême et me rappelle à chaque instant les désirs de mon père et les tiens, ni les distractions dont je me sévre à peu prés complètement, ni le cercle affectueux de mes amis, ne sont faits pour m'abuser sur l'insuffisance et le vide de ma vie intérieure. Tu n'as pas à craindre de moi, ma mère aimée, ces oublis dont tu semblés parfois inquiète. Tu me connads assez pour savoir quelle place occupe en moi le souvenir de tous ceux que j'ai laissés au pays. Je voudrais pouvoir vous rassurer, mon père et toi, sur la direction de mes travaux... Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve, mais je ne puis croire que les germes croissants que je sens en moi avortent sans rien produire; et puis j'espère un peu du concours des événements et je m'étourdis sur l'avenir dont l'incertitude aurait pour effet immédiat de me chagriner beaucoup et de me paralyser.
« Me voici seul. M. Cabat quitte Paris dans deux jours, non pas pour aller en Italie, comme il l'a dit afin de couvrir pendant quelque temps ses vrais desseins, mais pour se rendre directement à la maison religieuse de Ghalais (Isère), où il va prendre l'habit dominicain sous la direction de M. Lacordaire, son convertisseur et son ami. Cette nouvelle, qui n'est pas encore répandue et que je te donne en attendant sous le secret, ne m'a pont surpris, mais attristé. Je connaissais les convictions religieuses de M. Cabat, j'ava-s été le confident et le témoin de ses habitudes presque monacales, je lui savais un grand dégoût du monde, une extrême
défiance du mariage et un penchant prononcé pour la solitude et les austérités du cloître. Son talent même, en s'élevant, en s'assombrissant, m'avertissait de l'empire envahissant de ses idées religieuses. Je m'attendais à cette résolution, mais je ne la croyais pas aussi prochcdne. Je m'étais attaché vivement à lui; de son côté il me témoignait quelque amitié; nos dissentiments religieux, en soulevant entre nous de fréquentes discussions, nous avaient amenés à une certaine intimité de rapports et d'idées. Je lui étais surtout très reconnaissant de l'intérêt qu'il m'a témoigné pendant tout cet hiver, des encouragements qu'il m'a donnés, ainsi que de ses marques d'estime pour mes sentiments en peinture. Je suis attristé de cette séparation si brusque et si définitive. Il se peut que nous nous revoyions un jour; nous continuerons de correspondre par lettres; mais que de changements ! Un moine est un homme enseveh pour le monde, il n'a plus rien de commun avec nous, ni les passions, ni les intérêts, ni les attachements; il n'est plus des -nôtres; et puis qui sait si le commerce de spéculations théologiques, en lui faisant sentir le néant de l'art comparé aux choses éternel es, ne tuera pas en pleine maturité son jeune et magnifique ta'en'?
« J'ai donc quitté l'atelier samedi plus content de ce que j'y ai appris que de ce que j'y ai fait. Je suis effrayé de me trouver livré à moi-même. L'habitude des conseils assidus entretient l'esprit dans sa paresse native, et les difficultés n'inquiètent pas quand on a près de soi un maître éclairé pour vous apprendre à les lever. Cependant je dois à ce maître excellent d'avoir à peu près pris une direction en peinture : il l'approuve, il est content des premiers essais que j'ai faits; je vais marcher dans ma voie sans en dévier, si je puis
INITIATION A LA PEIxNTURE d37
« Voici le printemps, on a des ardeurs dans la
pnitrine; heureux les hommes qui peuvent tirer quelque chose de durable et de beau de ces inspirations printanières! J'en suis où j'en étais il y a déjà bien des années, à me sentir le cœur et le cerveau pleins de chefsd'œuvre imaginaires »
Paris, mercredi matin, 30 avril [1845].
« ...Je n'ose pas, ma mère aimée, te parler de mes travaux parce que le contentement secret que je commence à goûter au milieu de mes dures inquiétudes et les progrès que je me sens faire dans la peinture sont plus faits pour vous effrayer que pour vous satisfaire. — Ah! vois-tu? ma pauvre mère, je sais bien que nou? aurons beau faire, vous et moi, que la vocation qui m'entraîne, téméraire ou non, est plus forte que tous les conseils, et toutes les résolutions contraires! Je travaille seul, ne reçois aucune influence et je sens enfin se développer pour apparaître un jour, bientôt peutêtre, les germes d'un talent (je risque le mot), qui ne peut manquer d'être honorable. Je crois travailler beaucoup de la tête, sinon de la main et je m'aperçois que les progrès rapides ne s'obtiennent qu'à force de continuité dans les efforts et de patience.
a Je suis peintre, je le crois, je le sens, on me l'affirme; pourquoi, mon Dieu! me contraindre à n'être pas ce que je puis être, à devenir ce que je ne puis tente: ?
« Le départ de mon excellent et illustre maître m'a rendu toute ma liberté d'esprit et d'invention. Je crois pouvoir me passer de directeur. Les influences me troublent et me jettent en dehors de mes voies naturelles. Paul est à peu près le seul à qui je confie moi espérances et mes conceptions
« Je continue mon stage qui se trouve parfaitement en règle.
« Adieu, ma mère aimée, adieu. »
Au commencement du printemps 1845, Eugène Fromentin écrit pour la Revue Organique des Départements de rOuest, fondée, on l'a vu, par Beltrémieux à La Rochelle, un important compte rendu du salon annuel. La Revue a commencé de paraître le 20 janvier. Elle s'éteindra en décembre. En annonçant que les premiers souscripteurs ne dépassaient pas cinquante-quatre, Emile ajoutait : « Je suis tout seul à y croire ». Il n'était pas seul à la rédiger, car il sut grouper autour de lui tous les Rochelais de valeur que n'effrayait pas la hardiesse de ses idées. En dehors d'eux et abstraction faite d'une nouvelle d'Albert Aubert, la Revue est rédigée tout entière par Emile, Eugène, Paul et Armand. Bataillard y rend compte avec une ardente conviction des ouvrages de Michelet et de Quinet. Beltrémieux, en directeur modèle, traite, sous diverses rubriques, tous les sujets : il présente notamment la Revue au public, examine dans un magistral article la loi et la légitimité des pouvoirs et étudie dans une série de chroniques les questions sociales ou politiques à l'ordre du jour. Quant à Fromentin, il envoie à la Revue ses deux articles sur le salon de 1845 et un travail intitulé : A quoi serinent les Petits Poètes, dont il sera question plus loin.
L'esprit de la Revue Organique est intéressant à connaître parce qu'il est celui dont Eugène Fromentin fut imprégné et vécut durant les années de sa formation.
