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La tragédie de Lucrèce, représentée le 22 avril

2. Tragédie en 3 actes de Mme de Girardin, jouée le 24 avril 1843. Rachel y tenait le rôle principal.

chet est d'une lourdeur bète; Mme Halley a de très bons moments ; elle écoute bien ; le reste est à l'avenant. — Savez-vous que Ton ne peut pas donner à cette pièce linsignifiante dénomination de classique; ce n'est pas non plus cette autre espèce insignifiante qui a nom romantique. Classique! Romantique! à bas ces mots-là ! mots vides, à moins que classique ne signifie pureté de la forme et pureté du fond, ei romantique, dévergondage de la forme et du fond. Mais non! il y a du beau dans les deux genres, seulement ils se croyaient exclusifs; ils ont reçu un gros démenti. — Qu'en dites-vous? — H y a longtemps que Ton attendait cela ; car Delavigne n'avait pas assez de grandeur et de génie, pour opérer la fusion. — Quelles jalousies dans nos grands hommes! ils se mordent les pouces. — Les journaux disent de M. Ponsard que c'est Corneille, plus Chénier; soit! seulement j'ajouterai, pour me mettre au niveau de leur éloge un peu outré : Corneille, plus Chénier, plus Al. Dumas. — Caligula était un essai de ce genre; mais bien inférieur. — 'Voyez la pièce, et puis répondez.

A Laurent-Pichat.

Samedi 30 octobre 1843.

Je suis à l'École Normale ^ qui est désormais mon domicile respectif. Je respire l'air antique du quartier latin ^; j'admire, du haut de mon troisième étage, tout Paris et toute la banlieue du nord; notre horizon

1. Eugène Manuel avait été reçu à l'École Normale au mois d'août 1843.

2. L'École Normale était alors rue St-Jacques, dans les dépendances du collège Louis-le-Gracd.

est vaste; mais c'est un redoublement de cruauté quand on est en cage. Je vous avoue que je m'habituerai difficilement à ma nouvelle position. Moi qui n'ai jamais quitté le coin du feu, le poêle paternel, moi qui me plaisais dans un modeste confortable, moi qui avais quelquefois de la pudeur comme une femme coquette, me voici condamné à cette vie en commun, où l'on sacrifie à la discipline mille petites délicatesses, depuis la toilette du lever jusqu'à celle du coucher; mon lit me semble étroit comme un sac, et court comme le lit de Procuste; la nourriture est problématique, ou du moins, bien qu'abondante, et même appétissante, elle ne parle pas franchement à l'estomac comme la simple nourriture de famille.

Quant à la liberté dans l'intérieur de l'École, nous n'avons pas à nous plaindre ; nul ne nous surveille ; c'est un vrai phalanstère d'étudiants, que cette Ecole Normale ; à peine voit-on de temps en temps l'ombre vaporeuse d'un directeur, ou d'un inspecteur. On peut travailler, si l'on veut; ne pas travailler, si l'on ne veut pas; mais vous comprenez que, sans travail, on mourrait d'ennui; le travail n'est donc pas une nécessité, comme dans les pensions ou les collèges, mais un besoin, un besoin inséparable du séjour à l'École. — Nous avons quatre bibliothèques fort bien fournies : l'une de sciences ; elle a été léguée à l'École par Cuvier mourant ; une deuxième, de lettres ; une troisième, d'histoire; une quatrième, de philosophie; on y va lire deux heures tous les jours et l'on peut y emprunter des livres.

La littérature française est un peu négligée à l'École, pendant la première année : car la grande occupation, cesl la licence, ce sine qua non du professorat; donc nous allons pâlir sur la rhétorique

d'Aristote, sur les chœurs d'Eschyle, sur VOraleur Je Cicéron ; sur tout ce qui est vieux !

Adieu donc pour une année, et jusqu'aux vacances prochaines, adieu le théâtre, adieu la poésie, adieu les journaux, adieu tout ce bagage quotidien de nouvelles qui sont vieilles, de vérités qui sont fausses!

Parlez-moi de tout ce dont je ne pourrai pas vous parler; je vous parlerai, en revanche, de tout ce dont vous ne me parlerez probablement pas. En un mot, ne m'oubliez pas, ne me regardez pas comme mort, ou parti, parce que je loge en haut de la montagne Sainte-Geneviève, et que je suis cloîtré là, à la façon des bénédictins, moins la piété.

A son frère Arthur.

Mars i844.