Au point de vue politique, c'est la préparation du mouvement révolutionnaire de 1848. Pour Beltrémieux
et ses amis (1) « la société est l'œuvre de Dieu et les lois divines qui la gouvernent marquent sa place dans l'ordre général et la conduisent vers sa fm ». Elle repose sur les vérités affirmées par la conscience. « Les lois, dictées par la raison divine, sont promulguées par la raison humaine qui seule fait les droits et légitime les
pouvoirs Le peuple en qui elle réside ne confère pas
la légitimité, il la constate. » — Dans la mêlée quotidienne, il faut lutter contre l'ultramontanisme, défendre l'Etat et la philosophie, légitimes héritiers de l'esprit évangéhque, contre les entreprises de l'Eghse dirigée par la Société de Jésus, donner au peuple un enseignement qui le prépare mieux à la vie, étendre le droit électoral, organiser le contrôle et la responsabihté des agents du gouvernement.
Artiste avant tout, Eugène ne se précipite pas avec ses amis au fort de la bataille poHtique. Il est de sentiment avec la Revue, mais il n'y collabore que httérairement.
Son Salon de 1845 parut en deux articles (numéros d'avril et de mai). On y trouve en germe, avec certaines divergences de détail, la critique d'art des Maîtres d: Autrefois.
Ce qui frappe Eugène Fromentin, dans ce salon, c'est la richesse de l'exécution et l'indigence, presque la nullité, du sentiment et du goût. Entre Ingres et Delacroix, qui ne condescendent pas à flatter les instincts de la foule, se rue la multitude des disciples, outrant sans bon sens les théories de ces maîtres.
Trois grands noms dominent l'exposition de 1845 : Decamps, chercheur inquiet, étrange visionnaire, traite tous les sujets avec originalité, aborde tous les genres
(1) Revufi Organique. [La Loi et la légitimité des Pouvoirs). Bibliothèque municipale de La Rochelle.
dans un esprit élevé. L'école presque entière de nos paysagistes et de nos peintres de genre sort de lui. Eugène Delacroix est le premier coloriste de l'époque. Il semble qu'il ait le sentiment du dessin sans en avoir la faculté. Ce que Schefîer a fait pour l'expression des visages, Delacroix l'a tenté pour l'expression des corps : il décompose et nuance les mouvements comme ils le sont dans la réalité. Vernet a de l'esprit, de la verve, de l'imagination, un coup d'œil prompt et juste, le sentiment net de la vie, mais sans grande profondeur, sans véritable élévation.
Fromentin critique la peinture religieuse au salon de 1845 comme dénotant un faux goût par absence des qualités de cœur et d'esprit nécessaires à ces sujets et par abus de la couleur locale. Gleyre et Flandrin, dans leur sincérité, trouvent seuls grâce devant lui, l'un comme dérivant des maîtres de la Renaissance et surtout de Lesueur et de Poussin, l'autre comme descendant des Byzantins, de Giotto et de Fra Angelico, en passant par Ingres. Flandrin montre, dans trois modestes portraits, une chaste réserve, une suavité, une noblesse que souligne encore la simplicité des accessoires : « Point suprême, où l'art, à force de spiritualisation, s'eiïace pour laisser vivre et penser la nature elle-même. »
Diaz s'afïïrme prestigieux coloriste, tandis que Delaroche n'est qu'un peintre coloré. Scheffer se range parmi les penseurs et les poètes.
Quant à notre école de paysage, elle est la plus complèle, la mieux unie, la plus forte. Avec Cabat, Daubigny, Corot, Rousseau, Marilhat, Dupré, elle a, en moins de dix ans, opéré une révolution complète dans ie genre. C'est une réaction contre l'école académique représentée par Rémond. Les tableaux de Cabal et
INITIATION A LA PEINTURE Ul
de Corot s'adressent aux rêveurs, aux poètes, à ceux qui voient par les yeux de l'âme au delà des perspectives réelles. Le sentiment intime, la tendresse d'âme et la grâce débordent chez Corot, notamment dans une de ses toiles de l'exposition : « C'est l'heure où chantent les rossignols, le bois est devenu sonore, et les feuilles clairsemées des trembles frémissent d'elles-mêmes dans l'air épuré du soir. »
Même suavité dans le Samaritain de Gabat : « Le jour est à demi tombé, la campagne est brune, pleine de silence, le vent du soir se lève du sud et caresse en passant la cime extrême des hêtres, le mince croissant de la lune nouvelle décline au couchant et suit le soleil qui s'en va. Un grand chemin large et battu traverse en profondeur tout le paysage et se perd brusquement au sommet du coteau. A cet endroit, se voit un cavaHer, le dos tourné, prêt à redescendre le chemin et à disparaître. »
L'art de ces paysagistes s'inspire librement de la nature, sans arrière-pensée d'école, de système ou de manière. Il ne demande aux maîtres que le secret des vues simples, des interprétations ingénieuses, des arrangements savants, le sens du choix et de la combinaison. Enfin ces peintres ne cherchent pas à rendre l'objet réel, mais à en traduire l'image intérieure. « La poésie est partout, mais comme l'étincelle dans le caillou, à la condition qu'on l'en fasse jaillir. En un mot, que la nature soit pour vous comme une occasion de sentir et de rêver, de réfléchir et d'inventer. Etudiez les procédés dans les maîtres, le vrai dans la nature, mais ne cherchez qu'en vous-même l'image innée du beau et l'inspiration qui fera de votre art la splendeur du vrai. » C'est pour méconnaître ces principes que l'école académique de Rémond, Lapito et autres est barbare et fausse.
FîOhientin insiste sur l'importance exagérée accordée à l'exposition de 1845 à la peinture de genre. Depuis une trentaine d'années, déclare-t-il, nous avons ressuscité, transformé, enrichi le genre. Mais il doit rester au second plan. Son contact avec la peinture historique est nuisible aux deux. C'est à tort que nous avons tenté de fondre au dix-huitième siècle les écoles italienne et flamande; d'où la mièvrerie de cette époque. Watteau et Greuze seuls survivront. Le genre envahit tout. « Ici l'art se débite en tableaux de chevalet, comme ailleurs on le débite en feuilletons. — Le mélodrame a tué le drame et le vaudeville la comédie. » Il y a dans ces tendances un côté vénal et platement bourgeois; on y découvre aussi l'irrésolution d'une période de transition. Nous n'avons plus d'unité de croyances, ni foi patriotique, ni foi religieuse. Les événements nous manquent à glorifier. A une époque mesquine correspond un art mesquin, tout de stérile imitation. Il ne reste que le sentiment intime, libre et personnel, souvent insuffisant, et qui produit le genre.
Mais où finit le genre, et où commence la grande peinture? Démarcation délicate. Schefîer et Decamps, « par l'extrême portée du sentiment, font du moindre sujet de genre la plus haute expression de l'idéal ». De même Robert-Fleury, à un rang inférieur, ennobht ce qu'il peint.
On le voit, les idées exprimées ici par Fromentin et les jugements qu'il porte sur les peintres de son temps sont à ia fois le programme de sa vie d'art ste et la substance de sa critique d'art tout entière. Il y manque, avec la maturité de la pensée, ce qui fera l'originalité des Maîtres (TAulrejois, l'élude des questions de métier, le charme et l'éclat du style. Ingénieuses, — trop sages, Beiait-on tenté de dire, — ces pages traînent en Ion-
gueur, défaut commun à tous les écrits de jeunesse d'Eugène Fromentin.
Les articlos sur le salon de 1845 eurent du succès. Le docteur Fromentin lui-même en fut satisfait. L'auteur cependant s'accuse de les avoir composés à la hâte et dans de mauvaises dispositions d'esprit.
Eugène, dans la même Revue Organique, aborde la critique littéraire avec l'essai intitulé : A quoi servent les Petits Poètes. L'idée première et probablement aussi les grandes lignes de cette étude, qui paraîtra en septembre 1845, ont été suggérées, on l'a vu, par Emile Beltrémieux durant l'automne 1844.
Les poetse minores servent d'interprètes aux grands poètes auprès du public. Les grandes œuvres ont besoin, pour être comprises, d'être révélées et commentées par des œuvres postérieures d'une valeur moindre, plus abordables pour les foules. Bref, les petits poètes servent de réflecteurs aux grands. Fromentin illustre cette thèse de nombreux exemples pris dans toutes les littératures, de la poésie grecque à notre théâtre classique et de Pétrarque à Victor Hugo.
« Plus un poète, écrit-il, embrasse et contient de vérités générales, plus il se rapproche de la raison commune et s'é'.ève au-dessus de la raison individuelle. Comme en sens inverse, moins il contient de vérités générales, plus il s'abstrait du sens commun et se rapproche de la raison individuelle. De sorte que l'un devient obscur à force de s'étendre, l'autre à force de se restreindre. L'avenir éclaircit le premier, et ne fait qu'obscurcir le second. Les imitateurs de Racine s'accroissent, ceux de Byron diminuent. »
Mais la poésie existe hors des vers; à des degrés divers chacun y participe. D'où les intimes relations d'un peuple avec son poète national et les actions réci-
proques qu'ils exercent l'un sur l'autre. Un poète a besoin d'auxiliaire, aussi bien pour se former que pour se répandre. Les génies poétiques ont donc eu pour précurseurs des poetde minores. Ainsi Homère, les tragiques grecs, Dante, ainsi les maîtres de notre scène française.
En résumé « la transmission des idées poétiques est soumise à des lois naturelles qui, pour ne pas être réduites en corps de doctrines et formulées, n'en assurent pas moins la perpétuité. Entendue philosophiquement, la mission des petits poètes est donc aussi
fondée en principe qu'elle est réelle en fait Les
petits poètes ont une double fonction, qu'ils exercent avant comme après la venue des grands. Avant, ils les préparent; après, ils les expliquent. Initiateurs du public, initiateurs du génie lui-même, ils forment comme la souche vivace qui doit servir à la reproduction et à la floraison des grandes œuvres. »
A quoi servent les Petits Poètes est, sur une idée originale, un travail savant et subtil, d'une composition bien ordonnée. Mais cette dissertation d'étudiant, par la raideur et la gaucherie de ses développements, ne révèle pas encore un artiste.
C'est dans la peinture qu'il faut dorénavant, et pour quelques années encore, chercher le résultat des efforts du jeune homme. « Je travaille seul et chez moi, comme je te l'ai dit, écrit-il à sa mère, le 20 mai 1845. Je continue à être assez satisfait, et le dégoût que j'éprouve à achever chaque chose que je commence me démontre assez les progrès que je fais à chaque nouvel essai. Patience donc, patience! Je suis au moment de me sentir de l'ambition... »
Et il ajoute, car il n'oubliait rien de sa jeunesse morte : « Parle de moi aux enfants, quand tu les verras.
Je pense bien souvent à Marie; j'ai reporté sur cette chère enfant une grande part de mes affections brisées. Cette époque est pleine d'anniversaires douloureux. Souvent on croit les souvenirs éteints quand ils ne sont qu'enfouis dans la cendre... »
De la fin de mai au milieu de juillet, avec des retours à Paris. Fromentin s'installe chez Albert Aubert, à Bue, près de Versailles. Il y peint des arbres. En même temps passent sur son cœur des bouffées de tendresse.
A sa mère, 30 mai 1845. — « N'oublie pas, je te le rappellerai d'ici là, l'anniversaire du 4 juillet. Je suis depuis quelque temps obsédé de souvenirs. »
A Mme Fromentin m.ère.
Bue, près Versailles, 18 juin 1845, mercredi.
« Ma mère chérie,
« Quoique absolument dépourvu de conseils et d'encouragements, je travaille avec le secours des arbres et sous l'inspiration de la belle saison. Je ne suis pas sans ennui ni sans inquiétude. Mais je te l'ai dit, ma mère aimée, et je ne saurais trop le répéter pour excuser ma conduite, je ne vis plus que par et pour la peinture. Les difïïcultés ne font que m'attacher davantage à cet art si plein de périls, à cette entreprise si pleine d'obstacles...
Quelle belle saison, ma mère aimée! Quelle douceur de travailler loin des paperasses, libre de sa pensée, selon son cœur! J'ai beau vouloir me mûrir, je porte en moi, malgré mes vingt-cinq ans bientôt, je ne sais quelle jeunesse obstinée, quelle tendresse printanière,
qui sera lente à s'épuiser. Tel que je suis, je suis à plaindre, car cette tendresse extrême est pour faire mon tourment et celui de tous ceux qui m'aiment sagement... Je te remercie de m*avoir écrit plus souvent que de coutume depuis quelques semaines. Je voudrais bien agir de même avec toi, mais si tu savais comme à la fm de mes journées j'ai la tête lourde et la plume paresseuse, et combien il m'en coûte de me mettre à ma table pour écrire, même au meilleur de mes amis, même à toi, ma mère chérie! Je m'indigne tous les jours contre la nécessité de s'entendre, de causer et de s'embrasser par lettres. Les choses qu'on se dit et les baisers qu'on se donne du bout de la plume ne soulagent ni ne réchauffent, et pour un homme de confidences et de caresses, tu conviendras que l'éloignement est le pire des maux...