Il y aurait bien des choses à dire sur cette question de vocation, surtout si je voulais la traiter en partant d'un principe philosophique, en faisant l'analyse psychologique des tendances innées de l'homme; puis, en examinant toutes les professions particulières et en montrant les liens qui les attachent aux diverses tendances de l'homme. Je devrais aussi te faire voir que tout individu a dans la vie un devoir à remplir, devoir pour lequel Dieu l'a fait naître, car il n'y aurait pas de raison pour que l'homme naquît sans cela. Ce devoir de tout homme, c'est de poursuivre le bien, la vertu, d'arriver à être le plus honnête homme possible, le mieux élevé, le plus poli, le plus bienveillant, le plus généreux, le plus résigné, etc.

La vertu, c'est là la première vocation de l'homme; et c'est cependant celle qu'il néglige le plus souvent. Or, tout en s'occupant de la vocation particulière, il faut toujours avoir celle-là devant les yeux; car elle peut s'exercer en même temps que toute autre vocation. On peut être à la fois tailleur et vertueux, charbonnier et vertueux; mais quant à ceux qui ont la vocation du vol ou du crime, c'est différent; on ne peut pas être à la fois voleur et vertueux ni meurtrier et vertueux. Toute espèce de vice depuis le meurtre jusqu'à la paresse, jusqu'à la grossièreté, jusqu'à l'obstination est contraire à la vocation innée, qui est celle du bien. Pour les vocations particulières, je ne crois pas qu'elles naissent toutes faites avec l'homme ; un homme ne naît pas plus poète qu'il ne naît pâtissier; seulement, cet homme naît plus intelligent que tel autre; de plus les premières impressions diffèrent; l'éducation est autre; les exemples qu'on a sous les yeux influent, ainsi que les lectures que Ton fait, sur le tempérament que l'on a, ou les premiers succès qu'on obtient dans ses classes, ou dans le monde. Puis, au bout de quinze ou vingt ans, toutes ces causes réunies, toutes ces circonstances diverses forment le fond du caractère de chaque jeune homme et donnent naissance à ce qu'on appelle la vocation.

Veux-tu que je me prenne pour exemple? Comme j'ai pu m'observer moi-même, je sais ce qui en est, mieux que tout autre : je suis né de gens spirituels et bons; j'ai eu une enfance calme, heureuse, gâtée; j'ai demeuré à la campagne et je l'ai aimée, j'ai eu une éducation assez inslruile;îe dois à grand'maman un fonds de caractère religieux; à ma tante Pauline, un fonds de caractère philosophique; à mon oncle

Jules, une tournure d'esprit littéraire et artistique; je dois à papa et à maman tous les bons exemples, tous les bons conseils, tout le cœur aimant que j'ai en moi. C'est en les voyant que j'ai aimé le foyer domestique. De tout temps dans la famille on a aimé les arts, quels qu'ils soient : tire de tout cela les conclusions, et tu connaîtras mon caractère.

Jusqu'à quinze ans, je me crus une vocation pour les arts; j'appris le dessin, l'architecture, puis j'eus une vocation pour la littérature. On me mit au collège, et ce n'est pas dès le commencement, comme tu le crois, mais seulement en Seconde que je me suis senti une vocation pour l'enseignement, c'està-dire à dix-sept ans, à dix-huit ans; et encore ma vocation n'était-elle pas bien fixée, mais elle l'est devenue, parce qu'elle était née du fonds de mes tendances. Ma vocation ainsi fixée se tourna alors vers l'histoire; c'est que l'histoire donne un libre cours à l'imagination, et qu'elle tient aux arts, que j'aimais.

Aujourd'hui je dis que ma vocation est pour la philosophie, parce que toutes mes tendances, toutes les circonstances de ma jeunesse se sont réunies pour me donner cette vocation. Dans la profession d'historien, je n'aurais pu développer qu'une des faces de ma nature, tandis que dans la philosophie je me développerai tout entier; je pourrai être champêtre, puisque la philosophie étudie les tableaux de la nature; je pourrai être pieux, puisque la philosophie c'est la religion; je pourrai être artiste, puisque la philosophie traite de tous les arts et recherche les principes du beau, dans la musique, dans la peinture, dans la poésie, dans les formes, etc. ; je pourrai être littérateur, puisque la philosophie a

besoin d'être écrite dans un beau langage, pour plaire et convaincre; je pourrai satisfaire mes goûts paisibles, puisque ma vie se passera en méditation. En un mot, quand je réfléchis, il me semble que chacune des plus petites circonstances de ma vie passée, depuis ma naissance jusqu'à mon entrée à l'Ecole, n'aient été qu'une préparation à la philosophie sans que je m'en doutasse, car on ne s'en doute jamais qu'au moment même.