Je te remercie, ma mère chérie, particulièrement d'un paragraphe de ton avant-dernière lettre : La Fête-Dieu à Saint- Maurice. Pour moi, que tu connais, et qui sais ce que valent tes demi-mots, j'ai vu dans ces quelques lignes, réservées et contenues, tout un monde de tendresse, de souvenirs, de croyances, de regrets. Il y a des choses qu'on n'oublie pas, me dis-tu, dans ta dernière lettre, je crois (car ce mot, presque dur tant il est bon, m'est resté fidèlement dans la mémoire). Je te parlais de ces choses, non pour te les rappeler, mais pour t*indiqucT que je ne les oubliais pas non plus.
« Nous avons dans l'esprit des évolutions périodiques analogues à celles des saisons. Je ne parle pas seulement des souvenirs que ramène naturellement le retour des mêmes époques, mais je parle aussi des dispositions d'humeur, des affections, etc.. qui semblent revenir d'elles-mêmes, et comme éclore annuellement BOUS les mêmes soleils. A me retrouver aujourd'hui tel
que i*étais l'année dernière à la même époque, je m'imaginerais n'avoir pas vieilli... et pourtant!... »
Le second article d'Eugène Fromentin sur le salon de 1845, vient de paraître dans la Revue Organique. Les amis de l'auteur le félicitent. L'un d'entre eux, Charles Godélier, son aîné de sept ans, lui écrit élogieusement (1).
A Charles Godélier.
Bue, près Versailles, mercredi 2 juillet 1845.
(f Mon cher Godélier,
« Votre lettre m'a touché et je ne sais vraiment comment vous remercier de ce témoignage inespéré d'intérêt et d'amitié, ni comment m'excuser d'avoir attendu jusqu'à présent pour vous exprimer ma bien vive reconnaissance.
« Vous êtes, mon ami, du petit nombre de ceux dont la sympathie m'est précieuse et dont j'enviais l'estime. Les circonstances qui nous ont empêchés de former plus tôt des relations sérieuses et suivies, ne m'ont
(1 ) Après de fortes et de brillantes études au lycée de La Rochelle et des succès de poète, Godélier s'était dirigé, dès 1831, vers la médecine militaire. Dans cette carrière, à laquelle ses aptitudes littéraires ne paraissaient pas le destiner, il saura se faire, par sa science, par la hauteur de ses vues et par l'énergie de son dévouement, une place à part. En 1845, il était depuis trois ans déjà professeur de pathologie médicale à l'hôpital d'instruction de Strasbourg. Il sera plus tard choisi pour occuper une chaire de clinique au Val-de-Grâce et il parviendra à la situation de médecin en chef de cet établissement Charles Godélier avait vu mourir, en 1844, une jeune femme tendrement aimée. Rochelais lui aussi et beau-frère de Léopoîd Délayant, il avait perdu de vue pendant quelques années son jeune compatriote Fromentin. Il profita donc de la publication du Salon de 1845 pour renouer par d'aimables compliments les relations interrompues. — Mlle Cécile Godélier a bien voulu nous communiquer le texte de la lettre qu'on va lire, adressée à son père«
i48 LETTRES DE JEUNESSE
point fait oublier que vous êtes le chef et le promoteur de cette jeune génération rochelaise dont je suis, après Emile, un des derniers rejetons; et je me rappelle avec émotion l'époque, ancienne déjà, où vos premiers écrits et vos beaux vers, qui n'ont point vieilli, éveillaient en moi de trompeuses velléités littéraires. Aussi les éloges que vous me donnez et que j'accepte comme encouragements, ont-ils, à mes yeux, je vous l'assuie, une réelle autorité. J'y attache un grand prix, vous sachant aussi consommé dans les choses de l'esprit qu'éprouvé, hélas! dans les choses du cœur. Quant à ces tendances qui sont les nôtres et sur lesquelles j'étais bien sûr de me trouver d'accord avec vous, je les dois en partie à l'éducation de l'époque, qui nous a formés les uns et les autres, aux poètes qui m'ont, comme vous, enseigné, au mouvement général des idées dont nous avons subi les influences. Par tempérament et par éducation, nous sommes, je le crois, tout spirituahsme. Malheureusement ces tendances, les meilleures, les plus élevées de toutes, les plus saines aussi dans leur principe, ont, vous le savez, leur mauvais côté. L'abus en est déplorable. Certains esprits sont enchns à pousser le spiritualisme jusqu'à l'horreur des choses positives, des intérêts, des calculs, même des devoirs. Ce sentiment invincible de l'idéal engendre des ardeurs et des faiblesses, des habitudes rêveuses et des ambitions illusoires qui peuvent devenir autant de maladies ou de vices incurables. Ce qui fait notre dignité fait aussi notre tourment; quelquefois ce principe même de force semble tourner à notre impuissance.
« Pour ma part, mon ami, je ne sais pas encore si je dois maudire ou remercier les inspirations qui m'ont poussé dans les voies aventureuses où je prétends entrer. L'avenir que je m'impose et que j'affronte
miTIATION A LA PEINTURE 4i»
m'épouvante autant qu'il me ravit. Après trois années passées à faire mon droit, il se trouva que le contact assidu de notre ami Emile, la connaissance que j'avais faite de quelques amis lettrés, Tinfluence même de Paris, peut-être le développement naturel de mes facultés, peut-être aussi l'entraînement de l'exemple, me tournèrent fortement vers la littérature et les arts. A ce moment, je sentis, ou crus sentir que, n'étant point ou ne pouvant point devenir un écrivain, je réussirais peut-être à faire un peintre. Le vague même, la langueur de mon sentiment, l'amour extrême que j'avais eu toute m.a vie pour la nature, ennn une certaine aptitude à décrire que je me croyais connaître, me décidaient pour le paysage. J'obtins de mon père qu'il me laissât faire un essai. Aujourd'hui le terme est venu de fixer ma position, toujours incertaine. Mon père hésite et j'hésite peut-être encore plus que lui. Pour lui, c'est une question de talent et de position; pour moi c'est une question de talent. On a beau m'encourager de tous les côtés, comme vous le faites vous-même, mon ami, j'ai beau me représenter moi-même que trop d'impatience est un tort, qu'il n'est pas temps encore de présumer ou de désespérer de moi, qu'il faudrait attendre, apprendre et tâcher quelques années encore pour savoir à quoi m'en tenir: je me sens pris par moments de défaillances si grandes et d'appréhensions telles que je serais tout près de renoncer. Vous me voyez dans un de mes plus mauvais jours. Ce n'est pas seulement du découragement, c'est de la stupeur. Excusez-moi donc, mon ami, de ne pas vous parler plus longuement de mes travaux. Le pays que j'habite, dont l'aspect est déhcieux, la soHtude profonde, le charme même de cette tiède soirée et de ce beau ciel que j'cd sur la tête, ces émotions pénétrantes dont me
loO LETTRES DE JEUNESSE
remplissent les dernières heures du jour, tout cela ne fait que m'accabler davantage en me faisant mieux sentir l'impuissance de mon esprit et la gaucherie de ma main. — Et cette nature qui m'attire et me résiste à la fois, je ne sais plus si je l'aime ou si je la déteste.
« Ajoutez à mes propres hésitations la résistance opiniâtre de mon père, et vous comprendrez, mon ami, dans quelle incertitude cruelle je vis.
« Mais en voici trop long sur ce sujet; je devrais éviter de parler do moi, et je ne puis parler d'autre chose. Je ressemble aux enfants qui, lorsqu'ils ont une égratignure quelque part, l'enveniment sans cesse en y portant obstinément la main.
(( Et puis mes peines plus ou moins chimériques me font rougir de honte quand je pense à vos trop cruelles douleurs, mon ami. C'est à vous qu'il conviendrait de vous plaindre de la dureté delà vie et d'accuser la destinée qui ne vous a donné l'espoir ou l'habitude du bonheur que pour vous apprêter des retours plus rudes. Mais vous me donnez vous-même l'exemple de la réserve et les consolations les plus cordiales sont quelquefois indiscrètes...
« -Mon ami, permettez-moi de vous dire seulement que, sous le rapport du talent et des dons de l'esprit, il ne vous appartient point, — que vous auriez tort de vous plaindre. Vous avez, par nécessité peut-être, détourné vos facultés de leur cours naturel, mais vous savez, comme tous les caractères fermes et supérieurs, le grand art de vous plier aux circonstances sans vous affaiblir et de vous montrer en tout égal à vous-même. A supposer que vous ne fassiez plus de vers, ce qui serait ingrat envers la Muse, vous n'en resterez pas moins poète par le fond des entrailles, et l'on reconnaîtra toujours dans tout ce que vous ferez, penserez ou écrirez les traces et la présence de l'esprit lyiique. Enfin si vous
ne possédez pas ce que peut-être vous aviez convoité, vous occupez à coup sûr une position enviable déjà et votre extrême modestie n'empêchera pas que vous n'ambitionniez plus encore. Il est vrai que les succès acquis ne valent jamais ceux qu'on a rêvés.
« Adieu, mon ami, je vous quitte au bout de mon papier et vous prie d'excuser mon désordre et mon griffonnage. Puisque vous avez pris l'initiative d'une façon si aimable, veuillez vous accoutumer à me compter parmi vos meilleurs amis et me traiter de même... Votre bien dévoué,
« Eugène Fromentin. »
Quelques jours après Eugène, ayant revécu les douloureux souvenirs de l'année précédente, remercie sa mère d'avoir songé, de son côté, à commémorer la mort de Madeleine. Aces tristesses viennent s'ajouter les terribles soucis d'argent qui tourmentent sans relâche le jeune peintre et paralysent ses efforts. Il traîne continuellement derrière lui un arriéré de dettes qu'il avoue en tremblant à sa mère, mais d'une façon si timide et si incomplète qu'il ne parvient jamais à les acquitter tout à fait.
A Mme Fromentin mère.
Bue, lundi soir, 7 juillet 1845, 9 h. 1/2.
a Ma mère chérie,
« Voici deux jours que je passe dix ou onze heures de grand soleil par une chaleur de 30 degrés sous l'ombre étroite de mon parasol. Aussi je tombe de fatigue et d'assoupissement et je te prie de regarder ma lettre de ce soir comme un acte de réel courage, d'autant plus méritoire qu'il est plus rare. Pourtant, ce qui en
amoindrit un peu le mérite, je te dirai que je me fais un devoir d'exercer ainsi ma volonté dans les petites choses, dans l'espoir qu'elle se fortifiera pour les grandes, et bien persuadé d'ailleurs par ma très longue expérience que c'est par ces petites complaisances qu'on arrive aux grandes faiblesses...
« L'extrême agitation physique de ma vie ne m'empêche point de penser aux choses; j'ai célébré intérieurement par d'amères pensées les douloureux anniversaires de ces jours-ci. — Heure par heure, tout en marchant le long des bois, mon lourd bagage sur le dos^ j'ai repassé dans mon cœur chaque incident de ces malheureuses journées, depuis le dimanche où, inquiet et déjà plein d'effroi, j'entrai le soir à la « Madeleine », assistai au Salut et entendis des chants qui ne sortiront plus de ma mémoire, jusqu'au samedi, vers quatre heures, où la noire voiture, en partant au galop, me donna dans la poitrine comme un choc dont l'ébranlement semble durer encore.
Celle-là n'est pas la seule que j'€de regrettée et pleurée au fond de l'âme; la pauvre enfant m'était bien chère aussi, et c'est une des plus douces têtes que je garde vivante en mon souvenir, déjà si peuplé de têtes disparues (1).
« Je te remercie, ma mère bien-aimée, non de penser aux anniversaires, mais de me prévenir que tu y penses. Je te remercie aussi de ce que tu me dis des enfants; tu ne saurais croire, ou pour mieux dire, tu sais et tu comprends à quel point j'adore cette charmante Marie. J'y pense bien souvent, et je revois, aussi nettement que si elle était là, cette démarche gauche et déhanchée,
(1) Il s'agit ici de la petite cousine d'Eugène, Caroline Billotte. morte au cours de l'été 1843, et pour laqu*^lle il professait une vive tendresse.
ce front transparent de blancheur, toujours inondé do sueur, et ces grands yeux étonnés et souriants qui me rappelaient si bien ceux de sa mère. Je me fais un vrai bonheur de la revoir et de l'embrasser. 0 superstition du cœur! amère volupté des souvenirs!... »
Les intempéries d'une saison détestable découragent si bien le peintre qu'il écrit de Paris à sa mère, le 16 juillet : « J'ai été au moment, il y a huit jours, de vous écrire une lettre de démission où je me serais mis à l'entière discrétion de mon père, tant les contrariétés que j'éprouve me chagrinent à cause de vous. J'ai difîéré par prudence et quelques journées mieux employées m'ont remis un peu de courage au cœur... »
Au commencement de septembre, Eugène Fromentin retrouve à La Rochelle ses parents.