Sans doute, les vocations n'attendent pas toujours si longtemps pour naître ; mais quand on s'y attache trop vite, on court risque de se tromper. Toi, donc, qui ne te sens pas encore de vocation, ne t'en étonne pas, ne t'en plains pas, continue à faire ce que tu fais; suis la vocation innée dont je te parlais au commencement, c'est-à-dire suis la sagesse en attendant que ta vocation particulière te vienne. Il y a des vocations qui se décident très tard ; en attendant, on remplit ses devoirs et cela est aussi beau qu'une vocation. Il y a des gens qui n'ont jamais eu de vocation réelle, de toute leur vie; ils n'ont eu que des caprices auxquels ils obéissaient et ils s'en repentaient ensuite. Pour toi, apprends à devenir un bon et habile commerçant; c'est une vocation aussi belle qu'une autre, de faire fortune ; si tu n'en as pas d'autre dans deux ou trois ans, tiens t'en à celle-là, et metsy tout ton zèle et tout ton esprit. Il ne s'agit pas de prendre pour vocation la capacité qu'on a de faire telle ou telle autre chose; par exemple moi, parce que j'aime la musique, dois-je dire : ma vocation serait d'être musicien? ou bien, parce que j'aime la poésie, dois-je dire : ma vocation serait d'être poète? Non, ce sont là des goûts; et je puis les suivre, je puis faire de la poésie et de la musique tout en étant philo-

sophe. De même lu peux, toi, chanter et apprendre la musique, tout en étant commerçant; si plus tard ta voix se forme en même temps que ta vocation, alors on verra; mais il ne faut jamais abandonner le plus sûr pour le moins sur, ni Tutile pour lagréable, ni le travail pour la paresse.

Le mot vocation a égaré bien des jeunes gens et fait le malheur de bien des parents; il ne faut pas jouer avec ce mot, mais le prendre au sérieux. Étudie ton caractère, tes impressions, tes goûts, ton tempérament; cela te mettra un peu sur la voie de ta vocation, Ni toi, ni moi, ni personne nous ne pouvons rien décider, car bien des choses, bien des idées, peuvent changer en toi, d"ici à deux ou trois ans. Attends donc, ne t'impatiente pas, et si tu ne te sens pas encore de vocation, c'est que tu n'en as pas encore; tu connaîtras que tu en as une le jour ou tu sentiras qu'une grande ardeur t'emporte vers telle carrière et qu'ailleurs tout serait en opposition avec tes goûts, tes idées, tes sentiments. — Ces vocations sont très rares, encore une fois. Sur mille personnes qui se croient des vocations, 990 se trompent et seraient prêtes à faire autre chose, sans trop de désespoir. Réfléchis à cela et écris-moi autre chose.

A Laurent-Pichat.

7 avril 1844.

L'amitié de Boileau pour Racine l'a fort aveuglé sur Pradon, mais j'en veux surtout à la postérité, qui s'en remet à deux ou trois vers de Boileau pour juger

un homme. C'est une triste chose! Non pas que Pradon soit un bon poète ; il a beaucoup de platitudes; mais généralement il écrit bien; la pureté de Racine a passé jusqu'à lui; faites-le naître dans un autre temps, dans un temps où il n'y aurait pas eu de poètes aussi admirables que Racine et Corneille, qui l'ont totalement éclipsé, et Pradon eût été connu, loué; mais il est né dans un temps où les servantes et les charretiers parlaient mieux le français que ne le parlent aujourd'hui les académiciens; de là l'injustice et l'oubli. On plaçait alors au-dessous du médiocre tout ce qui n'était pas parfait; aujourd'hui, on place au-dessus du parfait tout ce qui est même au-dessous du médiocre; la postérité jugera-t-elle bien ou mal? je ne sais; elle est si bizarre!

Je ne veux pas me faire le champion, le chevalier errant des vieux poètes méconnus; je laisse cette tâche à Sainte-Reuve; c'est son métier. Je crois d'ailleurs qu'il y a toujours quelque chose de vrai dans cet oubli où on les laisse; les vaincus ont tort; mais cela n'empêche pas qu'on ne doive les plaindre.

Je ne veux pas qu'on aille déterrer tous ces auteurslà, depuis Chapelain jusqu'à Pradon, depuis Robert Garnier jusqu'à Lagrange-Chancel, et qu'on en fasse de grands hommes, comme on a fait pour Ronsard. Non! ce qui est mort est mort; ce qui est vieux est vieux; ce qui est jugé est jugé. Je voulais vous montrer seulement, qu'il n'y a que les œuvres tout à fait belles qui survivent; et que pour faire des choses assez bonnes, on court risque d'être inconnu au bout de cinquante ans. Vous imaginez-vous que Lamartine et Hugo * iront à la postérité avec un gros bagage?