Il reprend à Saint-Maurice cette vie solitaire et fermée au sujet de laquelle il écrivait à sa mère quelques jours auparavant, non sans amertume (1) : « Je sais bien, ma mère aimée, que tu vis dans ton petit coin tout aussi loin de La Rochelle que ceux qui sont à cent lieues. Nous sommes, dans la famille, de ces gens que le huis cloà prive ou préserve de toutes les petites choses du dehors. »
Quelques semaines après son installation, le jeune homme s'épanche à son confident habituel :
A Paul Bataillard.
Lafond, jeudi, 2 octobre 18i5.
a Mon ami,
« Il n'y a guère qu'une quinzaine de jours que je me suis remis au travadl, mais je m'y suis remis avec
(1) Lettre du 16 juillet 1845.
une certaine ardeur et je crois être un peu moins mécontent. J'achève une toile commencée; j'en vais mettre une autre en train. Je veux emporter quelque chose de terminé; vous connaissez mon habitude de ne rien finir, je veux me corriger ces vacances et ne plus rien lâcher de ce que j'entreprendrai. Je n'ai pas fait un seul dessin; je n'en trouve pas le temps et puis cela me devient inutile.
« Quant à mon père, je ne puis vous dire à quel point il m'amuse et m'irrite; avec vous j'en rirais, tout seul je ne puis qu'en prendre assez froidement mon parti. Il monte rarement à mon atelier quand j'ysuis, et ne dit rien; mais je sais qu'il y vient en- mon absence dans le but unique de surveiller les changements, grattages, etc., que je fais subir à mes toiles. Car c'est là surtout ce qui le désole; il s'en plaint amèrement à ma mère, comme il se plaignait l'année dernière de me voir ébaucher en rouge, -iï est de ceux qui n'aiment que les manuscrits intacts et les tableauxfaits du premier coup, comme on écrit une lettre, ou comme on tricote un bas. Je me souviens du temps où, sous son enseignement, je croyais qu'un ciel ne pouvait se faire à deux fois, comme certains actes notariés auxquels on ne peut divertir. Hésiter dans le choix des formes ou dans la combinaison des effets, c'est, à ses yeux, ne pas savoir ce qu'on fait. Aussi me déclare-t-il irrésolu. Enfin, décidément, il tient à la composition en amphithéâtre et ne sera safsfnit que lorsqu'il me verra composer dans le genre de Michallon (1). (Textuel.) Pourquoi Michallon plutôt
(1) Né en 1796, mort en 1822, Michallon, élève de David et de Berlin, eut à quinze ans un second prix de paysage, à dix-huit ans le premier prix. Sa remarquable précocité, sa mort prématurée, lui valurent une célébrité posthume. Il appartenait à l'école académique à laquelle s'était formée le docteur Fromentin.
qu'un autre? Aubert m'écrivait que son père lui disait aussi : «mais pourquoi ne composes tu pas dans le genre du Consulat et de V Empire ou des Mystères de Paris? » Ces naïvetés me confondent et je me tais, ce qui pour mon père est m'avouer coupable. Il se montre d'une exigence extrême pour le choix de mes sujets, ce qui ne l'empêche pas, pour son compte, de trouver partout matière à tableau.
« Pour mes dessins, ils ne l'ont que médiocrement frappé. Il les a tout au plus feuilletés, comme on parcourt un carton où l'on cherche vainement ce qui n'y est pas. Qu'y cherchait-il? Peut-être un dessin dans le genre de Michallon. « Ruysdaël! Ruysdaël! » mai-m.ottait-il toujours en soulevant chaque feuille avec dépit. Vous savez si tout cela ressemble à Ruysdaël. Je n'ava's pas à le contredire. Puis, pour conclure, il me dit : « Ma foi, je te montrerai quand tu voudras de vieilles gravures qui ressemblent à cela. » Je ne compris point la remarque; à coup sûr, ce n'était pas un éloge. D'ailleurs, fusain, crayon noir ou mine, tout cela lui semble aussi insignifiant. Il trouverait également naturelle la manière de dessiner de Decamps et de peindre de Diaz. Grâce à trois mots magiques tels que : pierre-ponce, rasoirs et gouache, les procédés les plus compliqués n'auront plus rien qui le surprenne.
« J'insiste là-dessus, mon ami, pour que vous compreniez qu'il n'y a rien à tirer de mon père, ni par les raisonnements, ni par les preuves. Egalement incapable de comprendre la passion naissante qui m'entraîne et les promesses de talent qu'il peut y avoir dans mes essais, il ne me donnera jamais d'adhésion formelle et ne cédera, s'il cède, qu'à des succès devenus notoires. Seulement, comme il est faible, distrait, et qu'il a peur des luttes ouvertes, il me laissera faire, si je persiste;
j'opposerai donc inertie contre inertie. Puisqu'il affecte une indifférence profonde, j'userai d'un moyen réciproque en affectant une extrême discrétion. Je serai raide et hautain, s'il le faut; je veux enfin qu'il me croie capable d'avoir des idées, et je lui imposerai peut-être un certain respect pour mes œuvres en marquant que j'ai quelque estime pour elles. Si je lui avouais le dégoût que me cause ma peinture, je serais à tout jamais perdu dans son esprit, car mon père n'admet pas qu'on soit jamais mécontent de ce qu'on fait.
« D'ailleurs, pas la moindre ouverture entre nous, ni sur l'avenir, ni môme sur mon retour à Paris. Seulement je vois qu'on ne s'est pas du tout occupé de me loger, soit à la ville, soit à Lafond, ce qui me prouve bien qu'on n'a jamais songé à me garder ici.
« Au milieu de tout cela, ma mère ne dit absolument rien. Il semble, dans la maison, que je ne fasse rien et que je sois absolument désœuvré, bien que je ne perde plus un moment de mes journées. Moi qui serais si heureux, au contraire, qu'on s'associât à mes efforts, à mes espérances, qu'on comptât pour quelque chose les débuts difficiles et douloureux d'une carrière qui pourra peut-être me distinguer et qu'on aplanit d'autant les difficultés en m'épargnant mille petites contrariétés journalières et en me fournissant les moyens matériels de travailler avec suite, avec fruit! Que voulez-vous, mon ami? J'en prends mon parti et presque l'habitude. Je ne parle jamais peinture, et tout le monde, excepté Emile, ignore ce que je pense, ce que je médite, ce que j'espère. La sohtude et la concentration m'exaltent et m'absorbent tour à tour. Ma mère seule, qui remarque quand je suis triste et préoccupé, en devine le motif sans me questionner...
« J'éprouve toujours, à reprendre ici mes habitudes
dans les vieux sillons d'autrefois, un charme inexprimable. Plus j'avance en âge, et plus je me sens pour les lieux où j'ai passé tant de jours heureux, quoique troublés, une tendresse filiale, une sympathie reconnaissante. Mes regrets, en s'émoussant ont pris je ne sais quelle douceur nouvelle, et l'ombre des temps écoulés qui s'allonge dans mes souvenirs les embellit encore. Je ne puis dire au juste ce qu'il y a de changé dans mes habitudes de rêverie; avec un peu de réflexion, j'y trouverais sans doute quelque chose de moins, et aussi quelque chose de plus. Mais je n'y veux point songer, j'aime mieux garder le plus longtemps possible ce qui me reste au fond du cœur d'ignorance et de naïveté. Je touche au soir de ma jeunesse, mon ami; je m'en aperçois, comme je vous le disais tout à l'heure, à la longueur des ombres, croissante. C'est la saison, vous le savez, où il se fait en moi un grand calme, où j'ai l'âme sonore comme l'air d'un soir humide, les sens reposés, le cœur paisible, un peu couvert; les éclairs qui le traversent de temps en temps sont des éclairs d'automne qui n'amènent point d'orage. En ce moment, je ne sais pourquoi, j'ai des larmes dans les yeux, et je sens monter doucement un soupir do mon cœur à mes lè\Tes, comme ces globules d'air qu'on voit sortir doucement et sans bruit du fond des sources transparentes et s'échapper à travers l'eau sans en agiter la surface... Ces sensations si puissantes seront-elles donc stériles? Cette faculté si vive de s'émouvoir ne doit-elle être bonne à rien?...
« Les enfants sont dans ce moment-ci chez leur grand'mère de Saint-Maurice. Marie m'inspire un attachement qui n'est point de son âge; il me semble qu'en passant par elle mes tendresses vont plus droit à sa mère absente. Un jour va venir pourtant où cette en-
fant sera demoiselle, et puis femme, où il me faudra renoncer aux caresses, au tutoiement, où nous deviendrons presque des étrangers. Le dernier lien sera rompu. Il me semble que j'ai quelque droit sur elle. J'ai fait son portrait hier; il est ressemblant moins la gentillesse et la vivacité de l'enfance...
J'oubliais de vous dire que je suis présenté à la Loge de lundi dernier; on statuera demain, et si l'on m'admet, ce que j'espère, je serai reçu lundi prochain. Je vous parlerai de cela plus amplement.... »
L'attachement d'Eugène pour les enfants de Madeleine, et surtout pour l'aînée, ne se démentit jamais. Il a été plusieurs fois déjà question d'eux au cours de la correspondance. Quelques mois plus tard (1), le eune homme écrit de Paris à sa mère: « Tu as bien fait de ne m'apprendre la maladie de notre chère Marie qu'après sa complète guérison. Cette enfant m'est bien chère. C'eût été pour moi un malheur presque aussi grand que Vautre. Dis-moi dans ta prochaine lettre comment elle va et embrasse-la tendrement pour moi. n
Les Loges maçonniques, dont on connaît le rôle, à cette époque, devaient attirer les jeunes gens ardents et généreux qui formaient le petit cénacle d'Eugène Fromentin. Emile Beltrémieux se jeta dans ce mouvement avec la fougue qu'il apportait en toutes choses. En 1845, il est orateur d'une des loges rochelaises et il devient rapidement l'âme de l'association. A Paris, Bataillard • est également franc-maçon. Fromentin s'affilie peut-être à la même loge que lui. Mais il ne semble pas que, malgré les exhortations de ses amis, il
'1) Lotlri; (lu 16 janvier 1846.
ait oiis une part active et directe à l'agitation politique et sociale du temps. Sa vocation l'appelle ailleurs.
A la même époque, au commencement d'octobre 1845, Eugène félicite du Mesnil d'une nouvelle destinée à la Rei^iie Organique : Charles F lue. Il a pris sur lui d'y faire quelques corrections, il a surtout biffé :
A Armand du Mesnil.
[Saint-Maurice commencement d'octobre 1845.]
« ...La concision n'est point, vous le savez, une qualité spontanée quand on écrit de verve; il est rare que l'idée nécessaire ne soit pas précédée et suivie de développements auxiliaires qui la préparent ou l'expliquent. C'est ce qu'il faut supprimer quand on se relit de sang- froid, laissant à faire aux lecteurs le travail qu'on a fait soi-même. C'est du moins ainsi, je présume, que procèdent des écrivains qu'on doit se proposer pour modèles. Le vieux Boileau n'a pas dit autre chose et l'expérience de tous les siècles a bien prouvé qu'il n'avait pas tort...
« Emile se porte bien et travaille beaucoup. Nous avons passé l'autre jour une après-midi magnifique, assis sur le rebord de la falaise, à regarder la mer profonde, attitude homérique. L'air était d'une transparence extrême, les barques, par un effet de mirage fréquent dans cette saison, semblaient naviguer dans l'air, et les côtes de votre pays (1) nous apparaissaient à l'extrême horizon. Nous causions des rêves chéris et des projets cachés, moi de voyages et de peinture, lui d'ambitions littéraires. Je crois bien, si ses vœux se
(1) L'île d'Oléron, pays natal d'Armand lu MesniL
réalisent, que nous ne tarderons pas à le revoir à Paris. Ce serait un grand bonheur pour moi, et vous verriez que nous gagnerions à recevoir les conseils et l'élan de cette intelligence vigoureuse et de ce grand cœur.
« Rien de nouveau, ni de notable, entre mon père et moi : toujours la même indifférence affectée d'une part, de l'autre la même obstination sourde et muette. Mais je n'aime pas les voies souterraines et c'est ce qui me rend malheureux. Et puis l'étouffement de la vie de famille, et puis la fatigue et la douleur de remuer des idées stagnantes ou de les vaincre quand elles sont contraires, et puis le chagrin de faire d'une entreprise belle et courageuse un acte frauduleux, équivoque, d'agir sans but permis, sans but avoué! La peinture que je fais est plate; tout relief, ici, s'émousse comme le nez des Hottentots sous la compression subie dès le berceau.»
La Revue Organique agonise. Elle va disparaître avec l'année 1845, sans avoir eu le temps de publier l'étude sur Drouineau de Beltrémieux et Fromentin.