1. Victor Hugo n'a pas encore publié ni les Châtimtnts (1853), ni les Contemplations (1856), ni la Légende des siècles (1859, 1877,

certainement non. Gomme il faut espérer que d'ici à cent ans nous aurons de plus grands poètes qu'eux, sinon pour le talent, du moins pour la perfection, ils seront éclipsés par ces successeurs; et on réunira en un tout petit volume leurs plus beaux vers, comme on fait aujourd'hui des choix des poésies de Ronsard et de du Bellay; leur nom restera connu, car ils ont commencé une réaction importante; mais on lira peu leurs œuvres. Les amateurs de bibliographie seront à peu près seuls à connaître la Chute d'un Ange, ou les Burgraues, ou les petites Ballades extravagantes; on ne lira, on ne connaîtra, on n'admirera que les Méditations, quelques parties de Jocelyn; quelques odes et autres poésies de Hugo ; et quelques passages de ses pièces. Voilà tout. Mais qui parlera d'Emile Deschamps, de Théophile Gautier, d'Arsène Houssaye, etc., dans cent ans, à moins qu'ils ne fassent quelque chose de remarquable d'ici-là?

Laurent, je vais vous parler un peu du sujet que M. Bétolaud a touché avec vous, le jour qu'il vous a rencontré, et qu'il a traité avec moi il y a quelques jours. Je l'ai vu. C'est une affaire fort grave, puisque c'est tout mon avenir. — Quand je suis entré à l'École, c'était avec l'idée de travailler spécialement l'histoire ; et d'être professeur d'histoire; j'avais un goût très vif pour ces choses-là; je souriais aux vieilles chroniques, et j'adorais le passé; nul homme, plus que M. Toussenel \ ne pouvait me donner ce goût de l'histoire, M. Toussenel, avec son esprit français, son

1883), ni les Chansons des Rues et des Bois (1863), ni l'Année Terrible (1872), ni VArt d'être grand-père (1877), ni les Quatre Vents de l'Esprit (1881).

l. Son professeur d'histoire au collège Charlemagne.

humour, sa science qui n'a rien d'aride, son enseignement plein d'originalité, ses boutades si plaisantes et si philosophiques, M. Toussenel m'avait séduit, et entraîné vers les études historiques; il les fait aimer à tous ceux qui passent par ses mains. — On ne peut pas aimer ce que l'on ne connaît pas : je ne connaissais pas la philosophie, je ne pouvais donc l'aimer; aujourd'hui, j'avoue encore que l'histoire est la plus belle des sciences, la plus belle, en en exceptant une, qui est la philosophie, et qui est plus belle que l'histoire. Mon goût a donc changé : l'histoire, c'est le passé; la philosophie, c'est l'avenir. J'aime mieux travailler sur l'avenir que sur le passé; je suis persuadé que j'y réussirai mieux.

Mais voici que le catholicisme, que l'on croyait mort, revient sur l'eau; les jésuites se démènent; les bigots remportent de petites victoires; et la vie des philosophes s'en trouve un peu agitée. Certes, aurait-on cru pareille chose au xix^ siècle? Il y a une lutte assez sérieuse qui s'engage entre la liberté d'examen et le catholicisme; il faut que l'un des deux succombe. Cela peut être long.

Il est donc à craindre, pour moi qui ne suis pas de la communion catholique, que je n'aie à prendre ma part dans cette lutte, et à combattre pour le bon droit, la raison, le progrès, l'avenir, contre la superstition, l'hypocrisie, le passé; il est à craindre que je ne sois passagèrement tracassé par les évêques et les prêtres; or, M. Bétolaud qui sait que j'aime la tranquillité, l'égalité de bonheur, la vie du foyer, s'effraie pour moi et ma famille. Il semble, à l'en croire, que l'on doive bientôt brûler les philosophes. Pour moi qui ai foi en l'avenir; pour moi qui ne crois pas que le régime des jésuites puisse revenir; pour moi qui

trouve de l'honneur dans cette lutte des fausses croyances, et de la vraie philosophie; pour moi, qui espère d'ailleurs trouver dans l'Université des appuis, si je suis attaqué, et une protection, si je suis en danger, je ne vois pas qu'il faille reculer devant la tâche. Je sais tout le gré possible à M. Bétolaud de ses conseils; c'est un excellent homme, plein de zèle pour moi, plein d'amitié; mais je le crois un peu voltairien, du côté de la philosophie; c'est de plus un bourgeois modèle; cela signifie qu'il ne se soucie ni de la philosophie ni des luttes qu'elle peut engager. Moi, je crois au contraire à la grandeur de la philosophie et à la dignité d'une lutte engagée pour la défendre. Pourquoi irai-je me condamner à l'obscurité, quand la persécution peut me fournir des occasions de me faire connaître? M. Bétolaud, pour ne pas contrarier mon goût, me conseille d'être professeur d'histoire, et de travailler la philosophie en particulier. Ces deux choses sont difficilement conciliables; je m'occuperai certainement assez souvent d'histoire, car je n'oublie pas mes premières amours; mais pour enseigner l'histoire, il faut des études toutes difîérenleg; et ce n'est pas dans la chronique que j'apprendrai le secret de la destinée humaine, et la cause de toutes choses; la philosophie ne veut pas de rivales. — D'ailleurs, comme professeur d'histoire, je puis être attaqué aussi; ajoutez qu'ici, à l'Ecole, on m'encourage à la philosophie, que M. Dubois et M. Jules Simon sont mes maîtres. — Où prendrait-on en main la cause de la philosophie, c'est-à-dire de l'humanité, si cette cause est dédaignée à l'École Normale; si l'on a peur? — Il y a d'autres raisons encore pour et contre; il serait trop long de vous en parler; mais M. Bétolaud ne voit, dans la philosophie, pour

moi, que des petites tracasseries d'évêques, et des attaques; je vois là, moi, des chances de succès, des attaques honorables, et une route plus courte, dans le cas où il me prendrait quelque velléité d'ambition et d'amour de la renommée.

A son frère Arthur.

Juin 1844.

Ta lettre est bonne, elle est claire, elle est juste, en général, mais crains l'afTectation, ne cherche pas les mots rares, bizarres, peu agréables; ne dis pas qu'// faut frayer une roule épineuse aux plus gangrenés; crains aussi les jeux de mots, à moins qu'ils ne soient excellents, et qu'ils ne viennent très naturellement. J'ai un assez grand nombre de remarques de détails à te faire; car, si presque tout ce que lu dis est clair et juste, il s'en faut que ce soit complet. Voici l'ordre de ta lettre : 1° la manière dont tu sens la poésie ; 2° les poètes que tu aimes ; 3° ce qu'est la poésie en général; 4° la définition de chaque genre particulier de poésie. Aucun de ces quatre points n'est complet et tu en as oublié d'autres, de très importants, et cependant, ta lettre est bonne.

Qu'est-ce que la poésie *? c'est le développement des facultés sensibles et Imaginatives, c'est la musique de la pensée, c'est l'expression la plus vive, la plus colorée, la plus animée, la plus harmonieuse des

1. Eupène Manuel a repris celte question dans un article du Dictionnaire de Pédagogie de M. Ferdinand Buisson (1880). L'article a été recueilli dans les Mélanges en prose (Paris, Hachette, 1905) à la page 3.

sentiments et des idées qu'il y a en nous. Et sache bien une chose, c'est que la plus ancienne poésie a pu être en prose, et aujourd'hui encore, il peut y avoir de la poésie en prose. C'est là que tu t'es trompé; la poésie n'est pas le contraire de la prose. Le contraire de la prose, ce sont les vers; or, Chateaubriand, Fénelon, George Sand, etc., n'ont pas écrit en vers, mais ils sont autant poètes que les poètes, puisque, dans leurs ouvrages, ce qui domine, c'est l'imagination et la sensibilité, l'animation, la coloration, l'harmonie, etc. Boileau, au contraire, qui n'a fait presque que des vers, est peu poète, il l'est beaucoup moins que ceux que je viens de te nommer. Le vers n'est pas la poésie ; c'est une certaine forme savante, une certaine méthode de la poésie, c'est un cadre où l'on fait entrer l'idée poétique ; or, si tu vois un tableau avec un cadre autour, diras-tu que c'est le cadre qui fait le tableau? et le tableau sans le cadre, n'est-il plus un tableau? de même, l'idée poétique, sans la forme du vers, n'est-elle plus poétique? Je vais te fournir un exemple frappant de vers qui sont de la prose, et de prose qui est de la poésie. Je cite des vers d'Amphitryon * :

Raconte-moi, Sosie, un tel événement.

Je le veux bien, Madame, et sans m'enfler de gloire Du détail de cette victoire, Je puis parler très savamment.

Figurez-vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côté; C'est une ville, en vérité Aussi grande, quasi, que Thèbe.

La rivière est comme là.

Ici nos gens se campèrent, Et l'espace que voilà, Nos ennemis l'occupèrent.

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