L'automne est fini. Eugène est furieux de n'avoir rien fait, « moins que rien ». Après beaucoup de tiraillements, il va regagner Paris. Pendant six semaines, il a donné et reçu, dit-il, de rudes assauts, mais l'affaire est gagnée, et le succès dépend uniquement de lui, ce qui lui cause une singulière terreur. « Ce départ sera plus triste que les précédents; ce n'est pas tout à fait une rupture, mais une émancipation. »
A propos de la mallieureuse affaire de la place de l'Ecole-de-Médecine, où Bataillard, ami de Quinet, a failli être directement compromis, Eugène écrit de Lafond : « Vous passez maintenant à La Rochelle pour une des victimes de la sainte cause. Les odieux gredins qui nous gouvernent, mon ami! Je me sens grandir au
INITIATION A LA PEINTURE iùi
fond du cœur une haine qui, quelquefois, m'effraie parce que je sais qu'à l'occasion elle éclaterait sans réflexion. Je ne puis souffrir maintenant même qu'on excuse ces gens-là, et je finirai par regarder leurs partisans comme mes ennemis personnels... Adieu, le cœur me bat, et j'y sens d'avance le sourd retentissement de la vie de Paris. Le voisinage de ces pauvres gens privés de raison m'attriste souvent. Comme il faut peu de chose pour faire dérailler l'esprit! Adieu, adieu, je vous embrasse de cœur, j'ai grand besoin de vous voir, je vous assure. Et j'attends mercredi prochain comme un jour de joie et de résurrection. ^)
Ce soulagement de s'évader de la prison familiale n'allait pourtant pas sans amertume :
A Mme Fromentin mère.
Paris, jeudi matin, 18 décembre 1845.
« ... Nous nous sommes quittés bien tristement, ma mère aimée; il y avait entre nous, et contre l'habitude, un fond de mécontentement qui m'a rendu la séparation, sinon plus douloureuse, du moins plus amère. C'est la faute des circonstances plutôt que la mienne, car je n'ai qu'un tort, c'est de persister contre vos désirs dans un projet dont l'issue, toujours contestable, en ce moment ne justifie pas encore les moyens. Ce n'est point de l'ingratitude, ce n'est point de l'entêtement, tu le sais bien, je ne me crois pas libre de faire autre chose et autrement que ce que je fais. J'obéis à une presque nécessité de ma nature. Je n'en sens pas moins la dureté des sacrifices que je m'impose; et tu me connais bien peu, ou tu me supposes bien changé, si tu as pensé que fêtais heureux de vous quitter. Je voudrais avoir le
temps de causer dès aujourd'hui plus longuement et plus intimement de cela, car je voudrais te prouver, ma mère chérie, que je vous aime autant que jamais et que je ne changerai point de cœur pour vouloir être autre chose que ce qu'on souhaitait faire de moi.
« J'y reviendrai, quoiqu'il m'en coûte, mais le silence que je me suis imposé, ces vacances, plus commode il est vrai, peut quelquefois être coupable...
« Ne tarde pas à me donner de vos nouvelles, et fais en sorte d'oublier et de me pardonner les sujets de douleur ou de mécontentement que je vous ai donnés bien malgré moi pendant ces vacances. »
Au souffle de Paris, l'artiste, aussi prompt à l'enthousiasme qu'accessible au découragement, se ressaisit, il se sent des forces nouvelles.
A Mme Fromentin ?nère.
Paris, 1er février 1846.
« ... J'ai repris mes habitudes anciennes. Le monde, ou quelques personnes exigeantes voudraient m'attirer, me séduit de moins en moins. Je n'y vois qu'une vaine occupation d'un temps précieux pour ceux qui n'en ont point à perdre. D'ailleurs, il m'est antipathique à tous égards; les petitesses qu'on y fait, les faussetés qu'on y découvre me dégoûtent; les sentiments y sont factices, les idées comprimées et déformées par l'éticpiette, comme les femmes le sont par leur corset trop étroit. Il n'y a qu'un masque pour tous les visages, et qui cache également les bonnes et les mauvaises passions; car l'honnêteté a souvent le même intérêt que le vice à ne point se montrer. Quant aux femmes, elles y sont aussi stupides et plus perfides que les hommes.
Enfin je n'ai point, Dieu merci, Téchine assez souple pour entrer en courtisan par la porte basse de certains salons. J'ai beaucoup appris depuis un mois que j'ai fait quelques pas dans le monde hors de mon trou. Mais cette expérience est funeste autant que ruineuse, car on finirait par se mettre avec les fripons pour n'être plus leur dupe, et je préfère vivre seul, afin de n'être ni l'un ni l'autre... »
A la même.
Paris, 2 mars 1846, lundi matin.
« Ma mère chérie,
« ...Ne crains pas que je me laisse éblouir par la fausse espérance de trop de succès; je travaille avec une constante défiance, mais avec la fermée volonté de justifier la confiance que j'inspire aux gens capables de me juger. Je veux avoir une exposition qui me fasse un peu d'honneur, si peu que ce soit; on m'en croit capable; c'est un devoir pour moi de répondre à la bonne opinion que j'ai donnée de mon avenir. Je manque d'études, mais j'y supplée par une certaine intelligence des choses dont je n'ai pas l'habitude; ne sachant pas, je devine, et quelquefois juste.
«M. Gabat est de retour à Paris. Il renonce, dit-on, à la vie monastique. Je suis désolé pour lui qu'il ait fait la folie d'y penser; cela peut lui nuire beaucoup. Je ne l'ai pas vu.
« Je ne sais vraiment pas comment faire pour répondre au désir de mon père (1). Tous les Marilhat sont vendus, sauf un ou deux qui, resteuit dans le commerce en attendant la vente, ne sont plus mis en location.
(1) Son père l'avait prié de copier pour lui un tableau de Marilhat.
J'avais envie de copier un Cabat, mais je crains, tout beau qu'il soit, qu'il ne soit pas du goût de mon père; car on n'y voit qu'un moulin à eau, des arbres un peu tortillés, un peu d*eau et des canards. C'est pourtant une chose superbe. Il aurait, d'ailleurs, cet efîet de prouver à mon père que l'art n'est pas exclusif, et que le beau réside quelquefois dans les choses les plus humbles de la vie champêtre. »
Eugène Fromentin a renoncé aux essais poétiques et aux travaux littéraires. Par nécessité de se faire une situation positive, autant que par vocation, il s'est donné tout entier à la peinture. Mais, à l'exception du tableau qui figurera au Salon de 1847 sous le nom d'Une Ferme aux environs de La Rochelle, première œuvre marquante du peintre, il n'a rien produit encore qui fasse présager l'avenir. Il n'a pas encore trouvé sa voie.
Tout à coup, en mars 1846, une circonstance fortuite va la lui ouvrir toute grande, en lui révélant l'Orient.